‹ Beaux-arts et voyages (volume 2)Chapitre 3 sur 22 · Phédon, tom. ler de la traduction de M. Cousin · texte numérisé non relu

Phédon, tom. ler de la traduction de M. Cousin

devais donc plus qu’un autre, au seul aspect de cette île, éprouver le désir de la visiter en détail. Aussi acceptaije avec empressement la proposition que me fit M. Honoré Clair de me servir de guide dans cette tournée 1.

Nous partimes par une matinée de septembre, et, après avoir traversé les rues tortueuses du quartier des marins, qui donne encore à cette partie d’Arles une apparence de vie, nous roulâmes bientôt sur les ais mal joints du pont de bateaux qui conduit à Trinquetaille, entre les antennes des alléges amarrées à l’une et l’autre rive. C'était un riant spectacle, ‘triste pourtant à qui pouvait s'inquiéter, comme moi,si cet aspect vivant, ce laisser aller d’un port maritine, n'aurait pas bientôt disparu. Que le canal de Bouc à Arles soit achevé dans peu, comme on le promet, adieu les périls de l'embouchure du Rhône ; mais adieu aussi les marins d'Arles et leurs belles compagnes, adieu le spectacle des voiles, cette première parure d’un fleuve. Encore une beauté de la nature tuée par l'utilité humaine ; encore une poésie de moins dans le monde ! Je sais qu’on nous fait honte de ces regrets, mais je ne parle ici que pour les faibles et les réveurs. |

Après avoir passé le bras du grand Rhône, on se trouve en Camargue. Îl est donc temps que je dise à ceux qui ne sont ni Provençäux ni géographes ce qu'est cette Camargue dont le nom rébarbatif doit blesser les oreilles

4. M. Honoré Clair, l'avocat le plus distingué de la ville d'Arles (ce qui ne prouve pas tout ce que je voudrais prouver), a laissé les plus honorables souvenirs au barreau de Paris, qu’il n’a quitté que depuis peu d'années. C’est lui qui, de concert avec M. Alexandr& Clapier, aujourd’hui l'honneur du forum de Marseille, a publié l’importante collection du Barreau français.

délicates. Si j'étais membre de l’Académie celtique, je soutiendrais peut-être que le nom de Camargue n’est que la contraction de Cart Mari ager, bien qu’à l’époque de Caïus Marius, le champ qu’on lui donne, pour l’amour de l’étymologie, fût probablement encore caché sous les eaux. Si j'avais cadastre le pays, j'aurais à vous communiquer sur les embouchures comblées du Rhône des renseignements plus exacts que ceux qu'on trouve dans la statistique du département ; si je préférais l’effet à la vérité dans les rapprochements, je comparerais au fleuve sans eau, le -Bahar-Bila-Ma de l'Égypte, le Rhône-Mort du Languedoc: mais je dois convenir que la poésie n’est que dans les mots. Le Rhône-Mort, si ambitieux que soit son nom, n’est qu’un petit canal, une roubine, en langage de Provence. Le Bahar-Bila-Ma est un vaste lit desséché, torréfié, imprégné de natron, qui a soif depuis quatre mille ans, qui, depuis ce temps, demande ses eaux au Pharaon qui en détourna le cours pour créer le Delta. Quant à nous, simples promeneurs, nous avons vainement cherché dans les livres ce que veut dire ce mot de Camargue ; mais nous n'en trouvons pas le mot plus agréable, pour obscur qu’il soit. Il serait plus juste et plus clair d’appeler cette partie de notre territoire le Delta de Provence. | Qu'on se figure un triangle aussi équilatéral que peut en dessiner un fleuve rongeur et capricieux comme le Rhône, et dans ces limites régulières une pelouse verdoyante que dévore au centre une vaste plaie, l'étang salé du Valcarez. Ici il en est comme de tous les fleuves descendus des montagnes : le Rhône pousse en dessous ses

38 VOYAGÉS.

ouvrages, et fortifie ses digues de tout le limor qu'il a volé aux labôureurs du Dauphiné et dé la Bresse ; la mer qui recule, et doit la résistance ne sert qu'à consolider lés digues qué bâtit le Rhône, rentre parfois avec colère dans son ancien domaine ; cette langue de sable, qui déssine la basé du triangle, lui appartient toujours. Plusieurs fois dans l’année elle sart la franchir, et porte des secours à son allié de l’intérieur, le Valcarez, amaindri chaque jour par le soleil. Malheur au Pharaon qui, dans ce moment solennel, poursuivrait le long de la mér un autre Moïse! Le miracle à qui nous devons le plus beau de tous les cäntiques se rénouvellerait contre lui.

