‹ Beaux-arts et voyages (volume 2)Chapitre 10 sur 22 · A M. EUGÈNE BURNOUF · texte numérisé non relu

A M. EUGÈNE BURNOUF

Syra, le 11 septembre 18414.

. Mon cher ami, j'espère que cette lettre vous arrivera dans de meilleures circonstances que celles qui me sont indiquées par les dernières nouvelles qui me sont parvenues de Paris. J’ai appris avec un véritable chagrin que vous étiez menacé dans vos plus chères et vos plus pré-

cieuses affections; inais je me plais à croire que ce qu’on m'a rapporté n’était pas exact, et que votre vie ne sera pas troublée dans ce qu'elle a de plus doux. Quoique j'aie peu vu M" Burnouf, j'ai su apprécier ses admirables qualités et je comprends tout ce que vous devez ressentir, si véritablement sa santé vous donne quelques inquiétudes. Mais écartons ces tristes et, j'espère, trompeuses images, et permettez-moi de vous entretenir quelques instants des premiers incidents de mon voyage.

Je ne vous dirai rien de Rome, rien de Naples, bien que j'y aie trouvé beaucoup de choses nouvelles pour moi. Le Musée étrusque à Rome est une très-belle création. On y a rassemblé un choix remarquable des nouvelles découvertes de l’Étrurie. J'y ai particulièrement admiré les objets trouvés à Cervetri, l'ancienne Cære, et qui, bien que déposés dans un tombeau à une époque comparati- : vement récente, n’en renferment pas moins des débris d’âges beaucoup plus anciens. Je vous signalerai en première ligne des vases en argent repoussé et doré, que j'ai dû considérer, après un examen attentif et répété, comme des objets rapportés de l’intérieur de l’Asie par: les colons lydiens. On remarque sur ces monuments, d’un intérêt à mes yeux souverain, un mélange presque égal des influences égyptienne et babylonienne. Par exemple, au fond d’une patère, le sujet éminemment asiatique de deux lions dévorant un taureau , surmonté de l'emblème égyptien de la victoire et du carnage, le vautour tenant une palme; ou bien une chasse où le roi enfonce l'épée dans le corps du lion dressé debout devant

lui, et, à côté, des chars à deux cavaliers dont les chevaux rappellent, par le caractère du dessin, les bas-reliefs de Karnak et des monuments de Thèbes. Au reste, ces monuments seront bientôt publiés d'une manière fidèle, à ce que j'espère, et le monde savant pourra juger de l’exactitude de mes conjectures sur l’origine et le caractère de ces représentations.

Le Musée Grégorien est déjà connu de plusieurs de nos confrères ; il n’en est pas de même, je crois, des temples phéniciens récemment découverts à Malte, et sur lesquels je vous demande la permission d’appeler, par votre intermédiaire, l'attention de l’Académie. Vous connaissez déjà la Giganteja de Gozo, publiée d’abord inexactement par Mazzara, plus tard, d’une manière beaucoup plus fidèle, par M. de La Marmors. * L’attention accordée depuis quelque temps à ces monu- " ments, jointe à quelques indications du voyage d’Houël, a fait rechercher à Malte les vestiges du même genre, et les recherches n’ont pas été infructueuses. On a relevé depuis deux ans, et même publié dans un recueil périodique anglais, les plans et détails, malheureusement trèsimparfaits, d’un grand édifice phénicien, situé au sud de l’île et de la cité Lavalette, en vue d’un îlot appelé El- Fla, dans un lieu connu sous le nom de Casale Krenti. Depuis lors, et il n’y a pas plus d’un an, on a signalé d’autres édifices semblables, un peu au-dessous des premiers vers la mer : ceux-ci sont entièrement inédits, et, sous de certains rapports, surpassent en intérêt les premiers. La situation de ces monuments a d’abord quelque

chose de remarquable : on les trouve au-dessus d’une crique qui sert encore de refuge à des bâtiments pécheurs, et qui peut, dans l’antiquité, avoir formé un port d'une certaine importance, Entre la crique et les pre- .miers monuments, on remarque quelques pierres debout qui, de loin, devaient attirer l’attention des navigateurs. C’est donc là une station antique, dans laquelle je n’ai remarqué aucun vestige hellénique. Si vous voulez vous faire remettre sous les yeux les plans et élévations de la Giganteja de Gozo, de M. de La Marmora (Vouv. Ann. de l’Institut archéologique), vous aurez une première idée des monuments nouvellement découverts à Malte : c’est, de même que dans la première de ces localités, la succession en plan de deux ellipses, séparées par des corridors et terminées en face de l’entrée, soit par un hémicycle, soit par une abside carrée décorée d’un véritable dolmen. Ce type, néanmoins, n’est pas fidèlement ob-' servé dans les monuments de Malte, ou plutôt la simplicité du monument original est altérée par des additions beaucoup plus irrégulières. Le monument supérieur de Krenti est très-remarquable sous ce rapport; ce que jé considère comme le temple principal est accompagné d’un certain nombre d’annexes. Ainsi, au lieu d’avoir, comme à Gozo, deux temples à deux ellipses, de dimensions inégales, l’édifice principal est accompagné, sur le côté gauche, d’une série de pièces plus ou moins elliptiques et dont l’ensemble forme un véritable labyrinthe. Si je ne me suis pas formé une idée inexacte de l’en-

