‹ Beaux-arts et voyages (volume 2)Chapitre 17 sur 22 · M. FRANÇOIS LENORMANT A SA MÈRE · texte numérisé non relu

M. FRANÇOIS LENORMANT A SA MÈRE

Athènes, jeudi 17 novembre 1859, onze heures et demie du soir.

Ma bonne mère, lorsque vous recevrez cette lettre, une dépêche télégraphique vous aura déjà appris l’impossibilité où nous nous trouvons de prendre le bateau du 18. Mais aujourd'hui, en arrivant à Athènes, je vous écris pour vous donner quelques détails sur notre fatigante et

pénible Odyssée, et vous expliquer ce qui nous empêche de partir. ;

Mon père vous a écrit le 9 de Poros, par le paquebot autrichien. Jusque-là notre voyage avait été parfaitement heureux, le temps était superbe, le vent favorable, nous avions vu beaucoup de choses intéressantes. Mais à partir de ce jour, la série de nos malheurs a commencé.

Jeudi matin, eu montant au temple de Calaurie, situé sur une montagnè au milieu de l’île de Poros, et dans lequel Démosthène a été assassiné, nous fûmes pris par la pluie sans paletots ni parapluies. Nous nous séchâmes tant bien que mal dans un petit monastère auprès de là : mais vers le soir, coinme nous traversions en canot, avec M. Tombazy, directeur de l'arsenal, la rade de Poros, un second orage des plus violents survint et nous trempa jusqu'aux os. Nous dûmes changer de tout, même de gilets de flanelle, mais quoique l'ayant fait aussitôt que possible, cela nous avait assez mal disposés.

Le lendemain vendredi, en dépit d’une pluie battante, nous allâmes de Poros à Épidaure. Nous voulions nous rendre à cheval d'Épidaure à Nauplie, le temps ne nous le perinit pas, nous fürnes donc retenus à bord du petit. cutter, nous ennuyant extrêmement. Le samedi 11, la pluie cessa, mais un vent de nord glacial s'était levé, et une tempête terrible commença sur mer. Néanmoins nous étions descendus à terre pour déjeuner dans un cabaret d’Épidaure ; en sortant de là, mon père fut violemment saisi par le froid, je le ramenai bien vite à bord du cutter où nous employämes tout ce que nous avions

de couvertures pour le réchauffer ; nous n’y parviînmes qu’au bout de quelques heures. Il en est résulté chez lui une prostration subite de forces et une démoralisation absolue. Le dimanche, notre compagnon de voyage, M. Orphanidis, ayant affaire à Nauplie, nous a quittés ; nous sommes restés seuls, mon père et moi. La tempête continuait furieuse; il était absolument impossible de regagner Athènes par mer ; dans le port même d’Épidaure, entièrement ouvert, notre petit bâtiment était secoué d’une inanière terrible, et ce n'était qu'en courant un certain danger que l’on pouvait aller en canot du cutter au rivage. — Épidaure est un trou affreux, un misérable hameau de pêcheurs où il m'avait été impossible de trouver un gîte présentable pour loger le pauvre père; il restait donc à bord, et la dureté de la mer le fatiguait beaucoup. De plus, Épidaure est entièrement entouré de marais, c’est un lieu fiévreux et très-malsain.

Le lundi, la tempête continuant, j'ai dû, de l’avis du commandant de notre bâtiment, vieux marin hydriote très-expérimenté, faire débarquer mon père, et aviser aux moyens de le tirer le plus tôt possible par terre malgré son état de faiblesse et d’abattement absolu, des marais qui nous entouraient, afin qu’il ne fit pas une maladie grave.