Il y a donc trois divisions concentriques de la Ca mafgue (et en cela je ne fais que répéter cé que tout Île mohde en a dit; épargnez-moi l'accusation de plagiat). Au centre, vers la mer, le Valcarez et les terrains galés qu'il couvre et qu’il abandonne tour à tour. Autour de cette partie absolument stérile se développe une large ceinture de tetrains soumis encore à l'influence sabine, mais que le Valcarez ni la mer n8 couvrent jamais, Eà croissent en abondance les plantes dont on tirait la soude avant que les progrès de la chimie éussent appris à l'ex traire à moins de frais du gypse et du charbon. Ces plantes, toutes fières de refleurir én liberté, forment une série graduelle depuis le varech battu par les flots jusqu'aux panaches effilés des tamarix qui comthénéent à otnbrager les chemins. Aux limites de cette région amphibie, la terre était parée dès bouquets rose violâtre d’une fleur gracieuse ét triste, comme un joli visagé miné par la fièvre.

Enfin commencent les terrains productifs où le laboureur pousse avec confiance sa charrue, sans crainte que le sillon n’y dévore la semence ; avec les travaux et la richesse de l’homme se montrent aussi les habitations. Mais ne croyez pas que la population afflue et pullule sur le sol nourricier ; rêvez tant qu’il vous plaira, la part de chacun nettement faite, et chacun vivant heureux sur sa part, la nature maintiendra malgré vous les grandes divisions de ia propriété ; l’épi n’est jamais si fécond que quand il vt solitaire, que quand sa tête se balance entre des myriades d’autres épis, sans autre voix qui bourdonne “autour que celle du vent et de la sauterelle. L'homme qui, réduit à sa force isolée, succombe presque toujours sous les causes de destruction, qui ne peut attaquer la nature qu'en se réunissant en troupe et comme par bataillon, l’homme n'obtient sur les terres les plus fertiles qu'une possession viagère et toujours contestée ; la fièvre, son ennemi livide, y siége au milieu des fleurs et des eaux ; à peine ose-t-il braver sa puissance à l'époque des semailles et de la moisson. Tout le reste de l'année il se retire avec effroi, et si le besoin de la surveillance lui fait jeter quelques sentinelles avancées, ce sont autant de victimes dévouées en holocauste aux jouissances de la propriété. La Camargue cultivée est aussi malsaine que fertile : les statistiques ont intérêt à dire le contraire, mais j'aime mieux m’en rapporter au témoignage des habitants, et surtout à celui de mes yeux. A la fin de septembre, je n’ai vu que malades, je n’ai entendu parler que de maladies ; tous les ans, il descend de la Provence

et du Languedoc des troupes de moissonneuses au teint frais qui s’en retournent jaunes, maigries et décimées ; et le propriétaire, qui vit loin du danger, qui ne paraît sur les lieux qu’à de rares intervalles, querelle le fermier sur ce que les bras manquent à l’agriçulture; il oublie les fosses que les travaux de sa moisson ont fait creuser dans le cimetière des Saintes-Maries.

Le défaut de population est un premier obstacle au développement de la culture dans la Camargue. Le manque absolu d'irrigation en est un autre plus grand encore. Ici nous sommes loin de l'Égypte; nuls travaux ingénieux n’ont su relever le cours du Rhône au niveau des terres; le fleuve roule profondément encaissé dans ses deux bras. Quant aux moyens d'irrigation dont les Romains s'étaient servis en dérivant à une distance considérable les sources des Alpines, en jetant des aqueducs pour conduire ces eaux sur les marais qui environnent Montmajour, en renouvelant à travers le Rhône le miracle d’Aréthuse, ce seraient autant de récits sans vraisemblance, si des tuyaux de conduite en plomb, découverts en grand nombre dans le lit du Rhône, n’attestaient l’exactitude du fait. À ce dénûment d’eaux, à ce péril constant de la fièvre, ajoutez l’insupportable multiplication des moustiques que développe le voisinage des salines, et vous comprendrez que le séjour de la Camargue doit offrir peu de charme. Aussi n'est-elle guère habitée que par des gens qui ne peuvent faire autrement. À l'exception de la petite ville des Saintes-Maries, qui ne renferme pas cinq cents âmes, vous ne rencontrerez que

des habitations isolées, des mas, pour nous servir de l’expression arlésienne, dispersés à de grandes distances et qui souvent restent clos la plus grande partie de l’année. Rien au reste de plus triste que les mas, et qui ressemble moins aux métairies des autres parties de la France. Point de ces vastes étables, point de ces troupeaux qui reviennent s’y entasser le soir ; partout où la nature ne concède à l’homme qu'une domination précaire, les espèces domestiques paraissent reprendre le souvenir de leur indépendance; vous tremblez quand les postillons fiévreux des Marais-Pontins attellent à votre voiture le poulain presque indompté qui va l'enlever avec la rapidité d’une flèche; les buffles de la campagne de Rome n’obéissent qu'à la lance du cavalier, tels qu'ils sont, et au milieu de leur apparente servitude on croirait que M. Foyatier a été chercher dans leur physionomie le modèle de son Spartacus. J’en pourrais dire presque autant des taureaux noirs de la Camargue. Non que ces derniers n’aient acheté un peu cher leur liberté; en quittant le joug de l'homme, ils ont renoncé à la douce chaleur de l’étable pendant l'hiver, à la crèche bien remplie : aussi feraient-ils triste figure sur les marchés de nos environs, où la beauté se juge au poids. Je les comparerais volontiers à ces tribus de Bédouins qui, toujours reculant devant les chaînes de la civilisation, vivent au cœur des sables, sans palmiers, sans sources, sans pâturages, dans ces lieux où l’homme sèche sous le soleil comme le fruit sur le cep. Les taureaux de la Camargue sont de même petits, maigres et plus vaillants à la course qu’à la lutte;

