DANTE-GABRIEL ROSSETTI, CHRISTINA ROSSETTI
COVENTRY PATMORE,
THOMAS WOOLNtR ET WILLIAM BELL SCOTT
Un critique, H. Buxton Forman, a classé les poètes anglais, ses contemporains, en quatre groupes principaux : l'école idyllique dont le chef est Tennvson, l'école psychologique dont le chef est Robert Browning, l'école de la Renaissance dont le plus illustre représentant est Swinburne, et l'école préraphaélite, à la tête de laquelle se place Dante-Gabriel Rossetti. Ce dernier groupe, moins célèbre peut-être, mais non moins intéressant que les trois autres, mérite une étude spéciale.
Vers i8fo, quelques artistes, les uns peintres et
poètes, les autres simplement poètes, tous réunis par une certaine communauté d'idées et de sentiments, fondèrent un recueil périodique d'art et de littérature, qu'ils appelèrent Le Germe. Leur préoccupation capitale était de rajeunir l'art, de lui donner, sous un nouveau printemps, une floraison nouvelle. Ils avaient une sainte horreur de la rhétorique. Insoucieux des clameurs de la foule, dédaignant la popularité vulgaire et les caresses de la vogue, qui noie si vite ceux qu'un temps elle a bercés, ils poursuivaient un idéal inaccessible aux esprits et aux coeurs médiocres, et marchaient, comme jadis les Rois-Mages, guidés par les purs et calmes rayons de la divine étoile. Tous visaient le même but, tous étaient d'accord sur les moyens de l'atteindre. Tandis que Tennyson se taillait dans la forêt légendaire un adorable parc; tandis que Browning révélait avec un charme singulier les secrets de l'exaltation et de la décadence des âmes; tandis que Swinburne, dès l'aube, marchait en chantant à l'avant-garde de la Révolution, sur la voie déjà bordée de tant de tombeaux; tandis que Walt Whitman, enfin, le plus puissant des précurseurs, ayant transformé Pégase en une locomotive de fer et de feu, entraînait ardemment les peuples à sa suite vers de plus vastes horizons, les Préraphaélites, tendant leur voile blanche aux souffles d'en haut, s'éloignaient doucement des rives banales et cherchaient, loin des tumultes de l'intérêt et de l'ambition, une plage où la nature fût vierge. Gabriel-Dante Rossetti était le capitaine; Christina Rossetti l'accompagnait;
l'école PRERAPHAELITE 2If
Thomas Woolner, Coventry Patmore et William Bell Scott formaient l'équipage.
On les appela ou ils s'appelèrent Préraphaélites, parce que leur inspiration, fuyant tout artifice, ne souffrait pas d'intermédiaire, si grand qu'il fut, entre elle et la nature, parce que, tout en admirant profondément Shakespeare et Raphaël, ils avaient la volonté de ne pas en être les pâles reflets, parce qu'ils prétendaient saisir sur le vif les manifestations éternelles de la vie, de la passion, pour les reproduire dans toute leur naïve et parfois invraisemblable originalité.
Dante-Gabriel Rossetti, peintre et poète, Italien d'origine, publia dans Le Germe et dans la Revue d'Oxford et de Cambridge, vers 1870, plusieurs poèmes qui furent admirés, mais qu'il laissa reposer pendant vingt ans avant de les réunir en un volume. Dans l'intervalle, il est vrai, parurent ses traductions de la Vita nuova et des poètes italiens antérieurs à Dante. Il était aussi discret en peinture qu'en poésie; ses tableaux, qui rappellent la manière de Fra Angelico, étaient soigneusement écartés des vitrines vulgaires et allaient directement s'enchâsser dans les collections d'amis ou d'intelligents amateurs. Holman Hunt, Millais, Madox Brown, travaillaient d'après les mêmes principes et se rendirent bientôt célèbres.
