IL
soirées sont délicieuses et le peu de pluie qui est tombée a suffi pour ramener la verdure. Le peu que j'ai vu des provinces m'a donné bon espoir pour l'avenir. De tous côtés on cultive, on rebâtit ; les méthodes de culture sont mauvaises ; les maisons qu’on fait sont en terre et en planches ; les paysans en sont encore à enfouir en:terre l'argent qu’ils gagnent, au lieu de l’employer en améliorations sur leurs champs ; les terrains de l’État concédés à des particuliers ne l’ont été qu’à des conditions si onéreuses que l’on n’ose pas planter dessus. L’usure est terrible. Quand on ne prête qu’à un et demi pour cent par mois, c’est un gain considéré comme honnête et régulier. Mais, malgré tout cela, je n'ai point encore vu de pays qui eût faim de progrès comme celui-ci, et tout le monde s’accorde à dire .que les changements qui se sont opérés depuis dix ans sans le gouvernement, et quelquefois malgré le gouvernement, sont immenses. J’ai vu à Chalcis M. de Mimont, Français, qui a acheté, dans le nord de l’île d'Eubée, une propriété de 400,000 francs. Il vante beaucoup la beauté du pays dans lequel cette propriété est située. La vallée du Sperchius, que j’ai vue, ne promet pas une moindre fertilité ; les plaines de la Béotie sont magnifiques. Je devais écrire à M. Guizot par ce courrier, mais il m’excusera à cause de mon accident.
Athènes, le 20 octobre 1841.
Je commence ici cette lettre que je ne fermerai qu'à Syra au moment où le paquebot partira pour la France,
afin de vous donner des nouvelles de la moitié de ma traversée jusqu'à Smyrne. Parlons d'abord de mon bras, sur lequel il faut que je vous rassure complétement. J'ai été beaucoup plus vite en voie de guérison que le docteur Dumont ne l'avait prévu. Aujourd’hui, à vingt jours de date de ma chute, je ne souffre presque plus et je ne ressens plus que de la faiblesse. Je ne porte plus mon bras en écharpe, je dois seulement veiller à n’en faire usage qu'avec beaucoup de précaution. Il y a eu avanthier trois mois que je suis parti, et je sens que trois mois sont la juste mesure de ma persévérance actuelle : tout ce qui est au delà, en fait d'absence, m'ennuie et me pèse horriblement; mais je ne veux pas quitter une seconde fois l'Orient sans avoir vu les deux principales villes de la Turquie, Smyrne et Constantinople.
J'ai peu de choses à ajouter sur mon dernier séjour à Athènes. D'abord nous avons eu un très-beau temps, puis trois jours de pluie; l’automne est donc marqué même à Athènes. Aujourd’hui le beau temps recommence et nous promet une belle arrière-saison. Dans les premiers temps, je ne suis presque pas sorti à cause des précautions que réclamait mon bras, peu à peu je me suis enhardi jusqu'à une course à cheval au Pentélique qui m’a fort intéressé. J'avais pour compagnon le jeune Grégoire Soutzo qui s'occupe exclusivement de peinture et qui fait des aquarelles assez remarquables. Le pied du Pentélique est composé de petites collines couvertes de buissons et en partie boisées. Plus haut on trouve les carrières de marbre d’où sont sortis
tous les monuments d'Athènes, et qu’on a recommencé à exploiter dans ces derniers temps, pour décorer le palais du Roi et le bâtiment de l’Université. En gravissant de plus en plus la montagne, on rencontre d’autres carrières, toutes à ciel ouvert, abandonnées depuis les temps antiques. Des chênes épineux, des pins, des lianes ont pénétré ces surfaces aplanies par le ciseau des anciens, et produisent au milieu des éboulements les effets les plus pittoresques : du sommet du Pentélique on découvre dans toute son étendue la plaine de Marathon, ce qui m'a permis d'étudier l’ordre de la bataille, sans me rendre directement sur les lieux. Je puis donc dire que j'ai u Marathon, car sur l'emplacement même il n’y a pas antre chose qu’un tumulus et la nature elle-même telle qu'elle existait au temps de Miltiade. En redescendant du Pen: télique, nous nous sommes arrêtés au couvent qu’habite la duchesse de Plaisance : elle était malade et au lit, mais comme elle avait été prévenue de notre visite, elle nous avait fait préparer à déjeuner sous le porche de l’église. J'aurais mille choses plus extraordinaires les unes que les autres à vous raconter sur cette rivale d’Esther Stanhope, mais vraiment l’histoire des folies humaines n’est pas ce qui m'amuse le plus, et nous en causerons à mon retour. Le couvent que la duchesse partage avec cinq ou six moines gras et paresseux, en attendant qu’on ait achevé l’un des deux ou trois châteaux qu’elle fait construire en différents endroits de l’Attique, est dans une situation délicieuse, avec de beaux peupliers et une souree magni- - fique, ce qui est ici la première de toutes les richesses.
Au pied du Pentélique sont aussi les villages d’Amarysia et de Kephissia, qui sont le Saint-Cloud et le Meudon des modernes Athéniens ; il y a de l’eau, des arbres, de la vue et une différence de cinq ou six degrés avec Athènes, pendant les grosses chaleurs : aussi tout le monde se réfugie-t-il dans ces villages. Quelques-uns néanmoins préfèrent l'air de la mer et s’établissent au Pirée. Pendant ces dix jours où j’ai vu beaucoup plus de monde, j'ai été frappé de la quantité de maisons élégantes et commodes qui ont été bâties à Athènes seulement depuis trois ou quatre ans. Si cette progression continue, Athènes deviendra une des villes de l’Europe où l’on sera le mieux logé. L’habitude qu'on a prise d’avoir chacun sa maison à soi, autant que possible, avec un jardin, contribue à rendre les intérieurs très-confortables. On est peu meublé sans doute, mais le climat ne s’arrange pas d’un ameublement épais. Quant à l’ensemble de la ville, à l'exception de deux rues qui sont à peu près bâties, on n’y comprend rien encore ; les maisons nouvelles sont serrées dans un espace peu considérable, à de grandes distances les unes des autres, et disposées suivant un plan général qui ne sera intelligible que quand la ville entière sera achevée, J’ai dîné jeudi chez le Roi; je l’ai trouvé très-bienveillant, plus sensé que brillant. J’ai employé la journée de dimanche et celle de lundi à ranger ses médailles, qui ne sont pas encore très-nombreuses, mais parmi lesquelles on remarque cependant quelques jolies pièces. La Reine, que j'aurais beaucoup désiré voir, et qu’on dit belle et spirituelle, est en Allemagne. Il va
sans dire que j'ai revu et visité le temple de Thésée et l’Acropole ; jusqu’au dernier moment, il faut s’attacher à ces débris de l’ancienne Athènes, qui sont l’inestimable trésor de la nouvelle. Je n’aime pas à penser que ce soir j'aurai perdu, peut-être pour jamais, de vue, les Propylées et le Parthénon ; j'interroge ma mémoire pôur savoir si elle conservera fidèlement ces précieuses images.
Les affaires politiques vont assez mal. Notre ministère, dit français, ne pourra pas se soutenir : il était venu pour obtenir plus de concessions du Roi que M. Mavrocordato; mais le Roi est trop entêté. Pendant ce temps, on ameute le conseil d’État contre Christidis; le parti anglais, énormément grossi par les mécontents du parti constitutionnel, fait un bruit à ne pas s'entendre, et la France passe généralement pour s'être retirée du terrain libéral, pour faire cause commune avec un ministère qui a abjuré tous ses principes en faveur de l’omnipotence royale. J’écris à M. Guizot : je suis convaincu qu’il ne lira pas mes lettres, ou que, s’il les lit, elles lui feront l'effet d’un véritable rabâchage.
Syra, 21 octobre.
Nous voici à Syra, à bon port, après une nuit assez agitée. Les bateaux de Constantinople et d’Alexandrie nous ont prévenus; mais celui de Malte, qui doit nous porter à Smyrne, manque encore à l'appel. C'est, à ce qu'on croit, ce malheureux Dante qui, parti de Marseille le 21 septembre, est revenu sur ses pas et nous a privés
d’un-courrier. Je tremble qu’il ne nous porte encore malheur aujourd’hui. Je vous dirai d’abord qu’au moment de mon départ le roi Othon m’a envoyé la croix d’officier de l’ordre du Sauveur. On a donné à ce brave de Witte la croix de chevalier. Il y a des démarches à faire pour obtenir l'autorisation de porter un ordre étranger; je vous prie de prendre des informations à ce sujet et dé m'en écrire. a
Je mets sous ce pli le compte des livres que j'ai achetés à Athènes pour la Bibliothèque, et que j'apporte avec moi. Je vous écris à bord du Scamandre, mais je ne fermerai ma lettre qu’à terre, et je l’espère quand le Dante sera arrivé. |
Smyrné, le 44 octobre.
Ce que je craignais en terminant ma dernière lettre est arrivé. Le Dante, qui aurait dû paraître à Syra dans la matinée du 21, a tardé jusqu’au 22, quatre heures du matin. Il avait eu en route quelques petits accidents et des vents toujours contraires ; vous vous imaginerez aisément comment j'ai passé cette journée d'attente. J'étais si démoralisé, que je n’ai pas eu le courage de descendre à terre. En attendant, j'ai lu Eugénie Grandet, que je ne connaissais que de réputation et dont la première partie m'a plu. Le 292, à midi, nous sommes partis de Syra par un abominable vent de nord-est, le plus défavorable que nous pussions rencontrer. J’ai eu tout le loisir de voir de
loin Délos, qui compte parmi les desiderata de mes deux
voyages. À notre gauche, Tino nous montrait ses terres cultivées en gradins jusqu’au sommet de Ia montagne, et l'église de marbre qu’on y a récemment bâtie avec une grande magnificence. Il y a là une Vierge (Panaya) qui fait des miracles, et les Grecs y accourent en pèlerinage du fond de la Russie et de l'Orient. La nuit, le vent ayant tombé, nous avons fait un peu plus de chemin ; à la pointe du jour, nous étions en dehors du canal de Chio, maisle vent de nord-est ayant repris avec une nouvelle violence, nous avons eu toutes les peines du monde à toucher la pointe qui ferme le golfe de Smyrne du côté de l’ouest, et nous ne sommes arrivés à Smyrne qu'à deux heures et demie. J’ai trouvé ici le frère de Cadalvène qui remplit à Smyrne les mêmes fonctions que l’autre à Constantinople. L’antiquaire Borrell est venu me voir au moment de mon arrivée. J'ai reçu ici une lettre de Mérimée datée d’Éphèse. Ampère et lui se portent très-bien et semblent enchantés de leur excursion dans l’Asie Mineure. Ils partiront pour Constantinople par le bateau turc du 30 et ne quitteront cette dernière ville que par le bateau français du 17 novembre, après la fête du Béiram, laquelle tombe le 43. Quant à de Witte, il suit mon étoile avec une touchante fidélité. Je m'abstiens de penser à tout ce que j'ai perdu, en voyant accomplir à nos amis le voyage que j'avais projeté le premier ; je suis trop heureux d’avoir échappé aux suites d’un accident grave, et je renonce sans trop de peine au bien que je ne puis atteindre.
