‹ Beaux-arts et voyages (volume 2)Chapitre 4 sur 22 · VOYAGE EN ÉGYPTE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN ÉGYPTE

À bord de l'Églé, le 4 août 1898.

Voici aujourd'hui cinq jours que nous sommes partis de France, et déjà un espace immense nous sépare. Hier au soir, nous avons perdu de vue les côtes de la Sardaigne que nous côtoyions depuis deux jours, et maintenant nous voguons à pleines voiles vers la Sicile que nous verrons peut-être ce soir, peut-être demain matin ; dans tous les cas, il est difficile que nous soyons à Girgenti avant après-demain 6 août. Le temps a été constamment beau depuis notre départ, nous avons marché constamment dans la route la plus directe, et sauf le calme qui nous prend une où deux fois par jour, et la pluie qui nous a fait une petite visite, notre voyage est monotone à force de prospérité. Nous n'avons pas eu depuis le premier jour de ces vents comme il en soufflaif

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dans la rade de Toulon, et grâce auxquels j'ai éprouvé pour la première fois le plus ennuyeux de tous les maux ; le lendemain j'étais mieux, mais je fis la sottise de ne prendre à déjeuner ni thé, ni café, et je gagnai à cette abstinence une des migraines les mieux conditionnées que j'aie éprouvées de ma vie. Il m'a fallu encore une journée pour me raffermir complétement le cœur et m'habituer à un changement de vie aussi complet. Hier enfin j'ai ouvert ma caisse de livres et repris le cours de mes occupations,

Jusqu'à présent tout va bien; la meilleure harmonie continue de régner à bord et parmi les passagers 1. Champollion est un homme qui ne varie pas d’un moment, toujours de bonne humeur et d’une complaisance inépuisable pour toutes les communications dort j'ai besoin. Je cause plus souvent encore avec Rosellini? à cause du rapport de nos positions; comme moi, en partant pour l'Égypte, il a quitté une femme qu’il aime. Il est très-doux, très-complaisant, spirituel et immen-

4. L'expédition scientifique que le gouvernement français envoya en Égypte en 1823, sous les odres ue l’homme de génie qui venait de découvrir la clef des secrets que l'écriture hiéroglyphique cachaït au monde depuis tant de siècles, se composait de MM. Bibent, Nestor Lhôte, Salvator Cherubiui, Alexandre Duchesne, Bertin fils et Lehuux dessinateur. Le Moniteur du 41 août 1828, après avoir annoncé le déj art de l'expédition ajontait : « M. Leuorinant, inspecteur au département des beaux-arts, a profité de cette précieuse occasion de visiter les mouuments de l'Égyp'e. »

Le grand-duc de Toscane avait désigné plusienrs savants italiens pour se joindre à M. Champolliou jeune, et sous sa directivu seconder ses recheiches. C'étaieut MM. Ricci, Angelelli, Gaetano Rosellini et-Raddi; ils avaient pour chef M. Hip. Rosellini, professeur de langues orientales à Pise.

2. M. Rosellini avait épousé La tille de Cherubini, personne d’une rare beauté.

6e VOYAGES.

sé.nent instruit. Bibent est le plastron dé la troupé et soutient passablement son rôle. Cherubini est un jeune homme d’une excellente nature, Parisien par essence. Le docteur Ricci, qui a déjà passé dix ans en Égypte, est fort intéressant. Le commandant de l’Eglé, M. Cosmao Dumanoir, nous fait les honneurs de son bord avec une grâce et une complaisance inimaginables.

6 août, en vue de Sciacca, Sicile.

Depuis hier matin, nous voyons les côtes de cette belle Sicile où chaque point que je découvre me rappelle une émotion, une observation, quelquefois une peine, bien plus souvent un plaisir. Dans le courant de la journée nous serons à Girgenti. Je continue à me porter dans la perfection. La chaleur, qui est très-forte dans ces parages, surtout pendant les heures de caline, ne m'incommode nullement. Quant à la nourriture, je n’en parle que pour me plaindre des excès auxquels nous sommes pour ainsi dire condamnés chaque jour ; la table du commandant est celle d’un ministre.

Ce qui me fait passer le temps assez vite, c’est que je travaille beaucoup. Je lis déjà l'arabe assez passablement, je l’écris un peu mieux, et je conjugue mon verbe comme un écolier de septième. Je prends une leçon d’hié- - roglyphes par jour, et outre cela, j'ai déjà lu la description de l'Égypte par Strabon, texte et notes.

