EXTRAIT DU SIÈCLE D'ATHÈNES
28 octobre/9 novembre 1859.
Tout le monde sait que MM. Lenormant père et fils sont arrivés, depuis quelques semaines déjà, dans notre ville. Les Grecs connaissent trop bien leur nom pour qu’il soit nécessaire d'exposer ici les motifs des témoignages de sympathie que les deux voyageurs ont reçus de la population entière. Un certain nombre de nos compatriotes, voulant fêter plus particulièrement le séjour de ces deux philhellènes dans notre pays, et payer dans leurs personnes un faible tribut de la reconnaissance de la Grèce à la noble phalange des philhellènes français, conçurent l’idée de leur offrir un banquet par souscription. Tous ceux à qui l’on fit part de ce projet, y entrèrent avec empressement , et dimanche dernier, à deux heures de l'après-midi, la table se dressait sous une avenue de platanes, dans le jardin de feu M. Jean .Vlachos : lieu historique s’il en fut, car la tradition populaire, d’accord avec les recherches des archéologues , établit avec certitude que c’est là l’emplacement de l’Académie de Platon. De l’endroit même. où le banquet était préparé,
on voit devant soi la colline immortalisée par les vers de Sophocle et couronnée aujourd'hui par le tombeau d'Ottfried Müller. Par l'ouverture que laissent entre elles cette colline et une hauteur voisine, on aperçoit la plaine d'Athènes terminée par les escarpements de l’Hymette et parsemée de ces montagnes aux lignes pures et sévères qui, comme des gardes avancées de l’Acropolis, enceignent de tous les côtés la capitale de la nouvelle monarchie grecque. Sur la droite, on découvre l’Acropolis tout entière, dorée par les rayons du soleil.
Trente-quatre personnes prirent place au banquet.
Le général André Métaxa, président de la réunion, à côté de qui s’assit M. Lenormant; le sénateur et ancien premier ministre Démétrius Bulgaris; le sénateur Christidis ; le général Perrhévos; le général Mamouris; les sénateurs Anargyros, Sotiriadis et Ghinis; le vice-président de l'Aréopage, M. Polyzoïdis ; le recteur de l’Université, M. OŒconomidis; MM. Pillicas, Potlis et Renieris, professeurs à l’Université; M. Emmanuel Cokkinos, avocat; M. Jean Délyanni, secrétaire général du ministère des affaires étrangères; M. Spiro Métaxa, chef de division au même ministère; M. Manakis, consul général de Grèce à Belgrade; MM. Jean Philimon et Emmanuel Antoniadis, les deux doyens du journalisme athénien;, M. Phocion Roque, ancien chargé d’affaires de Grèce ‘à Paris; M. Tertsetis, bibliothécaire du parlement; M. Nicolas Dragoumis, directeur et rédacteur en chef de la ‘Pandore; M. Zambélios, l’auteur des Etudes bysantines ; M. Timoléon-Bulgaris, publiciste;
M. Alexandre G. Soutzo; M. Lambros, numismatiste ; M. Crokidas, auteur de la traduction grecque de Karamzin; M. Nicolaïdis-Philadelpheus, typographe; M. Mantzavinos, négociant; M. Alexandre Vlachos, propriétaire actuel du jardin; M. Timoléon Philimon, rédacteur en chef du Siècle; enfin, un jeune Français connu et aimé de tous à Athènes, M. Anatole Dunoyer. D’autres personnes encore avaient souscrit, mais furent empêchées de venir par des raisons de santé : c’étaient l’amiral Canaris; M. Antonopoulo, sénateur; M. Vlachos, député; M. Typaldo, conservateur de la bibliothèque publique ; MM. Calligäs et Vellios, avocats; enfin, MM. Négris et A. Condostavlos.
MM. Tertsetis et Dragoumis avaient accepté d’être les commissaires du banquet.
Ee temps était magnifique. Quoiqu’on touchât aux premiers jours de novembre, la température était encore remarquablement chaude; les arbres n'avaient pas perdu leurs feuilles, aucun nuage ne troublait la pureté du ciel.
Au dessert, M. Tertsetis se leva et porta, au nom de toutes les personnes présentes, le toast suivant à M. Lenormant :
« Monsieur,
« Un de vos spirituels confrères, membre de l’Insti- « tut, a dit quelque part : l’ignoble fatalité du diner, je « ne me permettrai donc pas de tirer vanité de ce que « plusieurs amis ont eu la pensée de se réunir pour vous
« offrir un repas champêtre. Mais nous nous féliciterons « et nous attribuerons quelque mérite au choix de l’em- « placement désigné pour cette réunion.