Je me suis donc procuré des chevaux, et quels chevaux, grand Dieu! Je ne puis songer sans effroi que nous ayons confié nos vies à de semblables animaux, et je suis parti avec le pauvre père ; il était tellement faible ce jour-là, qu’il fallait le faire soutenir de cha-

que côté par un homme, afin qu’il ne tombât pas de cheval. |

Je vous l’avouerai, ma bonne mère, quand je me suis senti tout seul, sans guide, sans domestique, à plusieurs journées d'Athènes, obligé de traverser le pays pour ramener mon père malade, j'ai eu le sentiment d’une bien terrible responsabilité, et j'ai eu besoin de demander à Dieu son appui dans une entreprise si difficile; heureusement sa protection ne nous a pas manqué. |

Le premier jour, nous dirigeant d’Épidaure sur Corinthe, nous n'avons pu gagner qu’une ville dans la montagne appelée Sophico, à sept heures de marche de notre point de départ. Mon père ne pouvait pas aller plus loin; heu- . reusement nous avons trouvé dans le démarque ou maire de Sophico, un des hommes les meilleurs et les plus complaisants qui se puissent rencontrer. Il a exercé à notre égard l'hospitalité orientale dans toute son étendue. Je me suis emparé de sa maison. Selon l'usage grec, il n’y avait ni lit, ni matelas, mais j'ai pris les couvertures de toute la famille et tous les tapis, et en les empilant, j'en ai fait un matelas assez moelleux où j'ai fait coucher le père. Il y dormit dix-huit heures sans se réveiller.

Cela lui fit du bien et lui rendit assez de forces pour que nous pussions gagner le lendemain,. après cinq heures de cheval, Calamaki, port de Corinthe. Là, nous ne trouvâmes qu’un village encore en ruine par suite du tremblement de terre, et il nous fallut coucher dans le coin d’un cabaret de matelots, moi, par terre, roulé dans ma couverture, le père sur un matelas que j'avais été

emprunter au poste des gendarmes chargés de surveiller le port.

Mon père était hors d’état d'aller plus longtemps à cheval; le temps s'était calmé, et je fis marché avec le patron d'un caïque pour qu’il nous transportât le lendemain, c’est-à-dire hier 16, à Athènes.

Nous avions assez tolérablement accompli la plus grande partie de notre traversée, lorsque dans la baie d’Éleusis, entre la côte et l’île de Salamine, nous fümes pris par un des plus terribles coups de vent que j'aie vus de ma vie. Le caïque a manqué sombrer ; les matelots se voyant sans ressources, se mirent à genoux et firent un vœu à la vierge de Phanéroméni , image miraculeuse déposée dans un couvent de l'île de Salamine, en face duquel nous nous trouvions, et ce n’est vraiment que par miracle que nous avons échappé à la mort. Mon père était couché au fond du caïque, lequel était ponté, et ne s'est pas beaucoup aperçu du danger; il n’a pas trop souffert. Mais inoi, qui étais sur le pont, je me suis trouvé pendant quelques instants dans l’eau jusqu’à la ceinture. Nous parvinmes enfin à nous réfugier dans une petite anse où nous étions à l'abri. Ce lieu n’était qu'à deux heures de Mégare. Descendu à terre, je partis à pied pour aviser aux moyens d'amener de cette ville, mon père à Athènes, en voiture, par la route carrossable qui existe de ce côté. En arrivant à Mégare j’entrai dans une boutique d'épicier, chez un brave homme qui, aussitôt qu'il a su mon nom, m'a fourni une charrette pour aller chercher le père resté à bord du caïque. Cet excellent

homme, dont vous serez bien aise de savoir le nom, et qui s’appelle Dallas, nous a hébergés et nourris chez lui sans vouloir consentir à être payé. Mon père a pu s’y reposer, mais ayant essayé de manger un œuf le soir, il eut dans la nuit une violente indigestion, que je parvins à calmer avec un peu de thé.

Ce matin 17, avant de quitter Mégare, mon pauvre père toujours préoccupé des choses scientifiques, voulut, malgré son état de souffrance, aller voir une espèce de petit musée, renfermant des sculptures fort curieases, qu'on a installées dans un ancien corps de garde.

Nous étions en compagnie de l’éparque ou sous-préfet, du commissaire de police, du colonel de gendarmerie et de quelques-uns des plus notables habitants. Mon père était si faible que nous le soutenions des deux côtés : je voulus le dissuader de cette visite imprudente pour un malade, mais il me répondit : «1l faut bien que je fasse mon métier d’antiquaire. » Grâce à l’obligeance de l’éparque et à l'intervention de son autorité, nous pûmes avoir une voiture de la poste qui nous a enfin amenés à Athènes ce soir.