Mais parlons du petit bout d’Asie que j'ai sous les yeux. C'est tout à fait la molle Ionie : un ciel d’une excessive .
douceur dans la saison avancée où nous sommes: un golfe comparable à ceux de Naples et de Palerme, d’admirables montagnes, des plaines couvertes de jardins, une grande ville disposée en amphithéâtre et entourée de ces magnifiques bois de cyprès sous lesquels sont les cimetières turcs. Dans l’intérieur, une suite de ruelles sombres et malpropres, des maisons sans physionomie, quand on a vu l’Orient arabe, une absence complète de monuments antiques ou modernes, et seulement quelques vestiges de la ville grecque sur l’Acropolis autour des ruines d’un château du moyen âge. De ce sommet, la vue est d’une splendide variété, soit qu’on tourne les yeux vers la mer, soit qu’on les reporte sur le Sipyle au pied duquel on-montre le tombeau de Tantale, ou sur les riantes campagnes que peuplent les villages favoris des Européens, Bournaba et Bouscha. Au milieu de ce spectacle, on s’imagine que la vue doit être fort attristée par les traces de l’incendie qui a détruit cet été un grand tiers de la ville de Smyrne; et, en effet, les traces du feu dessinent comme une grande écharpe à travers la ville. Mais quand il s’agit d’une cité turque, les parties soi-disant en bon état ont si mauvaise mine, que c’est à peine si l’on distingue les ruines produites par l’incendie, des décombres qu’accumule l’incurie des Ottomans. Déjà d’ailleurs on a rebâti une bonne portion de la ville avec autant de promptitude qu’elle avait été détruite. Dans cette reconstruction, point d’alignements, point de précautions pour l'avenir, de misérables baraques en bois remplaçant les baraques incendiées. Quant à ce qui n’est point encore
recouvert, les pans de mur à demi consumés, avec leur enduit de diverses couleurs et particulièrement de peinture rouge, rappellent presque Pompéi. Il y a des moments où l’on se croirait au coin d’une des rues de la cité détruite par le Vésuve. Ce qui produit le plus d’impression, c’est l'incendie des arbres. Une quantité de cyprès séculaires ont brûlé comme des torches de résine. Deux magnifiques platanes, qui, dans la ville haute, formaient un abri délicieux, ressemblent aujourd’hui à des fumerons gigantesques ; l’un est resté debout, l’autre est déjà scié et renversé. Les Ottomans, qui vivent sur ces ruines, paraissent aussi délabrés que la ville qu'ils habitent; ce ne sont déjà plus les Turcs que j'ai vus il y a douze ans. Mal vêtus, l’air morne et découragé, affublés en partie de ces prétendus costumes européens qui en font d’étonnantes caricatures, on sent que même en Asie ces hommes ne croient plus en eux-mêmes, et que pour eux les Dieux sont déjà partis. Du reste, ce sont des gens merveilleux pour prendre philosophiquement un grand désastre. En pendant avec ce tableau de Léopold Robert, représentant une femme italienne qui pleure sur les ruines de sa maison détruite par un tremblement de terre, j'aurais voulu peindre un vieux Turc que j'ai vu ce matin installé sur des gravats à demi consumés, et vendant des clous rouillés arrachés aux pans des murailles éboulées. L'eau, qui a manqué pour éteindre l'incendie, coule maintenant de toutes parts sur les ruines, Une quantité de conduits d’aqueducs ont été rompus par le fléau dévastateur. Dieu sait quand on s’occupera à les réparer! L’incendie a sévi
principalement sur le quartier turc et sur le quartier juif; il a détruit un beaucoup plus petit nombre de maisons dans le quartier grec et le quartier arménien. Le quartier franc, situé près de la mer, a pu être sauvé. On a donné asile aux familles les plus pauvres dans le Lazaret franc, où j'en ai vu encore 6e matin un certain nombre. Le feu du côté du château a tout détruit et ne s’est arrêté que là: où il n’a plus trouvé d’aliment. Ici le sang est magnifique chez les Grecs, et beaucoup plus beau qu’en Europe. Si l’on veut chercher quelque part à Smyrne l'apparence de la prospérité et de la confiance, c’est chez les Grecs qu'on la trouvera. De l’aveu de tout le monde, leurs progrès sont immenses, et l’on voit en eux des gens qui sentent que l'avenir leur appartient. Je n’avais aucune idée de cette révolution accomplie sous les yeux mêmes et à la barbe des Turcs; elle m’a beaucoup frappé. C’en est donc fait de la ville musulmane. Avant qu'une génération ne soit écoulée, j'en suis convaincu, rien ne pourra empêcher Smyrne d’être transformée en une ville chrétienne avec des rues larges et des réverbères. L'humanité y gagnera, sans doute; le pittoresque y perdra. Si les - choses se passent ici comme dans le royaume de Grèce, le premier mouvement de la population affranchie sera de profaner les cimetières turcs.et de faire du bois dans ces magnifiques cyprès; alors, et surtout quand on aura des routes carrossables, que deviendra le pont des caravanes ? c’est encore là, au milieu de la décadence musulmane, un point de vue digne des Mille et une Nuits. Assis dans le kiosque voisin du pont, au-dessus du petit fleuve qui
n'est pas le Mélès, maïs qu’on ne demande pas mieux que d'appeler ainsi en l'honneur d’Homère, on voit défiler sur ce pont les longues files de chameaux avec leurs bât bariolés, et ce mouvement perpétuel contraste avec le . silence qui règne au delà du fleuve, sous les cyprès, a milieu de ces pierres sépulcrales de toutes formes que les ‘siècles y ont accumulées,
Voici ma promenade d’aujourd’hui : M. de Nérciai, premier interprète du consulat de France, s’est mis ei quête de me faire voir demain un' prétendu monument égyptien sculpté sur le rocher dans les environs de Smyrne. Je ne sais pas s’il a réussi à me trouvér le guide dont j'ai besoin pour cette excursion; si je fais cette promenade, je vous en rendrai compte avant de fermer ma lettre.
Le 27 octobre.
Nous sommes revenus hier fort satisfaits de notre course, nous nous pressions un peu dans la crainte que le paquebot autrichien arrivé le matin ne dût repartir le soir ; mais dans cette saison on ne peut plus compter sur rien de régulier. Ce matin embrassant de ma fenêtre tout l’ensemble du port, je n’y distingue pas un autre bâtiment à vapeur que l’Achéron, qui fait partie de la division de l’amiral Lasuse. Il est donc encore douteux que nous partions pour Constantinople dans la journée. Il faut bien se faire à ces retards. Nous voulions partir -avant-hier de grand matin, mais ce n’est que ce jour-là
DS
que M. de Nerciat put trouver le guide qui connaissait le monument égyptien, et le temps que demandèrent les préparatifs fit que nous ne pûmes partir qu’à huit heures et demie ; il faisait chaud : le vent soufflait du sud-est, et nous étions menacés de pluie. Heureusement nous en avons été quittes pour la peur. Après midi le ciel s’est éclairci, le reste de la journée et la soirée ont été superbes. Nous devions d’abord nous arrêter au village de Nymphio, à six heures de Smyrne. Mais ces heuresne sont pas comptées à la manière de nos paysans évaluant des lieues ; ce sont des heures de caravane, et à cheval on a + bien vite regagné sur ce ealcul. En quatre heures et demie nous étions à Nymphio. Depuis ma chute, je ne suis pas un très-bon cavalier ; on m'avait donné un très-bon cheval qui n’était pas sorti depuis trois jours, et qui à chaque moment partait au galop. Je n’avais guère le temps de songer au paysage; mais à la troisième heure il s'était déjà calmé, et le pays que nous. traversions était vrai- - ment un des plus beaux de l'univers. Les montagnes y sont aussi belles que dans la Grèce européenne et la végétation d’une richesse -à faire envie aux environs de Naples. On traverse la plaine par un assez bon chemin, pour un chemin turc, laissant à droite et à gauche des villages noyés dans les arbres. Nous foulions presque toujours un sol admirable, mais plus des trois quarts inculte ; il n'y a pas de bras pour cultiver cette terre de
bénédietion, point de eourage pour l'ouvrir, nulle part
l'homme n’a ainsi méprisé les dons de Dieu. La plaine de Smyrne se termine par un col peu élevé que l’on tra-
verse pendant à peu près une heure; .au milieu de ce passage est un vallon creux dont le fond est occupé par un admirable cimetière turc ombragé par des cyprès et des mélèzes. Le rossignol y chantait comme au printemps. Ce passage n’est pas très-commode, quand on y rencontre, comme nous l'avons fait à l’aller et au retour, quelque grande caravane. Mon cheval s’effrayait des chameaux, véritablement gigantesques, quand on se trouve côte à côte avec eux, et j'avais peur d’être accroché par la saillie de leurs charges. Comme le défilé de la caravane est d’à peu près deux cents bêtes, à moins qu’on ne trouve quelque sentier de côté pour échapper à sa ren- : contre, on a à rendre grâces à Dieu deux cents fois de n'être pas jeté par terre. Le col que je viens de décrire sépare la plaine de Smyrne d’une plaine plus belle encore s’il est possible, et dans laquelle sont les grands villages de Nymphio et de Cassovo. Le premier est celui qu’on rencontre d’abord ; il est situé sur la droite en venant de Smyrne, au pied d’une montagne boisée qui le fournit d’une grande abondance d’eau. Ce village est habité principalement par des Grecs, et je ne doute pas que son nom, qui est antique, ne provienne de quelque nymphée qu’on avait bâtie sur une des sources importantes. J’ai trouvé beaucoup de matériaux antiques et une inscription grecque autour et au-dessus de la plus belle fontaine. Une petite mosquée, aujourd’hui abandonnée, remplace l'édifice païen : malheureusement l'inscription est indéchiffrable, et je n’ai pu en arracher que quelques mots. Au-dessus de Nymphio est une Acropole avec des murailles en partie hel-