« Le lieu où nous sommes porte, dans le langage tra- « ditionnel de nos villageois, le nom de la Cadémua ou « Académia. Cette dénomination populaire s'accorde « avec les recherches des archéologues qui ont placé « dans cet endroit le tombeau de Müller au lieu où Pla- « ton avait été inhumé par ses disciples dans son séjour « favori.
« Admirez, monsieur, l’heureux hasard ou plutôt les « desseins d’une sagesse inconnue ! Cet endroit fort cir- « conscrit qu'on appelle l’Académie, est sanctifié par « trois églises, celle de Saint-Mélétios (le saint, pourrait- « on dire de la Méditation) ; celle de Saint-Éinilion, où « les femmes athéniennes, qui se préoccupent très-peu « des lois de l'orthographe, amènent ceux de leurs en- « fants qui souffrent de quelque défaut de la langue et « prient le saint de la leur délier. La troisième église est « appelée Panaya Eleoussa ou Vierge miséricordieuse. € N'y a-t-il pas quelque chose de divin dans l’à-propos qui « a placé ces trois églises sur le terrain du séjour favori « du sage Athénien, immortel interprète de la science? « La science, en effet, n’exige-t-elle pas la méditation? « La science ne se répand-elle pas par la parole? La mission de la science est l’amélioration de l’espèce humaine ; embrasserait-on ce noble apostolat, si l’on n'y était poussé par l’aiguillon de la pitié envers les hommes asservis à l’ignorance ou à l’erreur?
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GRÈCE. 395 « Ce n’est pas devant vous, monsieur, qu'on pourrait hasarder d'en douter.
« Toutes les académies modernes ont emprunté leurs noms à l’Académie de Platon : vous êtes académicien, ainsi nous vous fêtons dans votre pays natal. « Si, parmi tant d’illustres convives, c’est moi, personnage obscur, qui prends la parole, c’est en considération de la circonstance que je vais rappeler qu’on a voulu m’accorder cette faveur.
« J’ai eu le privilége, monsieur, d'assister à votre cours d'histoire moderne à la Sorbonne, et je suis heureux de rendre témoignage à l’empressement que vous mettiez à saisir tous les incidents historiques, afin d'intéresser à la Grèce moderne la jeunesse française, ce printemps éternel de l’Europe civilisée. Votre fils, présent à vos côtés en est l’image accomplie et a hérité de votre philhellénisme; il était naturel que le témoin de votre attachement à notre nation fût aussi l’interprète de la reconnaissance nationale. M. Dragoumis a eu, comme moi, le. bonheur d’assister à vos cours durant l’année 1838, et c'est dans la même pensée que les nobles et éminents convives qui vous. entourent ont bien voulu nous investir de leurs pouvoirs pour Îcs préparatifs de cette hospitalité passagère, sous les ombrages du jardin de MM. Vlacho.
« Nous croyons, M. Dragoumis et moi, ne pouvoir mieux achever notre tâche qu’en invitant l’honorable compagnie à boire à la santé de M. Lenormant et de son digne fils. »
À la fin du discours de M. Tertsetis, tous les convives se levèrent pour se joindre à son toast. M. Lenormant prit alors la parole; il parla plus d’une demi-heure, et le son de sa voix témoignait de l'émotion profonde que lui inspiraient ces témoignages d’ardente sympathie.
Voici le canevas et les traits principaux de ce discours improvisé.
Après avoir remercié M. Tertsetis de ses sentiments de bienveillance, M. Lenormant s’est excusé de ne pouvoir que très-imparfaitement répondre par quelques paroles non préparées au discours ingénieusement étudié qu'il vient d'entendre. Il ajoute que dans les lieux où il parle et au milieu des amis qui l’écoutent, il lui est impossible de surmonter entièrement une émotion née des impressions dans lesquelles se résume pour ainsi dire sa vie entière. |
Ce n’est pas seulement parce que sa jeunesse s’est écoulée au milieu de la génération de nos grands philhellènes, il a cela de commun avec tous les hommes de son âge; mais d’abord, témoin en Égypte, dont on vantait la civilisation naissante, de la tyrannie des musulmans envers les musulmans eux-mêmes, un concours d'événements imprévus l’amena, sans qu'il s’y fût attendu, dans le Péloponnèse, sur le théâtre même des barbaries d’Ibrahim : le spectacle de cette contrée détruite, anéantie en quelque sorte, celui de cette population réduite presque à l’inanition, et dans des circonstances aussi critiques déployant les vertus de résignation, de dévouement qui lui sont propres ; la résurrection de la Grèce qui lui est apparue,
quand aux fêtes de Pâques le peuple grec lui fit entendre ce cri de foi, de triomphe et de consolation: Xpiorès avécrn (le Christ est ressuscité), tout cela lui a fait prendre avec lui-même l'engagement de consacrer ses forces à éclairer les esprits sur les malheurs et les droits du peuple grec, s'il ne pouvait contribuer directement à sa déli-
| vrance.
