LE MAIRE D'’ATHÈNES À M. FRANÇOIS LENORMANT
Monsieur,
Le malheur qui vient de vous frapper a retenti douloureusement dans le cœur de tous les Grecs. Tandis que vous pleurez un père si cher et si regretté, les Grecs pleurent l’ami et le défenseur de leur patrie, le savant et éloquent interprète de son glorieux passé.
Plus que toute autre, la ville d'Athènes partage d’une manière particulière votre profond deuil, car pendant le séjour que M. Lenormant a fait dans ses murs, elle a pu connaître les vertus qui le distinguaient, et c'est au milieu de nos concitoyens qu’il a rendu à Dieu son âme généreuse.
Interprète des sentiments du conseil municipal et des habitants de la ville à la tête de laquelle je suis placé, en même temps que je vous exprime leur sincère douleur, je vous dernande en leur nom une faveur immense.
Puisque, conformément à sa dernière volonté, le corps de votre père doit être rendu à son pays, permettez que son cœur au moins deneure à Athènes, cette seconde patrie de ses pensées et de ses affections.
Quand ce noble cœur était plein de vie, il battait aux souvenirs de la gloire de notre pays. Souffrez que, glacé par la mort, il repose dans le monument qui lui sera élevé sous les ombrages où retentissait jadis la voix de Platon, auprès de son ami et de son émule dans la carrière de communes études, Ottfried Müller. -
Une terre amie et reconnaissante gardera fidèlement comme un dépôt précieux la cendre de son illustre défenseur. |
Agréez, etc.
G. SCOUFFO,
Maire d'Athènes.
Athènes, 10/23 noyembre 1860.
Un monument s’est élevé, en effet, à la mémoire de M. Charles Lenormant, et le 43 novembre 1860, une foule émue et recueillie, se pressait à l’inauguration du tombeau dans lequel son cœur a été déposé. La cérémonie était présidée par le premier magistrat et la municipalité d'Athènes.
| Après que le clergé catholique eut accompli la cérémonie religieuse, un discours éloquent rappelant les titres si nombreux du savant philhellène français à la reconnaissance des Grecs, fut prononcé par M. Rhangabé, ancien ministre des affaires étrangères, professeur à l’Uni-
versité d’Athènes et l’un des hommes les plus éminents de la Grèce actuelle dans la littérature et la science. Nous donnons plus loin une traduction de ces nobles paroles qui furent improvisées dans l’idiome des chefsd'œuvre classiques. |
Le monument que les Athénieñs ont fait ériger à Charles Lenormant est l’œuvre d’un artiste français, M. Boulanger, ancien pensionnaire de l’Académie à Rome, depuis plusieurs années fixé en Grèce et actuellement investi du titre d'architecte de la ville d’Athènes.
M. Boulanger s'est très-heureusement inspiré, pour le tombeau de son illustre compatriote, du style des monuments funèbres si communs dans l’Attique.
Un cippe en forme d’autel, décoré de guirlandes à ses quatre faces, supporte une grande urne cinéraire à . anses, motif habituel des tombeaux athéniens. Sur le flanc de cette urne est sculptée une croix, et au-dessous le portrait de M. Lenormant reproduit d’après le médaillon de David d'Angers. Cette alliance du signe de la rédemption avec une forme de monument empruntée aux usages des grands siècles de l'antiquité exprime emblématiquement, d'une manière ingénieuse, les deux faces du caractère de l’homme éminent à qui la tombe a été consacrée, le chrétien et l’antiquaire. Sur le cippe qui forme le piédestal de l’urne, sont gravées quatre inscriptions, en grec et en français {une sur chaque face ), indiquant les motifs de l’érection de ce monument au savant et au philhellène. L'inscription de la face principale est en vers grecs, de style antique, et a été composée par
M. Philippe Jean, bibliothécaire du roi, qui jouit à Athènes d'une véritable renommée pour ce genre de compositions.
C'est sur la hauteur de Colone, au lieu même où le rocher fut aplani pour former le terre-plein du temple dans lequel les habitants de l’Athènes antique montraient le tombeau d’'OEdipe, que s'élève le monument dédié à la mémoire de M. Lenormant, à quelque distance en avant de la stèle qui recouvre les cendres de Müller, dominant
‘le site de l’Académie de Platon, le bois des Oliviers et
toute la plaine d'Athènes.
DISCOURS DE M. RHANGABÉ.
Lorsqu'il y a un an, presque à pareil jour, une mort prématurée enleva, dans la force de l’âge et de l’activité le savant éminent que pleure sa famille, que de noimbreux amis regrettent, et qui a laissé dans la science un vide si difficile à remplir, son corps fut rendu à la France, afin qu’il reposât sur la terre qui l'avait vu naître, et où s'était écoulée sa vie. Mais la Grèce a gardé comme un bien qui lui appartenait légitimement le cœur de cet illustre savant, et elle le dépose aujourd'hui dans son sol classique avec un sentiment d'amour et de reconnaissance. En effet, ce noble cœur, quand il battait plein de vie, était le foyer des plus ardentes sympathies pour elle.
