‹ Beaux-arts et voyages (volume 2)Chapitre 14 sur 22 · M. Francois Lenormant écrivait à sa mère · texte numérisé non relu

M. Francois Lenormant écrivait à sa mère

« Vous ne pouvez vous faire une idée de la manière dont nous somnfes « reçus ici; on nous traite vraiment comme des têtes couronnées.

« Sérieusement, je voudrais bien que vous fussiez ici avec nous, car vous « seriez bien heureuse de voir combien dans ce pays le nom de mon père est « connu, vénéré, aimé de tout le monde jusque dans le peuple. Pour moi, « j'en suis touché et fier. »

Le 1h, nouvelle visite à l’Acropolis. Nous allons voir M. de Serre, ministre de France, M. Condouriotis, ministre des affaires étrangères, M. Mavrocordato, les deux Délyanni. Première visite à l’Acropolis avec M. Rhangabé; nous examinons la question de l'escalier de Beulé. La nuit nous prend pendant notre promenade. Le 15, au matin, avec M. Rhangabé, visite au Pnyx, au temple de Thésée et à quelques monuments de la ville, à ce que Rhangabé croit être la voie des Hermès et le gymnase de Ptolémée. Dans l'après-midi, une quantité de visites officielles. Visité également l’université, et le soir, M. Rha- Iys, ministre de la justice, et sa femme, que je n’avais pas revus depuis Égine, en 18929 ; le 16, dimanche, nous avons entendu la messe à la chapelle du roi; puis, nous sommes partis pour Képhissia, avec la famille Philégnon;

diner à la grotte des Nymphes. Le soir, nous avons eu l'honneur d’être reçus par le roi et la reine seuls et avec une grâce et une bonté sans égales; la soirée s’est achevée chez le prince Michel Soutzo. Le 17, matinée consacrée au cabinet des médailles de la bibliothèque de l’Université. Après midi, visite assez longue au comte Métaxa, l’ancien chef du parti russe, et. à M. Finlay, Anglais, depuis longtemps fixé en Grèce, et qui possède une belle bibliothèque, ainsi qu’une collection d’antiquités. En outre, visite au jardin du palais, diner et soirée chez M. Rhangabé. Le 18, au matin, chez Lambros, amateur très-expérimenté et marchand de médailles, possesseur d’une précieuse collection, notamment des

princes croisés. L’après-midi, examiné des antiquités

trouvées sur l'emplacement du palais pendant sa construction, Puis, avec M. Phocion Roque, aux bains de la reine, jusqu’au cap Colias, à l'extrémité de la baie de Phalère. Le soir, chez M"* Mavrocordato.

Le 19, visite à l’Acropolis avec M. Pittakys, qui en cst le conservateur. Dans l'après-midi, chez madame de Serre, chez M. Stavros, directeur de la banque, et chez M. Vaniérys, Crétois. (Une députation de Crétois était venue nous voir.) Course avec M. Rhangabé à Colone, où est le tombeau de Müller; à l'Académie ; aux bords du Céphise, à un très-beau jardin du prince Michel Soutzo, où se trouve un sarcophage curieux, et dans un jardin de madame Argyropoulo, sœur de la princesse Soutzo, où nous avons vu une très-belle statue.

Ce matin, nouvelle course au temple de Thésée avec Pittakys: puis, avec M. Dragoumis, nous avons visité les antiquités du Pirée, de Munychie et de Phalère. Demain matin, à 5 heures, départ pour Thèbes, où nous coucherons. Le lendemain 22, nous devons voir Thespies, Leuctres et Platées, et le dimanche, rendez-vous à Éleusis avec une nombreuse société que M. Dragoumis doit y conduire; nous serons de retour à Athènes dans Ja soirée.

Parmi les visites que nous avons reçues, il en est deux qui nous ont particulièrement émus.

Deux jours après notre arrivée, au moment où nous sortions de table, un jeune homme entre et me saute au cou en fondant en larmes. C'était Nicolas Canaris qui se trouvait à Athènes, et venait d'apprendre notre venue. Il

m'a parlé longuement de M. de Chateaubriand, de madame Récamier, de M. Ballanche, de vous, de toute l’Abbaye-au-Bois, rappelant dans des termes qui vous auraient fort touchée comme moi, les souvenirs de son enfance à Paris.

