‹ Beautés étrangèresChapitre 22 sur 28 · THOMAS LAKE HARRIS ET MISS LIZZIE DOTEN · texte numérisé non relu

THOMAS LAKE HARRIS ET MISS LIZZIE DOTEN

Pendant un certain temps, le spiritisme et le somnambulisme furent à la mode en France. Ce n'était que modernes pythonisses et modernes voyants. Les animaux fatidiques des tireuses de cartes et des diseuses de bonne aventure en séchaient de dépit. Vous souvenez-vous de ces réunions où les naïfs, pouce à pouce avec les farceurs, entouraient une table ou un guéridon, que le fluide devait métamorphoser en prophète, évocateur des ombres? Mais l'enthousiasme tomba vite. Les Tables tournantes allèrent bientôt rejoindre la Cuve de Mesmer dans le pays des Vieilles Lunes. Les Américains, peuple neuf, restèrent plus longtemps sous le charme. Les excentriques sont nombreux aux États-Unis; on tenta d'appliquer le spiritisme aux arts, à l'industrie, à la multiplication des

bètes et des gens; enfin on l'appliqua sérieusement et non sans succès, il faut le dire, à la poésie. Un Yankee de talent eut une inspiration géniale. « La poésie naturelle, s'écria-t-il, on sait ce que c'est, on en a assez, on en a trop, on n'en veut plus; mes compatriotes sont des gens de progrès, donnons-leur de la poésie surnaturelle! » Et il leur en servit avec l'assaisonnement du pays, et ils l'avalèrent comme de l'ambroisie.

Thomas Lake Harris, originaire du comté d'York en Angleterre, fut emmené très jeune par sa famille en Amérique. 11 devint prêcheur universaliste, et médium poétique à New-York. En 1867, sur un ordre direct de l'esprit de Dieu, il alla fonder au pays de Chatauqua, sur le bord méridional du lac Érié, une communauté, basée sur un principe dont voici la bizarre formule : Respiration à ciel ouvert, respiration divine. Nous ne nous chargeons pas d'expliquer la singulière devise d'une association qu'inspiraient, dit-on, les idées exprimées par Swedenborg dans son ouvrage sur l'Amour conjugal. Soixante adeptes adultes accompagnèrent Harris. On cite parmi eux M. Laurence Oliphant, auteur de divers livres estimés, qui fut secrétaire de lord Elgin, l'ambassadeur d'Angleterre en Chine. Il emmena sa mère avec l'ancienne femme de chambre de sa mère, et tous trois vécurent dans les termes de la plus parfaite égalité. Harris, chef de la colonie, acheta une vaste étendue de terrain, puis procéda au défrichement et à la culture, avec l'aide de cultivateurs suédois à gages.

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Tel est celui qui se croit une harpe entre les mains des esprits invisibles. Est-il poète? oh non! il n'est pas plus poète qu'un piano n'est musicien. Mais il se trouve sur la terre dans la même condition qu'un bon instrument, bien accordé; les esprits des grands poètes, en revenant flâner parmi nous, s'arrêtent à lui et pincent de ses fibres, tout comme un virtuose, séduit par la belle structure d'un harmonium, s'assoit sur le tabouret pour éveiller la sonorité du clavier.

Ces allégations originales attirèrent l'attention sur Harris. En 185*4 il entre en extase à Irving-house, dans la ville de New-York, et le voilà qui dicte à S.-B. Brittan, son secrétaire et éditeur, un grand poème, un Poème lyrique de l'âge d'or. Cela dure près d'un mois; il dicte avec une volubilité telle, que le scribe peut à peine le suivre. Chaque jour des dames et des messieurs viennent voir le phénomène, circulent, s'arrêtent, contemplent, chuchotent, s'étonnent, s'émerveillent et s'en vont. Ne vous figurez-vous pas cette scène étrange? Dans le fond, comme sur une estrade, le médium inspiré, les yeux au plafond, sent l'Esprit emplir son cerveau devers anglais, qui coulent en murmurant par sa bouche, comme par un robinet ouvert; devant lui, mais à distance respectueuse, passent, repassent et se succèdent les barbiches pointues des négociants illuminés, les yeux à fleur de tête des petites jeunes filles crédules, et les lunettes d'or, les nez pointus, les cheveux gris, des vieilles filles inquiètes. C'est plus drôle, mais moins joli que les improvisations napolitaines au bord des flots bleus.