mais comine il est rare que le passant leur demande le secret de leur force, ils ont bon air à jouer l'animal sauvage dans leurs vastes marais. C’est plaisir de les voir de loin entre les soudes arborescentes, semés comme des taches obscures ; puis, quand on s'approche, leurs mouvements, leur curiosité, leur fuite, tous ces nasaux ouverts et luisants dirigés vers le point où le bruit s’est fait entendre ; toutes ces cornes recourbées en arrière, cette longue immobilité pareille à celle de l’oiseau qui s’arrête, ces bonds courts et impétueux qui lui succèdent. Qu'on suppose une race plus forte, des Gauchos et quelques sauvages, et l’on se trouvera transporté dans les solitudes de l’Amérique méridionale, dans les pampas que nous connaissons tous, grâce aux récits du capitaine Head, ce maniaque Cavalier !.

Car nous avons aussi des chevaux pour les Gauchos de la Camargue, des chevaux arabes, s’il faut en croire une tradition presque éteinte, que les antiquaires de la Provence réchauffent avec amour depuis deux siècles. À côté de ces taureaux d’un noir de jais, dont nous parlions tout à l'heure, paissent des chevaux tout blancs. Plus paisibles que les taureaux, les chevaux de Camargue montrent plus franchement ce qu'ils ont à souffrir de leur

4. On s’étonnera ici que je passe sous silence les ferrades, qui ont fait jadis toute la céléhrité de la Camargue. D’abord je n’aurais pu en parler que par ouf dire; puis les ferrades deviennent d’année en année plus rares. Le nombre de taureaux décroit dans une progression rapide; et d’ailleurs les fermiers de la Camargue, pour éviter les dépenses qu’occasionnaient les ancieunes assemblées, loin de convoquer comme antrefois les curieux à la marque de leurs troupeaux, tàchent de leur dérober la connaïissance du jour où ils se livrent à cette opération.

mäigre nourriture : leur allure est molle, leurs jambes engôrgéés, leurs naseaux embarrassées d’un poil épais; fais, tout aff&iblfs qu’ils sont, ils ne manquent ni de grâce, ni de ftessé ; on ne peut leur refuser de la race, et l’on prévoit cé que l'éducation pourrait en faire. À part cette petite vanité de naissance, les chevaux de Camargué sont dé douces et fort peu utiles créatures : habitués à parcourir uné surface absolument plane et sans cailloux, leur sabot 8e briserait sur la moindre pointe; ils ne saur#ient ni monter, ni descendre: en vérité, on: croirait qu'ils ne sont fà que pour donner matière aux conjectures historiques. Or, voici sur quelle base on les appuie. Il est constant qu’au vini° siècle, les Sarrasins, répandus en | grand nombre au delà des Pyrénées et maîtres de la Septimanie, s’avancèrent Jusqu’aux bords du Rhône, qu’ils firent le siége d’Arles et probablement demeurèréht pendant quelques années en possession de cette ville, Il est à présumer aussi que, répoussés imparfaitement, ils révinrent sur leurs pas & plusieurs reprises, jusqu’à ce que Charlemagne leur eût fait repasser les Pyrénées sans retour. Voilà tout ce que l’histoire fournit d’authen- : tiqtté sur le séjour dés Sarrasins au bord du Rhône. Mais au delà de ces témoignages si exigas, st froids, il existe une antiquité bien autrement réelle à nos yeux, celle des romans de Charlemagne. Ici les bourgades deviennent des empires: les maraudeurs, des rois; les bandes, des armées. C’est dans l’Arioste qu’il faut cher- Cher les souvenirs moresques du territoire arlésien. Cet héritier de Mangis vous fera voir clairement sur la mon-

tagne de Cordes, une nouvelle Cordoue ; dans la nécropole d’Arles, un monument de la défaite des Mores, et dans les paisibles animaux de la Camargue, autant de Bayards et d’Alfanes, autant de chevaux-fées, qui cherchent encore leurs maîtres; sinon il faudra reconnaître, dans cette tribu presque abandonnée, peut-être des parents de ces bêtes sobres et patientes, à l’œil rond, au cou pendant, à la croupe ramassée, qui portent les Bédouins dans le désert ; mais jamais des descendants de ces admirables animaux qui constituent, au inilieu des chévaux vulgaires de l’Arabie, la noblesse la mieux prouvée qu'il y ait au monde.

