‹ Beautés étrangèresChapitre 23 sur 28 · L O N G F E L L O VV · texte numérisé non relu

L O N G F E L L O VV

désintéressement et du sacrifice, unie à la puissance de la Foi, de l'Espérance et de la Charité, suffit à toutes les exigences de la vie et de la mort. Cette histoire fut dite, et peut-être inventée, par Hartmann von der Aue, mïnnesïnger du xn* siècle. »

La Légende de Longfellow est un drame, ou plutôt une suite de scènes à travers lesquelles la fantaisie vagabonde du poète nous emporte par villes, fleuves, champs et forêts, dans les régions rhénanes rajeunies de sept siècles. Un court prologue ouvre le poème : Lucifer et les démons veulent, dans la nuit et l'orage, arracher la croix de la cathédrale de Strasbourg. Cris des anges noirs, chants des anges blancs; tintements des cloches dans l'ombre et les éclairs :

« Excito lentos, Dissipo ventos, Paco cruentos. »

L'enfer vaincu est précipité dans l'insondable gouffre des ténèbres.

Changement de décor : « Le château de Vautsberg sur le Rhin; une chambre dans une tour. Le prince Henri, seul, malade et inquiet; minuit. » Pour guérir le prince, « Le seul remède qui reste — Est le sang coulant des veines d'une jeune vierge, qui, de son plein gré, recevra la mort — Et lui rendra la vie au prix de sa propre existence. » Lucifer et l'archange se disputent le prince Henri. Celui-ci, l'âme de plus en plus sombre, se retire dans une famille de braves gens, qui tiennent une de ses fermes de l'Odenwald.

Elsie, la blonde et rêveuse fille du fermier Gottlieb, prise d'une tendre pitié devant le malheureux prince, veut se dévouer pour lui et impose à tous son sacrifice. Elle entraîne Henri vers Salerne, où doit s'opérer la cure merveilleuse. Ils partent. Lucifer les suit, les hante; il se déguise en prêtre pour confesser le prince. Les paysages se succèdent autour d'eux. Ils arrivent dans les rues de Strasbourg, où tinte la clochette du crieur des morts. La nuit se dissipe, le jour paraît. Entendez-vous le frère Cuthbert qui prêche en plein vent sur la grande place, au-dessus de la foule? Un évêque passe, avec ses gens, cuirassé, botté, faisant sonner ses éperons d'or. Puis le peuple remplit l'église où, debout sur un échafaud, un héraut, habillé en ange Gabriel, annonce à son de trompe qu'on va jouer le Mystère de la Nativité. Et tout au long se déroule cette curieuse moralité évangélique, que le poète américain a traduite des poudreux manuscrits épargnés par les siècles. Mais déjà nous sommes sur la route d'Hirschau, puis au couvent de la Forêt-Noire. Là, sous les frocs et les capuchons, se trémoussent grotesquement les sept péchés capitaux. Lucifer, déguisé en moine, visite le réfectoire. Chœur des cénobites : Ave, color vini clari /... Le voyage continue. Voici le pont couvert de Lucerne, et plus loin le pont du Diable; puis la gorge du Saint-Gothard. Italie, Italie! Halte au pied des Alpes, sous la feuillée, à midi. Des pèlerins chantent l'hymne de Saint-Hildevert; Lucifer est dans la procession. A Gênes, nous nous embarquons pour la Sicile; à Salerne, nous re-

trouvons Lucifer en robe et en bonnet de docteur. Ne tremblez pas! Tout finit bien. Henri épouse Elsie, qui devient la princesse Alicia. Dans l'épilogue, apparaît l'ange des bonnes actions, près de l'ange des actions mauvaises. La pièce finit par ces mots : « Puisque Dieu laisse exister Satan, — C'est que Satan, lui aussi, est de Dieu le ministre, — Et travaille pour un bien — Que nous ne comprenons pas. » Ainsi soit-il!

Dans cette oeuvre complexe, Longfellow, en guise d'épisode, a transcrit le conte monacal, si gracieusement symbolique, dont voici le résumé. Un matin de mai, le frère Félix, emportant un volume de saint Augustin pour le lire loin de tout bruit, sort du couvent et s'enfonce dans la forêt solitaire. Humblement il répète : « Je crois, ô mon Dieu, ce que j'ai lu dans ce livre; mais, hélas! je ne comprends pas. » Alors il entend le chant d'un oiseau, d'un oiseau blanc comme la neige, sorti d'un nuage et perché sur une branche brune. Le chant est si doux, si clair, si charmeur, que le frère Félix ferme son livre et longtemps prête l'oreille. Et dans une vision radieuse, tandis qu'il écoute, lui apparaît la cité divine; il croit entendre les pas des anges sonner sur le ciel d'or. Il veut s'approcher de l'oiseau merveilleux; mais l'oiseau se tait, l'oiseau s'envole. Par le silence où le chant mystérieux vient de s'éteindre, le moine entend résonner les cloches du couvent. 11 rentre, triste et hâtif. Mais quelle surprise, quelle stupéfaction pour lui! Quel changement dans la communauté! Il ne reconnaît per-

sonne, personne ne le reconnaît. « Voilà quarante ans que je suis prieur, dit un frère en le désignant, et je n'ai jamais vu cette figure. »

Seul, un moine plus que centenaire se souvient d'un frère Félix qu'il a connu pendant son noviciat, et qui, un matin de printemps, est allé au bois, et que depuis nul n'a jamais revu. Cent ans, pour le frère Félix, avaient passé comme une heure dans l'extase de la vision sainte.

La Chanson d'Hiawatha est une sorte d'Edda des Peaux-Rouges traduite par un poète anglo-américain en vers de huit syllabes. Chacun des vingt-deux chants qui la composent contient une légende des Indiens de l'Amérique septentrionale. C'est une des œuvres les plus caractéristiques de la littérature moderne.

Le premier épisode, le Calumet de paix, montre le Jupiter indien, Gitche Manito, descendu sur la terre pour mettre un terme aux guerres cruelles et réconcilier les tribus. Baudelaire a fait en strophes de six

vers alexandrins une imitation libre de cette légende :

Or Gitche Manito, le Maître de la Vie, Le Puissant, descendit dans la verte prairie, Dans l'immense prairie aux coteaux montueux, Et là, sur les rochers de la Rouge-Carrière, Dominant tout l'espace et baigné de lumière, Il se tenait debout, vaste et majestueux.

Alors il convoqua les peuples innombrables,

Plus nombreux que ne sont les herbes et les sables.

Avec sa main terrible il rompit un morceau

Du rocher, dont il fit une pipe superbe,

Puis au bord du ruisseau, dans une énorme gerbe,

Pour s'en faire un tuyau, choisit un long roseau.