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Malgré des excentricités presque burlesques, Harris a un talent incontestable. Ses créations souvent semblent des réminiscences, des échos. Mais parfois la conception poétique est sincère, parfois le vers est délicieusement musical. C'est un ravissant poème que la Chanson de la Violette, dont voici les deux premières strophes :

Il vint une fée bleue, et elle chanta :

O vierge aimée, écoute, écoute !

Quand pour la première fois sur terre la violette a fleuri,

Chaque terrestre vierge eut une féerique amie,

Murmurant à son oreille dans la nuit :

« Chante, Cœur, mon cœur, chante la musique de miel ! »

Et la violette devint plus douce

Pour les yeux des vierges de jour en jour.

Que ce soit Shakespeare, Shelley, Byron ou Keats qui ait dicté au médium la petite pièce suivante, elle est d'un sentiment profond et d'un goût exquis :

Pourquoi la rose rouge a-t-elle tant de charme ?

Dis, peux-tu l'expliquer?

Dis, comment des cœurs heureux peuvent-ils battre

Sous une terrestre enveloppe?

Nulle révélation de la sagesse ne l'enseigne,

Nulle bouche ne le peut dire,

Non, non, non !

Les cœurs qui sont illuminés d'amour, Les roses qui sont en plein épanouissement, Dans un vallon crépusculaire

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Se dérobent

Au jour,

Et nul ne peut pénétrer leur magique secret.

Puisque tu ne peux savoir

Comment il se fait que les rosiers fleurissent,

Ni quelles amours mêlées

Forment la vie des roses,

Pourquoi, oh! pourquoi

Vainement essayer

D'épier

Comment s'épanouissent

Les fleurs d'or dans l'esprit du poète,

Et par quel art sont revêtues

Les pensées des Anges de paroles humaines,

Les mélodies des Anges de rythmes sonores?

Nous pensons comme le médium sur ce point; si la fleur qu'on nous offre est belle, nous nous soucions peu de savoir sur quel domaine, dans quelle platebande, ou aux flancs de quel rocher cette fleur s'est ouverte. Et nous savourons sans scrupule le charme de Y Adieu à l'Été :

Les harmonies du lyrique été,

Les chants des oiseaux et des abeilles,

Qui, si mélodieux, nous donnaient la bienvenue

En tintements d'une enfantine allégresse,

S'évanouissent sur les lèvres de la mer.

Quels sont ces navires qui nagent

Dans la lumière sur les émeraudes de l'Océan,

Là-bas, au milieu du couchant qui se dévoile,

Bien loin des vapeurs de la côte?

O divines visions, qui ne reviendrez plus !

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De jeunes enfants dansent sur la grève, légers comme les brises,

Et leurs petits pieds laissent des fossettes sur le sable musical.

La mer, qui s'avance comme une reine,

Les entoure des rubans de cristal,

Des roses blanches et des perles de ses bras.

Miss Lizzie Doten, médium féminin, a les mêmes prétentions que Harris et la même faculté d'assimilation. Shakespeare, Burns, Edgar Poe la visitent, ce dernier plus fréquemment; et ils font jaillir en elle des sources de poésie. Son cerveau semble être un lieu de plaisance, un parc élyséen, doucement éclairé comme celui où Énée vit le fantôme de Didon; là se promènent les ombres des grands poètes; ils accordent l'un après l'autre leur harpe, leur guitare ou leur flûte, et chantent tour à tour. Le célèbre romancier anglais Trollope vint écouter cette merveille; elle était possédée d'Edgar Poe ce jour-là, et improvisa devant Trollope, d'une façon qui l'impressionna singulièrement, le remarquable poème intitulé le Royaume de la Mort :

C'était le fatidique mois d'octobre.

Comme les souvenirs s'élèvent en mon âme !

Comme ils roulent, pareils à la mer, en mon âme !

Un esprit triste, silencieux, taciturne,

Dont le regard était comme un mot d'ordre,

M'entraîna vers le sombre lac d'Averne,

Dans le désolé royaume de la mort, —

Vers le brumeux lac d'Averne,

Dans le spectral royaume de la mort!...

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Lizzie Doten a publié un volume intitulé Poèmes de la vie intérieure, et divisé en deux parties, la première composée de poèmes tirés du cerveau de l'auteur, suivant son expression, par le long procédé de la pensée; la seconde composée de pièces dictées par les Esprits. Parfois elle n'a pu distinguer l'Esprit qui parlait en elle; mais le plus souvent elle l'a reconnu et le nomme hardiment.