Mon premier soin, après avoir fait coucher mon père, a été d'envoyer chercher le docteur Rœser, médecin du roi, homme d’un mérite éminent et élève du docteur Récamier ; il assure que cet épuisement n'aura rien de sérieux, et qu’on le fera disparaître avec quelques jours de lit et de repos absolu.

Voilà, malgré notre impatience de vous revoir, ce qui retardera notre départ d’une semaine encore. — De

mon côté, ce voyage et les émotions que j y ai éprouvées m'ont singulièrement fatigué. J'ai eu il y a trois jours un fort accès de fièvre à Sophico; hier encore, en arrivant à Mégare, il m'en commençait un autre que j'ai coupé avec six tasses de café prises coup sur coup. Tant que le père sera souffrant, j'irai encore, mais je sens que quand il sera mieux, j'aurai à mon tour bien besoin de repos.

La lettre qu'on vient de lire arrivait à Paris le vendredi matin 25 novembre ; le soir de ce même jour, une dépêche télégraphique datée d'Athènes, du 23, annonçait que M. Charles Lenormant avait succombé le 22, et que son fils s’embarquerait le 25 pour la France.

M. François Lenormant complétait én çes termes, pendant la traversée, le douloureux récit qu’il adressait à sa famille.

A bord du bateau à vapeur le Gange.

C'est le jeudi 17 novembre, qu'après une route qui avait été une véritable voie douloureuse, j'arrivai sur les ‘dix heures et demie du soir dans Athènes, ramenant mon pauvre père déjà frappé de la manière la plus grave et malade depuis six jours. Quoiqu'il fût tard, je fis aussitôt prévenir M. Callivourtsis, jeune médecin grec de Naxie, lauréat de l’Académie des Sciences, logé dans le même hôtel que nous, et j’envoyai chercher M. le docteur Rœser, premier médecin du roi. Ces deux mes-

sieurs trouvèrent la fièvre violente, mais la fatigue excessive qui se joignait à la maladie ne leur permettait pas d'en reconnaître bien exactement les symptômes. Ils se bornèrent donc à prescrire l'emploi de quelques sudorifiques et de potions calmantes, et ils prirent rendez-vous pour le lendemain matin, espérant que le sommeil aurait alors un peu diminué la fatigue du malade.

La nuit fut agitée, sans sommeil; mon père était trèsoppressé par la fièvre. Vers le milieu de la nuit, mon père, qui était demeuré pour ainsi dire absolument silencieux depuis le moment où il s’était mis au lit, m'appela et me dit qu’il se sentait frappé de la manière la plus sérieuse, et qu’il voulait, avant que la maladie ne fût plus avancée, mettre ordre à ses affaires d'intérêt aussi bien que de conscience. Quoique je visse bien que son mal était grave, je ne le supposais pas en danger, et j'essayai de le dissuader d’une volonté que je croyais le résultat d'une imagination frappée outre mesure. Mais il fut inébranlable.

Le lendemain matin de très-bonne heure, j'allai donc, d’après ses ordres, chez M. de Saïive, premier secrétaire de la légation française qui faisait l'office de chargé d’affaires depuis la mort de M. de Serre, afin de le prier de venir recevoir le testament de mon père. J’envoyai une lettre au Pirée, à M. l’abbé Fabre, aumônier de la fré-

-gate stationnaire française la Pomone, en le priant de monter à Athènes. Enfin, je me rendis chez madame de Serre, qui partait ce jour-là même pour la France, et que dans nos premiers projets nous devions avoir l'honneur d’accompagner, pour lui apprendre la triste rai-

ho VOYAGES.

son qui nous empêchait de partir. Je la trouvai terminant ses derniers préparatifs de voyage ; lorsque je lui eus annoncé la maladie de mon père, faisant aussitôt un retour sur le malheur affreux qui l'avait frappée si peu de temps auparavant , elle pâlit, et elle me dit : « Malade, sous ce « climat, il est perdu. » Malheureusement elle avait dit vrai,

