TROISIÈME VOYAGE EN GRÈCE
En mer, entre la Sicile et la Grèce, le 12 octobre 18591.
Je commence à vous écrire au beau milieu de notre navigation, dans l'endroit même où d'ordinaire la mer est la plus dure, et la possibilité où je suis de tenir la plume, bien que la tahle tremble fortement sous ma main, est la meilleure preuve de notre heureuse traversée. Jusqu'ici nous avons été tout à fait favorisés par le temps. Avant de passer les bouches de Bonifazio, entre la Corse et la Sardaigne, le dimanche soir, au moment d'entrer dans
1. M. Mérimée s'exprime ainsi en parlant de ce dernier voyage :
« L'automne dernier, M: Lenormant s'embarquait pour la Grèce avec.plus « de plaisir que jamais. Cette fois il y conduisait son fils, formé par lui aux « fortes études, et qui apportait sur cette terre classique le savoir d’un homme « mûr et les émotions d’un jeune homme de vingt-trois ans. » (Moniteur, 4er janvier 1860.)
GRÈCE. 377 le phare de Messine, pendant la nuit du lundi au mardi, nous avons eu du vent et de la houle : mais cette agitation n’a pas duré, ni François ni moi ne. nous en sommes ressentis. Nous dormons bien et mangeons de bon appétit. La chaleur humide nous a bien un peu fatigués; mais aujourd’hui, quoique le vent vienne du sud, l’air est plus élastique et la température modérée. Tout le monde nous traite bien; nous avons à bord une bande de Grecs pour passagers, avec un reliquat d’agitateurs venus à Messine pour y faire un mouvement et qu’on a forcés de se rembarquer. |
Que se passe-t-il dans le monde occidental, pendant que nous sommes séparés du reste des hommes? probablement rien de bon et beaucoup de mal.
Je jetais en passant un regard bien triste sur l'Italie; je pensais au pauvre pape, et le souci de la situation présente et prochaine me suit dans cette excursion si favora- blement commencée. Nous avons à bord du Carmel tout l'agrément possible, jusqu’au concert. Un des lieutenants a un talent facile et naturel sur le piano. Il nous a distraits et presque charmés pendant plus d’une heure hier au soir. Le temps était assez sombre, la mer grondait un peu, et je trouvais à ces notes sautillantes quelque chose d’oublieux, d’ingrat et presque d’insolent envers Dieu. L'avant-veille, presqu’à la même heure, j'avais vu le rocher où, en 1854, s’est perdue la frégate la Sémillante, où sept cents hommes ont été surpris pendant leur sommeil et ont passé de la vie à la mort, sans qu'un seul en ait échappé pour raconter leur désastre. J'aurais trouvé
une prière du soir mieux à sa place qu’un galop et qu’une mazourque. Au reste, l'élément catholique et religieux manque absolument à notre traversée. Il ne se trouve sur le paquebot ni prêtres, ni moines, ni religieuses, et pas un des individus qui nous entourent ne se soucie du sort de l'Église; je vis donc dans un isolement intellectuel et moral qui me paraît étrange, et je me reproche presque de ne pas souffrir de l'inquiétude commune. Il se pourrait même qu’à cette fois nous ne touchions pas l'Italie. En ce moment, les navires qui reviennent de l'Orient font dix jours de quarantaine à Messine, à cause de quelques cas de peste qui ont eu lieu à Bevrouth. Si la consigne n'est pas levée d’ici à un mois, il me faudra renoncer à Naples, ce dont je serais fâäché pour François et pour moi. Nous serons renseignés là-dessus et nous réglerons notre retour en conséquence.
En vue d’Égine, 13 octobre au matin.
Je termine cette lettre une heure environ avant que nous ne débarquions au Pirée. Nous la mettrons en arrivant à la poste. Notre traversée, fort heureusement commencée, s'achève d’une manière admirable. Depuis hier au soir, que nous sommes en vue de la Grèce, nous jouissons d’un calme absolu; il semble que nous naviguions sur un lac plutôt que sur la mer. Hier, nous longions les côtes de la Messénie et de la Laconie par le plus beau clair de lune du monde. Il faisait si beau, la température était si délicieuse, que nous ne nous sommes pas couchés;
nous avons passé toute la nuit sur le pont à regarder la mer et le ciel.
Athènes, mème jour.
Ceci n’est qu’un mot pour vous dire que nous étions aujourd'hui, avant deux heures, installés à Athènes, à l'hôtel d'Orient, où M. Dragoumis nous avait retenu deux chambres. Nous rentrons d'une première course à l’Acropolis. |
Athènes, le 45 octobre.
Je vous écris ce matin par la voie de Trieste, et vous aurez ainsi de nos nouvelles une fois de plus.
Hier matin, de bonne heure, nous avons été voir . M. Rhangabé, qui nous a conduits l'après-midi à l’Acropolis; aujourd'hui je l’attends à sept heures et demie pour recommencer la promenade. La chaleur est très-forte pour la saison, et il n’y a pas moyen de songer à sortir dans le milieu du jour. Nous avons été voir M. de Serre, notre nouveau ministre, M. et M*° Mavrocordato, les deux Délyanni et M. Condouriotis, à présent ministre des affaires étrangères. M. Dragoumis, qui est l’obligeance même, nous avait fait préparer des logements à l'hôtel d'Orient. Athènes est maintenant une grande ville, et sera une capitale avant dix ‘ans. Indépendamment des édifices publics, qui sont nombreux, le palais du roi, l’université, les églises, etc., il y a plus de deux cent cinquante belles maisons contre une que j'avais laissée en 1841. La po-
pulation est nombreuse dans presque tous les quartiers. Le jardin que la reine a planté auprès du palais, est une conquête merveilleuse sur l'aridité de l’Attique. IL faudrait un esprit bien chagrin, ou bien prévenu, pour ne pas reconnaître partout ici les effets de l'indépendance et de la liberté.
- Athènes, 20 octobre.
Je vous adresse le jourñal très-incomplet de ce que nous avons fait jusqu'ici, me réservant plus tard de vous donner les détails de notre séjour. Le-paquebot, venant de France, a un peu de retard, et nous aurons le chagrin, en partant demain à cinq heures du matin pour Éleusis, de ne recevoir vos lettres que dimanche. François 1 vous peint nos triomphes ici avec toutes les couleurs de sa jeune imagination. Le fait est que nous sommes admirablement reçus. Mais il faut mettre, pour faire quelque chose, les morceaux en double et en quadruple, et cette manière de voyager a bien ses inconvénients. | |
Arrivée au Pirée, le 13, à onze heures et demie, à Athènes, à une heure. Visite à M. Dragoumis et à M. Rhangabé ; avant la nuit, visite à l’Acropolis.