Les guerriers l'imitent, ils fument ensemble le calumet de paix :

Et Gitche Manito, le Maître de la Vie, Remonta par la porte entr'ouverte des cieux.

Ensuite vient l'histoire de Mudjekeevis, vainqueur de Mishe-Mokwa, le grand ours des montagnes. Il a conquis la ceinture de Wampun, et, du royaume de Wabasso aux terres du Lapin-Blanc, lous les guerriers l'acclament. Il est élu Père des Vents du ciel. Il garde pour lui le Vent d'Ouest et donne les autres à ses enfants : à Wabun le Vent d'Est, le Vent du Sud à Shawondasee, et le Vent du Nord, violent et terrible, au farouche Kabibonokka.

Wabun, jeune et beau, était seul dans le ciel. Un matin, regardant sur terre, il voit une jeune fille dans la prairie. 11 l'aime, l'enlève sous ses voiles écarlates, et, toute tremblante encore, il la change en étoile, en l'Étoile du matin.

Kabibonokka, la barbe hérissée de frimas, rencontre Shinbegis, le plongeur; il le provoque à la lutte, et, battu, se réfugie dans le domaine du Lapin-Blanc.

Le gros et paresseux Shawondasee croit voir, comme Wabun, une jeune fille dans la prairie : trop indolent pour aller la courtiser, il la regarde, en soupirant, du haut du ciel, jusqu'à ce qu'un jour il s'aperçoive qu'elle se dessèche et penche. Ce n'était pas une vierge, c'était la fleur de la prairie. Ainsi se comportaient les trois fils de Mudjekeevis.

Un jour, au crépuscule, de la pleine lune tombe Nokomis, qui n'est plus vierge et pas encore mère. Bientôt elle a une fille, Wenonah. « Prends garde, ma fille, lui dit-elle, prends garde à Mudjekeevis, au Vent d'Ouest. » Mais Wenonah ne tient compte de ces sages avis. Mudjekeevis la séduit et l'abandonne. Elle meurt en donnant le jour à un fils, Hiawatha (le Prophète). La vieille Nokomis élève l'enfant. Le petit Hiawatha grandit; il apprend le nom, le langage et le secret de chaque oiseau, le nom, le langage et le secret de toutes les bêtes des prés, des bois et des monts. Iagoo, l'ami de son aïeule, Iagoo, le beau diseur et le conteur d'histoires, lui fait un arc et des flèches. 11 part en chasse. « Ne nous tue pas, Hiawatha ! » chante Opeehee, le rouge-gorge. Et Owaissa,

l'oiseau bleu, chante : ce Hiawatha, ne nous tue pas ! » Adjidaumo, l'écureuil, est sur le chêne; il tousse, babille, rit et dit : « 11 ne faut pas me faire de mal, Hiawatha. » Le lapin voit venir le chasseur dans le sentier, il s'assoit à distance devant lui, tout droit, sur son derrière, et lui dit, moitié poltron, moitié folâtre : « Hiawatha, il ne faut pas me faire de mal. » Mais c'est le daim rouge que cherche Hiawatha. Il le voit, il tire; et Nokomis fait à son petit-fils un manteau avec la dépouille de ce gibier.

Hiawatha questionne Nokomis ; il apprend la beauté de sa mère et la trahison de son père. Il veut venger Wenonah, il s'en va dans le royaume du Vent d'Ouest et attaque Mudjekeevis, qu'il force à la retraite et poursuit, jusqu'à ce que celui-ci promette de partager son royaume avec lui.

Hiawatha bâtit un wigwam dans la forêt et jeûne sept jours entiers et sept nuit entières. Le Grand- Esprit lui envoie Mondamin, l'ami de l'homme, pour l'instruire à la lutte et au travail. Il lutte trois jours de suite avec l'envoyé céleste, dans la gloire du soleil couchant. Mondamin lui dit : « C'est demain notre dernier combat. Tu seras vainqueur. Fais-moi alors un lit de repos, où je sois à l'abri de la pluie, où le soleil puisse me réchauffer. Ote-moi ces vêtements verts et jaunes, ôte-moi ces plumes ondoyantes, mets-moi dans la terre et rends-la douce et légère au-dessus de moi. Veille sur mon sommeil, écarte Rahgahgee, le corbeau, jusqu'à ce que je tressaille et que je ressuscite, pour me bercer dans la lu-

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mière du soleil. » Le lendemain, tout s'accomplit. Mondamin est vaincu et enterré. Jour par jour sur la tombe veille Hiawatha, jusqu'à ce qu'enfin s'élèvent lentement de terre une petite plume verte, une autre, puis une autre, si bien qu'avant la fin de l'été, dans sa beauté plénière, brille le maïs, avec sa robe brillante, ses longues et soyeuses tresses jaunes. Hiawatha s'écrie : « C'est l'ami de l'homme, c'est Mondamin. »

Hiawatha avait deux bons amis, Chibiabos le musicien, et l'athlétique Kwasind. Le premier chantait la beauté, l'amour, la mort et l'immortalité; le second, ayant une fois plongé dans la rivière, en avait rapporté le roi de tous les castors.

Hiawatha se fait un bateau en creusant un tronc d'arbre, et une ligne à pêcher en coupant une branche de cèdre.

Il va combattre le géant Meginogwon, ce magicien, ce grand Plume-de-Perle, que gardent des serpents de feu. Il tue les serpents de feu à coups de flèches. Marna, le pivert, perché sur un arbre, lui crie : « Vise Meginogwon à la tête; frappe les touffes de cheveux qui la couvrent, frappe à la racine des longues tresses noires; c'est la seule partie de son corps qui soit vulnérable. » Hiawatha tue le géant; dans sa reconnaissance il appelle à lui Marna, le pivert, et colore avec le sang du vaincu la touffe de plumes qui se trouve sur la petite tête de l'oiseau. De ce jour Marna, comme symbole de ses services, porta la touffe de plumes cramoisies.

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Hiawatha aime la fille du vieux faiseur de flèches, la douce Minnehaha, l'Eau-qui-rit, la plus belle de toutes les femmes, qui demeure au pays des Dacotahs. Il prend conseil de la vieille Nokomis et s'en va vers le pays des Dacotahs, avec ses mocassins magiques de sept lieues. Il arrive au seuil du vvigwam, où Minnehaha est assise à côté de son père, lui songeant au passé, elle rêvant à l'avenir. 11 demande au vieux faiseur de flèches sa fille, l'Eau-qui-rit, la plus belle des femmes; il l'obtient, l'épouse et l'emmène, parmi les félicitations de mille petits chanteurs ailés.