Thomas Lake Harris et Lizzie Doten sont-ils des naïfs ou des habiles? Nous ne pouvons trancher la question. Selon toute vraisemblance, il y a là un curieux phénomène d'autosuggestion, où se mêlent, en des proportions difficiles à déterminer, et avec un étrange effet de clair-obscur, l'art fictif et la nature sincère, sous un mystérieux, sous un fallacieux crépuscule de la conscience.

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Apprécier l'œuvre d'un poète est chose essentiellement délicate. Sur quelles balances peser l'inspiration? Où trouver le diapason du bon goût? Comment doser la sincérité, le sentiment, l'émotion? Aussi ne prétendons-nous pas imposer à qui que ce soit nos impressions et nos jugements. Notre seule ambition est d'ouvrir aux lecteurs, et d'éclairer pour eux de nos propres lumières, les régions plus ou moins pittoresques et fécondes qu'a tirées du néant, qu'a peuplées de rêves la généreuse fantaisie du poète, et qui flottent dans notre pensée comme des mondes stellaires dans l'éther transparent. Nous disons ce que nous voyons, ce que nous sentons, mais ne voulons ni voir ni sentir pour tout le monde; et nous ne sau-

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rions donner pour règle en aucune manière les formules absolument personnelles qu'évoquent en nous les manifestations diverses de la beauté morale, intellectuelle ou plastique.

Henry Wadsworth Longfellow est considéré à juste titre comme un des meilleurs poètes des États-Unis au xixe siècle. Il naquit à Portland, dans l'Etat du Maine, le 27 février 1807. Fils d'un avocat distingué, il reçut une solide instruction. A dix-huit ans, il vint une première fois en Europe, compléta ses études à Gœttingue, puis voyagea en France, en Italie, en Espagne. De retour dans son pays, il fut le premier titulaire de la chaire des langues modernes au collège de Baudoin, du Nouveau-Brunswick, où il avait fait ses classes. En 1833, il entreprit un second voyage dans l'ancien monde et se perfectionna en la connaissance des idiomes qu'il avait pour fonction d'enseigner; il apprit à fond les dialectes germaniques et Scandinaves. En 183 f, il occupa la chaire de littérature moderne à l'université de Harvard, dans la ville américaine de Cambridge, État de Massachussets. Un fait caractéristique prouve sa curiosité passionnée de poésie et sa scrupuleuse conscience littéraire. Ayant entendu dire beaucoup de bien des vers de Jasmin, le poète-perruquier d'Agen, il retraversa tout exprès l'Océan pour aller étudier la langue d'oc dans le midi de la France. Il en rapporta une traduction de l'œuvre du rimeur populaire.

Parmi les dix ou douze langues qu'il possédait à souhait, il faut mentionner l'hébreu et le sanscrit. Il

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écrivit de remarquables articles critiques dans la North-American Review; et sans aucune aventure à fracas dans le cours de sa vie familiale et laborieuse, il publia successivement les recueils de vers qui lui ont valu sa légitime célébrité.

Il rimait dès le collège; on trouve dans l'édition complète de ses œuvres quelques poèmes harmonieux qu'il écrivit à dix-huit ans, et qui font partie de son premier livre : Voix de la Nuit. Le public accueillit ce volume avec faveur. Le Prélude, Y Hymne à la Nuit, Un Psaume de la Vie, la Cité assiégée, sont de pures inspirations, fraîches comme l'odeur des bois, mélancoliques et douces comme le clair des étoiles, musicales comme le bruissement des branches. On y sent une certaine affinité avec les lakistes anglais; on y devine un rêveur chrétien qui pour église prend la nature. « L'Art est long et le Temps fugitif; — Et nos cœurs, quoique fermes et braves, — Cependant, comme des tambours voilés, — Vont battant des marches funèbres vers le tombeau... * — Oh! ne crains rien dans un monde comme celui-ci; — Et tu sauras bientôt, — Tu sauras quelle chose sublime c'est — De souffrir et d'être énergique. »

Nous ne parlerons que pour mémoire des nom-

* Baudelaire a imité ainsi Longfellow

... Vers un cimetière isolé,

Mon cœur, comme un tambour voilé,

Va battant des marches funèbres...

breuses traductions en vers faites par Longfellow. Elles nous serviront uniquement à connaître les préoccupations de sa jeunesse et à constater son éclectisme investigateur. 11 a traduit des sonnets de Lope de Vega et de Francisco de Aldarïa, des chansons espagnoles et portugaises, plusieurs passages de Dante, le Printemps de Charles d'Orléans, un fragment de la Chanson de Roland, des rondeaux français, des complaintes anglosaxonnes, des chants nationaux du Danemark, un poème de l'évêque suédois Tegner, un Noël bourguignon de Gui Barôzai, des strophes de Uhland, Muller, Henri Heine, sans oublier la Jeune aveugle de Castel- Cuillé due à Jasmin.