Au début de la lutte glorieuse de l'indépendance hellénique, les généreux champions de sa liberté étonnèrent le monde par leur courage et leur persévé- .
rance : à ce spectacle d’une poignée d'hommes triomphant de myriades de barbares, de petites barques engageant le combat contre des flottes entières et les incendiant, et du trépas plus glorieux que toute victoire auquel couraient ceux qui n’espéraient plus de vaincre, des encouragements et des applaudissements unanimes saluèrent les efforts des Grecs dans toutes les parties de l’Europe et jusqu'aux extrémités de l’Amérique, et l’enthousiasme des peuples força les gouvernements, même les moins disposés en faveur de cette cause, à se déclarer pour la nation qui venait de renaître. Le philhellénisme était à cette époque un sentiment universel, et nul n’osait élever la voix contre les martyrs de la foi et de la liberté.
Mais le temps de la lutte hellénique passa ; l’histoire tourna sa page. D'autres événements et d’autres intérêts sollicitèrent l'attention des peuples, l'enthousiasme s’amortit; puis de nouvelles complications politiques, des calomnies préméditées, des accusations portées à la légère, et dont peut-être quelques-unes étaient justifiées par lés fautes inévitables de nos premières expériences dans la vie politique, changèrent le vent de l’opinion, à tel point qu’on oublia exploits et travaux, et un jour vint où ce fut à qui jetterait la première pierre contre la Grèce, à qui la proclamerait le plus haut indigne de la liberté, à qui déclarerait avec le plus d'empressement que sa délivrance avait été une faute.
Au milieu de ce revirement injuste, mais universel, quelques hommes, néanmoins, non-seulement résistèrent au torrent de la défaveur publique, non-seulement gardè-
rent leur philhellénisme intact et inébranlé, mais lutlèrent de toutes leurs forces en faveur du peuple calomnié, et parvinrent à éclairer l’opinion et à ramener à la Grèce une partie des antiques sympathies. Ces hommes étaient tous des princes de l'intelligence qui gardaïent précieusement dans leur cœur le flambeau de la justice, et dont une forte éducation morale avait préparé l'esprit à comprendre mieux que les autres ce qu’il y avait de bon et de grand dans la régénération de la Grèce. On les rencontrait en différents pays, mais surtout en France, où toute idée bonne et généreuse remue si facilement les cœurs et enflamme les esprits. Au sein de cette petite, mais éclatante phalange, un des plus ardents lutteurs était Charles Lenormant. L'esprit nourri à la connaissance profonde des annales et des chefs-d'œuvre de nos ancêtres, il aimait comme la patrie de son intelligence et de ses plus beaux rêves la . patrie d’Homère et de Platon, la terre illustrée par Péri- , clès et par Aristide. Et quand, plein de désir et de respect, il vint fouler le sol sacré des Thermopyles et de Marathon, ces théâtres éclatants d’une gloire éteinte, il fut frappé d’admiration en voyant cette grandeur antique se relever brillante de son tombeau, en entendant Marathon et Salamine retentir de nouveaux chants de victoire et les échos des Thermopyles répéter le nom de Diacos avec celui de Léonidas. Dès lors il chérit d’un égal amour la patrie des nouveaux et des antiques héros, la première nourrice de la liberté dans les âges anciens et sa première martyre dans notre siècle, la belle et glorieuse terre qui réunit les souvenirs du passé et les espérances
de l'avenir; il suivit de loin avec joie et avec un constant intérêt ses progrès dans la carrière des peuples vivants que venait de lui ouvrir sa vaillance.
. Mais que dis-je, de loin ? Hélas! un destin inévitable le poussait. | °
« Avançons, avançons , ne nous retournons pas «en arrière. Telle est la volonté divine. Laissez-moi « trouver la tombe où je dois être enseveli sur cette « terre 1. »
C'est là ce que disait ŒEdipe cherchant le tombeau que lui avait fixé la destinée; et ce n’était pas la main de sa fille, mais la Parque inflexible qui le conduisait à ce lieu sacré où nous nous tenons aujourd'hui pleins de deuil, sur cette colline illustrée par tant de gloires antiques et nouvelles.
Poussé comme OEdipe par la destinée, l’ami que nous pleurons disait : « Avançons, avançons, ne nous retour- « nons pas en arrière. Laissez-moi trouver mon tom- « beau. » Et quittant sa patrie, s’arrachant aux bras de sa famille, il courait vers sa chère Grèce, il se réchauffait avec ravissement aux rayons de ce soleil qui éclaire maintenant des hommes libres, et il repaissait avec bonheur, mais, hélas! pour la dernière fois, ses yeux du spectacle des chefs-d'œuvre antiques, objets de ses études et de sa passion. C’est alors que désirant exprimer d’une manière particulière à l’hôte illustre de leur pays, à l’ardent philhellène, au savant académicien, leur joie de