Aux noces de Hiawatha, danse Pau-Puk-Keewis, le beau Yennadizze; il danse les danses mystiques. Et Chibiabos, le musicien, chante la chanson nuptiale: «Oh! éveille-toi, éveille-toi, bien-aimée! — Toi, la fleur sauvage de la forêt, toi, l'oiseau libre de la prairie, — Toi, dont les yeux sont si doux, doux comme ceux des gazelles! — Regarde-moi seulement, — Et je suis heureux, je suis heureux, — Comme les lys de la prairie — Quand ils sentent en eux tomber la rosée du ciel. — Mon cœur chante vers toi, — Chante joyeusement, quand tu es près de moi; — Tel le soupir, le murmure des branches, — Dans la douce Lune des Fraises. — Quand tu n'es pas contente, bien-aimée, — Alors mon cœur s'attriste et s'assombrit, — Comme s'assombrit la claire rivière — Quand les nuages sur elle laissent tomber leur ombre. — Quand tu souris, ma bien-aimée, — Alors mon cœur troublé s'illumine, — Comme au soleil étincellent les

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petites rides — Que le vent froid fait aux fleuves. — Rie la terre, et rient les flots, — Rie le ciel sans nuage sur nos têtes ; — Moi, je perds le goût du sourire — Quand tu n'es plus près de moi. — C'est moi, c'est moi! Regarde! — Sang de mon cœur battant, regarde-moi! — Oh! éveille-toi, éveille-toi, — Éveilletoi, bien-aimée! »

Ainsi chante Chibiabos, le musicien; et après lui, le bon Iagoo, le diseur d'histoires, fait entendre un conte merveilleux. 11 dit les aventures d'Owenee, dont les neuf sœurs se marièrent avec neuf guerriers, et qui épousa, elle, le vieil Océo, pauvre et laid, qui toussait comme un écureuil. Mais l'âme d'Océo était belle, l'âme d'Océo, descendu de l'Étoile du Soir, de l'Étoile féminine, de l'Étoile de tendresse et de passion. Et voici qu'Océo est rajeuni par les puissances sidérales; mais au même instant, la jeune Owenee est transformée en vieille femme. Océo, désespéré, frappe l'air de ses cris et implore l'astre tutélaire. Et voilà qu'Owenee recouvre sa jeunesse et sa beauté, tandis que ses neuf sœurs et leurs époux sont changés en pies et en merles, qui sifflent et volent, la queue en éventail. Océo les met dans une cage, qu'il accroche à la porte de son wigwam. Owenee devient mère et lui donne un fils. Il élève le petit garçon et lui fait de petits arcs et de petites flèches; et un jour il ouvre la cage et lâche les oncles et les tantes, pour qu'ils servent de cibles à l'enfant. L'enfant tue un oiseau; mais, ô prodige! ce n'est pas une pie, c'est une jeune femme qui gît à terre, une flèche dans la poitrine.

Le petit archer est soudain emporté dans l'espace, au milieu des nuages et des vapeurs, bien loin, bien loin, dans une île verte de la grande mer salée. Et les oiseaux reprennent leur figure humaine, mais non leur stature; et parfois encore on voit ces minuscules créatures danser, lorsque luit l'Étoile du Soir, sur les falaises des îies ou sur le sable des grèves.

Hiawatha, marié, fait bénir les blés par sa femme, extermine les corbeaux, et garde prisonnier Rahgahgee, leur roi. Puis il invente et peint les hiéroglyphes. Visité par le mauvais Esprit, il perd ses amis Chibiabos et Kwasind; il veut en vain les ressusciter, il ne peut qu'évoquer leur ombre. Il voyage à travers les tribus, enseignant l'usage des simples et la guérison des maladies.

Cependant le gai Pau-Puk-Keevis, fatigué de la sagesse de Hiawatha et des histoires du bon Iagoo, invente les jeux de hasard. Bientôt il se pervertit singulièrement, il insulte Nokomis et Minnehaha, il commet des meurtres. Hiawatha part à sa poursuite. Pau-Puk-Keevis se réfugie chez les Castors, et se transforme lui-même en castor. Il veut être plus gros que les autres, et ne peut passer par leur trou; Hiawatha le reconnaît et le tue. Mais Pau-Puk-Keevis ne sera bien mort que quand on l'aura tué sous sa figure humaine. Son âme, son spectre, son ombre survivent. Hiawatha poursuit ce fantôme. Pau-Puk-Keevis se change en oiseau, en serpent, et deux fois est encore immolé. Maïs son âme, son spectre, son ombre survivent toujours. Enfin Hiawatha le surprend chez le

Manito des montagnes et le tue définitivement sous sa figure humaine.

L'horizon s'assombrit; une grande famine désole les tribus; Minnehaha meurt. On l'enterre dans la neige au fond de la forêt. Puis abordent les Facespâles et les Robes-noires. Hiawatha les reçoit avec des paroles de paix. Il entreprend le suprême voyage vers le Portail du Soleil-Levant; il dit adieu à son peuple, et disparaît pour toujours dans les brumes empourprées du soir.

Telle est cette étrange Chanson d' Hiawatha, cette Bible des Peaux-Rouges. Longfellow, avec un rare bonheur d'expression et une souplesse merveilleuse, l'a, pour ainsi dire, ressuscitée et immortalisée au milieu des populations européennes qui, du Saint- Laurent au Meschacébé, ont presque totalement exterminé les tribus autochtones.

Après la Chanson d'Hiawatha, Longfellow publia les Fiançailles de Miles Standish, tendre badinage poétique, où les sourires et les inquiétudes d'un amour pur et timide s'entremêlent gracieusement à ciel ouvert,

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comme les premiers rayons d'un soleil de mai et les vapeurs légères qui flottent sur la campagne en fleur. Miles Standish et son ami, le capitaine John Alden, aiment la belle petite puritaine Priscilla. Miles est jeune et craintif; John est mûr et positif. Le capitaine, ignorant les aspirations de son cadet, lui avoue sa passion et le charge de disposer Priscilla en sa faveur. Le pauvre garçon se dévoue à l'amitié; il va plaider la cause de John auprès de la jolie fille. Mais celle-ci ne trouve pas le message de son goût, ayant donné dès longtemps son cœur au messager. Elle profite de ce qu'il bégaye et s'embarrasse, pour lui révéler son amour avec un enjouement plein d'émotion. La scène est ravissante. Tandis que ces amants naïfs, n'osant presque pas laisser luire à travers leurs cils baissés leurs regards de flamme, se murmurent d'une voix tremblante les premiers aveux, la Poésie, comme un ange gardien, ouvre au-dessus d'eux ses ailes irisées et effeuille sur leurs têtes les roses de la pudeur. Le terrible capitaine finit par entendre raison; et la belle petite puritaine Priscilla épouse le bienheureux Standish.