En rentrant à l'hôtel, je trouvai une voiture chargée de voyageurs qui arrivait du Pirée, arrêtée à la porte. Une voix me dit : « Que faites-vous donc ici? » Je me retourne, c'était Henri Révoil qui se rendait à Constantinople pour y voir son beau-frère M. Baragnon, et qui profitait de la relâche du bateau à vapeur pour jeter un coup d'œil rapide aux monuments d'Athènes. Je lui racontai comment je me trouvais à Athènes avec mon père, et quelle raison nous y retenait. Dès qu’il sut mon père malade il me dit : « Mon cher François, votre père « a trop fait pour moi, pour que je ne me considère pas «un peu comime son fils. Je me reprocherais toute ma « vie de vous avoir laissé seul avec lui malade, lorsque je « pouvais peut-être vous être de quelque utilité à tous les « deux. Permettez-moi donc de rester ici avec vous au « moins une semainé, au lieu de continuer sur Constanti- « nople, et de vous aider à soigner votre père. Je vais «immédiatement reprendre mes bagages au bateau à « Vapeur. » .

Vous pouvez penser si j’acceptai avec empressement une proposition faite avec tant de cœur.

MM. Ræser et Callivourtsis arrivèrent quelques mo-

ments après. Ils trouvèrent à la maladie les caractères d’une fièvre paludéenne ataxique avec disposition à tourner à la fièvre bilieuse, et ils ordonnèrent l'emploi du sulfate de quinine. Ils revinrent le soir, et comme la quinine n'avait amené aucune diminution dans la fièvre, ils en conclurent que le momént n'était peut-être pas opportun pour la donner. Ils ordonnèrent donc de suspendre et d'attendre pour en recommencer l'emploi, le premier moment de rémission.

Depuis la veille au soir, j'avais seul soigné mon pauvre père. Il aurait désiré que cela continuât ainsi; mais j'étais épuisé par le voyage d’Épidaure à Athènes, et par les nuits sans sommeil succédant aux journées de cheval; j'étais moi-même atteint des fièvres ; d’ailleurs, malgré toute ma bonne volonté, j'étais une garde-malade trèsinexpérimentée. Les médecins exigèrent donc que l’on envoyât chercher à la maison des sœurs françuises de Saint-Joseph, établie dans Athènes même, une religieuse pour veiller notre cher malade. Heureusement la Provi- . dence voulut que l’on nous donnât la sœur Véronique, la même qui avait soigné M. de Serre dans sa dernière maladie. Sœur Véronique est Anglaise et fille d’un ministre anglican; elle s'appelait, avant son entrée en religion, miss Leeves; c’est un véritable ange de bonté, de douceur, de piété, et en même temps une femme très-distinguée, et qui a reçu la meilleure éducation. Non-seulement elle a rempli auprès de mon pauvre père un rôle de consolation dont nous devons lui garder toujours la plus ardente reconnaissance, non-seulement elle l’a soutenu de ses

pieuses exhortations, mais encore dans les longues nuits d’insomnie elle a su lui abréger le temps et le lui rendre moins pénible, en causant avec lui de la Grèce ancienne et moderne, des antiquités, de tout ce qui pouvait en un mot intéresser un esprit supérieur.

Aussi mon père prit-il bien vite pour elle la plus vive affection, et acceptait-il sans hésiter et sans murmurer tout ce qu'elle lui disait être nécessaire.

M. de Saive et l’abbé Fabre n’arrivèrent qu’assez tard du Pirée où ils avaient embarqué madame de Serre. Mon père resta longtemps enfermé seul avec le second, puis il nous fit rentrer, et l'abbé Fabre alla chercher à l’église catholique le saint viatique qu'il administra à notre cher malade. Vers les sept heures, M. de Saive amena le consul de France, M. de Castillon, qui servit de notaire pour recevoir le testament.

