‹ Beautés étrangèresChapitre 21 sur 28 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

POST-SCRIPTUM

Les notes qu'on vient de lire furent écrites en un temps où Walt Whitman, ignoré dans notre pays, possédait encore, par delà le grand Océan, une victorieuse exubérance de vie, de santé physique et intellectuelle. Très vraisemblablement, elles ont contribué un peu à le faire connaître chez nous, surtout par les poètes, dont les plus acclamés, aussi bien que les plus discutés, voire même les plus honnis, jeunes ou vieux, collaboraient en ce temps-là, déjà si lointain, à la Renaissance littéraire et artistique où elles ont été publiées, et où l'on retrouve côte à côte Hugo et Verlaine, Gautier et Vicaire, Leconte de Lisle et Rimbaud, Banville et Mallarmé, Sully Prudhomme et Rollinat, Coppée et Richepin, José- Maria de Heredia et Villiers de l'Isle-Adam, Léon Valade et Charles Cros, Mendès et Cabaner.

De cette époque date l'action incontestable de Walt Whitman sur le mouvement poétique qui se développa en France au déclin du dernier siècle; car

on peut affirmer que l'auteur de Brins d'herbe exerça sur les « Vers-librisfes » et autres groupes émancipateurs une influence analogue, mais diamétralement contraire, à celle qu'avait exercée Edgar Poe sur les Parnassiens.

Poe avait prouvé et expliqué ce que gagne l'inspiration poétique à être cultivée jusqu'à sa maturité parfaite, à être travaillée avec une passion opiniâtre, à être concentrée en son essence, exaltée jusqu'à sa vertu suprême, avec toutes les ressources de l'expérience traditionnelle et de la pensée consciente. Walt Whitman révéla l'inestimable valeur que peut avoir en poésie le libre et pur élan de l'instinct personnel, quand il reste affranchi de la culture savante et intensive,— quand aucune préoccupation d'enseignement à suivre, de convenance à ménager, d'effet à produire, ne risque de fausser, d'altérer, d'amoindrir en rien sa force initiale, sa forme naturelle, son caractère particulier, — quand il garde la vigueur, la verdeur et la saveur du crû en son plein épanouissement.

Certes, Walt Whitman n'est pas le premier poète qui ait chanté sans prendre cure du métier littéraire. En général, ceux qui ont le don du rythme deviennent assez vite de bons versificateurs, pour peu que les circonstances leur soient favorables. Mais, d'autre part, lors même qu'ils restent réfractaires aux prescriptions prosodiques, ils n'en font pas moins de la poésie, tantôt sans le vouloir ni le savoir, comme Monsieur Jourdain fait de la prose, tantôt avec une science attentive et systématique, en s'affranchissant des en-

traves auxquelles se plie mal leur tempérament. Combien de grands cœurs et de grands esprits, poètes par le sentiment et par la pensée, mais n'ayant jamais eu la faculté de l'expression poétique, ont composé des « poèmes en prose » ! Est-il besoin d'évoquer, dans la littérature française par exemple, Fénelon, Chateaubriand, Michelet, Flaubert? On sait que Baudelaire lui-même, si bien doué pourtant, ne dédaignait pas ce genre où il trouvait certains avantages. N'oublions pas Lamennais, qui, dans ses Paroles d'un Croyant, s'est assimilé à merveille la forme biblique, et a remplacé, avec une entraînante ferveur, le vers par le verset, — ce qui est exactement le cas de notre Américain.

Mais, contrairement aux poètes ouvriers ou paysans, qui, d'ordinaire, puisent dans le culte superstitieux de la tradition et le fervent respect de la forme une admiration humble et jalouse pour la haute culture à eux étrangère, Walt Whitman présenta ceci de tout particulier, que, par le simple jeu de sa franche et puissante originalité plébéienne, par la sereine ampleur de sa confiance hardie, par la profondeur des sympathies généreuses qui faisaient communier son orgueil naïf et robuste avec toute l'humanité, avec toute la nature, il put renouveler étrangement le procédé de ses devanciers, en y versant à flots la sève de sa verve prime-sautière et de son enthousiasme ingénu. C'est ainsi que, sous cette forme, naguère « livresque » et usée, de la strophe en prose poétique, du verset libre, il a eu la bonne fortune d'humaniser le

plus haut idéal et d'ennoblir les fonctions les plus basses.

Avec la spontanéité d'un primitif, avec l'innocence d'un grand enfant, il pratiqua d'emblée, sans effort, toutes les prétendues innovations en l'honneur desquelles, après lui, nos écoles de particularisme littéraire entreprirent péniblement d'abolir les formules classiques, romantiques, réalistes et parnassiennes. Son œuvre implique chacun des articles de foi que ces écoles subversives ont inscrits postérieurement dans leurs manifestes avec une telle intransigeance, et comme si elles les avaient fraîchement inventés. D'abord, en effet, il y affirme la libération radicale de la forme poétique par l'avènement d'un rythme dédaignant toute régularité dans la cadence, la mesure, la rime, l'assonance, l'allitération, et repoussant toutes les lois de l'art ou recettes du métier que Théophile Gautier, en son ironie mêlée de révérence, appelle les « moules-à-gaufres » de la littérature. Et cette libération est du premier coup si complète avec Walt Whitman, que, selon les termes d'un vers fameux, ses disciples soi-disant les plus révolutionnaires « ne sont que des toutous auprès de ses audaces ».