léniques, et dans le bas un grand château byzantin avec des alternances de pierre et de brique d’un effet très-pittoresque. On ne peut se faire une idée de la beauté de ce village à cause du mélange des arbres et des eaux. Les platanes et les chênes verts y sont d’une proportion énorme : en allant vers les sources, il y a un cimetière turc ombragé par ces chênes verts qui produit un inconcevable effet. Je vous parle toujours de cimetières: c’est qu’en effet il n’y a rien de plus frappant dans les habitudes musulmanes. La sépulture des villageois où l’on remplace les marbres peints, dorés et enjolivés par des pierres brutes ou des tronçons de colonnes antiques, a la même dignité que celle des riches; les arbres qui la recouvrent sont aussi majestueux : ce qu’on peut imaginer des voies sépulcrales, à l'approche des villes antiques, s’est conservé en partie et s’est peut-être embelli sous un certain rapport chez les musulmans. On me dira que ces champs de repos sentent un peu leur paganisme. Je ne sais pas pourquoi nous ne rendrions pas nos terres consacrées aussi doucement mélancoliques par le charme des sources et des ombrages ; nous avancions il y a quelque temps dans cette voie, mais nos caveaux de famille, avec leurs gueules de four, nous en éloignent : de façon que nous n'avons pour nos sépultures le sentiment ni poétique ni chrétien. — Nous nous étions arrêtés à Nymphio, dans la maison du kodja-bachi, ou collecteur grec, maison extrêmement propre et ragoûütante où nous avions déjeuné de nos provisions. Nous repartimes ensuite, et. après avoir côtoyé quelque temps le pied de la montagne,
nous nous engageâmes peu à peu dans une vallée latérale qui nous conduisit à une gorge extrêmememt étroite, qu’on nomme Karabéli. Au bout de deux ou trois cents pas danf ce défilé, notre guide nous arrêta et nous montra sur une des surfaces du rocher le bas-relief déjà dessiné par Texier, et signalé par lui comme un monument égyptien. De loin je ne distinguais pas grand’chos, mais en grimpant dans les broussailles, par une route à peine praticable pour les chèvres, j'arrivai enfin au niveau du monument et je reconnus à ma grande satisfaction une stèle représentant un roi égyptien debout, tenant une longue lance et accompagné d’une courte inscription hiéroglyphique. Je pris la mesure exacte de ce monument, j'en-fis un dessin tel quel, qui a au moins le mérite de la sincérité, et je m'attachai surtout à relever ce qu'on peut apercevoir encore des hiéroglyphes. Après confrontation avec le texte d’Hérodote, nul doute que je n'aie eu sous les yeux le monument égyptien des conquêtes de Sésostris, que cet historien décrit sur la route de Sardes à Smyrne. Il y a quelques légères inexactitudes dans la description d’Hérodote, mais elles tiennent à ce que l'historien décrivant à la fois divers monuments de la même nature situés en différents pays, a pu parfaitement les confondre dans leurs particularités les uns avec les autres. Je regarde donc cette course comme très-importante et très-fructueuse pour moi, et la beauté de ce résultat unique me console presque de tout ce que j'ai perdu en renonçant au voyage de l’Asie Mineure. Le soleil commençait déjà sensiblement à baisser, nous
sommes donc revenus rapidement à Nymphio après cette exploration, nous y avons trouvé un excellent souper et un bon lit. Hier matin nous avons repris à sept heures et demie la route de Smyrne : la vue était peut-être encore plus belle au retour qu'à l’aller. Le golfe de Smyrne, vu des hauteurs qui séparent les deux plaines, est d’un prodigieux effet. Un bois de grenadiers qu’on traverse à quelque distance, couverts de leurs fruits mûrs dans cette saison, était pour moi une délicieuse nouveauté. Ce que j'ai entrevu de l’Ionie me persuade qu’'Hérodote avait raison quand il dit que nulle contrée au monde n’a été plus favorisée de la nature; il y a un charme extrême dans les transitions presque insensibles par lesquelles on passe de la-nature méridionale dans les plaines à celle du nord sur les hauteurs : dans certains endroits ces deux natures se touchent et tendent à se confondre : ainsi, dans le défilé de Tarabéh, précisément à l’endroit de la stèle égyptienne, une guirlande de vigne sauvage se ba- {ançait au-dessous d’un sapin.
À Smyrne, j'ai trouvé Ampère et Mérimée revenus de leur voyage, ou plutôt je ne les ai pas trouvés, car ils étaient partis pour visiter le tombeau de Tantale, à peu de distance de la ville. Nous ne les avons vus que le soir : ils paraissent enchantés de leur course et surtout des beautés naturelles des pays qu’ils ont parcourus; je n’ai pas de peine à les en croire sur ce point. Ils ont vu Éphèse, Magnésie du Méandre, Sardes et Tyrée, grande ville moderne située sur l'emplacement de Caystrus. Mérimée a rapporté quelques inscriptions et quelques dessins.
Ir. 22
Tous deux repartent avec nous ce soir pour Constantinople, s’il plaît à Dieu que nous partions. Hier, avant le retour de ces messieurs, j'ai vu la collection de Borrell, dans laquelle se trouvent plusieurs pièces du plus haut intérêt : j'en rapporte les empreintes. Vous savez que Borrell forme des collections de médailles qu'il vend successivement soit à l'Angleterre soit à la France : c’est, du reste, un homme instruit et un véritable connaisseur.
Cette nuit il est tombé une assez forte pluie, et ce matin le temps est très-couvert ; mais l'air est toujours d’une douceur admirable : c’est vraiment la terre privilégiée. Nous sommes en plein Ramazan ; le quartier turc est éclairé toute la nuit ; les minarets sont illuminés, les cafés pleins, les marchands de comestibles et de pâtisseries surtout en fonctions : mais il ne reste que des souvenirs de l’ancienne magnificence orientale. La population musulmane est ici d'une misère à faire peur. Hier au soir nous avons été dans un café turc voir les ombres chinoises égyptiennes. 1l y a, dans ces représentations, certaines réminiscences aristophanesques qui paraîtraient chez nous très-extraordinaires. Turcs et Grecs rient à gorge déployée : à la porte est un derviche qui fait la recette avec un air bénin à mourir de rire. L’Orient noble a disparu; il ne reste plus que l'Orient ridicule si bien saisi par Decamps,
Puisque François fait tant de progrès dans l'écriture, . il pourra bien lire lui-même que je l’embrasse de toute mon âme.
Galata (Constantinople), le 6 novembre 1844.
J'ignore quel sera le sort de cette lettre, si elle me précède en France, ou si je serai arrivé avant elle. Dans tous les cas, je m’arrange de manière à ce que vous ne restiez pas un courrier sans nouvelles. Je veux aussi, avant de quitter ce pays, consigner quelques impressions qui pourraient s’affaiblir si j'avais entre Constantinople et moi toute la distance de la Méditerranée.
Le jour où je fermais ma dernière lettre, j'ignorais encore quand pourrait arriver le paquebot qui devait nous mener à Constantinople. Ce n’est en effet que le lendemain qu'il a paru. La veille, qui était le 27 octobre, j'ai fait l'acquisition très-importante d'un tapis pour notre salon. 1l est d’une bonne grandeur et d’un dessin charmant. Cette journée s’est terminée par une nouvelle course dans la partie supérieure de la ville, où j'ai reconnu les ruines majestueuses d’une basilique romaine, et déterminé, je crois, d’une manière peu contestable, l'emplacement de l’Agora.
Les murs de la seconde Smyrne, celle d’Alexandre, sont encore bien conservés en certains endroits. Je ne sache pas qu'aucun voyageur en ait parlé. En géneral, il faut dire que cette ville, visitée par tant de voyageurs, a été très-mal explorée sous le rapport des antiquités. J’en ai eu la preuve par la course que je fis dans la matinée du 28: on m'avait montré de loin, à l’autre extré mité du golfe, et sur les flancs d’une montagne pelée, un tumulus décoré du nom de tombeau de Tantale, Un
temple de Cybèle, le trône de Pélops, signalés aussi par Pausanias, devaient se trouver au même endroit. Ampère et Mérimée avaient fait cette promenade avant moi, et ils avaient excité ma curiosité en me parlant d’un tumulus entouré d’un mur cyclopéen et au centre duquel se trouvait une chambre sépulcrale dont la voûte se terminait en ogive. Le matin donc du jeudi, ils consentirent à nous montrer le chemin. Montés tous quatre dans une barque, ‘nous passämes rapidement devant la ville, et, nous dirigeant vers le nord, nous arrivâmes auprès d’une ancienne crique, aujourd’hui comblée par les atterrissements progressifs de la vallée.
Laissant d’abord de côté les objets les plus rapprochés de nous, nous montâmes vers le zumulus, que je trouvai aussi curieux que Mérimée me l'avait annoncé. Mais ce tumulus n’est point seul. En peu de temps nous en comptâmes seize de diverses grandeurs, et il paraît qu’il y en a’ davantage. Un aussi grand nombre de tombeaux devaient indiquer le voisinage d’une ville, Guidé par cette pensée, je redescendis sur une colline qui avoisine l'endroit où nous avions abordé, et là nous découvrimes, avec une véritable satisfaction, les vestiges d’un mur polygonal qui entourait le sommet aplani de cette colline. Auprès de là, toujours dans le même système de construction, était l’enceinte en carré long d’un hiéron, ou temple à ciel ouvert, au centre duquel on distinguait les traces du sanctuaire. Tout cela me donna la conviction que nous nous trouvions sur l’emplacement de la Smyrne éolique, détruite par les Lydiens
dans le vi° siècle avant notre ère, et qui ne fut relevée
que bien des siècles plus tard, à plus de deux lieues de 7
distance, et dans une situation beaucoup plus favorable au commerce, par Alexandre le Grand, Je me croyais seul propriétaire de ma découverte; mais, en revenant en ville, j'appris de Borrell que Fauvel, l’ancien consul de France à Athènes, mort il y a quelques années à Smyrne, avait eu la même opinion, adoptée par lui, Borrell. Plus tard encore, j'ai retrouvé ma Smyrne éolique dans le voyage de M. de Prokesch. Comment se fait-il pourtant, après cela, que l'intérêt de ces belles ruines soit complétement étranger à la Smyrne moderne?
À quatre heures de l’après-midi, nous partimes enfin par un temps très-favorable. La nuit m’empêcha de voir l’île et la ville de Mételin où l’on relâcha quelques instants. Au point du jour, nous avions à nôtre gauche les îles de Ténédos et de Lemnos; à droite, le mont Ida et la plaine de Troie. Nous approchâmes de ces lieux célèbres : Ténédos ne nous montra que des montagnes absolument nues, et sa ville, lieu d’exil des hommes politiques de Constantinople depuis qu’on ne coupe plus les têtes, tristement enchâssée entre ses âpres collines.’ Sur la côte de Troie, dont nous étions un peu éloignés, je pus compter les tumulus auxquels on a donné les noms d’Achille, d’Ajax, d’Hector, et me faire une idée approximative du terrain homérique. Peut-être est-ce ainsi, dans cette perspective incertaine, qu’il faut voir cette terre dont les ruines mêmes ont péri, et sur lesquelles les anciens eux-mêmes se disputaient sans pouvoir. arriver à la vérité. — C'est au
moins ce que je me disais pour me consoler de ne pouvoir aborder aux Dardanelles. Après avoir doublé le Cap Sigée, on se trouve engagé dans l’Hellespont.