Les poèmes intitulés Oiseaux de passage (première et seconde volées), ont bien la grâce légère et vive des hirondelles du crépuscule. Ils sont pleins de coups d'ailes et de vibrations harmonieuses. Santa Filoména, Jeunesse perdue, Victor Galbraith, Sandalphon, sont des pièces d'un sentiment exquis. On dirait une suite de délicates aquarelles baignées de ciel bleu. Écoutez à travers la prosaïque traduction ces vers

de Maisons hantées : « Toutes les maisons où des hommes ont vécu et sont morts, — Sont des maisons hantées. A travers les portes qui s'ouvrent, — Les inoffensifs fantômes se glissent pour s'acquitter de leurs messages, — Sans que leurs pieds fassent du bruit sur les planchers. — Nous les rencontrons sur le seuil, sur l'escalier; — Dans les couloirs ils vont et viennent. — Impalpables empreintes de l'air, — Vagues sensations de quelque chose qui se meut çà et là! — Le monde des esprits, autour du monde matériel, — Flotte comme une atmosphère, et partout — Exhale, à travers nos brouillards terrestres et nos vapeurs épaisses, — Un souffle vital plus éthéré. » Les vers sur Les Enfajits ont le charme et la caresse ingénue de l'âge béni qu'ils chantent : « Entre le plein jour et la brune, — Quand la nuit vient à tomber, — Il se fait une pause dans les occupations de la journée. — On sait que c'est l'Heure des Enfants. — J'entends alors dans la chambre d'en haut

— Le trépignement des petits pieds, — Le bruit d'une porte qui s'ouvre, — Et les voix tendres et douces. — De mon cabinet d'étude, j'aperçois, à la lumière de la lampe, — Descendant le grand escalier,

— La grave Alice, la rieuse Allégra, — Avec Edith aux cheveux d'or. — Un chuchotement, et puis un silence! — Mais je sais, par la gaîté de leurs yeux,

— Qu'elles sont en train de comploter ensemble, et de former un plan — Pour me surprendre. »

Dans les Miscellanées nous trouvons ce beau et mystique poème : Excelsior, que nous avons si souvent

entendu chanter le soir au piano, après les longs repos des dimanches brumeux de Londres, par ces fraîches jeunes filles dont la beauté féerique fait penser à la Miranda de Shakespeare et semble devoir bientôt se faner comme une fleur. Excelsior a déjà été traduit plusieurs fois en vers et en prose. On connaît cet étrange et rayonnant jeune homme qui gravit les monts sourcilleux en répétant : ce Toujours plus haut! » Ni la prudence du vieillard ni les pleurs de la belle enfant blonde ne sauraient l'arrêter. Il marche vaillamment vers les astres. « Toujours plus haut!» Jusqu'à ce qu'il soit enseveli dans un linceul de neige. Et une voix, venant du ciel comme une étoile qui tombe, répète encore : « Excelsior! »

Le drame biblique, Judas Macchabée, contient de fort beaux passages lyriques, mais n'a peut-être pas toute la solidité et toute la vigueur qu'exige un tel sujet. Dans le recueil dont le titre est Flower-de-Luce, sont réunies quelques jolies pièces : Le Pont de nuages, Hawthorne, le Vent dans la cheminée, un sonnet intitulé : Demain, et un « noël » en vers français, adressé au célèbre naturaliste américain Agassiz avec un panier de vins d'Europe. Les cachets rouges s'en vont vers l'ami fêté :

Ils arrivent trois à trois, Montent l'escalier de bois, Clopin-clopant! Quel gendarme Peut permettre ce vacarme,

Bons amis, A la porte d'Agassiz?

Ouvrez donc, mon bon seigneur, Ouvrez vite et n'ayez peur ; Ouvrez, ouvrez, car nous sommes Gens de bien et gentilshommes,

Bons amis De la famille Agassiz.

Amusante plaisanterie d'un poète sentimental! La gaîté lui vient en touchant à la langue française.

Les Contes d'une Auberge de grand'route sont ordonnés comme les Contes de Canterbury du vieux Chaucer. Le Prélude réunit plusieurs voyageurs dans l'hôtellerie américaine : un étudiant, un juif espagnol, un jeune proscrit sicilien, un musicien, un théologien, un poète. Pour passer le temps, ils conviennent que chacun d'eux dira une histoire. L'aubergiste commence; il raconte la Chevauchée de Paul Révère, le fameux patriote, qui, ayant surpris les mouvements des Anglais, chevaucha toute la nuit à bride abattue à travers villes et villages, réveilla artisans et fermiers, et sauva la Patrie au berceau.

Le conte de l'étudiant est la traduction du Faucon de Boccace. — Un juif espagnol dit la Légende du rabbin Ben Lévi. L'ange de la mort visita ce rabbin et lui offrit de lui faire voir la place qu'il aurait au paradis. Celui-ci accepta, sous la condition toutefois que l'ange lui donnerait son épée, de peur de surprise en chemin. Accordé! Mais une fois dans le paradis, le juif ne veut plus en sortir; il garde la terrible épée. Le bon Dieu ne se fâche pas trop. Enfin le rabbin restitue le glaive à l'ange, en lui faisant jurer

que désormais il se rendra, lui et son arme divine, invisible à tous les yeux humains. Et, depuis ce temps, l'ange frappe sans se révéler.

Le conte du proscrit sicilien s'intitule Le roi Robert de Sicile. Le roi entend un jour à vêpres les moines chanter le Magnificat : « Deposuit potentes de se de et exaltavit humiles. » Il se fait traduire ce passage. « Par bonheur, dit-il alors, ces mots séditieux sont chantés en latin et seulement par des prêtres; mais que la prêtraille et le peuple sachent bien qu'il n'y a aucun pouvoir capable de me renverser du trône. » Puis, bercé par les chants religieux, il s'endort là. Il se réveille le soir, seul dans l'église, et le sacristain le chasse comme un vagabond. 11 court éperdu à son palais, criant : « Je suis le roi! » Sur le trône est assis un ange du ciel qui a pris sa taille et sa figure. Trois ans durant, le monarque déchu et méconnu reste le bouffon de la cour. Au bout de ce temps, l'envoyé céleste, sûr de son repentir, l'appelle et lui rend sa couronne, lui restitue son royaume. Et le pauvre prince vécut dans la crainte de Dieu et l'amour de l'humanité jusqu'à la fin de ses jours.