semble de ce monument, on doit y retrouver sept sanc- IL. 20

tuaires principaux, peut-être en rapport avec les sept planètes, et, outre cela, un certain nombre de chapelles dédiées par des vœux particuliers à telle ou telle divinité, et même des chambres sépulcrales, puisqu'on a trouvé des cadavres dans quelques-unes d’entre elles, surtout dans les plus petites, et dans celles qui, évidemment, ne . font pas partie du plan primitif, Si ces observations étaient fondées, on devrait en conclure qu’il existait chez les Phéniciens un usage à peu près semblable à celui qu s'observe dans l’Église catholique, où de nombreuses chapelles particulières sont successivement annexées aux églises primitives.

Ce qui rend très-intéressant le temple de Krenti, c'est qu'on y a trouvé un grand nombre d'objets mobiles et probablement votifs, c’est-à-dire plusieurs autels de différentes formes, entre autres un autel sculpté, orné sur les quatre faces de la figure d’un palmier, des cônes en pierre plus ou moins prononcés, et enfin des statuettes en pierre d’une femme accroupie, avec des formes qui vont jusqu’à l’obésité. Malheureusement la tête manque à toutes ces figures; on peut conjecturer, par la manière dont le col est excavé et par les trous qu’on remarque sur le bord, que ces têtes étaient mobiles et peut-être d’une autre matière que le reste du corps. La plupart de ces figures sont nues; plusieurs néanmoins m'ont semblé vêtues, et remarquables par une longue tresse qui descend de la tête jusqu’aux reins. Une autre encore paraît entourée d’un panier. Jusqu'à présent je n’ai rien rencontré de semblable à ces statuettes en

pierre, dont la forme totale est pyramidale, L'édifice . supérieur de Casale Krenti porte le nom de Hadjar ou Djebel-Hem ; celui d'en bas s'appelle Hnaïdra : le premier de ces noms a sans doute plus d'importance étymologique que le second. Je vous ai déjà dit que Mnaïdra me paraissait beaucoup plus remarquable que Djebel- Hem; le plan, qui se rapproche de celui de Gozo, en est plus régulier, les détails plus finis, le goût, si on peut parler de goût en décrivant de tels objets, certainement plus pur. Mon compagnon de voyage, M. Mérimée, a dessiné des dolmens dont la forme, tout à fait semblable à celle des dolmens celtiques, estseulement plus régulière, et une porte pratiquée dans une seule pierre dont l’ouverture carrée est légèrement pyramidale, rappelle celle des fenêtres grecques du plus ancien style. Il est à remarquer aussi que les pierres placées dans les endroits les plus apparents sont piquetées, pour ainsi dire, à l’aide du trépan ; enfin, des indications pour des siéges demi-circulaires en avant des temples, et pour des mangeoires et des abreuvoirs destinés à l’entretien des pigeons sacrés, pour des puits dans l’intérieur des temples ne manquent nulle part. Je signalerai de même la prédilection pour le côté gauche dans l’emplacement des autels et des fondations particulières. Que vous dirai-je, enfin ? J'ai passé dans ces ruines quatre heures d’un intérêt extrême, et j'ai dû regretter, en partant, de n'avoir pu leur accorder qu'une attention aussi imparfaite. Je conclus en disant que ces monuments phéniciens de Malte, joints à ceux qu’on a déjà signalés à Gozo et aux îles Baléares, doivent

exciter au plus haut degré l'attention de l’Académie et que ce serait une pensée, à mon sens, tout à fait digne d'elle, que de provoquer, de la part d’un de ces architectes instruits et habiles, comme nous en possédons en France un assez grand nombre, une exploration approfondie de cette classe de monuments. Non-seulement ils constituent les seuls vestiges architectoniques que nous possédions d’une nation qui a joué un grand rôle dans l’histoire des civilisations primitives, mais encore et autant que j'en puis juger, ils offrent des rapports évidents, d’une part, avec les monuments dits cyclopéens et pélasgiques, de l’autre avec les dolmens, les menhirs, les cercles de pierre et les autres antiquités celtiques, soit de la France, soit de la Grande-Bretagne. J'espère donc qu’en raison de l'intérêt tout nouveau que présente cette mine à peine ouverte, vous excuserez la confusion qui ne peut manquer de régner dans une description écrite sur la table d’une auberge grecque, au milieu des propos de dix voyageurs, et que l’Académie verra aussi, dans l’empressement sans prétention personnelle que je mets à lui trans mettre les premières nouvelles de mon voyage, la sincérité de mon dévouement à tout ce qui peut, de près ou de loin, exciter son intérêt. Sur quoi, mon cher ami, je vous prie d'adresser mes souvenirs particuliers à nos amis de droite et de gauche, Lebas, Guérard, MM. Beugnot, Lajard, Littré, Dureau de La Malle, votre respectable père, et de croire à l'expression de mon amitié la plus dévouée.

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