La côte de la Chersonèse de Thrace est horriblement triste ; celle d'Asie est moins sévère et plus variée. Après quelques minutes de relâche sur la côte asiatique, au pied du château des Dardanelles, nous dépassâmes bientôt les emplacements de Sestos et d'Abydos, et puis laissant à droite, dans la plus riante situation, le village qui remplace Lampsaque, nous arrivâmes presque à la chute du jour jusqu’à Gallipoli, dont les maisons peintes entremêlées d'arbres s'étendent en forme de croissant le long d'un promontoire et embrassent un château byzantin dont les murailles blanches sont coupées de distance en distance par des lits de briques. Il faisait, à l’entrée de la Propontide, un vent du nord qui nous secouait horriblement et ralentissait notre marche. Aussi, le 30, au point du jour, étions-nous encore assez éloignés de Constantinople. Nous voyions pourtant se rapprocher de plus en plus la côte d'Europe : on nous montrait l'emplacement de Rodosto (Bisanthe). Nous distinguions, sur notre droite, les sommets de l’Olympe de Bithynie et les îles des Princes. Enfin, cette côte basse et nue de la Thrace se couvrit tout à coup d’édifices imposants par leur grandeur, et qui produisent un certain effet avant qu'on se soit aperçu de la mesquinerie de leur construction. Peu après c’étaient les Sept tours, et, à neuf heures, nous étions sous les murs de Constantinople.
Vous savez ce qui arrive toujours pour un lieu qu'on
célèbre outre mesure. Au premier moment, nous ne faisions attention qu’à ce qui manque à cette situation si vantée, la hauteur des montagnes, la pureté des lignes de l'architecture. D'ailleurs on'est trompé en approchant de Constantinople ; depuis les Sept tours jusqu’au port, on voit se développer une ville immense, on croit presque que c’est là tout, et l’on n’a sous les yeux qu’un quartier à peu près abandonné : en approchant de la pointe du sérail, l'impression change, et, au moment où lon mouille en avant du port, entre Constantinople , dominée par ses gigantesques mosquées, de l’autre Galata avec sa grande tour au sommet, Péra, au delà des murs crénelés de Galata, Scutari sur la côte d’Asie, la forêt de mâts dans le port, les caïques si légers qui se croisent en tous sens, une Babylone comme Londres, un paysage comme ceux de la Suisse, il est impossible de ne pas être saisi d’un éblouissement. On commence par le désenchantement, on finit par le trouble le plus com- plet de l'intelligence, Fort mal remis de cette première confusion, j'ai gravi les rues tortueuses et en escalier de Galata, et, après avoir passé sous les murs de briques de l’ancien hôtel de ville des Génoïis, j'ai trouvé chez M. de Cadalvène un gîte très-amical, mais un peu sombre. En général on est ainsi logé dans les quartiers francs, et d'ordinaire, si l’on cherche de la vue, on s’établit dans les cimetières. | Vers le milieu du jour, nous partîmes sous la conduite de notre hôte, et, traversant le pont de bâteaux que le sultan Mahmoud a fait construire à l'extrémité du port, :
nous gravîmes les rues de Constantinople, qu’au premier abord je trouvai moins laides qu'on ne m'avait dit; mais depuis j'en suis bien revenu. La place du vieux sérail, la rue qui conduit à la mosquée du sultan Bayazid, les boutiques de cette rue toutes remplies de femmes dont les yeux brillent comme des escarboucles à travers leurs voiles blancs, les formes singulières des voitures trainées par des chevaux ou des bœufs, excitèrent d’abord notre attention. La mosquée de Bayazid est couverte d'une myriade de pigeons. Le portique carré qui la précède est planté d'arbres immenses, et soutenu par des colonnes magnifiques. Sous les galeries de ce portique s'étale une espèce de bazar ou de foire qui dure pendant tout le Ramazan; on y vend de vieilles porcelaines de Saxe, des livres, des pipes et du tabac. De là, on n’a que quelques pas à faire pour se trouver sur la place de l’Hippodrome, avec Sainte-Sophie à sa gauche; devant soi, les six minarets de la mosquée du sultan Achmet, se détachant du milieu des plus beaux platanes. Au milieu de la place, et dans la ligne de l’ancienne Spina, est l'obélisque dressé par Théodose : les bas-reliefs du piédestal sont d’un beau caractère, et très-supérieurs, sous le rapport de la sculpture, à ce que j'en aurais imaginé. L’obélisque lui-même n’est qu’un beau fragment dont la partie inférieure manque. Il n°’y a qu’une colonne de magnifiques hiéroglyphes sur chaque face : j'en ai pris la copie exacte que Champollion n’a jamais possédée. Pendant ce temps-là, mes compagnons regardaient les débris assez peu intéressants des serpents de Delphes mutilés,
dit-on, par Mahomet IL J’avais donc déjà une idée de Constantinople, et si j'eusse vu ce jour-là Sainte-Sophie, j'aurais pu presque partir sans regrets.
Le lendemain 80, qui était dimanche, nous dirigeâmes nos promenades vers l'extérieur. À droite et à gauche de Péra sont le petit et le grand champ des Morts; ce sont là les plus belles ou plutôt les seules promenades de Constantinople. Sans les majestueux cyprès qui les couvrent, les approches de Îla ville seraient nues comme la main. On traverse les innombrables multitudes de cimetières turcs ;. on arrive à celui des Francs et des Arméniens : sur les tombes de ces derniers, on peut apprendre l'histoire de chacun : les défunts sont distingués par la marque de leur profession, sculptée sur la pierre; on indique aussi très-naïvement le genre de mort; quand il a été violent, les pendus sont représentés à la potence, les décapités ont la tête sous le bras comme quelques personnes portent leur chapeau. Le supplice, en effet, n’a rien ici de déshonorant.
Au revers du cimetière arménien, on trouve un café d’où l’on embrasse la pointe du sérail, le Bosphore, Scutari et la côte d’Asie. Ce point de vue merveilleux se varie de cent manières différentes, jusqu’à ce qu’on ait atteint le voisinage de la mer, près de Top-Hana.
Quoique la vue soit ici partout fort étendue, pourtant comme il est rare qu’un objet excite exclusivement l'attention, et comme, le cas échéant, l’objet qui vous a d’abord frappé perd toujours à l'analyse, le mot de beauté n’est point précisément celui qui doit s’appliquer
au paysage de Constantinople; mais quand la lumière colore convenablement ces fourmilières d'habitations, interrompues par les minarets et les arbres, les épithètes de joli, de gracieux, de ravissant, sont à chaque instant sur vos lèvres. Le Bosphore, même soulevé par le vent, ne vous apparaît que comme un grand fleuve: la nature, prise en détail, est beaucoup plus voisine de celle des environs de Lyon que de celle de Naples.
Le 1° novembre, nous avons profité d’un firman pour visiter les principales mosquées. Celle du sultan Soliman est ornée des plus belles colonnes du monde; l’intérieur, imité de Sainte-Sophie, en est harmonieux et d’un bel effet; Sultan-Achmet, soutenu à l’intérieur par quatre gros piliers et éclairé comme la salle Musard, n'est, malgré sa dimension, qu’une misérable bâtisse.
‘ Quant à Sainte-Sophie, l'effet, pour moi, en a été inexprimable. Malgré les infâmes badigeonnages dont les Turcs ont couvert les murs de la coupole, l’église de Justinien brille encore d’une souveraine beauté. On pressent déjà le moment où les voiles de plâtre qui cachent les mosaïques tomberont, où l'autel se relèvera, où le peuple chrétien .chantera de nouveau hosanna dans Saintc-Sophie reconquise. En attendant, nous sommes arrivés à l'heure de la prière ; Sainte-Sophie n’étant pas précisément orientée dans la direction de la mosquée, on a pratiqué, à droite de la grande abside, une niche pareille à celle qu’on trouve dans toutes les mosquées, et les tapis qui recouvrent le beau pavé de l'église sont disposés obliquement à la direction de la nef, ce qui intro-
duit une apparence d’irrégularité dans un des édifices les plus réguliers. Presque tout l'édifice était rempli; ne pouvant pas avancer sans troubler la prière des musulmans, nous sommes montés dans les galeries supérieures, et, du milieu de ces galeries, nous avons pu mieux embrasser l’ensemble du monument. Le jour était sombre ; la lumière, pénétrant par mille ouvertures dans toutes les directions à la fois, produisait des effets de diffusion véritablement magiques. Les musulmans, à genoux ou accroupis, étaient comme des points répandus sur les lignes parallèles des tapis. Des milliers de fils attachés au sommet de l’édifice portaient des lampes de toutes formes : les ‘colonnes de toutes couleurs et de toutes matières, surmontées de chapiteaux d’une forme bizarre et dont aucun . dessin n’a encore donné une idée exacte; les murs revêtus ‘aussi des marbres les plus variés, toutes ces richesses encore éclatantes révélaient à l'esprit ce qu'avait dû être l'aspect du monument, quand les mosaïques des voûtes avec leur fond d’or complétaient la richesse de la décoration. De ces mosaïques on ne voit que quatre chérubins gigantesques aux quatre coins de la coupole ; ils semblent se voiler la face en présence des profanations musulmanes. | — Ce jour-là, le temps s’est tout à fait gâté; la pluie a cessé le lendemain, mais le vent et le froid nous sont restés. Ce n’est plus le climat de Smyrne, et je crois qu'à Paris nous n’aurions pas pis. Nous en avons fait une expérience désagréable ; le mardi nous avions projeté d'aller à Thérapia rendre visite à M. de Pontois, notre ambassadeur. Après un commencement de voyage très-heureux, le
vent, qui devenait de plus en plus violent, etla mer, trop forte pour notre frêle embarcation, nous ont empêchés d’aller plus loin que la moitié du chemin. Nous pensions achever à pied le reste de notre course; mais nous avons craint d’être pris par la nuit, et, après müre délibération, nous sommes revenus sur nos pas. Notre caïque, que nous espérions retrouver au lieu où nous l’avions laissé, était bravement parti sans nous pour Constantinople ; force a donc été de nous acheminer pédestrement, et avec des intervalles de pluie, à travers les villages dont est semé le rivage d'Europe. À une lieue de Péra, nous avons trouvé un joli caïque, conduit par deux jeunes Grecs, gais comme des pinçons, qui nous ont ramenés en vingt minutes. Cette malencontreuse promenade a pourtant servi à nous donner une idée des rivages du Bosphere, qui valent Jeur réputation, surtout si on se maintient dans les termes que j'appliquais tout à l'heure à la vue de Constantinople. Le mercredi 3 a été une journée mortelle à ma boursæ:; je me suis ruiné dans les bazars, mais comme j'ai fait d’excellentes acquisitions, j'espère que je serai pardonné. Avant-hier mes compagnons de voyage et moi nous avons pris des chevaux pour nous rendre aux Sept tours et de là suivre les murs à l’ouest de la ville jusqu’à l’extrémité du port. C’est une merveilleusement belle promenade. Il y a trois enceintes de murs entre lesquelles sont des tours tantôt octogones, tantôt rondes, tantôt carrées, entremelées d'arbres et de verdure : les unes démantelées, les autres écroulées, décorées d'inscriptions de marbre ou de briques en relief qui indiquent les noms des empe-
reurs grecs par qui elles furent élevées ou réparées. À gauche s’étendent presqu’à l’infini ces admirables cimetières avec leurs innombrables cyprès. Quand on neregarde pas de ce côté on se croirait à Rome suivant les murs d'Honorius. S’approche-t-on de l'extrémité, on trouve le terrain qui s’abaisse rapidement vers le faubourg d’Ayoub : ici les tours, qui dessinent en s’abaissant les sinuosités de la colline, s’allient délicieusement avec: les humbles demeures qu’elles dominent. Si l’on peut reprocher à la promenade des murs quelque monotonie, ce dernier point de vue ranime l'attention et charme les yeux. Nous aurions pu ce jour-là terminer notre course . par les Eaux douces qui sont en face du port, après le faubourg d’Ayoub ; mais nos conducteurs turcs n'étaient . pas fâchés de se débarrasser de nous : c’est pourquoi ils tournèrent brusquement à droite, et avec eux les explications étaient difficiles. Nous revinmes donc par eau sur l’autre rive et parcourûmes pour rentrer chez nous tout le côté des collines opposées à Constantinople.