Le musicien chante la Saga du roi Oiaf. Écoutez : c'est le défi du dieu Thor au jeune Galiléen Jésus. Olaf, prince norvégien, fils de la reine Astrid, a reçu le baptême. Il accepte le défi du dieu Thor et prétend conquérir les âmes pour le Christ à la pointe de l'épée. Il défait le puissant comte Hakon. « Cachemoi, Thora de Rimold, crie le vaincu; le roi Olaf me poursuit. » Thora, la très belle Thora, cache vite

Hakon dans l'étable aux pourceaux. Olaf met à prix la tête de son ennemi et un esclave assassine le comte. Olaf veut épouser Sigris, la reine hautaine; mais celleci refuse de se convertir et Olaf la quitte avec mépris, après l'avoir souffletée de son gant. Il extermine les sorciers païens et brise les idoles. Le peuple se soulève à la voix du riche fermier Barbe-de-Fer. Olaf tue le chef, dompte la foule et prend pour femme la belle Gudrun, aux cheveux de lin, fille de Barbe-de-Fer. La première nuit des noces, elle veut venger son père. Olaf évite le poignard qui luit dans la main de Gudrun; il l'exile à jamais. Le roi danois Svend, à la barbe fourchue, a épousé Sigris la Hautaine et, pour l'insulte reçue par elle, il fait la guerre à Olaf. Celuici, monté sur son vaisseau royal, le Long-Serpent, se trouve par trahison fourvoyé, dans un fiord brumeux, au milieu de la flotte ennemie. Combat acharné. Éric, fils de Hakon, aborde le Long-Serpent, jonché de morts. Olaf reste seul debout, avec son maréchal Kolbiorn. Accablés de coups, ils se jettent dans les flots. Les Danois tuent Kolbiorn et prennent son bouclier. Olaf est emporté sur le sien par l'Océan. De mystérieux bruits contèrent qu'il avait survécu miraculeusement, mais jamais plus on ne le revit dans son royaume de Norvège. Et l'abbesse Astrid, sa mère, à genoux dans le couvent de Drontheim, entendit la voix de saint Jean-Baptiste qui disait : « Le défi de Thor, nous le relevons; mais nous opposerons la croix à l'épée, l'amour à la haine et le cri de paix au cri de guerre. » Le théologien raconte une histoire du temps de

Torquemada : un fanatique gentilhomme, croyant ses deux filles hérétiques, les dénonce au grand inquisiteur et allume de ses propres mains le feu de leur bûcher.

Le dernier conte est celui du poète : les Oiseaux de Killiîigworth. Les habitants du pays de Killingworth, furieux de voiries oiseaux manger leurs cerises, leurs grains et leurs semences, organisent contre les maraudeurs ailés une véritable extermination. Mais voici venir, après ce Massacre des Innocents, une armée terrible de chenilles rampantes et d'insectes destructeurs. Toutes les feuilles sont rongées. Plus d'ombrage, plus de récolte, plus de gaîté ni de profit. Les habitants de Killingworth, s'apercevant un peu tard de leur odieuse sottise, repeuplent leurs jardins et leurs bois d'ailes et de chants. On comprend l'allégorie; c'est un poète qui parle, et les oiseaux dont il parle sont les poètes.

Èvangéline est le chef-d'œuvre de Longfellow. 11 a trouvé là un sujet s'adaptant parfaitement à sa nature; tout son cœur et toute son âme ont pu prêter toutes leurs puissances à cette conception, et le

poème s'est pleinement épanoui, comme, par un favorable printemps, une belle et généreuse floraison sur un sol propice.

L'histoire est simple, triste et touchante. En 171 3, la province canadienne d'Acadie, appelée maintenant Nouvelle-Ecosse, fut cédée par la France à la Grande- Bretagne. Les ministres de Louis le Grand et les diplomates anglais ne prirent certes pas l'avis des habitants, presque tous originaires du Perche ou de la Normandie. Quelque temps après, la guerre recommença entre les deux nations. On se battit au Canada. Les Acadiens, à tort ou à raison, furent accusés d'avoir fourni des approvisionnements et des munitions aux Français pendant le siège de Beau-Séjour; sur quoi le gouvernement britannique donna l'ordre que ces braves gens fussent arrachés à leur pays, embarqués, et dispersés dans les colonies anglaises de l'Amérique du Nord.

La première partie du poème décrit, avec un charme idyllique, la vie pastorale au village de Grand- Pré. Les braves paysans y travaillent en chantant Tous les bourgeois de Chartres ou le Carillon de Dunkerque. « Ils s'ont aussi étrangers à la crainte qui règne avec les tyrans, qu'à l'envie, le vice des républiques. » Gabriel Lajeunesse, fils du forgeron Basile, aime d'un premier amour, et pour la vie entière, la douce Ëvangéline, fille de Bénédict Bellefontaine, le plus riche fermier de l'endroit. Ils seront prochainement mari et femme; leurs vieux parents les plaisantent déjà sur leur bonheur futur, et déjà leurs jeunes cœurs

battent à l'unisson. L'Amour est là, devant eux, non pas l'aveugle enfant de la volupté, mais le chaste et noble adolescent couronné de bleuets en fleur et d'épis mûrs. Il est là, leur souriant; et bientôt, le doigt sur les lèvres, il va leur ouvrir la chambre nuptiale. Mais, hélas! ces purs fiancés n'étaient point nés pour être heureux ; et soudain commence la dure épreuve.

Une flotte anglaise a remonté le fleuve jusqu'au village; un canot se détache du navire amiral; un officier aborde et signifie l'ordre de bannissement, de séparation. L'ordre est formel, il faut qu'on l'exécute, et on l'exécute sur-le-champ; les canons de la flotte sont braqués sur les maisons. On se cherche, on s'embrasse, on pleure, on se demande si de telles choses sont possibles. Cris des soldats. Pas de répit. Il faut partir. Les bannis ne savent quoi emporter, tant leur âme est attachée à chacun des objets parmi lesquels ils ont vécu. Ils s'en vont, affolés. Oh! les lugubres processions vers les grands vaisseaux noirs! Une famille est embarquée sur celui-ci; une autre sur celui-là. Gabriel veut suivre Évangéline. Il proteste, il supplie. C'est en vain. L'amante et l'amant sont séparés dans l'exil. Entre eux, à chaque minute, s'accroît la distance. L'Océan houleux, l'Océan plein de sanglots, plein de nuit et de désespoir, les emporte, toujours plus loin l'un de l'autre, pour des rivages inconnus. Ces flammes là-bas, à l'horizon nocturne, c'est l'incendie des maisons natales; leurs rêves se perdent en fumée dans l'ombre.

Les ans ont passé; et maintenant Évangéline est orpheline. Elle veut retrouver son promis, qui, lui aussi, la cherche de ville en ville, de hameau en hameau, de province en province. Elle remonte, avec des missionnaires, le fleuve qu'il descend avec des rameurs indiens. Un jour, ils sont sur le point de se rencontrer. Mais l'implacable destin les fait passer inutilement tout près l'un de l'autre, invisibles l'un à l'autre : une île touffue sépare la rivière en deux bras; Gabriel s'engage d'un côté de l'île; Evangéline, du côté opposé.