Les Poèmes sur l'Esclavage furent écrits en mer, à la fin d'octobre 1842; nous y remarquons surtout la dernière pièce, Avertissement, qui présente avec force et sobriété une grande image : « Prenez garde! L'antique héros d'Israël, qui terrassa — Un lion sur sa route, devint aveugle et misérable un jour. — Il ne vit plus la lumière bénie du ciel. — Tondu de sa noble force et contraint de tourner la meule, — On vint enfin le prendre dans sa prison pour être, — Au milieu d'une fête, le jouet des Philistins. — Sur les piliers du temple il posa — Sa main désespérée, les ébranla et dans leur chute — S'écrasa; et avec lui furent écrasés ceux qui se faisaient — Un jeu cruel de son malheur et de sa cécité. — Le pauvre, l'aveugle esclave, le bouffon, celui qui était la risée de chacun, — Expira, et des milliers d'hommes expirèrent, entraînés avec lui dans la tombe! — Or, il y a aussi

un pauvre, un aveugle Samson, en notre pays. — Tondu de sa force, enchaîné par des chaînes d'acier, — Il peut, dans quelque effroyable fête, lever la main — Et ébranler les piliers de la République, — Jusqu'à ce que le vaste temple de nos libertés — Ne soit plus qu'une masse informe de ruines et de débris écroulés. »

C'est ainsi qu'en 1842 le penseur lyrique, personnifiant sous la figure d'un Samson noir toute une population d'esclaves, prédisait la sinistre guerre de Sécession.

L'Étudiant espagnol est un drame fantaisiste en trois actes, plein de réminiscences et d'imitations. Nous y rencontrons des écoliers d'Alcala, un don Carlos, un comte de Lara, un archevêque de Tolède, un cardinal, des bohémiens et des bohémiennes, des alcades et des alguazils, des valets et des aubergistes. La prose alterne avec les vers, le souvenir de Lope de Vega avec celui de Shakespeare. L'amour tendre y montre une pointe d'afféterie. On y chante des sérénades, on y danse des boléros. Enfin l'étudiant enlève la jeune -Égyptienne Préciosa, et abat d'un coup de fusil dans le Guadarrama le traître Bartolomé. Du personnage de Préciosa s'exhale un vrai charme poétique : « Ses pas sont légers comme un rayon dansant sur l'eau. »

Dans les Chansons et les Sonnets de Longfellow règne une douce et noble mélancolie, que fait valoir un art très pur. Il s'en dégage « Un sentiment de tristesse et d'aspiration — Qui n'est point parent de la

peine, — Et ne ressemble pas plus au chagrin — Que les fines brumes à la pluie. »

Le recueil intitulé Au bord de la mer et Au coin du feu contient, pour la première partie, plusieurs petits poèmes tout imprégnés des acres et généreuses senteurs de l'Océan : la Construction du navire, Sir Humphrey Gilbert, le Phare; pour la seconde partie, quelques pièces intimes, telles que Résignation, le Sable du désert dans le sablier, la Croisée ouverte, le Cornet à boire du roi Witlaf, Suspiria, et enfin une Hymne chantée à l'ordination du frère de notre poète. « Le Christ dit au jeune homme : Il te reste une chose à accomplir, — Si tu veux être parfait. — Vends tout ce que tu as et le donne au pauvre, — Puis viens et suis-moi. »

La Légende dorée de Longfellow n'est pas une traduction ni même une imitation de la vieille Legenda aurea, écrite originairement en latin, au xme siècle, par Jacques de Voragine, dominicain qui devint archevêque de Gênes et qui mourut en 1292. Cet ouvrage primitif, grand livre légendaire du Moyen Age, fut simplement nommé par l'auteur Légendes des Saints. L'épithète qui le consacra lui fut plus tard attachée par ses admirateurs. Jean de Vignay le traduisit en français au xive siècle, et William Caxton en anglais au siècle suivant.

« J'ai appelé mon poème la Légende dorée, dit Longfellow dans sa Préface, parce que l'histoire qui en est l'origine me semble surpasser toutes les autres légendes en beauté et en profondeur. Elle montre, au milieu des corruptions du Moyen Age, que la vertu du

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