La nuit fut plus calme. Mon pauvre père paraissait tout soulagé par ce qu’il venait d'accomplir; à son inquiétude avait succédé un grand repos d'esprit. Il dormit assez paisiblement pendant plusieurs heures, et le lendemain matin les médecins trouvèrent la fièvre presque entièrement tombée. Ils crurent à un commencement de convalescence. Mon père lui-même se sentait beaucoup ‘mieux. Îl causa pendant une partie de la journée monuments et antiquités avec Révoil, et pour tranquilliser complétement ma mère, dont l'inquiétude le préoccupait, il ajouta de sa main ces quelques lignes à la lettre que je lui écrivais. « J'avais été saisi violemment, mais l’orage a ‘« passé très-vite. Je n'ai plus qu'à suivre la convales-

« cence. Je me sens parfaitement bien. Je t'embrasse du « fond de mon âme. »

Le soir, cependant, je remarquai quelques symptômes d’exaltation d'esprit; il n°y avait pourtant encore rien de bien marqué sous ce rapport. Je: m'étais éndormi le cœur assez content sur un canapé dans la chambre même de mon père, lorsqu’au milieu de la nuit je fus réveillé par un grand bruit. Mon père, en proie au plus violent délire, voulait absolument sortir de son lit et luttait contre la sœur Véronique, M. Callivourtsis et un domestique de l’hôtel qui faisaient de vains efforts pour le retenir. Dans les phrases incohérentes qu'il laissait échapper, il était facile de deviner qu'il se figurait être encore en route, et qu’il voulait hâter son’ arrivée à Athènes. 11 se plaignait que je l’eusse abandonné. Je m’approchai en toute hâle de son lit; malgré son délire, il me reconnut. Ma vue le calma. Je m'assis contre son chevet, il sortit à moitié du lit, appuya sa tête sur mon épaule et, dans cette position, s’endormit assez tranquillement.

M. Rœser arriva dès cinq heures du matin. Il reconnut, ce dont M. Callivourtsis s'était déjà aperçu dans la nuit, tous les symptômes de la fièvre pernicieuse. Ne voulant pas assumer sur lui toute la responsabilité du traitement d’un cas aussi grave, il demanda une consultation. Les meilleurs médecins d'Athènes, MM. Vouros, Costis, Macas, Orphanidis furent convoqués ; on fit venir du Pirée le médecin principal de la station française du Levant, M. Gibert; enfin M. Caradja, neveu du prince

Michel Soutzo, demanda à se joindre à la consultation.

À dix heures du matin ils étaient tous réunis. Leur avis fut unanime sur le traitement à suivre, maisen même temps ils reconnurent tous que la maladie avait pris une telle violence qu’il n'y avait que bien peu d'espoir de salut. Ils voulurent cependant .lutter énergiquement. Comme le délire rendait très-difficile de faire prendre au malade la quinine sous forme de poudre, on résolut de la lui donner dans une potion plus facile à avaler, et de lui en faire prendre la plus forte quantité possible.

Ce traitement fut aussitôt commencé ; « c’est notre dernière ancre de salut,» me disait M. Gibert. Un instant on crut avoir réussi. Les médecins réunis de nouveau le soir trouvèrent un peu de mieux. Il y eut même dans la nuit quelques instants de sommeil, et le lundi matin on se prit encore à une faible lueur d'espérance.

Ce lundi matin une neuvaine fut commencée à l’église catholique, où je l’avais fait demander. D’autres personnes frisaient. en même ternps dire des messes dans plusieurs cles églises grecques d’Athènes, et presque à chaque Panaghia de la ville il y avait des cierges allumés pour la guérison du malade, cierges dont beaucoup avaient été placés par des hommes du peuple.

La matinée se passa bien, la fièvre était moins forte et le délire avait presque disparu. La quinine avait produit son effet, la fièvre pernicieuse était conjurée. Cependant, à mesure que la journée s’avançait, l’état devenait moins satisfaisant ; si la fièvre ne paraissait plus aussi violente, les forces s’en allaient avec elle, en même temps

la tête s’engageait de plus en plus; ce n’était plus comme la veille un délire ardent, mais une somnolence dans laquelle les intervalles lucides devenaient de plus en plus rares. Îl était évident que la maladie, vaincue d’un côté, prenait une autre forme et se changeaït en une affection cérébrale. Mon père ne parlait plus ; il semblait que sentant sa raison lui échapper, il voulût la concentrer tout entière en lui-même. C’est à peine si des questions répétées et instantes obtenaient une réponse monosyllabique. Mais il portait souvent la main à son front comme s’il eût éprouvé une douleur de tête des plus aiguës.