Au sommet du grand Delta de la Camargue, l'avenue qui conduit de Trinquetaille au pont de Fourques, de Provence en Languedoc, décrit la base d’un triangle qui répète en petit la disposition de l’ensemble. Les peupliers blancs qui ombragent cette avenue inégale et profondément sillonnée ressemblent, pour le port et pour le branchage, aux sycomores si nombreux en Égypte, et surtout dans la délicieuse île de Rhoda, voisine du Caire. C’était là l'avant-garde de souvenirs que m’avait donnés le premier aspect de la Camargue à mon arrivée de Nîmes. ‘ Mais cette fois, Je laissais à droite cette route, pour me diriger, par un chemin étroit, sur la ville presque inconnue des Saintes-Maries.

Le terrain de Camargue se composant d’humus mélangé de sable très-fin, pareil à celui que nous nommons sable d’aloueite, le voyage est doux et commode, et les voitures roulent comme sur un tapis, tant que le ciel garde

sa sérénité ; mais à la moindre pluie, les routes se remplissent de fange, et le trajet, qui ne demandait d’abord qu’une ou deux heures, dévore toute une longue et pénible journée. Aussi quelque pur que fût le temps à notre “départ, ne pouvions-nous jouir d’une sécurité complète au point de l’année où nous étions, et surtout avec les menaces que le ciel né nous épargnait pas. Après une assez longue course dans une plaine découverte, nous aperçûmes à notre gauche de hautes futaies, que mon compagnon de route reconnut appartenir au château d’Avignon , le domaine favori du général Miollis. A ce moment, le chemin s'enfonce sous des berceaux de tamarix et de vigne sauvage. Les festons de ces lambrusques pendaient sur nos têtes; nous en cueillions au passage les fruits noirs et aigrelets. Nous arrivämes au bord du Rhône, près d’un ancien manoir, que les cartes nomment le Baron, et que le peuple continue de désigner © par l'appellation toute sarrasine de Al-Baroun. C'était le centre d’un des principaux domaines des Templiers, autrefois propriétaires de-presque toute la Camargue.‘ Après la chute de l’ordre, Al-Baroun fut transformé en um,couvent de femmes, abandonné depuis longues années. Des anciennes constructions il n’est demeuré que la ine d'une grande tour, la trace des piliers qui souteéglise, et une cour environnée de bâtiments déüriles murs desquels serpentent encore quelfleuries, quelques colonnettes vermoulues. A de’constructions répond, de l’autre côté du imieux conservée, qui dut protéger le

péage d'un bac. Mais le flot de la population s’est retiré trop loin pour que cette communication entre les deux rives existe autrement qu’en souvenir. Nous fûmes Jongtemps à trouver les gardiens de la métairie d’Al-Baroun. L’écurie bien garnie de litière, le fenil comble de fourrage, tout était à notre merci, et ce n’est qu'au bout d’une heure de repos qu’un enfant, accouru de la campague, vint à se dire notre hôte, et nous rappela que nous n’étions pas tout à fait en pays conquis. L'établissement du canal d’Aigues-Mortes à Beauçaire a privé Je bras du petit Rhône de toute navigation ; le vestige des travaux de l’homme s’en est effacé; la nature y a repris tous ses droits. Des buissons épais voilent les deux berges du fleuve ; et le courant, qui s’affaiblit toujours à mesure que la mer est plus proche, déscend presque insensible au milieu d’un morne silence. A peine si par intervalle on entend la rame, on découvre la voile rapiécée d'un pêcheur ; le bièvre alors rentre dans les buissops, et le douanier soupçonneux projette sa, tête entre les branches. Le bièvre et le douanier, voilà les seuls habitants du petit Rhône : l’un, timide, mélancolique, inactif, et ayant perdu jusqu'au nom du castor, dernier souvenir de son industrie ; le douanier, non moins mélancolique, victime volontaire, que la fièvre ronge au profit d’un principe d'économie politique dont personne n’est convaincu. Mais, quelque imisérable que sojt sa vie, l’idée qu'il possède une place, un titre, le soutient et l'élève à ses propres yeux, et le paysan qui passe dans Ja plaine lui ôte respectueusement son chapeau, comme à

un homme en place. Il n°ys que la France au monde où le point d'honneur des fonctions publiques fasse tant de gens vains et honnêtes jusqu'aux derniers rangs de la société.

D’Al-Baroun aux Saintes-Maries, ce fut plutôt use navigation qu'un voyage par terre. Tom Coffin s'orientant sur la route de Plymouth, le vieux capitaine de Peregrine- Pickie, courant des bordées dans la plaine, à cause du veat contraire, ne peuvent plus passer à nos yeux ni pour exagération ni pour plaisanterie.

À gauche, les arbres du château d'Avignon étaient notre seul point de reconnaissance ; nous les perdimes bientôt de vue.

Tantôt nous trouvions un terrain sec, tantôt nous «enfoncions jusqu’au moyeu dans des édaques récemarent formées, et dont le caprice du ciel avait bizarrement vergeté da plaine.