Le poète a magnifiquement décrit les vastes régions américaines que traversent les infortunés pèlerins de l'amour : « Doucement, le soir vint. Le soleil, du fond de l'horizon occidental, étendit, comme un magicien, sa baguette d'or sur le paysage; d'étincelantes vapeurs s'élevèrent; et le ciel, et l'eau, et la forêt semblèrent devenir tout en feu à ce contact, et se fondirent et se mêlèrent ensemble. Suspendue entre deux ciels, telle qu'une nuée aux franges d'argent, flottait la barque, avec ses avirons ruisselants, sur l'immobile nappe d'eau. Le cœur d'Ëvangéline s'emplit d'indicibles délices. Touchées par le charme magique, les sources sacrées de son cœur s'empourprèrent de sublimes rayons, comme le ciel et les flots autour d'elle. Alors, du fond d'un hallier voisin, l'oiseau-moqueur, le plus sauvage des virtuoses, vint se balancer à la branche flexible d'un saule penché sur l'onde, et sa petite gorge exhala un tel flux de délirante musique, que l'air tout entier, et les bois et les

vagues semblaient se taire pour l'écouter. Plaintives d'abord furent les cadences, et tristes; puis, prenant un essor fou, elles vibrèrent comme pour suivre ou entraîner une orgie de frénétiques bacchantes. Des notes perdues résonnèrent ensuite, sombre et profonde lamentation. Mais bientôt les recueillant toutes, l'oiseau les éparpilla ironiquement : tel, après l'orage, un coup de vent traverse la cime des arbres, et parmi les feuillées précipite en pluie de cristal les gouttes retentissantes. »

D'autres années encore s'écoulent sans rendre le bonheur à Évangéline. Lassée, brisée par la douleur, elle s'égare au milieu des tribus indiennes. Elle s'assoit au seuil d'un wigwam. Là, une femme du campement lui conte « l'histoire de Mours, le fiancé de neige, qui épousa une jeune et tendre vierge, mais, quand vint Je matin après la nuit nuptiale, fondit au soleil levant ». Elle dit aussi l'aventure de la belle Lilinale, que séduisit un fantôme : « A travers les pins du domaine paternel, dans la paix du crépuscule, le fantôme, murmurant comme le souffle du soir, inspira l'amour à la jeune fille, jusqu'à ce qu'elle suivît son vert et flottant panache au fond de la forêt. Et jamais plus elle ne revint; et nul des siens ne la vit jamais plus. »

Lentement, lentement, lentement, les jours se succèdent; les jours, les semaines et les mois. Et de nouvelles années s'écoulent sans que l'éclat des matins ni la douceur des soirs ramènent la sérénité dans le cœur des proscrits. Les cheveux d'Évangéline blanchissent déjà sur ses tempes, et l'âge commence à fié-

trir sa beauté stérile; mais rien ne flétrit son immuable amour. Lasse d'errer, elle se consacre aux pauvres, aux malades. Une terrible épidémie envahit une cité populeuse. Ëvangéline y court; et, sur le lit d'un hôpital, elle aperçoit son fiancé, vieilli comme elle, et qui va mourir. Elle tombe à genoux : « Gabriel, ô mon bien-aimé! » A cette voix qui l'appelle, l'agonisant reconnaît sa promise. Ses yeux s'ouvrent plus grands, une lueur y passe. Elle baise ses lèvres décolorées, elle se penche sur son sein. Un rêve alors palpite en lui, tout le passé lui apparaît : l'Acadie, ses prairies, ses bois et ses rivières, la forge paternelle, la ferme où fleurissait l'amour, l'Éden où chantaient les baisers! Un rêve rapide, rien qu'un rêve; puis le sommeil dans la nuit éternelle. L'aile glacée de la Mort a effleuré son front; il frissonne, il se soulève pour le suprême adieu; une dernière fois, hélas! il est séparé d'Ëvangéline.

Si Longfellow n'est pas un poète de tout premier ordre, on ne saurait lui contester des dons et un art qui confinent au génie. Si la majesté léonine lui fait défaut, s'il n'a pas le puissant coup d'aile et le regard planant des grands oiseaux de proie, en revanche on trouve chez lui un charme infini de grâce affectueuse, de beauté morale et d'élévation intellectuelle. C'est à la fois un sentimental et un érudit : il rend l'âme et la vie aux légendes poudreuses. Son lyrisme, tout ensemble personnel et livresque, intime et exotique, sincère et savant, garde toujours une fraîcheur délicieuse en son caractère didactique, humanitaire et

pieux. Avec la gravité virile et austère, il possède la sensibilité profonde, l'exquise délicatesse, les émotions touchantes du cœur féminin. L'amour, pour lui, l'amour vrai reste la plus haute et la plus généreuse des vertus, celle qui contient toutes les autres, la vertu-mère. Son âme est un beau pays verdoyant, où partout, sous les feuillées fleuries et même entre les ruines antiques, luisent et chantent des sources vives.

On l'a surnommé le Lamartine américain; il n'a pas égalé absolument les maîtresses pages des Méditations ni la Marseillaise de la Paix, mais on peut estimer Évangèline supérieure à Jocelyn.

Dans les portraits qu'ont laissés de lui ses derniers biographes, nous voyons un homme de taille moyenne, ayant un grand air de dignité pensive, une haute expression de mansuétude, avec un regard clair et droit, sous ses longs cheveux blancs.

Il mourut en mars 1882 dans sa résidence de Cambridge, en Amérique; et la cloche de la chapelle sonna soixante-quinze coups le matin de ses funérailles, pour marquer les soixante-quinze années de cette existence si pure, si studieuse, si noble et si harmonieusement féconde.

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'Robert TSrowning

Il n'y a réellement pas, ou presque pas, de théâtre anglais au xixe siècle.

Ce fait est singulier : le pays qui a enfanté Shakespeare, Beaumont et Flechter, Ben Jonson, Marlowe, Ford, Webster, Massinger, Otway, Sheridan, n'a point vu sous la reine Victoria se produire aux feux de la rampe une belle et grande œuvre douée de vie. De temps en temps, des artistes zélés jouaient Cymbeline, Othello ou Richard lll sur une scène secondaire; les autres scènes exhibaient des opéras d'Allemagne, d'Italie ou de France, des compositions burlesques, des drames noirs, par-ci par-là une comédie humoristique importée d'Amérique, et toujours beaucoup de pièces françaises démarquées et accommodées au goût britannique du moment.