Il existe un contraste douloureux entre ces vœux, ces espérances et la réalité. Les occasions dans lesquelles l’orateur a pu servir efficacement la Grèce sont bien rares et bien clair-semées, mais en dépit de ce contraste, il accepte l'illusion que ses bienveillants auditeurs veulent se faire sur l’utilité de ses efforts; car c’est là encore une preuve que, devant Dieu, il suffit d'une intention droite et constante, pour que les aspirations au bien, en apparence les plus stériles, se convertissent en une féconde moisson. |
Revenant au discours de M. Tertsetis, l’orateur n’adopte pas le mot d’un Français spirituel que l’on a cité sur l'ignoble nécessité du diner : au contraire, il pense que la sociabilité humaine n’a pas de symbole plus expressif que celui d'un banquet, et pour en donner la preuve, il lui suffit de rappeler les mystères de la religion où nous nous unissons à Dieu dans un repas.
Les souvenirs de l'académie de Platon le touchent, moins à cause de la filiation bienveillante au moyen de laquelle M. Tertsetis s’est plu à rattacher le membre d’une des académies de notre époque à l’académie véritable qui a donné son nom à toutes les autres, que parce que
ce nom rappelle le disciple de Socrate, l'écrivain sublime auquel est échue la gloire de faire connaître l'homme qui, en dehors des lumières de la foi chrétienne, a été le plus digne interprète des vérités de conscience : à tel point, qu’on ne peut s'empêcher de croire que Dieu lui avait réservé des grâces extraordinaires.
Platon nous reporte à Socrate : Socrate nous ramène à la destinée morale de la nation grecque. Parler de sa destinée morale, c’est parler de ses progrès, de son avenir. — Que répondra l’orateur, quand ses compatriotes lui demanderont si la Grèce affranchie accomplit de véritables progrès ? — IT n'aura pas de peine à repousser les calomnies d’un écrivain léger et corrompu, qui n’a pas craint de violer les devoirs de l'hospitalité et de récompenser par une odieuse ingratitude, le pays qui lui avait ouvert ses bras. 11 répondra : Oui, la Grèce a accompli, elle accomplit tous les jours des progrès extraordinaires eu égard au chiffre minime de sa population, aux limites étroites où on l’a enfermée, et à l’exiguïté de ses ressources. Mais il demande à la bienveillance de ses auditeurs la permission d'exprimer ses vœux avec une franchise dorit le motif ne peut leur être suspect, ses vœux pour que tous les Grecs, au nom de leurs souffrances passées, de leurs difficultés présentes, de l'Europe qui attend et surveille chez eux, quelquefois avec défiance, l'épreuve de la liberté, s'efforcent d’écarter de leur sein les discussions inutiles, les dissensions personnelles et se considèrent, chacun suivant ses facultés, comme responsable envers la patrie de l'emploi exclusif de ses forces et
de ses talents ; et à ce sujet l’orateur croit devoir présenter la double image sous laquelle le peuple grec's’offre à ses yeux. |
Le peuple grec c’est un vieillard vénérable, au doux et majestueux aspect, sur les genoux duquel nous avons été élevés, qui nous a enseigné tous les secrets des arts, de la philosophie et de la science. C’est en même temps un : enfant au berceau, assez plein de force et d’espérances pour avoir déjà étouflé plusieurs serpents, mais qui hasarde à peine ses premiers pas et qui en est encore aux premiers développements de sa croissance.
Comment s’accomplirait-elle, si Dieu lui-même ne le prenait dans ses bras? — Et si c’est trop de témérité que de remonter ainsi jusqu’au trône de la majesté divine, représentons-nous l'enfant grec offert au Dieu suprême par sa divine Mère, dont le nom invoqué sans cesse au milieu des plus terribles épreuves, a été le signe et le gage du salut. |
Après avoir demandé pardon à son auditoire de la gravité croissante des considérations auxquelles il s’est laissé entraîner par Îles souvenirs qui l'entourent, par le lieu où il parle, et par la tendance irrésistible de ses pensées, il propose en finissant de boire au Roi, symbole vivant de l'unité nationale, à la Grèce, à l'union, à l’avenir.