Hier nous avons réparé notre faute de la veille : nous avons vu le Fanar, aujourd’hui dépouillé de son ancienne splendeur, le patriarcat grec, qui n’a rien à vous offrir qu’un prétendu trône de saint Jean Chrysostome (il peut bien avoir été fabriqué il y a deux cents ans ) ; l'extérieur de la mosquée d’Ayoub où ne pénètre jusqu'ici aucun chrétien, et les Eaux douces. Les sépultures des grands personnages autour de la mosquée d’Ayoub sont plus nombreuses qu'ailleurs et mieux entretenues. J'y ai vu des tombeaux de muftis couverts de roses : il s’en
trouve aussi beaucoup dans le jardin attenant au grand édifice qu’on vient d'élever en l'honneur du sultan Mabhmoud. Les Turcs sont anacréontiques ; les Eaux douces d'Europe, ce lieu de fêtes et de rendez-vous pendant la belle saison, est singulier à visiter par le temps aigreet noir qu’il faisait hier. Nous ne pouvions donc juger des lieux qu’en leur rendant en imagination et la foule et le soleil. Les eaux de deux jolies rivières, de nombreux et beaux micocouliers, l’un des arbres les plus élégants qui existent, d'admirables pelouses dignes de l’Angkterre et des kiosques passables, entre deux collines nues et pelées, voilà ce qu’on voit aux Eaux douces : c’est un contraste à peu près semblable à celui que nous avons à. la rivière Thibouville. Je me figure qu’un Grec arrivant de l’Attique doit trouver ravissante l’émeraude déjà septentrionale de ces pelouses. Ainsi je m’explique la réputation probablement exagérée des Eaux douces. Celles d'Asie sont plus belles, dit-on. J’en ai aperçu le site de l'autre rive, dans notre demi-voyage de Thérapia; il m'a paru en eflet le plus gracieux du monde.
Ce matin, c'était le tour du sérail : nous l’avons visité dans le plus grand détail, et le sultan étant absent, nous avons pénétré dans tous les mystères. Le kiosque placé à la pointe du Bosphore est la partie neuve et qui sent la réforme. La construction en remonte au commencement du siècle, sous Sélim IL. Toujours une mauvaise bâtisse, avec des ornements et des peintures d’un goût indigne, des meubles dans le genre de ceux du faubourg Saint-Antoine; une exception à faire seulement en faveur de quelques bou:
doirs passables et des bains qui sont charmants. L’appar tement des femmes est distribué et orné comme celui du sultan. Le vieux sérail est plus curieux : la bibliothèque a une physionomie originale, avec ses divans et ses armoires vitrées placées au milieu de la pièce. La salle du trône et tout le local qui servait autrefois à la réception des ambassadeurs ont vivement excité notre curiosité. Jadis on ne pénétrait dans ces lieux que bien rarement, au milieu d'un cérémonial imposant et avec une espèce de terreur. Aujourd’hui le silence et l'abandon sont les maîtres du logis, on ne rencontre pas sur sa route la plus | petite tête de rebelle salée, et la Sublime Porte tombe en ruine. C’est une image frappante de l'empire. Dans les dépendances du palais, on a converti la belle église de Sainte-Irène en une salle d'armes qui ne renferme qu’un très-petit nombre d'objets intéressants. En sortant de Sainte-Irène, nous avons côtoyé Sainte-Sophie, traversé l’'Hippodrome et visité la grande citerne aux mille colonnes, monument remarquable de la vieille splendeur de Constantinople. Ce luxe appliqué à un objet de pure utilité frappe l'imagination : on se figure difficilement que cette forêt de colonnes n’ait pas servi à la décoration d'un palais: on se rappelle involontairement les immenses salles hypostyles des Égyptiens.
Maintenant il faut que je vous explique pourquoi je laisse partir le Léonidas sans moi : au lieu de quitter . Constantinople le 7, comme c’était mon intention, M. de Pontois veut bien se charger de moi sur le Véloce qui est arrivé pour le ramener en France et qui se rendra
directement à Toulon sans s’arrêter en route. Le Véloce partira de Constantinople le mercredi 10, sa plus mauvaise chance serait d'arriver en même temps que les paquebots qui ont six relâches dans leur route : mais j’espère qu’il arrivera avant eux. Je ferai ma quarantaine en France, et je pourrai recevoir journellement de vos nouvelles, En voilà beaucoup plus qu’il ne fallait pour me . décider à préférer le Véloce; joignez-y trois jours de plus à donner à ce pays qui en demanderait bien davantage.
Essayerai-je de vous dire én gros ce que je pense de Constantinople et de la Turquie? C’est là une chose difficile à exprimer en peu de mots. Ici je trouve la décadence et la mort partout ; le gouvernement plus corrompu que jamais est tombé dans une horrible faiblesse. Tout croule, les maisons comme les hommes; on n’a ni argent, ni ressources, ni courage. Cependant on s'amuse à faire de la réaction : les vieux Turcs remontrent le nez : les lauriers de Candie ont brouillé la cervelle de Tahir-Pacha : quatre grands vaisseaux sont en armement dans le port militaire : la ville est pleine de recrues; on rêve des conquêtes : on ne pense plus à Tunis pour le moment : c'est la Grèce qui est menacée. de ne pense pas, à vrai dire, qu'on aille dans cette voie au delà de la bonne volonté, qui est grande; mais on va jeter sans doute des troupes en Thessalie, on inquiétera les frontières, on rétablira le brigandage en Grèce : le moment est donc difficile et demande de la part de la France une action de surveillance : au reste nous sommes ici assez mal placés. Les
trois grands griefs Alger, la Grèce et l'Égypte sont loir. d’être sortis de la mémoire des Turcs, et dans les petites comme dans les grandes affaires, on nous traite en conséquence. M. de Bourqueney aura fort à faire.
* J'ai recueilli ici beaucoup de renseignements ; j'en écrirai à M. Guizot, puisqu'il veut bien lire mes lettres. Je suis charmé d’avoir vu Constantinople, mais je suis heureux de revenir, et je compte les heures. J'ai été ici trèsbien et même très-affectueusement reçu partout : on a eu pour nous et-pour moi mille complaisances. Cadalvène, notre hôte, est vraiment un homme excellent; sa position à Constantinople est des meilleures, sa considération trèsgrande et ses relations extrêmement étendues. Avec lui, si j'en avais eu le temps, j'aurais pu faire une belle étude de la décadence musulmane. Mais il faut revenir, et le home a bien son mérite.
En rade de Marseille, le 223 novembre 1841.
Nous voici arrivés après neuf jours d’une traversée très-prosaïque et très-heureuse. Nous étions partis de Constantinople le 43, nous venons de mouiller, et tout à l'heure nous allons entrer au lazaret. Combien de jours de quarantaine nous imposera-t-on? Je n'en sais rien, mais je l’avoue, je redoute cette santé de Marseille. Je me porte bien et je suis affamé de nouvelles. Écrivezmoi promptement : nous ignorons complétement ce qui s'est passé en France depuis le 25 du mois dernier,
votre dernière lettre ayant été adressée à Malte. Je viens Il. 23
d'écrire au docteur Cauvière pour lui demander une collection de journaux des Débats depuis un inois. Il faudra faire prévenir M. Leclerc de mon arrivée en quaranrtaine; quand j'en connaîtrai la durée, je pourrai indiquer le jour de l'ouverture de mon cours.
Au lazaret de Marseille, le 23.
* Au premier moment nous avions trouvé le lazaret absolument dégarni, mais ce matin je me suis passablement installé : je n’ai point à m'occuper de la table: M. de Pontois m'ayant obligeamment invité à la sienne pour tout le temps de notre quarantaine; j'ai des livres et de l'ouvrage; le temps est beau et pas trop froid; je songe au bonheur que J'aurai à vous revoir ; je m’occupe de mon cours; enfin, j'espère que ce temps de prison passera tolérablement. |
On nous a annoncé, à notre grande et agréable surprise, que nous aurions à faire seulement les deux tiers de la quarantaine de vingt-cinq jours, ce qui mettrait au 8 décembre notre sortie du lazaret.
Je veux reprendre pour vous le récit des derniers jours que j'ai passés à Constantinople.
Le 8, qui était le lendemain du départ du ZLéonidas, auquel j'avais renoncé, le temps s'étant complétement remis au beau, notre petite colonie, toujours composée de Mérimée, Ampère, de Witte et votre serviteur, a fait la
4. M. Lenormant était alors suppléant de M. Guizot dans sa chaire d'histoire moderne à la Sorbonne.
partie de Scutari sur la côte d'Asie. Pour cette partie, comme pour toutes celles de la même nature, les moyens de transport sont très-pittoresques et entrent pour quelque chose dans le plaisir de la course. Ainsi, quand on va à Scutari, après qu'on a descendu les rues tortueuses de Galata, on arrive à la pointe du Bosphore, près de la caserne d'artillerie de Top-Hana, et l’on y trouve une foule de caïques à deux et trois paires de rames, tous plus élégants les uns que les autres. La forme gracieuse, la propreté, la finesse d'ornementation de ces barques, la belle tournure des hommes, Turcs ou Grecs, qui les conduisent, leur légèreté sur les eaux, le soin qu’il faut prendre pour ne pas faire chavirer la barque en y entrant, tout cela a été bien des fois décrit, mais sans exagération. En moins de trois quurts d'heure nous avions traversé le Bosphore, laissant à notre droite le petit château, sur un ilot que les Francs nomment improprement la four de Léandre, et qui a remplacé le tombeau ” de Damalis, femme de Charès, général athénien. Scutari n’est, sous un certain rapport, qu’un faubourg de Constantinople, et en diffère néanmoins à beaucoup d’égards. D'abord, c’est une ville où l'esprit de la réforme n'a que très-imparfaitement pénétré; on y retrouve les vieilles -mœurs et les vieux costumes : il y a un quartier dont les habitants passent pour si farouches qu’on l’a appelé salam-s1, c'est-à-dire sans bonjour, sans salut, le quartier où l’on ne salue jamais les passants.