On essaya de combattre le nouvel ennemi qui venait . “de se déclarer, la méningite. L’état de faiblesse de notre cher malade ne permettait pas d'employer la saignée ou l'application de sangsues ; on plaça un vésicatoire derrière la nuque, des ventouses auprès des oreilles, des sinapismes aux pieds, on administra au malade de trèsfortes doses de calomel pour amener une crise des intestins qui dégageàt le cerveau. Rien n’y fit. L'état alla encore en empirant toute la nuit. Le délire était complet; mon pauvre père tie me reconnaissait même plus. Vers le matin, M. Gibert me prit à part et me dit : « Tout est « perdu, je ne dois pas vous le dissimuler, nous lutterons «encore jusqu’au dernier moment, mais Dieu seul peut -« maintenant sauver votre père. Il ne passera pas la jour- «née. Vous allez avoir besoin de toutes vos forces pour « supporter les terribles épreuves de cette journée. Songez « que vous êtes homme, que vous allez être chef de fa- «mille, et que vous ne devez pas faiblir. Il faut que la .

«vue de votre courage soutienne et console votre père «dans son dernier instant. Vous êtes vous-même malade, «et comme médecin, je vous ordonne formellement d'al- «ler prendre quelques heures de repos afin d’être plus : fort quand Dieu demandera de vous le dernier sacri- « fice. »

J'étais tellement brisé que j'obéis. Je me jetai tout habillé sur un lit dans la chambre à côté de celle de mon pauvre père et, la fatigue prenant le dessus, je m'endormis pendant quelques moments. Il était neuf heures quand je me réveillai. En rentrant dans la chambre de mon père, je fus frappé du changement qui s'était opéré dans l’expression de sa figure et du calme suprême répandu sur tous ses traits. Il ne pouvait plus parler, mais il avait repris pleinement sa connaissance. Dès qu'il m’aperçut, ses yeux se remplirent de larmes ; il me fit signe d'approcher de son lit, m'embrassa en pleurant, tira de son doigt l’anneau qu’il avait l’habitude d'y porter et me le remit ; enfin il me fit mettre à genoux et me plaça les mains sur la tête pour me donnner sa bénédiction.

M. l'abbé Fabre qui, depuis le premier moment était constamment resté auprès de mon père, avait été obligé le.lundi soir de retourner au Pirée auprès d’un officier de la Pomone très-dangereusement malade. Je lui envoyai aussitôt un mot pour lui dire que le moment suprême approchait, et pour le prier de venir au plus vite. En attendant, comme le mal marchaitavec une rapidité effrayante, je fis demander M. l'abbé Privilegio, curé catholique d'Athènes qui vint administrer l’extrême-onction.

Les médecins avaient encore essayé dans la journée l’application de glace sur la tête et d’autres remèdes d'ordinaire très-puissants, maïs l'effet en fut nul. L’agonie était commencée, calme et sans convulsions. La vie de mon pauvre père s’éteignait comme une lampe dont l'huile a brûlé trop vite.

À six heures trente-cinq minutes du soir, M. Privilegio et M. l’abbé Fabre commencèrent les prières des ago nisants. Outre la sœur Véronique et moi, il y avait dans la chambre les docteurs Gibert et Callivourtsis, M. Dragoumis, Henri Révoil, Anatole Dunoyer, le fils du membre de l’Institut et un jeune Français logé dans le même hôtel, M. Dumoulin Dulys, tous à genoux et pleurant, les catholiques et les grecs unis dans un même sentiment de prière et d’adiniration pour cette sainte mort. Lorsque les deux prêtres en furent arrivés à cet endroit où l’on prononce à l’oreille du mourant une prière placée dans sa bouche, mon père saisit la main de l’abbé Fabre, et la serra fortement pour lui montrer qu’il s’associait en esprit à la prière qu’il ne pouvait plus répéter. Au même instant la respiration s’arrêta. Tout était consommé!

C'était le mardi 22 novembre.