Les arbres avaient disparu ; les mas étaient déshahitéss les soudes commençaient à fleurir ; ke Valcarez argenté brnilait à l'horizon, et notre œil cherchait encore en vain les clochers de cette ville, but de notre voyage. |

Enfin une masse de constructions, qui d’abord ne paraissaient pas difiérer des plus humbles eabanes, mais:qui grandissaient à mesure que nous approchions, commença à fixer nos ancertitudes. Plus nous gagnions du terrain et plus la forme de cette masse acquérait de précision d'élégance : c'était le contraire de la fable des Bdione flottants. Enfin nous wimes se dessiner sur un mur, qui nous paraissait d’abord noir et lisse, des arcades étroites,

is VOYAGES.

de longs pilastres, des fenêtres plus étroites encore. L'extrémité de l'édifice s’arrondissait en abside; le faîte se couronnait d’une fine dentelle, et au même instant les maisons basses des Saintes-Maries paraissaient comme des petits autour de la mère église. | Elle n'était déjà plus jeune cette église quand le roi René, ubiquité historique de la Provence, grand fureteur de légendes, mauvais peintre, rêve creux hermétique, monarque pusillanime, prince laid, gouailleur et débon- . naire, hérétique dans le fond, comme presque tout son siècle, mais passionné de cérémonies, et tenant par conséquent plus que tout autre à l'enveloppe catholique, le roi René donc, songeant aux Barbaresques , à leurs promptes descentes à la côte de sa belle Provence, découverte par tant de points ; à son Rhône, dont on pouvait ravager en une matinée les quatre rives ; à ses moissons de Camargue, qu’un incendie aurait dévorées plus vite encore, crut qu’il serait sage s’il donnait aux Saintes- Maries, le seul point habité de l’île, une importance plus grande que par le passé. Le nom des Saintes-Maries ou simplement des Saintes, comme on le dit quelquefois, né paraît pas avoir précédé la première moitié du xv° siècle. Celui de Notre-Dame de la Mer est le seul qu’on trouve dans les anciens titres; mais l’importance matérielle de la construction nous montre quel était le prix religieux qu’on attachait à ce sanctuaire. Une source qui n’a pas toujours été saumâtre, jaillissant du inilieu de ce terrain imprégné de sel, paraît avoir rassemblé autour d'elle les colons originaires, et peut être regardée comme la pre-

mière divinité du lieu. Un historien qui allie bizarrement une dévotion superstitieuse à un grand enthousiasme pour la Provence grecque et païenne, Honoré Bouche, n'hésite pas à placer sur le terrain même de l’église de Notre- Daine-de-la-Mer le temple de Diane Éphésienne que les Marseillais avaient bâti à l'embouchure du Rhône. Une critique un peu plus attentive que celle de Bouche détruit la valeur de cette conjecture, mais ce n’est pas ma faute si la dévotion de l'historien aux reliques des saintes Maries l’entraîne tout naturellement à confondre dans l'origine de cette église la pure étoile de la met avec l’idole mammellée dont saint Paul devait le premier ébranler les fondements.

Mais déjà circulait en Provence une pieuse légende sur l’arrivée aux bords du Rhône de quelques saints personnages, dans lesquels les Juifs, assassins de Jésus-Christ, avaient poursuivi les parents et les amis du Sauveur. D'ordinaire on attribue l'invention de cette légende aux moines grecs qui abondaïent en Provence au x° siècle; pourtant je ne crois pas que ce soit là de ces choses qu’on invente. Un sentiment de vénération profonde a dû conserver parmi les chrétiens le souvenir des missionnaires qui, les premiers, avaient apporté la foi dans les Gaules. Peu à peu la personne de ces missionnaires s’est confondue avec les symboles et avec les récits qu’ils apportaient, et dans cette personnification si familière aux siècles naïfs, ne pouvant faire redescendre le Christ sur la terre, on a choisi pour prédicateurs de sa foi les membres de sa fa-

mille. La persécution venait de s’allumer dans Jérusa- EUR &

bU VOYAGES.

léem; les premiers martyrs versaietit lEur sang, et les fidèles de là naissante Église se dispersaient épouvantés.

Une barque fut chargée des victimes de choix : on ÿ comptait toutes les sairites femmes, la Madeleine repentante, confondue, je ne sais comment, avec Marie-Madeleine, et même, je crois, avec Marie, sœur de Lazare; Lazare lui-même : Marthe, son autre sœur; Maxiinin, l’un des soixante-douze disciples, et d’autres saints personnages que je ne me rappelle pas. Cette barque, lancée sur les flots, sans vivres, voiles ni gouvernail, vint aborder miraculeusement à l'embouchure du Rhône. La tradition la plus ancienne place cette arrivée à Notre- Dame-de-la-Mer, elle veut que les saints se soient assis duprès de sa fontaine, et y aient pétri de terre le premier autel chrétien dans les Gaules. Mais, dès l’origine, la . pieuse caravane s’éparpille ; Lazare et Marthe s’établissent à Tarascon; Maximin conduit Madeleine jusqu’à la Sainte-Baume, et fonde une église au pied de la montagne: Notre-Daime-de-la-Mer n’a pas assez de puissance pour conserver toute la légende. Tarascon, qui se hâte, à là fin du xri° siècle, de retrouver dahs ses murs les reliques de Marthe, Coriquiert le droit de faire aborder à son rivage la barque miraculeuse.