Chez lui, du reste, la liberté de la forme est le résultat logique de la liberté du fond. Si son verbe poétique exalta intégralement son individualité intégrale, c'est qu'en fait il voulut et sut maintenir la plénitude de cette individualité; c'est aussi qu'il absorba en elle, par un altruisme instinctif, l'univers entier

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dont il se reconnaissait fraternellement solidaire. De la sorte, il réalisa d'avance le programme, singulièrement élargi, de nos écoles nouvelles; de la sorte, il affirma, à la bonne franquette, tout ce que plus tard promulguèrent, avec des transports hystériques, nos symbolistes et nos décadents, tout sauf la décadence qui rend la vie indigne d'être vécue, tout sauf le symbolisme qui tue le corps et l'àme à coups d'abstractions.

L'œuvre spontanée de son énergie surabondante et inculte, nos esthètes du « modem style » s'ingénièrent à la recommencer par esprit d'imitation, par dilettantisme curieux et par prétentieuse faiblesse personnelle. Mais, simples suiveurs, ils n'avaient pas en eux de quoi reconstituer la pondération supérieure de cette nature complète, où évoluaient avec une sereine harmonie les facultés les plus diverses du génie humain. Ils décomposèrent inévitablement cette synthèse organique. Entre l'élément objectif et l'élément subjectif, entre le moi et le non-moi, l'équilibre fut rompu. Le sens de l'identité universelle se perdit en minutieuses analyses et en excentricités morbides. Certains s'hypnotisèrent béatement dans l'infinie contemplation de leur précieuse personne. L'individualisme, emportant la balance, finit par exclure toute idée générale et tout sentiment collectif, toute discipline et toute coordination. La sincère et saine religion de la réalité, la sanctification totale de la féconde nature, dégénérèrent en un débordement cynique des fonctions inférieures. L'audace active, la libre

hardiesse, le goût du nouveau, la recherche de l'inconnu, tournèrent en obliques tendances au bizarre et au pervers; et l'on se préoccupa, non plus du surnaturel, mais du « contrenaturel ». L'élan démocratique vers la justice et la vérité par le travail, la science et l'industrie, fut étouffé, brisé, en cette littérature, sous la féroce et ridicule cohue des mesquines ambitions et des vanités étroites.

La poésie, union souveraine du rythme et de l'idée, se trouvant trop complexe bientôt pour l'âme simpliste et hâtive des nouveaux venus, on la démembra en musique et prose. Le mot fut réduit, par ceux-ci, à une pure sonorité; par ceux-là, à une sorte de signe algébrique. Dans l'art, comme dans la vie, on se déshabitua peu à peu des hautes idées et des actes magnanimes. L'élévation et l'héroïsme, devenant de plus en plus incompréhensibles aux âmes de plus en plus déprimées, furent alors des sujets d'étonnement, de défiance et d'ironie.

On finit par laisser s'atrophier et se perdre, faute d'exercice de la fonction, le sens du sublime et le goût du beau.

Les dernières années de Walt Whitman ont été aussi tristes et douloureuses que ses années de jeunesse avaient été triomphales. 11 avait éprouvé une telle peurde devenir trop riche, que, sur la fin de ses jours, il fut irrémédiablement la proie de la pauvreté. Le rigorisme puritain ne lui pardonnait pas sa prétendue immoralité d'imagination, lui gardait une sourde

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rancune de sa généreuse liberté intellectuelle, et lui reprochait aigrement sa franche et calme ignorance de la pudeur, en l'accusant d'obscénité littéraire.

Les poètes d'Europe venaient le voir, comme en pèlerinage, dans son humble et morne maisonnette de paysan, à New-Jersey; mais ils ne lui apportaient guère de réconfort. En 1873, une terrible attaque lui avait paralysé tout un côté du corps. Il supportait cette infirmité sans se plaindre. S'aidant d'une béquille, il allait et venait, montait et descendait avec un reste de son alacrité juvénile. L'hiver, il attendait patiemment le retour du soleil et les belles journées bleues où il pourrait s'étendre à son aise sur le sable de la crique étroite qu'il affectionnait. Ceux qu'il voulait bien recevoir disaient que sa seule vue leur réchauffait le cœur. Il ne réclamait rien que l'air pur et la lumière du ciel; il gardait pour toute coquetterie dans sa misère une droiture parfaite et une irréprochable propreté. Avec ses grands yeux vitreux à demi clos, ses larges mains noueuses étendues en avant, ses cheveux gris épars et sa longue barbe blanche, il apparaissait, sous son vêtement pauvre, chemise ouverte, comme le patriarche désintéressé de l'âpre et vorace démocratie américaine.

« Son visage, a dit un de ses visiteurs, semblait, dans cet âge avancé, le plus beau qu'on eût jamais vu. Les lignes en restaient très simples, très libres, très fermes : de hauts sourcils arqués, un nez droit aux fines arêtes, des yeux gris-bleu sous de grosses paupières, de larges oreilles admirablementdessinées,

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une barbe de neige couvrant la bouche et baignant le bas de la figure. Malgré la souffrance, pas le moindre signe de décrépitude en ses traits, dont l'expression pathétique avait une grandeur divine. »

Un critique anglais, M. Edmund Gosse, rapporte, sur un ton plus familier, qu'il ressemblait « à un vieux chat, à un grand angora gris, souple et placide, aux yeux emplis d'un long rêve mystérieux ».

Dans son hameau perdu, le 2 y mars 1892, l'auguste vieillard rendit l'âme, en remerciant ses derniers amis de leurs soins affectueux avec un sourire d'enfant. Longtemps, longtemps encore, à travers le Nouveau- Monde, ses généreux poèmes rouleront leur torrent d'images sonores, ou berceront dans leurs larges flots le ciel et la terre en chantant la bonne chanson naturelle.

Juillet 1904.

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