La disposition du bazar à Scutari est plus élégante qu’à Constantinople; les rues en sont plus ouvertes; mais
ce qui frappe surtout, c’est la différence du climat. L’influence de l'Asie se fait sentir d’une manière merveilleuse: les arbres qu'on ne voit plus à Constantinople, le laurier, le figuier sont ici dans toute leur force et leur beauté. Tout paraît plus gai, plus serein, plus abondant. C’est bien là cette Anatolie, mot dont les Turcs ont trouvé une explication dans leur propre langue, faisant d’anatoli, ou le levant des Grecs, ana-doli, la mère pleine, image trèsexacte de cette étonnante fécondité du sol de l'Asie Mineure.
Après avoir traversé Scutari dans sa plus grande longueur, passant du -quartier marchand voisin de la plage à celui des Grecs, où l’on ne trouve plus guère que misère et solitude, nous nous sommes dirigés à cheval vers une hauteur célèbre par le beau point de vue qu’on y découvre. Les chevaux de louage sont ici une monture commode et agréable ; ils ont tous, les mauvais comme les bons, du feu et point de vices. Je crois aussi qu’il est difficile de ne pas s'amuser de l'originalité de leur harnachement. La colline vers laquelle nous avions dirigé nos pas, et dont le nom turc m’échappe en ce moment, est surmontée d’un plateau découvert, sur lequel s'élèvent trois pins à parasol, isolés et qui n’empêchent pas la vue de plonger dans toutes les directions de ce pittoresque panorama. Du côté du couchant et au delà de Scutari et des cyprès de son grand cimetière, on aperçoit l’ancien port de Chalcédoine, le village de Kaddi-Keu, qui a remplacé cette ville célèbre, et plus loin les îles des Princes, au milieu de la mer de Marmara; enfin au dernier plan, les
sommets de l'Olympe de Bithynie, En remontant vers le nord, c’est la grande plaine, sillonnée par de larges ondulations où s’assemblaient autrefois les armées musulmanes, lors des expéditions de Perse ou d'Égypte, et au travers de laquelle le regard suit la route qui conduit en Arabie les pèlerins de Constantinople et du nord de l’empire : des montagnes plus élevées et d’une plus belle forme que celles de la côte d'Europe, terminent heureusement cette partie du point de vue. En revenant encore vers le Bosphore, on en distingue dans une très-grande étendue, les eaux d’un bleu admirable, entre les nombreux villages blancs et rouges qui en garnissent les bords. L'œil attristé au milieu de ces merveilles, par la nudité et l’uniformité de l'horizon européen, se repose sur les divers quartiers de Constantinople, un peu trop éloignés pour qu’il n'existe pas quelque confusion dans les détails, mais qui causent l'impression d’une ville immense. Redescendus de cette hauteur, nous somimnes passés auprès du kiosque, dans lequel est mort le sultan Mahmoud. Les volets fermés, l'air d'abandon de cette masure, qui déjà tombe en ruine, vous causent ce genre de tristesse mesquine qui appartient aux lieux où se sont passés les principaux événements de l’histoire moderne des Turcs. l En vous parlant de ma visite au sérail, J'ai oublié de vous dire qu’au milieu des nombreux objets qui composent cette informe agrégation de bâtiments, j'avais vu la plate-forme de Gul-Jané sur laquelle a été proclamée la fameuse charte turque d’Abd-ul-Medjid. Gul-Hané, cela
veut dire la maison des roses : le kiosque de mesquine apparence, qui s'élève en cet endroit, avait autrefois devant lui un jardin de roses, mais ce n’est plus maintenant qu’un terrain battu qui ressemble à la grande cour d’un collége. On pourrait avoir de là un beau point de vue sur la Propontide, mais le mur d'enceinte s’y oppose, du moins pour ceux qui, comme les Ulémas et les chefs de l’armée, couvraient cet emplacement, au moment où, en présence du corps diplomatique et au bruit des fanfares composées par le frère de Donizetti, on promulgua la charte de la liberté individuelle des sujets du Grand Seigneur : il est vrai qu’on a depuis rétabli la bastonnade; mais les bons esprits regardent ce tempérament à la charte comme absolument nécessaire. Je ne sais si mon défaut de confiance dans le hatti-schérif de Gul-Hané opérait sur inon imagination, mais le théâtre de son inauguration m’a paru ridiculement médiocre, dans un pays où il est si facile d'associer la nature à la manifestation des pompes souveraines : et d’ailleurs, dans trente ans, le kiosque de Gul-Hané sera tombé, et l’on cherchera la place de cet événement, mémorable après tout dans l’histoire de l'empire turc. 11 en est de même de tous les souvenirs qui se rattachent au sérail : à l’exception de l’église chrétienne de Sainte-[rène, je ne crois pas qu’on y rencontre un détail qui remonte à plus de cent cinquante ans.
Notre course à Scutari s’est terminée par une visite au grand cimetière de cette ville : je ne taris pas encore dans mon admiration pour les cimetières ottomans, et celui
GRÈCE. 359 de Scutari est le plus beau de tous. Tout ce que j'ai pu dire de la majesté de ces dernières demeures, de la beauté de leurs ombrages, de l’impénétrable obscurité qui les recouvre, de l'effet de ces tombes innombrables qui en peuplent le silence, s'applique avec cent fois plus de raison au cimetière de Scutari. Le cawas qui nous conduisait était pressé de retourner à Constantinople pour se trouver auprès de son dîner au soleil couchant. Il avait poussé en avant sa monture, et mes compagnons caracolaient à sa suite. Quant à moi, j'étais resté en arrière et je parcourais pas à pas, avec une émotion toujours croissante, cette solitude vraiment auguste : d’abord, apercevant à travers les cyprès plus rares en cet endroit, la | plaine qui conduit à Chalcédoine, dorée par les rayons du soir : puis m’engageant dans une route, celle de la caravane de la Mecque, aussi large que le chemin qui, à travers la forêt, conduit à la ville de Fontainebleau : le souvenir s’éveilla si vif en moi, de cette grande beauté de notre France que je m’y serais cru transporté, à la différence qu’au lieu des chênes et des hêtres magnifiques qui forment à Fontainebleau comme un noble cortège au voyageur, c'étaient ici des cyprès gigantesques serrés comme les rangs d’une armée, qui bordaient le chemin, et servaient d’abri au monde des tombeaux. Vous savez que le cimetière de Scutari est la sépulture préférée des Turcs de Constantinople. On dit, on répète sans cesse que le motif de cette préférence est dans l’idée qu'ont les Osmanlis, que tôt ou tard ils seront chassés de l’Europe : mais je ne les crois pas assez stupides pour imaginer que
Scutari échapperait aux mains des maîtres quelconques de Constantinople. La raison qu’on m'a donnée de ce choix, et qui me paraît très-satisfaisante, c'est que Scutari est sur la terre sacrée, celle qui contient les villes saintes, qui a vu naître le prophète, qui a été le berceau de l'empire, la terre à laquelle appartiennent les deux noms tout-puissants sur l'imagination des Turcs, de Mahomet et d’Osman. :
Je le répète, toute la grandeur des Turcs est dans la mort, après qu'avec leur puissance, les frêles ouvrages de leurs mains auront disparu, leurs sépultures laïisseront une trace singulièrement frappante de leur passage sur la terre. Les Turcs, à mes yeux, ont reçu de la Providence une mission de destruction et de mort : ces fléaux de Dieu ne semblent à leur place qu’au milieu des déserts qu'ils étendent autour d'eux.
- Le lendemain 9, Cadalvène nous conduisit dans une mosquée qui n’est autre qu’une église byzantine arrachée au culte de ceux qui l’avaient construite. Je pourrai vous dire le nom de cette mosquée, quand j'aurai sous les yeux le plan de Constantinople, maisle nom m’en échappe en ce moment. Au devant, est un très-beau et gigantesque sarcophage de ‘brèche verte, orné de croix grecques, et dans lequel la tradition veut qu’ait été renfermé le corps de l’empereur Baudouin de Flandre, le conquérant latin de Constantinople. De cette mosquée nous nous sommes dirigés vers le quartier du Fanar, et nous avons admiré une belle Victoire de marbre en bas-relief qui décore la porte du palais, c'est-à-dire l'entrée du palais
de Blaquernes, si connu de ceux qui savent ce que vaut le livre de Villehardouin. |
Le mercredi 40, nouvelle visite à des églises chrétiennes converties en mosquées : mais notre exploration ne fut pas aussi heureuse ou du moins aussi tranquille que celle de la veille. Nous avions alors avec nous Cadal- “vène qui parle bien le turc et qui est rompu aux habitudes du pays. L'iman, accessible comme ils le sont tous à l’influence du bagschisch, c'est le pourboire en turc, nous avait laissé profaner avec nos bottes le sol de la mosquée : mais le mercredi, pour notre malheur, Cadalvène fut remplacé par M. His de Butenval, aujourd’hui chargé d’affaires de France à Constantinople, et l’homme le moins initié aux mœurs et préjugés du pays. M. His, dont on dit du reste beaucoup de bien, est petit, pourvu d’une barbe triangulaire et a l’habitude de placer un lorgnon dans la cavité de son œil. Ce malheureux lorgnon étonne et déplaît beaucoup aux enfants turcs qui lui adressent, dans leur langue, force injures, dont il a le bonheur de ne pas comprendre un mot. Je ne sais si ce fut ce bienheureux lorgnon qui nous fut fatal dans la visite que nous fimes ce jour-là à la mosquée dite Kakrié djemisi, située non loin de la porte d’Andrinople, et qui, église chrétienne d’une belle époque, a conservé presque intacts ses marbres et les mosaïques dorées de ses voûtes. La pâture que nous trouvions là était fort abondante, ct l’iman, ne faisait pas plus de difficultés que celui de la veille à la mettre à notre disposition. Nous admirions dans le portique des mosaïques d’un dessin très-remarquable
représentant les guérisons opérées par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mon attention était surtout excitée par une longue inscription grecque relative à Théodore Métochite, un des restaurateurs de l’église : à l’aide d’une échelle je commençais à prendre une copie de cette inscription, quand j'entendis au dehors de la mosquée un léger murmure, et vis aussitôt accourir M. His, qui me déclara que nous avions une grosse affaire sur le corps, que le peuple en fureur s'était attroupé à la porte de la mosquée, et que l'intérêt de notre sûreté commune exigeait que je descendisse au plus tôt de mon échelle. J'avoue que je continuai tranquillement mon travail : survient un Turc d'à peu près dix-huit ans, de pauvre mine, dont les remarques, adressées à l’hnan et aux cawas qui nous accompagnaient, ne nous parurent pas fort hostiles. La chose devint plus grave à l’arrivée d’un second iman, qui voulait avoir part au baqschisch, et faisait assez de bruit à cette intention. Si j'avais été seul, j'aurais laissé cet homme se débattre avec le cawas, qui me semblait lui répondre avec une éloquence topique, mais l'agitation du diplomate était si grande, et la responsabilité qu’il faisait peser sur ma tête, si terrible, que je vis bien qu'il fallait céder. Je laissai donc ma copie si malencontreusement interrompue; sans que personne m'eût adressé la parole, pas plus qu’à mes compagnons, je sortis lentement de la mosquée, à la porte de laquelle, au lieu de la foule émue dont on m'avait parlé, je ne trouvai que trois ou quatre vieilles femmes qui piaillaient aigrement : nous ne fâmes suivis par personne.