Là construction de l'église de Notre-Dame-de-la-Mer . paraît antérieure d’un siècle à l'invention des reliques de sainte Marthe, célébrée en 1497. II existe encore aux Saintes un cartulaire assez considérable, mais non classé. Il m’a été impossible d’y découvrir un titre quiremontAt au ‘delà de l’année 1448, époque où le bourg prit le nom dés

PROVENCE. | 51 Saitites-Maries. Quati à ce qui précède, le Historiëns de Proverice n’ont qué dés conjectures et pas un fait précis. Le souvenir de la légende primitive ne s’était pourtant pas effacé à Notre-Dame-de-la-Met ; une tradition confuse Ÿÿ faisait sdupçonner l’existence de précieuses reliques. On raconte qu’entendant un prédicateur rernémorer cette antique croyance, René, ému d’un saint zèle, fit demandet äu pape Nicolas Y l'autorisation de rechercher les COrps saints qui devaient reposer à Notre-Damé-de-la-Mer. La recherche fut solennelle, scrupuleuse, dit-on, et surtout féconde en résultats. On fouilla dans la crypte de l’église, et l’on y découvrit l’autel de terre pétrie; sur cet autel, un chef dans un petit coffre de ploinb ; quatre autres têtes non enveloppées, et sur trois côtés de l'autel, trois cercueils de bois qui renfermaient des ossements de femme. L’odeur la plus suave s’exhalait, dit-on, de ces reliques. Les vêtemerits des personnes qui avaient pris part à la découverte en restèrent imprégnés pendant plus d’un mois. Les deux corps, placés à droite et à gauche de l'autel, farent reconhus appartenir à Marie Cléophas et à Marié Salomé, l’une sœur de la Vierge, l’autre mère du disciple bien-aitné.

La tête, précieusement recouverte de plomb, était celle de l’apôtre Jacques, dit le Majeur, fils aîné de Marie Saloré et martyrisé à Jérusalem ; les quatre autres têtes ne reçurent pas de désignätion précise; mais l'embarras était de donner un rom au'troisième cercueil. On aurait bien voulu y reconnaîtré une troisième Marie; mais

Marie-Madeleine, inséparable de Madeleine là péchereëse,

reposait avec elle à la Sainte-Baume : ce fut donc simplement Sara, la bonne et fidèle servante des deux .Maries, et dont le nom surgit à cette occasion pour la première fois dans l’histoire religieuse de la Provence.

L’altière Tarascon n'avait pas laissé d’autre combinaison possible au zèle politique de son prince en faveur de Notre-Dame-de-la-Mer.

La tradition ainsi restreinte n’en demeure que plus touchante; les deux Maries et leur servante, abandonnées dans une barquette au péril de la mer, emportant pour tout trésor la tête d’un fils et quelques reliques de martyrs, le frêle esquif poussé par une main divine au rivage, la fontaine au milieu des sables amers, et la première colonie chrétienne florissant sous le manteau de trois pauvres femmes bannies, voilà de ces choses qui sont vraies à force d’être belles. C’est grâce à ces souvenirs que la commune des Saintes-Maries, jetée ainsi en avant des flots et hors des terrains dont l’homme tire son existence, a pu vivre elle-même et garder longtemps ses murs, son gouverneur et ses prétentions au rang de cité.

Et en effet, en même temps qu’on dorait aux Saintes une châsse précieuse, une muraille de ville s’élevait, des signaux jouaient au faîte de l’église et correspondaient avec les autres tours du rivage ; la défense de la côte se complé-. tait, et devant cette vigilance les précurseurs de Barberousse se voyaient forcés à la fuite, Voilà le plus grand rôle que les Saintes-Maries aient joué dans l’histoire; le reste de ses annales ne se compose plus que des chances diverses de fortune qu'amenait la pêche du Valcarez, de

‘Ja rumeur causée par l’arrivée de quelques illustres pèlerins, et surtout des phases d’un procès qui dure encote sur la possession d’une forêt de pins située de l’autre côté du petit Rhône, et dont le dernier arbre aura péri avant qu'ait pris fin la procédure commencée il y-a quatre siècles. Au reste, la prospérité telle quelle des Saintes-Maries a disparu depuis longtemps, avec les priviléges locaux et la crainte des Barbaresques. Absorbée ainsi dans l'immense nivellement des communes, on ne comprend vraiment plus pourquoi cette ombre de ville existe, pourquoi quelques familles s’obstinent à y vivre, si ce n’est que les tombeaux rassemblent les vivants, et que, dans un pays aussi profondément remué qu'est la France, l'habitude est encore pour le plus grand nombre le plus puissant de tous les liens.

Les Saintes-Maries ne pouvaient donc nous offrir comme point de curiosité actuelle que.sa légende et son église ; quant au reste,. à ses pignons bas, à ses maisons abandonnées, à ses rues tortueuses, à la mer qui murmure près d’elle et appuie lentement sur son mur croulant des dunes déjà plus hautes que ses toits, on rencontre tant de ruines, de labyrinthes déserts, de villes mortes dans ce beau pays de France, que chacun, si bornés qu’aient été ses voyages, trouvera dans son souvenir quelque chose d’analogue à ce que je peins. Cette face décrépite compte trop de rides pour que je hasarde un parallèle entre sa douleur et cellé des Niobé de l'Orient.