Des applaudissements unanimes saluèrent ces nobles paroles. Après M. Lenormant père, son fils se leva et prononça à son tour quelques mots.
« Après ce que vient de dire une voix chère et véné- «rée, je ne saurais parler longuement. En effet, tout
« ce que mon cœur renferme de sentiments pour la Grèce, «mon père l’a déjà exprimé. Mais je suis le moins âgé «des membres de cette réunion, qu’il me soit permis, «comme privilége de ma jeunesse, de porter un toast de « jeune homme, un toast ardent pour l'avenir. On n’a jus- « qu'ici parlé que de la Grèce libre, je vous propose de «boire maintenant aux peuples qui sont encore courbés «sous le joug ottoman. D'abord à la Grèce encore es- «clave, à la Thessalie, à l’Épire, à la Macédoine, à ces « provinces qui ont tant fait pour l’indépendance de la « Grèce, mais que les dures nécessités de la politique ont «replacées sous le joug que leurs armes avaient brisé. « Buvons aussi à cette malheureuse Crète, dont les larmes “et les cris de douleur retentissent jusqu’en Occident, «aux îles Iloniennes, qui, bien que moins malheureuse, « car elles obéissent du moins à une puissance chrétienne, «ont leurs souffrances et leurs épreuves, et qui réclament «avec tant de persévérance et d'unanimité leur union au «reste de la famille grecque.
« Ici, comme toutes les fois que la pensée se tourne vers « l'Orient nous ne devons pas nous souvenir seulement des « Grecs. Rappelons-nous cette admirable déclaration des «citoyens réunis pour la première fois en assemblée à « Épidaure et proclamant que sont Grecs tous ceux qui «dans les pays soumis aux Ottomans font le signe de «la croix. Depuis 1821, les circonstances ont changé. « D’autres nationalités se sont élevées à côté des Grecs, « réclamant leurs droits à une existence séparée. Fidèles «à la pensée des représentants d’Épidaure, procla-
«mons à notre tour, que sont frères tous ceux qu « dans l’Orient, sans distinction de race ou de.com- «munion, portent dans leur cœur la foi à Jésus cruci- « fié. Je vous propose d’unir dans un même toast avec «les Grecs, tous les chrétiens de l’Orient : les Serbes, «qui les premiers, au commencement de ce siècle, ont «élevé l’étendard de la croix sur les champs de bataille ; “les Monténégrins : sur leurs sommets inaccessibles, «ils ont conservé leur indépendance à travers les siècles “et résisté à toutes les entreprises de la puissance «turque; les tribus libres de la haute Albanie, les Rou- «mains enfin, entrés les derniers, mais avec tant d’ar- « deur dans la voie de l'affranchissement. Buvons à tous «ces peuples, à leurs princes, à leur avenir, à leur « liberté, à leur union dans l’œuvre commune de la régé- « nération de l'Orient. »
De nouveaux applaudissements accueillirent ce toast auquel succédèrent bientôt un grand nombre d’autres.
« À la France, aux puissances protectrices de la Grèce, «aux Philhellènes français tombés sur les champs de ba- «taille pour la liberté hellénique, à la mémoire de Cha- «teaubriand, du roi Charles X le libérateur de la Grèce; :
«Au pape Pie VII (acclamations enthousiastes) au- «près duquel l’héroïque Germanos fut envoyé par l’as- «semblée d’Épidaure ; le premier souverain qui, en « Europe, ait élevé, en faveur des Grecs, la voix de «la fraternité chrétienne ; |
« Au général Perrhévos, le vétéran de l’armée grec-
«que, l'ami de Rigas, tout prêt encore dans sa verte IL, 26
« vieillesse à se mettre à la tête des troupes si la patrie le « demande, et à donner le bon exemple à l’armée ;
« Au comte Métaxa, le vénérable président du banquet, « glorieux représentant de tous ceux qui, comme lui, ont « guidé la Grèce dans les voies de l'indépendance ;
« Aux Philhellènes vivants, nommément à MM. Ville- «main et Saint-Marc Girardin; au clergé et aux pro- « fesseurs, dont l’œuvre est si capitale pour la renais- «sance de la nation ; |
« À la mémoire d’Ottfried Müller, représentant du dé- « vouement filial de la science inoderne aux souvenirs de «la Grèce. »
À cinq heures et demie tous les convives accompagnèrent MM. Lenormant jusqu'à la porte de leur hôtel, où l'on se sépara.
Ce récit que les journaux d'Athènes transmettaient à Paris bien peu de jours avant celui où M. Lenormant et son fils y étaient attendus, ne précéda que d’un courrier la lettre suivante. |