Ne visitez jamais les mosquées avec les diplomates, il y a incompatibilité.
La fin de la promenade de ce jour nous gardait un beau dédommagement. Entre la porte d’Andrinople et le faubourg d’Ayoub, dans la partie à la fois la plus reculée et la plus élevée de la ville,.se dresse une masse carrée et régulière, qui doit avoir fait partie du palais impérial, nommé Hebdomon. Les portions de cet édifice qui n’ont pas été défigurées par une restauration du xr1° siècle, portent une empreinte remarquable de soin et d'élégance. Des dessins de briques, variés et de bon goût, encadrent tous les membres de l'architecture, et des moulures de bronze garnissent le cintre intérieur des fenêtres. Ce débris imposant de l’Hebdomon est, avec la porte de Blaquernes, ce qui peut donner une idée de l'architecture civile sous les empereurs byzantins. Ici, d’ailleurs, nous n'avions pas à nous débattre avec les scrupules des imans et les sévérités du Ramazan; la cage de l'Hebdomon est habitée par une nuée de juifs, qui y pullulent comme des sauterelles. On est assailli seulement par l’avidité non déguisée de ces hôtes faméliques. Mérimée leur criait des injures en espagnol : car l'espagnol corrompu est encore la langue des Juifs de Smyrne et de Constantinople, tant l'Espagne a été juive dans le moyen âge! En d’autres temps nous aurions pu gagner la peste dans ces bouges infects ; mais nous n’y gagnâmes que des puces, dans la très-courte traversée qui nous séparait du sommet du bâtiment. 1 aurait fallu braver la peste pour ce point de vue : c’est le plus beau sans contredit de tous les points
de vue si justement vantés de Constantinople. Ni de la tour de Galata, sur la rive qu’on peut appeler chrétienne; ni de celle du Séraskier, au milieu de la ville ottomane, on n’embrasse un aussi grand nombre d'objets, si heureusement disposés, ou plutôt la vue de l'Hebdomon a l'avantage d’une vue d'ensemble sur une vue panoramique. Il n’y a pas ici à tourner les yeux autour de soi, à garder en présence de ce qu’on voit, la mémoire de ce qu’on vient de voir, tout arrive à la fois à l’œil; et de ce point s’étend presque à l'infini un immense triangle qui paraît renfermer non plus une ville, mais tout un empire. Je comprends maintenant l'illusion brillante de ces derniers empereurs de Byzance qui, réduits à leur capitale, se considéraient encore comme les dignes successeurs des maîtres du monde. Ces deux rives de la Corne-d’Or, plus populeuses encore, couvertes d’édifices plus magnifiques, renferment un port rempli de plus de bâtiments et de richesses ; c'était là une possession à satisfaire l’imagination la plus ambitieuse. Aujourd’hui, l'esprit s’étonne encore de la quantité de villes accumulées qu’on découvre de cette hauteur : Stamboul et le sérail qui est à lui seul une ville, Aassim-Pacha, San-Dimitri, Péra, Galata, Scutari au fond, appuyé contre ces belles montagnes de l’Asie qui sont, avec la mer, le seul horizon digne des beautés de Constantinople.
Toutes ces cités ne sont pas rangées froidement sur les deux rives du port, elles y décrivent des promontoires en s’avançant tour à tour, et là où la pointe chargée d’édifices manque à cette disposition originale, c’est la masse
des navires qui comble cette lacune. Ce tableau nous apparaissait, à quatre heures du soir, par un ciel d’une pureté féerique, doré ou assombri par la position oblique du soleil, dans un de ces moments où la distribution et la qualité de la lumière donnent de la beauté aux objets même qui n’en ont pas.
Mais ma lettre forme déjà presque un volume, et ce sont deux promenades qui m'en ont fourni le sujet. Il faut pardonner cette prolixité à un quarantenaire.
Du lazaret de Marseille, le 27 novembre.
Je subis au moral les fâcheux effets de la reclusion. Je m'ennuie, je compte les jours, les heures, et je n’ai cœur à rien. Je voudrais travailler, et je perds mon temps. Pendant plusieurs jours il a fait un mustral effroyable; j'avais toutes les peines du monde à me garantir du froid. Aujourd'hui le soleil a brillé comme en été, l’air était très-calme, et j’ai ressenti encore quelques-uns des bons effets des climats méridionaux. On est pourtant à Marseille plein d'empressement et de bonne volonté pour moi. Le docteur Cauvière m’a écrit une lettre très-aimable et m’a mis en relation avec Méry, qui est maintenant bibliothécaire de la ville. Celui-ci m’a envoyé quelques livres qui me servent à la préparation de mon cours; M. Reynard le député, et l'excellent M. Luc, qui est venu me voir, me prêtent cominunément leurs journaux ; toutefois les jours sont bien longs, l'enceinte du Lazaret bien limitée et bien triste, et la belle vue qu’on a d'ici sur la rade,
les Aygalades et le Château-Vert, n ‘empéchent pas qu'on ne se sente en prison.
Je voudrais, en reprenant les choses au point où je les ai laissées, compléter le récit de mon séjour à Constanti- .nople. Les dernières journées, quoique encore bien employées, n'ont point présenté le même intérêt que les précédentes. Le jeudi 11, pendant que mes compagnons de voyage, Ampère, de Witte et Mérimée, qui avaient plus de temps que moi devant eux, allaient visiter le Bosphore jusqu’à Boujoukdéré, j'étais confiné à la ville par la crainte de recevoir à tout moment un ordre de départ; le Véloce était déjà armé depuis trois jours, l’ambassadeur se montrait très-impatient, et, si le bâtiment n'avait pas eu quelques avaries à réparer, dès la veille nous aurions mis à la voile. Je désirais, d'ailleurs, visiter les établissements des Lazaristes, et, ne pouvant pas me rendre à Bébek, où se trouve le collége pour l’enseignement supérieur, fondé par cette congrégation, je tenais à ne pas quitter Constantinople sans avoir jugé de l’importance de ses autres établissements. A cet effet, M. Lauxerrois, drogman de l'ambassade, lequel a eu pour moi beaucoup de complaisances, me conduisit chez l’abbé Leleu, supérieur de la congrégation, au couvent de-Saint- Benoit. Ce couvent, dont la construction remonte à l’époque des Génois, a été entre les mains des Jésuites jusqu’à la fin du dernier siècle. La porte d’entrée, le portique à deux étages qui précède l’église, sont d’une bonne architecture du xu‘ siècle. L'emplacement est très-vaste ; il comprend des cours, des jardins, les bâti-
ments occupés par les établissements de la congrégation, et une foule de maisons particulières qu’on loue en ce moment, mais qu’on doit reprendre au fur et à mesure que le développement de l'institution exigera un agran- : dissement de local. Au haut de la tour, qui est aussi d’une époque ancienne, on jouit d'une vue magnifique sur le Bosphore, Scutari et la pointe du sérail ; les étages supérieurs des bâtiments participent de cet avantage, et, en général, la situation du couvent est gaie, ouverte et salubre. On est d'autant plus frappé de cet ensemble, que la manière dont la maison est enveloppée par les plus tristes rues de Galata, et les plus mal famées, ne prépare nullement à une impre$sion aussi agréable.
M. Leleu, qui me reçut parfaitement bien, est un homme dont la physionomie porte l'empreinte de l'intelligence et du courage. Il passe pour honnête et habile, et le respect qu’on a pour lui est universel. J’eus avec lui une conversation fort longue, où je posai nettement quelques questions très-délicates et auxquelles il répondit d’une manière aussi nette et, à mon gré, très-satisfaisante. Par exemple, nous tombâmes d'accord que les conversions individue.les n'étaient pas en ce moment le but des missions catholiques en Orient. Qu'on devait faire en sorte que les catholiques fussent les plus éclairés et les plus honnêtes, et compter surlout, sous un aspect général et au point de vue de l'avenir, sur l'influence de l'exemple. Après avoir donné assez de temps à la discussion de questions de ce genre, M. Leleu me conduisit dans toutes les parties de son grand établissement. Les sœurs de Saint-
Vincent-de-Paul ont plus de deux cents élèves, qui paraissent charmées de tout ce qu'on leur fait faire. 11 n’y a pas une seule mine boudeuse parmi ces jeunes filles : la supérieure me dit qu'en effet cette nature orientale était fort docile, qu’on n'avait à combattre que l’indolence et pas de mauvais penchants, et qu’on se trouvait très-rarement dans la nécessité d'employer les punitions.
En face du local des sœurs et de l’autre côté d’un grand espace divisé en cours, préaux et jardins, est le bâtiment vraiment magnifique qu’on a disposé pour les frères de la doctrine chrétienne. Quand j'ai quitté Constantinople, il y avait déjà deux frères d’arrivés, et on en attendait trois autres ; ils auront à conduire au moins cinq cents enfants. Ainsi, à tous les degrés de l’enseignement, depuis les enfants de familles riches jusqu’à ceux des pauvres, le français devient, ou va devenir une langue aussi familière que la langue qu’on a apprise en naissant. Avec la langue, on prend des idées et des habitudes françaises. L’ouvroir seul des sœurs amènera une grande révolution ; il faut se figurer que les femmes de l'Orient ne savent absolument rien des choses du ménage. Dans les tristes circonstances où nous sommes, ce qui peut contribuer le plus à naintenir ou à relever l'honneur du nom français, c’est l’ensemble des établissements d'éducation placés sous le patronage des Lazaristes. Je disais à l'abbé Leleu : « Vous êtes ici le véritable représentant de la France! » Et il ne reniait pas le compliment. Ma tournée finit par un coup d'œil donné à l'imprimerie et à l’atelier de reliure. Je rap-
porte à la Bibliothèque quelques ouvrages élémentaires qui sont le produit de cette imprimerie.