J'ai dit que je n'avais pu retrouver aucun document qui se rapportât à la fondation de l’église des Saintes-

‘Maries; mais le caractère de l’architecture ne peut laisser . aucun doute à qui connaît les monuments les plus authentiques du Midi : la construction de cette église appartient certainement à la dernière moitié du xr° siècle. Quant à en faire la description, j'éprouve un embarras réel, privé que je suis du secours des figures, et ne sachant assigner au lecteur, comme point de comparaison, aucune des publications déjà nombreuses dont notre architecture chrétienne a été l'objet. Il est étrange que, dans les travaux qui ont pour but de déterminer les caractères historiques de cette architecture, on ait entièrement laissé de côté une série de monuments dont l’époque reculée ne peut être mise en doute, et qui, dans la disposition et les ornements, présentent les anomalies les plus singulières. Si je disais qu’il existe dans le midi de la France cinquante églises intactes, construites dans l'intervalle de deux siècles, de l’an 1000 à Fan 1200, par conséquent antérieures pour le plus grand nombre à . l'introduction de l’ogive dans le nord, et qui, conservant dans les arcs le plein cintre des âges précédents, montrent déjà dans les voûtes cette brisure du demi-cercle qui, étendue à toutes les parties de l'architecture, doit devenir le caractère essentiel d’un système nouveau, qui ne crierait à l'impossible, à l'ignorance, au scandale ! Que serait-ce si J'ajoutais qu’au lieu de ces colonnes d'emprunt ou de ces pieds-droits qui, dans presque tous les pays, paraissent inséparables de l'ordonnance romane, nous trouvons en Provence et en Languedoc des pilastres ou des demi-colonnes en saillie, appuyés sur dés masses den-

PROYENCE. | 55

telées dont les divisions représentent la moitié d'un de ces piliers pasés en pointe, que profilent des neryures et que terminent aux quatre angles de longues calonnettes, piliers que tout le monde s'accorde à regarder comme une partie essentielle du système à ogive perfectionné? Si je montrais ces groupes prolongés jusqu’à une grande hauteur, et se terminant, au lieu de chapiteaux du has-temps, par une corniche sévère, dont le bandeau serpente tout autour de l’édifice, et, au-dessus de cette corniche, la voûte, s’élevant avec légèreté, et se hrisant au point de rencontre, sans nervures, sans groisement d’arêtes, sans rien de ce qui, soit ayant, soit après le x1° siècle, semble marquer la chaîne des traditions de l’architecture ?

L'église des Saintes-Maries ne peut pas être comptég parmi les plus étendues de ces édifices. Comme beaycoup de temples de la Provence, elle est dépourvue de nefs latérales; les arcs qui séparent les piliers, dont j'ai tâché de donner une idée, s'appuient sur la muraille d'enceinte. Dans l’arigine, l’église ne comptait que quatre travées jusqu’à la naissance de l’abside; entre chaque travée est une chapelle, et d’un côté seulement, une longue et étroite fenêtre. Un contre-fort épais répond au dehors à chaque pilier de l’intérieur; au midi, et vers la plage, les murs sont pleins et présentent encore plus de résistance. Ce que l'extérieur offre sans contredit de plus curieux, c’est l’abside : qu’on se figure un hémicycle ouvert au centre par une seule fenêtre et que surmonte une couronne taillée à hyit-pans et détachée du fond, en guise

de:mâchicoulis; chaque pan, divisé lui-même en deux petits arcs que supporte une retombée qui s’appuie de deux en deux sur un mince pilastre courant le long de . l’abside; puis au-dessus, et en retraite de cette bizarre décoration, une nouvelle construction qui n’est ni tour, ni abside, coupée à sept pans réguliers et tranchants, éclairée par une fenêtre perpendiculaire à celle de l’hémicycle inférieur et se terminant par une terrasse, ancienne demeure des vigies de la côte. L’ordonnance intérieure ne reproduit qu’imparfaitement cette curieuse disposition. L’ancien chœur, séparé de l’église par une cloison de bois, sert maintenant de sacristie ; la salle qui répond à la tour superposée à l’abside, et avec laquelle on communique par un escalier en limaçon pratiqué dans l'épaisseur d’un des éperons du nord, renferme le cartulaire et les reliques. Chaque année les châsses des Saintes, tirées de leur retraite, sont suspendues par une poulie à travers une fenêtre qui s'ouvre sur l’église; ainsi balancées en l’air, elles descendent lentement sur un autel construit en avant du chœur, et, la fête terminée, remontent par le même chemin. La recherche, commandée par le roi René, a fait soulever l’ancien pavement de l’église. Une crypte, qui ne paraît pas antérieure à l’invention des reliques, s'ouvre par une large entrée au centre de la nef; un double escalier de six marches conduit au chœur ; d’autres degrés mènent en sens inverse dans la crypte, entièrement dépourvue d’ornements. Enfin, à la hauteur du second pilier de la primitive église, une grille sert d’entourage à la source près de laquelle les Saintes ont trouvé un asile,

et qui ne dépouille, dit-on, qu’une fois l’an la saveur saumâtre de ses eaux.