Nicolas Canaris est consul général de Grèce à Beyrouth, et c’est un très-estimable garçon.

L'autre visite a été celle d’une troupe de Candiotes proscrits à la suite des mouvements de l’année 1858. ” Presque tous étaient des hommes du peuple, et quelquesuns bien pauvrement vêtus ; ils venaient nous remercier de notre sympathie au nom de leurs compatriotes ; ils ne savaient pas un mot de français et avaient eu quelque peine à trouver un orateur, lequel était Thessalien, et s’exprimait moitié en grec et moitié en français.

Je leur ai répondu avec toute l’effusion de mon cœur, mais en leur donnant quelques conseils de prudence, et en leur exprimant le regret de ne pouvoir les servir qu’en racontant leurs cruelles souffrances, et en appelant sur leur pays l'intérêt et la justice de l’Europe.

Athènes, 26 octobre.

Voici le journal de notre excursion en Béotie.

Vendredi 21 octobre, au moment où nous quittions Athènes, nous avons eu le crève-cœur de voir arriver les lettres de France et de nous en aller sans recevoir les nôtres, parce que aucun employé ne se trouvait à la

poste pour nous les donner. Nous nous rendons en voiture jusqu'à Liossa, village au pied de la montagne, à deux lieues d'Athènes, où nous prenons des chevaux. Pendant que nous montons à cheval, rencontre tragique d’un cochon qui enlève le sac où était placé notre pain pour la route, et va le manger à quelque distance.

La pluie nous prend dans la montagne, et nous arrivons ainsi à dix heures et demie à la forteresse antique de Phylé, que nous visitons avant le déjeuner. Continuation de la pluie : notre guide nous égare dans les gorges du Parnès, et nous somines obligés de marcher trois heures à pied dans les fondrières et les précipices en tirant nos chevaux par la bride. Nous retrouvons la route et traversons les plaines de la Béotie. Ce pays autrefois si fertile, a été entièrement dépeuplé par les Turcs; les rares villages restés debout après cette dévastation, ont été renversés de fond en comble il y a trois ans par un tremblement de terre. C'est encore aujourd’hui une scène de navrante désolation.

Nous nous perdons encore une fois dans ces déserts qui pourraient facilement nourrir quatre cent mille habitants, et qui n’en comptent pas quatorze mille, y com- | pris la population de Thèbes qui est de six mille âmes, et celle de Livadie qui atteint à peu près le même chiffre. Enfin, nous arrivons à Thèbes à la nuit close et trèsfatigués par quatorze heures de cheval. Nous y trouvons bon gîte, bon souper et hôte aimable, chez M. Diamantis, député de la ville, chez lequel des ordres du ministère nous avaient fait préparer la couchée. Nous diînons gaie-

GR ÈCE. . 385

ment en réunissant tout notre grec pour entretenir notre hôte qui ne sait pas un mot de français. |

Mais nous avions épuisé toute la mauvaise chance dans notre premier jour de route; à dater du samedi 22, notre voyage n’a plus été qu’une suite d’enchantements : letemps devient magnifique, la chaleur n’est pas trop forte. Nous visitons Thèbes dans la matinée. En faisant le tour des murs de cette ville, nous pensons beaucoup à Antigone et à M. Ballanche : la situation de Thèbes est superbe.

À neuf heures, nous remontons à cheval et nous nous rendons aux ruines de Thespies. Là, les paysans nous apportent des vases, des terres cuites et d’autres antiquités charmantes qu’ils nous vendent pour presque rien, Après déjeuner, nous visitons les champs de bataille de Leuctres et de Platée, les ruines de cette dernière ville: nous franchissons le Cithéron et venons passer la nuit au Khani de Kaza dans la plus pittoresque solitude. Nous y avons couché par terre, il est vrai, mais presque sans puces.

Le dimanche 23, levés à quatre heures et demie du matin, nous visitons les ruines de la forteresse d’Éleuthère au-dessus de Kaza, l’une des enceintes antiques les mieux conservées de toute la Grèce. Puis, après six heures de marche, nous arrivons à Éleusis. Nous visitons les ruines des temples, où l’on vient de découvrir un basrelief de l’école de Phidias.

Là, une voiture nous attendait et nous transporte une lieue plus loin, près du monastère de Skara-Manga, dans une délicieuse situation sur la baie de Salamine, où nous

attendait un banquet champêtre.

Page 1