Revenons au poète. Parmi ses premiers poèmes, nous remarquons La Demoiselle bénie. Le sujet de cette pièce est très simple : un amant rêve à ce que pense, dit et fait sa bien-aimée morte, qui l'attend au ciel :
2l6 BEAUTÉS ÉTRANGÈRES
La bénie Demoiselle était penchée
Sur le balcon d'or des deux; Ses yeux savaient mieux le calme et l'ombre
Que les eaux dormantes du soir.
Elle avait trois lys dans la main, Et les étoiles dans ses cheveux étaient sept.
Les sonnets sur la Vie, l'Amour et la Mort, unissent la délicatesse et la morbidesse italiennes à la rêverie septentrionale. La Maison de la Vie est un recueil de cinquante sonnets, composés dans le même sentiment. Pour l'intensité, l'élévation de la pensée et la perfection de la forme, ils peuvent être comparés aux Épreuves de Sully Prud homme.
Rossetti sait faire valoir chaque mot, chaque syllabe. Par le rythme, par la cadence, par les allitérations, il arrive à des effets merveilleux, que malheureusement il est presque impossible de faire sentir, d'indiquer même dans un langage étranger. Essayons pourtant de donner une idée de cette noble poésie; et qu'on nous pardonne si notre traduction n'est pas un miroir exact et pur. Voici un des plus beaux sonnets de Rossetti, Les Jours perdus :
Les jours perdus de ma vie jusqu'à ce jour, Que seraient-ils si je pouvais les voir sur le chemin Gisant dans l'attitude où ils tombèrent ? Seraient-ils des épis Semés naguère pour notre pain, puis foulés aux pieds, pétris
[en boue?
Ou des pièces d'or dissipées et encore dues? Ou des gouttes de sang mouillant les pieds coupables ? Ou cette eau fugitive qui doit, en songe, tromper Dans l'enfer la soif des damnés, toujours ardente ?
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Je ne les vois pas ici, mais je les verrai après la mort; Et, Dieu le sait, je connais les apparitions que je verrai alors, Chacune d'elles un Moi-même assassiné, expirant le faible,
[le dernier soupir :
« Je suis toi-même; que m'as-tu fait?
— Et moi ? — Et moi ? — Toi-même ! (Hélas ! toutes parlent Et toi, tu resteras toi-même en toute éternité! » [ainsi.)
Le poème intitulé une Dernière Confession est aussi âpre par la pensée que par le style. Un amant a pour maîtresse une femme dont le rire l'obsède. Elle pourrait s'appeler la Femme qui rit. Après avoir été fou d'amour et de dévouement, l'homme devient fou de haine. Ce rire est son mauvais démon, il veut l'exorciser; il ne peut, il lutte : enfin, dans son délire aigu et froid, il se résout à tuer ce rire, à tuer cette femme. Il va chez le marchand acheter l'instrument, le couteau; il entend, chemin faisant, le rire d'une fille de joie, et trouve qu'il ressemble cruellement à celui qui le hante. Il suit la logique de sa folie, rentre, aime et tue. Puis, comme il est Italien et catholique, il se confesse, et les dernières paroles de sa confession sont celles-ci : « O mon père, que dois-je espérer? Je suis sûr que bientôt je vais entendre cette femme rire en montrant à Dieu le fer ensanglanté! »
Autre conception, Jenny. Un cavalier devient amoureux de sa danseuse, une fille facile. Elle est fatiguée, il la reconduit. Ils rentrent chez elle; elle est si lasse qu'elle n'a pas la force de se dévêtir. Il s'assied, elle s'endort sur ses genoux, et il la garde ainsi endormie, « jusqu'à ce que la forme de la femme s'évanouisse
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presque à ses yeux dans les teintes grises de l'aube ». Après avoir lu les derniers vers, vous laissez tomber le livre, il vous semble que vous ayez l'attitude et les pensées de cet homme, avec ce doux être, dont la forme s'évanouit dans l'aube, endormi sur vos genoux. Vous rêvez; et cette frêle créature, cette aube pâle, longtemps vous absorbent, longtemps sont bercées en vous.