Le corps de mon père resta toute la soirée exposé, suivant l’usage grec, dans la chambre mortuaire, et un très-grand nombre de personnes vinrent lui donner le dernier baiser. Il avait ordonné par son testament, qui me fut remis aussitôt après sa mort, qu'aucune cérémonie n’eût lieu à Athènes, et que sa dépouille fût rapportée en

France. Par suite de cette volonté, son corps a été trans- Il. 27

porté la nuit même au Pirée, sous l'escorte d'un bataillon de la garnison d'Athènes. C’est au Pirée que s’est faite l'opération de l’embaumement.

…. Le mercredi matin, une foule très-considérable s’étail rassemblée dans les environs de lhôtel pour accompagner le convoi au Pirée ; elle se retira lorsqu'elle sut que le corps y était déjà transporté.

Le jeudi matin, je voulus qu’une messe fût dite, avant mon départ d'Athènes, à l’église catholique, pour le repos de l’âme de mon pauvre père. Je n’en avais prévenu personne, à cause de la défense que mon père avait faite qu’aucune cérémonie publique ne fût célébrée en son honneur. Cependant, en arrivant à l’église, j'y trouvai réuni un . très-grand nombre de personnes; parmi elles, j'ai remarqué M. Métaxas qui, malade en ce moment, s'était levé de son lit pour venir, M. Rhangabé, M. Tertzetis, le bibliothécaire de la chambre des députés, M. Mavroyenni, le chef de l'insurrection crétoise de l’année dernière avec ses principaux compatriotes proscrits comme lui, les médecins qui avaient soigné mon père, la famille Philimon, bien d’autres encore que je n’aurais pas le temps de vous nommer, hommes de la société et hommes du peuple, ha- Bitants de la Grèce affranchie, des îles Ioniennes, de la Théssalie, de la Macédoine et de l’Épire. Tous étaient en proie à la plus vive émotion.

Ce que je ne saurais assez vous dire, c’est la manière dont j'ai été entouré dans ces cruels moments, et les sympathies que j’ai rencontrées dans mon malheur. Si quel- ‘que chose pouvait adoucir la situation d’un jeune homme

de vingt-deux ans, perdant son père à sept cents lieues de distance de tous les siens, les soins que j'ai reçus et l'intérêt que j'ai trouvé dans tous les cœurs, l’eussent fait. | Le roi Othon a été parfait. Il avait mis à la disposition de mon père, dès qu’il l'avait su malade, ses médecins et sa pharmacie; plusieurs fois par jour il envoyait prendre des nouvelles, et dans la journée qui a suivi la mort, il m’a fait faire ses compliments de condoléance dans les termes les plus flatteurs.

Quant au peuple grec lui-même, la maladie et la mort de mon pauvre père ont été un deuil public. On ne s’abordait dans les rues qu’en se demandant des nouvelles du malade. Une véritable foule se pressait continuellement à la porte de l’hôtel pour s'inscrire et connaître le bulletin. .

Maintenant, si vous désirez que je vous nomme les personnes qui, dans cette circonstance, m'ont le plus particulièrement entouré, encouragé, soutenu, je vous citerai d’abord cet excellent M. Dragoumis, qui accompagne avec moi jusqu'à Paris le corps de mon père, M. Rhangabé, tous les Philimon, Nicolas Canaris, M. et madame Paparigopoulos, etc.

Mais de qui je dois surtout vous parler, c’est des deux compatriotes qui ont 'presque, par leur dévouement, fait retrouver la France à mon pauvre père mourant. Le premier est Révoil ; il a été comme un second fils pour mon père, et pour moi comme un frère. Mais je connaissais déjà son cœur et je n’attendais pas moins de lui. Le se-

cond est M. Dumoulin Dulys, que je vous ai nommé plus haut. J'avais eu à peine quelques relations avec lui avant ces tristes jours. Il a montré dans ces cruelles circonstances un cœur et un dévouement vraiment admirables, et j'ai contracté avec lui un lien de reconnaissance et d'amitié qui ne se brisera pas.

Voici la lettre qui me fut adressée, au nom du Conseil municipal d'Athènes, le jour même où le corps de mon père fut transporté au Pirée.

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