Cette journée $e termina par un spectacle qui faisait un contraste frappant avec son commencement. Dans la compagnie d’un jeune docteur qui est ici à la tête de l’hôpital franc de Péra, je parcourus le quartier de cette ville, incendié lors du séjour à Constantinople du prince de Joinville, et aujourd'hui presque entièrement rebâti. C'est une triste chose que ce quartier, et la population qui l’habite n’est pas la plus respectable de l'univers. On dit que les grandes villes offrent la réunion de tous les extrêmes : à Constantinople, je vois l'extrême du mal, mais le pôle opposé manque, et, à vrai dire, le mal est partout dans cette ville. |
Rien de plus singulier que l’entassement de collines qui garnissent les deux côtés du port de Constantinople. On compte, autour de Péra, au moins une demi-douzaine de villages séparés par de grandes vallées, et dont chacun formerait ailleurs une ville tout entière. Je fus ainsi étonné au bout de Péra, d’apercevoir en face de moi, de l’autre côté d’un large pli, un village grec très- . considérable : je ne m'étais pas douté jusqu'alors de l'existence de la vallée ni du village. |
Enfin, le soir de ce même jour, appelé la nuit des chandelles, l'illumination du Ramazan était encore plus belle qu’à l'ordinaire. Le sultan se rend à la mosquée de Top-Hana avec un cortége de barques couvertes de feu, au bruit des décharges de l'artillerie, Les vaisseaux, dans le port, sont chargés de lampes qui dessinent jus-
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qu’au moindre détail du gréement et de l'armement. L'illumination des mosquées impériales est variée et capricieuse. Notre étoile de la Légion d'honneur, suspendue en l'air au-dessus du palais de la rue de Lille, n’est qu'une imitation de ce qu'on fait à Constantinople ; on trace ainsi en l'air, d’un minaret à l’autre, des dessins de toute espèce, jusqu'à des versets du Coran, en girandoles de feu. Tout cela forme un aspect frappant dans cette immensité de Constantinople. |
Le 12, après un déjeuner manqué chez un marchand arménien, et quelques dernières emplettes, j'allai voir le Longchamps de Stamboul : oui, un véritable Longchamps. Plusieurs milliers de falikas, d’arabas, de coutellis et autres voitures plus ou moins singulières, traînées par des chevaux ou des bœufs, accumulées dans un espace étroit, depuis la place du Séraskier jusqu'à la mosquée de Bayazid, et remplies de femmes dans leurs plus beaux habits de fête ; des piétons, des cavaliers, circulant entre les voitures avec une grande liberté. Tout ce manége a lieu pendant la durée du Ramazan : mais ce vendredi était le dernier du mois sacré, et c'était la grande solennité. N'oubliez pas, cependant, dans ce tableau européen que je vous présente du Longchamps de Constantinople, que les femmes sont toutes cachées sous leur yachmak; mais la mousseline des yachmak est fort transparente, et les plus jolies s’arrangent pour montrer un peu plus que leur nez ou leurs yeux. L'effet des parures sous ce voile est extrêmement piquant, et ce demi-mystère ajoute beaucoup à la beauté dont ces dames peuvent être pourvues :
quand on veut en voir un peu davantage, on n’a qu'à se porter, au coucher du soleil, sur le pont construit par le sultan Mahmoud, celui qui réunit Galata à Constantinople : à ce moment, les fidèles mahoimnétanes, pressées de rompre le jeûne du Ramazan, attaquent les provisions dont elles se sont pourvues dans leurs voitures, et alors advienne que pourra ! on montre tout le visage.
Jusqu'à ce jour, je n'avais aperçu le sultan que de loin, et je‘regrettais de n'avoir pas vu sa figure; quand ce n’eût été que pour répondre à l’inévitable question : Avez-vous vu le sultan?
Le sultan n'est ni si débile ni si défait qu’on se le figure dans l'Occident. On le trouve cette année mieux portant et plus laid. Il n’est point beau, en effet : c’est un jeune homme mince et leste, défiguré par la petite vérole, avec un gros nez, un air assez doux et la tournure d’un étudiant en droit, habitué aux nuits de la grande Chaumière. Îl porte des gants jaunes et les sultanes ont des bas de soie, ce qui n'empêche pas que nous ne soyons toujours en pleine réaction. Tellement qu'on a mis en délibération dans le divan, si l’on n’abolirait pas le Longchamps, ou si au moins on n’en exclurait pas les Francs. Un vieil habitué de Constantinople me disait que c'était là, à ses yeux, la plus grande révolution dans les mœurs de ce pays, et qu'avant la destruction des janissaires, l'introduction d’un pareil usage eût paru impossible. Contre mon attente, j'ai trouvé le vieux fond turc à la fois plus attaqué et plus robuste que je ne m'y serais attendu. Je suis également frappé de ces deux consé-
quences contraires. J'ai besoin de dire à M. Guizot ma pensée à ce sujet, | |
Je termine cette lettre aussi tristement que je l’ai commencée. Mon Dieu ! que les vrais prisonniers doivent être malheureux! Soyez persuadée que la prison n’est pas une peine, mais un supplice.
Du lazaret de Marseille, le 29 novembre 1841.
J'ai recu une lettre de vous ce matin; grâce au ciel, tout va bien at home. Le temps de la quarantaine commence à s'écouler : nous n'avons plus que six jours pleins à passer dans cette prison et les moyens de m'oc cuper sont loin de me manquer jusqu’à ma délivrance. J'ai écrit à M. Guizot ce. matin. Je lui ai dit fort au long comme quoi j'avais trouvé la réforme de Mahmoud plus efficace que je ne l'imaginais, et malgré cela, les Turcs, plus turcs que jamais ; ces propositions pourront, lui paraître paradoxales : mais il conviendra que la question est extrêmement difficile. M. de Pontois n’est pas de mon avis : nous avons discuté très-vivement aujourd’hui le thème que j’ai soutenu dans ma lettre, et les raisons contraires qu’il m'a données ne m'ont pas paru absolument convaincantes. M. de Pontois est un agent d’un mérite supérieur, mais il a contre les Grecs les préjugés qu’on puise à Constantinople, et je regrette bien qu’il n’ait pas passé quelque temps à Athènes: il verrait les choses d’une manière moins prévenue.
Il ne me reste plus pour compléter ma relation, qu’à
vous dire en peu de mots comment notre traversée s’est aceomplie. Le jour de notre départ, qui était le 13, ayant . fermé mes malles de bonne heure et envoyé tout mon ba- * gage à bord du Véloce, je courus dire un dernier adieu à Constantinople. J’eus le regret de passer devant Samnte- Sophie sans pouvoir y entrer. L’extérieur de ce bel édifice buté et contre-buté à cause des tremblements de terre, n’a aucune physionomie. À l’Hippodrome je revis l’obélisque de Théodose, le triple serpent enlevé de Delphes par Constantin, et mutilé par Mahomet II, la carcasse de l’obélisque en bronze d’Arcadius. De là, passant auprès de la colonne brûlée, monument de porphyre élevé par Constantin, je me dirigeai vers la mosquée d’'Osman, où l’on dit qu’existe le tombeau de cet empereur. Effectivement je trouvai dans une cour reculée de cet édifice un grand sarcophage de porphyre sans aucun ornement, et qui peut remonter aux premiers temps de l'empire byzantin. De là, en passant par les bazars, depuis celui des pierres fines jusqu'à celui des vieux habits (hideux foyer de peste), je débouchai sur la cour de la mosquée de Bajazet, et entrant pour la première fois dans le vieux sérail témoin de la défaite des janissaires sous Mahmoud, je montai au sommet de la tour du Séraskier, élevée dans la grande cour de cet édifice, depuis qu’on en a fait le centre de l'administration de l'empire.
La tour du Séraskier étant placée au milieu de Constantinople, c’est le seul endroit d’où l’on puisse embrasser toute la topographie de cette ville : pas un seul de ses édifices n'échappe à la vue, et je fis comme un résumé de
tout ce que j'avais étudié dans les quinze jours précédents. 11 ne me restait plus'qu’à suivre les aqueducs de Valens et à
entrevoir (de loin au moins) le mausolée de Mahomet Ill, :
bâti auprès de la grande mosquée qu'il a élevée, pour ne laisser dérrière roi, à Constantinople, aucun objet qui pût me causer quelque régret. Je redescendis donc dans le port, et de là un caïque me transporta en peu'de minutes à bord du Véloce, où l’ämbassadeur arrivait en même lemps que moi. Tout dans ce moment n’était que lumière dans le Bosphore et sur les collines. La mâture s'était pavoisée pour notre départ. Nous levâämes l'ancre à cinq heures, et à la nuit tombante nous apercevions encore les lueurs de l’étlairage de Constantinople dans le quartier qui avoisine les sept tours. Le temps fut calme pendant la nuit, et le lendemain inatin 14, nous étions par le travers de Gallipoli, à l'entrée de l’Hellespont. La journée fut employée à descendre le détroit. Aux Dardanelles nous trouvâmes le Minos qui arrivait à Constantinople.
Laissant la plaine de Troie à notre gauche, nous passämes devant Ténédos, et quittant dès lors-la route ordinaire des paquebots, nous primes notre voie au travers de l’Archipel. Le matin du 15 nous étions en vue de l’îlé d'Andros ; nous eûmes quelque peine à doubler cette île à cause du vent contraire, et quand nous nous trouvàmes entre le cap d’Aro, à l'extrémité sud de l’île d’Eubée, et l'île de Zéa, la brise fraîchit encvre, et nous finimés par ne plus pouvoir avancer; la nuïît fut trèsdure, le bâtiment eessa de gouverner à plusieurs reprises, et lés boute-dehors du mât de beaupré furent cassés par la
violence de la lame. Sur le matin du 16, la mer commenca à calmer, nous fimes de nouveau bonne ‘route, et le soir, après avoir franchi le détroit de Cérigo, nous arrivâmes par le travérs du cap Ténare, lequel se montrait à nous dans toute sa sombre beauté qui a fait placer en cet endroit par les imaginations antiques, les portes de l'enfer. Le 17, mer houleuse et journée rude comme on en a presque toujours à l'extrémité de l’Adriatique.
Le 18, au coucher du soleil, le cône de l’Etna parut devant nous ; ce triangle noir opposé au soleil couchant formait un magnifique spectacle. À dater des îles Lipari la mer fut constaminent belle et le temps presque toujours favorable. Le 21, de très-bonne heure, nous passions devant Bastia et doublions le cap Corse. L'aspect de la côte de l'île est très-riant en cet endroit, et les villages y sont nombreux. La nuit, un vent favorable nous amena aux côtes de France, et le 22, avant quatre heures, nous jetions l'ancre dans la rade de Marseille.