Dans Sœur Hélène, une merveille de poésie passionnelle, Rossetti s'inspire d'un amour changé en haine, qui flotte sans repos entre le ciel et l'enfer. Une femme abandonnée tue l'amant ingrat, mais adoré toujours, en fondant à la flamme sa figurine de cire. On assiste à tous les combats, à tous les désespoirs, à toutes les cruautés d'une tendresse trahie, d'où sort l'implacable vengeance.
Dante-Gabriel Rossetti nous apparaît sous les traits, affables et majestueux à la fois, d'un grand-prêtre fort savant dans les choses profondément mystérieuses, et qui, appelant ici-bas la bénédiction divine, sait unir l'art à la vie, afin que leur étreinte féconde engendre des manifestations multiples de l'éternelle et souveraine Beauté.
Rossetti n'est pas un Titan, mais il est un poète complet; nous n'osons dire parfait. Il a le triple don de l'émotion, de la pensée, de l'harmonie. Comme Apollon, dieu du jour et prince des poètes, il répand la clarté; ses créations ont toutes une auréole.
Christina-Gabriella Rossetti, qui signait, dans le Germe, Ellen Alleyne, a dignement suivi la voie tracée
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par Dante-Gabriel. En sa poésie se fondent, suivant l'expression anglaise, la musique, le clair de lune et le sentiment. Écoutez cette chanson :
Quand je serai morte, mon bien-aimé, Ne chante pas de tristes chants pour moi ; Ne plante pas de roses à mon chevet, Ni de cyprès ombreux ; Que le vert gazon sur mon corps Boive l'orage et la rosée, Et si tu veux, souviens-toi, Et si tu veux, oublie!
Je ne verrai pas les ombres, Je ne sentirai pas la pluie ; Je n'entendrai pas le rossignol Chanter comme une âme en peine ; Et rêveuse, à travers le crépuscule Qui ne se lève et ne se couche jamais, Peut-être bien me souviendrai-je, Et peut-être bien j'oublierai.
Coventry Patmore, épris du même idéal que les Rossetti, a écrit des choses d'une délicatesse et d'une fraîcheur exquises, mais n'a pas su toujours éviter l'écueil de la vulgarité. En voulant rajeunir l'art, il l'a parfois fait tomber en enfance. V Ange à la maison doit être lu :
O toi, printanier amour, qui donnes des ailes
Et des chants aux oiseaux des bois,
Donne-moi le pouvoir de dire des choses
Trop simples et trop douces pour les bouches des hommes.
Thomas Woolner s'est fait connaître par le poème intitulé : Ma Belle Dame. Wordsworth est son maître autant que Rossetti. Sévère sans froideur, simple sans banalité, il sait unir la chasteté à la passion, la science profonde à la naïveté sincère, et l'on a pu dire à propos de lui : « Chassez l'art dédaigneusement, il reviendra toujours; rien n'est si artiste que la simplicité. »
Voici comment ce poète pleure l'amour :
Que puis-je faire, sinon me souvenir et pleurer!
De sa main le léger charme était tel
Que le chagrin s'évanouissait à son contact.
Ses pieds épargnaient les petits êtres qui rampent,
« Car les étoiles, disait-elle,
Ne sont pas plus merveilleuses ! »
Et maintenant elle dort son lourd, lourd sommeil.
William Bell Scott, peintre, aquafortiste et poète comme Rossetti, publia en 1838 un volume intitulé Hadès ou le Progrès de l'Esprit, en 1846 un volume intitulé Rédemption, et en 18^4 un troisième volume intitulé Poèmes par un Peintre. Il faut louer l'originalité et la largeur de ses idées, la richesse de son imagination, la délicatesse de son style. Évitant les subtilités intellectuelles où il était d'abord tombé, il a fait sur La Mort un poème dont Walt Whitman ne désavouerait pas la conception, ni Shelley l'harmonie.
La grande déesse oarle ainsi :
Ne me crains pas, homme, je suis le sang qui coule En toi. Je suis la transformation, et c'est moi