A quoi faut-il attribuer cette longue déchéance? Peut-être au rigorisme qui réagissait contre la licence

effrénée du siècle précédent. Ce rigorisme a nom le Cant. C'est une plate singerie du vieux puritanisme. C'est une hypocrisie d'État, une apparence, un masque qui tombe à domicile, dans l'intérieur de la petite maison à grille et à fossé, où la brutalité saxonne, rigidement comprimée au dehors, se déchaîne avec des violences étranges. D'ailleurs, dans ce pays de castes et d'imitations, l'aristocratie s'était modelée sur la reine, très familiale et très dévote, qui aimait peu le théâtre- et la bourgoisie s'était modelée sur l'aristocratie. Puis les traditions manquaient; pas d'école, pas de scènes nationales. Le métier d'acteur était dédaigné, honni par la religion anglicane, si froidement despotique sur tout ce qui concerne la tenue extérieure. Enfin il ne s'est pas trouvé un homme de génie pour dompter la foule par la toute-puissance des radieuses créations.

Robert Browning a voulu restaurer la scène anglaise; il a échoué, comme ont échoué Bulwer, Tennyson, Swinburne. Après avoir débuté par une publication anonyme, Pauline, fragment d'une Confession, que domine l'influence de Shelley, il s'essaya aux conceptions dramatiques dans Paracelse, où il tenta de faire revivre un homme et une époque. Puis il donna Strafford, drame en cinq actes, qui fut représenté en 1835", sous le patronage de Macready, et ne réussit pas. Dégoûté du théâtre, Browning se replia sur luimême, et, moitié par l'instinct de sa nature, moitié par une déduction logique de son raisonnement, il se trouva porté à inaugurer une forme littéraire nou-

velle, où le drame humain put se révéler librement, sans comédiens, sans décors, sans le multiple et dangereux appareil des représentations publiques.

Les études qu'il écrivit dès lors, étaient faites, non plus pour être jouées, mais pour être lues. 11 s'adresse, non plus à la foule, mais à l'élite; il renonce à emporter d'assaut l'attention d'un public compact, entassé après dîner dans une salle brillante; il sollicite le penseur isolé, assis à sa fenêtre ou devant son feu, au moment où l'esprit libre est dispose à la réflexion, où l'âme calmée s'ouvre aux rêves, aux inspirations délicates, et se plaît a errer par le monde idéal. C'est ainsi qu'il publia, de 1840 à 1871, Sordello, poème psychologique dont la seconde édition est dédiée à son critique et ami J. Milsand; les pièces intitulées Dramatic Lyrics ; plusieurs compositions scéniques : Saul, le Retour des Druses, le Roi Victor et le Roi Charles; les cinquante poèmes réunis sous la dénomination de Menand Women {Hommes et Femmes) ; le recueil de monologues baptisé Dramatis personœ ; la singulière série qui s'appelle The Ri?ig and the Book (l'Anneau et le Livre), et son dernier volume, Balaustion's Adventure, inspiré par YAlceste d'Euripide.

La qualité essentielle de Browning est la minutieuse et profonde subtilité qu'il apporte dans l'analyse des passions humaines. Voyons comment il procède. Dans une rêverie ou dans une lecture, il rencontre un fait ou un sentiment qui le frappe; il s'arrête, examine ce fait, approfondit ce sentiment, reconstitue le milieu où ils ont dû se produire, ranime le paysage,

évoque les personnages, les voit se mouvoir, parler, agir, ouvre le cœur de ces fantômes, et, tel qu'un médecin qui dissèque un cadavre pour trouver le siège de la maladie, il pénètre au plus obscur de leur être pour découvrir la force maîtresse, le mobile invincible qui les a fait vivre et mourir de leur vie et de leur mort. Cette évocation faite, ce travail mental accompli, il se trouve que le poète s'est absolument assimilé son héros. 11 s'est trempé l'esprit à la source des instincts et des volontés de cette créature; il sent une nouvelle existence germer dans son cerveau, courir dans ses nerfs, rouler dans le sang de ses veines, palpiter dans son cœur. Il est parvenu à s'inoculer telle passion, tel désir, tel rêve, telle folie, comme on s'inocule un virus, une maladie. L'affection psychologique qui semblait à jamais enfouie dans les ruines du passé, ressuscite au sein du penseur; de nouveau elle se développe, sévit, se précipite. Il se voit emporté vers le dénoûment prochain, fatal, comme par un fleuve intérieur. Sa personnalité s'efface complètement. Il se laisse aller, et quand la crise arrive, quand le coup est frappé, alors seulement il reprend peu à peu possession de lui-même, comme un dormeur qui s'éveille d'un rêve intense, où son identité vient d'être changée.

Le procédé est saillant dans Fra Lippo Lippi, dans Andréa del Sarto. Ces conceptions sont à mille lieues des planches du théâtre, du fard des actrices, du roucoulement des jeunes premiers, des toiles peintes sur les châssis mouvants. Voici l'impression qu'on

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éprouve à en lire les vers. Le poète, doué de seconde vue, a évoqué de sa volonté puissante Lippo Lippi et le malheureux Andréa. Ils sont sortis à sa voix des régions lointaines de la Mort; ils ont comparu devant lui : c'est la confession suprême, entière, complète, sans réticence, de ces spectres ranimés. Là, ils sont vraiment eux-mêmes. L'évocateur les a interrogés, ils parlent, nous écoutons. Lippo Lippi raconte comment il a jeté le froc aux orties et combien peu il avait de vocation pour l'état monacal : « Le monde et la vie étaient trop solides pour qu'on pût me faire croire que ce n'était qu'un rêve... On me faisait toujours voir l'Éden, et Dieu y créant une femme pour l'homme; et une fois cette leçon apprise, une fois la valeur et la signification de la chair bien déterminées, je ne pouvais désapprendre tout cela dix minutes après. » Pour Andréa del Sarto, avec quelle amertume il reproche à sa funeste et adorable femme d'avoir, sous ses caprices orageux, tout brisé en lui, la vertu, la force, le génie, quand il se sentait capable d'égaler Raphaël! Avec quel désespoir il dit ses faiblesses, ses malheurs et ses crimes!

Même intensité de sentiment dans les poèmes intitulés : L'Amant de Porphyria — La Veille de Noël — Le Jour de Pâques — La Femme délaissée de James Lee — Abt Vogler — Luria — Sur un Balcon — La Tragédie d'une âme — La Statue et le Buste. C'est un défilé de morts parlants. On croit entendre des fragments du Jugement dernier.