À la fin du xv‘siècle, l'église, devenant trop étroite pour l’affluence des pèlerins, fut allongée de deux travées. Elle perdit à cet agrandissement tout mérite d'harmonie dans le plan et la disposition. Sa façade dispardt aussi et fut remplacée par une construction insignifiante. Ce que l'édifice a gardé de plus curieux à l’intérieur, c’est la sacristie autour de laquelle existent au nombre de huit les colonnes de marbre blanc qui décoraient l’ancienne abside. Ces colonnes, qui ne sont pas toutes du même temps, fûts lisses, tors, ou à cannelures droites, chapiteaux imités des anciens feuillages corinthiens ou chargés de figures, ces colonnes, dis-je, se distinguent toutes par une délicatesse de travail qui correspond à la beauté de la matière. Sur le cinquième chapiteau se trouve une représentation naïve de la visitation. Une femme filant sa quenouille, Joachim appuyé sur sa béquille, terminent de chaque côté la composition. On voit sur le chapiteau suivant le sacrifice d'Abraham : une tête de bélier, placé au centre de l’abaque, et qui remplace le fleuron corinthien, figure le bélier caché dans le buisson et que l’ange montre à Abraham. Deux autres jolies colonnes, supportant un arc aussi de marbre, répondent au dehors de l’abside, aux colonnes et aux arcs de l’intérieur. La couverture de la nef se compose entièrement de dalles de pierres, dont la pente, presque insensible, est dissimulée à la vue par une balustrade qui règne tout autour de la terrasse supérieure. La nature de ce revêtement, qui surmonte

immédiatement la voûte ogive, suffit pour exclure l’idée d’une restauration postérieure à l’époque où l’église a été construite. Les rénovations si fréquentes dans les charpentes des autres pays n’ont pu avoir lieu aussi souvent en Provence, où la pierre remplace presque constamment, à ces âges reculés, le bois, la tuile et l’ardoise.

Le faîtage est orné d’une dentelle de pierres qui s’ajuste dans une gaïîne longitudinale perpendiculaire au centre de la nef. Cette dentelle, précieusement évidée, se compose de petites agives formées par la rencontre d’arcs à plein cintre. J'ai retrouvé exactement la même particularité dans le faîtage de la chapelle de Sainte-Croix, construite par les moines de Montmajour en 1019.

Telle est en somme cette église forteresse bâlie contre le flot, le vent et les pirates, et dont la masse presque indestructible continuera de s'élever dans le désert, comme la basilique abandonnée de Maguelonne, quand les derniers habitants des Saintes-Maries auront de même disparu.

Cette visite achevée, nous reprimes notre premier chemin, sous la protection d’un guide qui nous évita les erreurs de l’arrivée. L’hospitalité nous avait été offerte par les propriétaires actuels du château d'Avignon; ce n’est pas sans une certaine émotion que j'entrai dans cette demeure honorée naguère par la présence et l’affection d’un illustre général ; tous les souvenirs de Miollis, si vivants encore dans Rome, tous les récits que j'avais entendu faire de cet homme si noblement original, si brave, si spirituel et si probe, me revinrent à l'esprit. La

simplicité de mœurs du général est encore écrite dans les moindres détails du château; des meubles de tapisserie du xvu: siècle, des tentures de lampasse verte à l’antique en sont les plus précieux ornements. Un petit enclos d'arbres fruitiers, auxquels se mêlent des buissons de rosiers du Bengale, rappelle auprès du château le vergier si étroit, que nos pères regardaient comme une création de délices. Les bâtiments du fermier touchent de l’autre part à ceux du maître. À dix pas de l'enceinte, des routes tortueuses et agrestes, seules avenues qui y conduisent, s’enfoncent sous l'abri de vieux chênes dont les troncs verdis par la mousse succombent aux enlacements du lierre et de la vigne sauvage. |

Le lendemain, de bonne heure, après une pluie moins prolongée que nous n’aurions pu le craindre, nous atteignîmes, au delà du petit Rhône, la hauteur de Saint-Gilles.

Mais ce que j'aurais à dire de cette petite ville demande trop de temps et de place pour que je ne m’aperçoive pas qu’il est temps de clore cette fois mon récit. Si j'avais le don de transformer mes vieilles églises en autant d’héroïnes du temps passé, si mes histoires de maçon pouvaient intéresser plus d’une douzaine de lecteurs, ce serait peut-être une mauvaise prétention que de laisser, comme l’Arioste, le roman au plus beau de l'aventure. Mais les ruines du temple de Saint-Gilles pourront encore sans inconvénient dormir quelque temps dans l'oubli, jusqu’à ce qu’une justice tardive les replace au rang élevé qu'elles daivent occuper dans l’histoire de l’art français.

Page 1