LA CAMARGUE
Le 4 février 1829, j'avais quitté Rosette sur les onze heures du matin; il était trop tard pour que j'arrivasse à Alexandrie avant la clôture des portes. Je me laissais donc aller au mouvement paisible de ma monture, et suivais lentement le rivage monotone sur lequel bruit une mer sans fin. Rosette n’est plus ce qu’elle était encore, non-seulement aux beaux jours du négoce oriental, mais encore à l’époque de l'expédition française. Tout ce trafic ‘ de détail qui la vivifiait alors s’est éteint depuis que l'unique propriétaire de l'Égypte a concentré dans Alexandrie les produits du sol qu’il épuise. Ces beaux jardins. d'oranges et de bananes, si justement vantés par Savary, n’enserrent plus qu'un labyrinthe fétide de maisons abandonnées, de balcons ouverts, de canaux tristes comme
ceux de Venise, et sur le bord desquels s’amoncellent les débris des kiosques et des jalousies. Voilà le beau domaine d’'Abdallah-Menou, voilà Rosette telle que la peste et les | progrès de la civilisation nous l'ont faite ! Cette impression me poursuivait en tournant les monticules de sable, mouchetés de buissons épineux et de palmiers rabougris, qui forment au couchant la limite de cette ville et furent témoins, en 1807, de la défaite de l’armée anglaise.
Le terrain s’abaisse peu à peu; l’œil ne voit plus que la mer entourant les buttes de Rosette d’une large ceinture. [1 faut toujours marcher pourtant, marcher dans l’eau jusqu’au ventre des montures, et cela trois heures durant. La route est marquée par des poteaux qui rappellent ceux des Alpes dans les hautes neiges. Au-dessous de cette eau mourante, entre le flot qui rugit à distance et le marais qui dort, la mer entretient une chaussée solide qui, toujours s’épaississant et toujours refoulant les vagues, forme pour les siècles à venir un Delta nouveau dont ils ne profiteront pas. À la fin de cette route ambiguë, après que l'oreille s’est habituée au clapotement continu que l’eau fait entendre sous les pas de la petite caravane, un passeur solitaire, un Charon à la barbe chenue, vous remet en terre ferme, au delà d’une coupure du lac d’Edfou. A compter de ce point, vous n’avez plus d’autre indication de la route que la frange mipartie de gris et d’argent que la vague déroule en murmurant sur la rive. A droite, toujours mêmes replis sans limites, même aspect des nuées qui pèsent sur la mer;
parfois à l’horizon la voile d’une tartane qui cingle vers IL. 3
Damiette; à gauche, une succession de flaques à peine ridées par le vent, des sables incultes, quelques maigres villages dont les huttes s’ombragent de palmiers, et partout la solitude, sur la mer comme dansle lac, sur le sable comme autour des villages. Marchant ainsi contre le soleil, disputant au flot ce terrain neutre qu'il ne quitte une seconde que pour le reprendre en grondant; me retournant parfois pour voir coubien nos traces duraient peu sur cette route, j'allais portant sans cesse le trouble dans d’autres caravanes plus nombreuses, plus bruyantes que la mienne, aux mouvements confus, aux couleurs variées, aux piaulements plaintifs. C’étaient des nuées de mouettes, de goëlands, de crabiers, de spatules, qui volaient et revolaient vers la rive, pétrissant le sable, émiettant les coquillages, tantôt se dandinant avec effort, tantôt sautillant - Comme une pierre qui ricoche. Au milieu de cette troupe folle, l’ibis sacré, l’iBis que j'avais vainement demandé aux ruines de Thèbes et aux lacs mystiques d’Abydos, ‘grave, immobile, des pattes ouvertes en compas, comme nous le trouvons sur les enseignes égyptiennes, figurait la méditation, et posait la pensée dont l’antique mythologie l’avait fait le symbole. Maïs à mesure que j’approchais, moi brofane, de cette pompe isiaque, c'était une terreur, des cris, des réclamations, une retraite, et puis, vingt pas plus loin, un nouveau repos, une sécurité nouvelle, une méditation que recommençait l’ibis, le dieu Thoth en personne, sauf à rompre encore le fil de ses arguments, quand l’hoinme des races impures et le Typhon qui le portait seraient revenus à la charge.
li est rare que, même aux lieux qui exeitent le plus vivement La curiosité, le sentiment de l’extraordinairese maintienne sans lassitude ; pour peu que le même effet se prolonge, l'esprit s’y case et rend à la vie d'habitude toute sa puissance. Cette fois j'avais, pour rester en dehors de celte vig, la conviction, si chère à tout voyageur, que la circonstanee où il se trouve est unique pour lui, et qu'il ne reverra rien de semblable à ce qu’il voit. \
Mais aussi quelle humiliation ne ressent-on pas en retrouvant.chez soi, à sa porte, les merveilles que sottement on a cherchées si loin ! En yous retraçant mon yoyage de Bosette à Alexandrie, j'ai presque dit tout ce que j'aurai à conter sur la Camargue du Rhône. Ces deux fleuves, le Bhône et le Nil, l’un rapide comme une flèche et vitré comane un lac, l’autre passant du vert de l'eau stagnante au brun noirâtre du limon, au moment de disparaître dans la même mer, divisent uniformément leurs bras, bâtissent les mêmes digues, syspendent leur cours au même point, et réfléchissent alors des rives presque sem- blables. C’est là une des harmonies les plus frappantes du bassin de la Méditerranée, harmonies par lesquelles toutes les conditions de elimat semblent suspendues dans « gette «petite partie qui s'étend depuis le phare jusqu'aux co- « lonnes d’Hercule, et où les kemmes sont répandus autour de la mer comme des fourmis ou des grenouilles «autour d’un marais!. » Cette ressemblance avec le Delta forme le caractère essentiel de la Camargue du Rhône. Je