Une des pièces les plus poignantes des Dramatic

Lyrics est celle qui porte ce titre singulier : N'importe quelle épouse à n'importe quel époux. Une femme sent que sa mort est prochaine; l'amour, les regrets, la jalousie, le dévouement, la douleur se combattent passionnément dans cette âme, où flottent déjà les ténèbres du tombeau. — Dans le drame de Saul, le tragique roi d'Israël représente l'humanité fléchissant sous ce qu'il y a de plus lamentablement sinistre en la destinée; David, qui est la musique, la poésie, la jeunesse, chante et console. — Rien de singulier comme Caliban upon Setebos : toutes les cruautés de l'ironie y servent à prouver avec une étonnante, une fascinante multiplicité de détails, l'impuissance absolue de l'esprit humain, quand il n'est pas fécondé par l'amour. — L'Êpitre de Cléon nous montre un penseur grec, des derniers temps du paganisme, puisant dans l'insatiabilité même de ses désirs la conception d'une autre vie. — Le Jour de l'Exaltation de la Croix nous jette au milieu d'une scène dont la bizarrerie est de haut goût. Un ancien usage de la Rome papale forçait les Juifs de cette ville à y entendre chaque année un sermon de conversion, le jour de l'Exaltation de la Croix. Le poète nous introduit à l'église, ce jour-là, dans l'âme d'un vieil Israélite. Les reflexions du vieillard sur la cérémonie, sur les rites de la religion de Jésus, sur la voix et la thèse du prédicateur, sont étincelantes de raillerie, brûlantes de haine, lumineuses d'indignation; son monologue intérieur finit par un mystique et sublime élan vers les grands ancêtres bibliques.

L'Èpitre de Karshish est peut-être la plus singulière de ces compositions si artistiquement originales. Karshish, médecin arabe, contemporain de Jésus et des Evangélistes, a parcouru la Phénicie et la Judée. Il écrit à son maître, Abib ; il a rencontré un cas singulier, il a vu et entendu un vieillard qui croit fermement avoir été ressuscité par un sage nazaréen : « Le sujet est un certain Lazare, un Juif bien proportionné et sanguin ; il a cinquante ans; son corps, d'une santé sans pareille, semble avoir été façonné à part pour servir de modèle. ..Déjà vieux, il contemple le monde avec des yeux d'enfant. On a voulu me le présenter; il est venu, doux comme un agneau, s'offrir à mon examen. Les Anciens qui me l'avaient amené, tentaient de m'expliquer son état et se répandaient en paroles d'aigreur ou de pitié. Il restait là, les mains croisées, laissant les gens discourir, suivant des yeux les mouches bourdonnantes, et ne prêtant l'oreille que quand je lui adressais la parole. Tu peux t'imaginer comment pour lui passent les années... Il connaît la loi de l'autre existence, comme il connaît la loi de celle-ci. Son cœur et sa tête sont là-haut, tandis que ses pieds sont sur terre. A chaque instant il se sent incliné à quitter la ligne droite pour s'élancer par delà; on dirait qu'il va divulguer ce qui est le juste et l'injuste, non plus le long du fil imperceptible delà vie humaine, mais dans les éblouissantes profondeurs... Souvent toute son âme lui monte au visage, comme s'il voyait et entendait encore le sage qui lui cria : « Lève-toi! » et à la voix duquel il se leva.

Puis un rien, une parole, un frisson le fait revenir à lui. Alors son feu tombe en cendres. Il retourne à son gagne-pain quotidien, il s'y absorbe, plus humble pour avoir été plus orgueilleux, et d'autant plus contrit qu'il sait le secret de Dieu, pendant qu'il suit encore le chemin de la vie... Tu m'objecteras : Pourquoi n'as-tu pas été trouver le sage qui a opéré cette cure? Hélas! il a péri dans un tumulte; on l'accusait de sorcellerie, de rébellion; il propageait, m'affirmet-on, des doctrines scandaleuses... Au bord d'un étang, j'ai observé en abondance une bourrache à fleurs bleues, l'espèce d'Alep, qui est fort nitreuse; c'est étrange... »

Nous pouvons le répéter avec le personnage du poète, c'est étrange, hautement étrange.

Browning ne spécule pas toujours sur les sentiments et les phénomènes bizarres. Exemple : les Funérailles d'un grammairien. Poésie simple, touchante, élevée. Cet homme, qu'on enterre, a passé sa vie, toute sa vie, à déterminer l'exacte valeur et les fonctions des particules de la langue grecque. Le poète n'a ni pitié ni mépris pour cet homme, qui marchait vers un idéal de délicatesse, de perfection; qui savait, en travaillant à ses particules, ne devoir pas négliger une seule des infiniment petites minuties de sa tâche, l'espèce humaine ayant devant elle les siècles de l'éternité. Pour le poète, toute beauté partielle, si bas qu'elle se trouve, si petite qu'elle puisse être, dans quelques ténèbres qu'elle baigne, est un gage irrécusable et certain de l'existence de la Beauté plé-

nière, c'est-à-dire de la Divinité. A chacun il conseille donc d'aspirer, comme on boit un vin fortifiant, les émanations du beau et du vrai qui flottent dans l'atmosphère de chacun.

Robert Browning a été très discuté. 11 n'a pas pénétré dans toutes les classes; il n'est pas populaire, n'étant pas naïf. Deux choses capitales lui manquent pour être un grand poète : le primesaut et l'action. 11 n'a pas la divination, en quelque sorte prophétique, des Eschyle, des Dante, des Shakespeare, des Hugo. Balzac, dont il rappelle parfois la méthode, avait à un très haut degré la faculté de l'action, de la composition, qui manque totalement au poète anglais. Browning ne sait pas grouper les personnages, les manier, les opposer, les unir. C'est un peintre de portraits, infiniment adroit, mais rien de plus. Ses figures sont admirables; leurs yeux brillent, leurs bouches parlent, mais on sent, à je ne sais quoi de rigide et de suranné, que les gens qu'elles représentent sont morts et enterrés. Il ne sait pas donner, par l'éclat des'couleurs, par la hardiesse du pinceau, par la vérité des rapports, par l'intensité des contrastes, le mouvement de la nature, l'illusion de la vie. Regardez l'Entrée des Croisés à Constaîitinople de Delacroix, et toute une époque ressuscite en vous. Étudiez les personnages de Browning, vous vous dites simplement : Quel habile homme! Les grands poètes sont synthétiques; Browning est un analyste merveilleux, mais exclusivement un analyste. Son esprit brille comme un scalpel. Son vers mord comme un acide. Ses recherches

sont attrayantes comme des expériences de chimie. Il excelle à décomposer les corps et les âmes, à en doser les éléments, à en déterminer les forces moléculaires. Vous êtes étonné, ébahi, rarement ému ou charmé. Les dix monologues juxtaposés dans l'Anneau et le Livre font penser à une pile électrique. Browning galvanise, il ne sait pas créer.

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