Le même jotir; en vue de Girgenti.

Hélas! toutes nos espérances sont trompées ; le sort ou plutôt la sanita de Girgenti en a décidé autrement que nous ne l’avions espéré. Cette maudite maladie de Marseille a jeté l'alarme dans cés pärages, et il s’en est süivi un ordre général dans tous les ports de la Sicile d'uné quarantaine de quatorze jours pour tous les bâtiments provenant de la côte méridionale de France. Nous avons vainement discuté hier au soir pendant deux heures et voulu prouver que Toulon était au nord de Marseille, molto piu a tramontana, notre éloquente et nos découvertes géographiques ne nous ont servi de rien et nouë quitions cette côte sans avoir mis pied à terre, sans avoir seulement aperçu ces beaux monuments dont je conserve un si vivant souvenir | |

Alexandrie, Ÿ1 août.

Nous voici en Afrique, séparés dé la France par près

de cinq cents lieues de mer, sur un sol brûlé, environnés d’une population étrange. Je suis encore tout étourdi de l’aspect d’une ville d'Orient. À Girgenti, nous avions eu le crève-cœur d’apercevoir les temples de la haute mer, à plus de trois lieues de distance : ce désappointement fut bientôt oublié, surtout par moi, à qui il avait suffi de re-

A. Une épidémie de petite vérole très-meurtrière.

6â VOYAGRS,

connaître de loin la physionomie du pays pour que mes souvenirs se réveillassent dans toute teur vivacité. C'était le 7 au soir que nous avions remis à la voile, maudissant de grand cœur la petite vérole de Marseille, les santés et les Siciliens. Le 8 au matin, nous apercevions déjà les côtes de Gozzo, l'ile de Calypso. Bientôt nous découvrimes Malte, et nous passâmes rapidement à deux lieues de distance devant Cité Lavalette, dont l'aspect nous parut on ne peut plus majestueux. Le 10 était l’anniversaire de la naissance du commandant ; comme nous étions fort contents de lui, nous voulûmes lui faire une surprise. On prépara un transparent, on fabriqua des couplets (votre serviteur fit ceux de la France), on chargea les canons : mais le soir la mer devint houleuse et l’impossibilité où nous étions de nous tenir sur nos jambes, fit ajourner la fête au lendemain. Le 11, après un vent frais et un tangage violent, la mer devint plus calme le soir, et la fête eut lieu tant bien que mal au bruit des plus belles décharges que l’on pût entendre. Ce jour-là nous avions aperçu pour la première fois la côte d'Afrique ; c'était la Cyrénaïque avec sa brillante verdure, qui nous . annonçait la partie du monde où il s’en trouve le moins. Le lendemain nous vimes encore mieux cette belle côte, nous aperçûmes distinctement, dans le creux des vallées, les tentes et les troupeaux des Arabes, et à la nuit la côte parut toute semée de leurs feux. Le 13, le rivage s’abaissa insensiblement, et au moment où nous le perdimes de vue, nous aperçûmes, derrière un filet de verdure, le jaune pâle des sables du désert. La mer était redeve-

nue complétement calme, une brise presque insensible nous portait légèrement vers le but de notre voyage Nous restâmes quatre jours sans apercevoir la côte. Le 47 au matin, la rive -basse et sablonneuse de la Marmarique se découvrit à nos regards ; nous la suivimes pendant toute la journée, et le 18, à onze heures, nous étions en vue d'Alexandrie.

Ce n’était pas sans un vif sentiment d'inquiétude que nous touchions ce rivage : ignorant depuis longtemps déjà les mouvements de la politique, nôus pouvions rencontrer la guerre là où nous avions besoin d’une paix as- . suréé. Nous commencämes à nous rassurer, quand nous vimes tranquillement amarrés dans l’intérieur du port trois bâtiments de guerre français.

Nous jugeâmes que le blocus était aussi serré que possible, mais que probablement il s’ouvrirait amicalement pour nous. Effectivement, après avoir manqué deux ou trois fois d’échouer sur les récifs dangereux qui ferment le port, nous vîimes arriver à notre bord un des plus beaux Turcs du monde qui nous pilota à merveille, et un quart d'heure après, la commission du port, accompagnée de son drogman, était à bord de l’'Églé, encore plus préoccupée de nouvelles politiques que nous ne l’étions nousmêmes, et aussi désappointée que possible de ce que nous n’avions rien à lui apprendre. Les Alexandrins étaient encore tout émus de ce qui venait de se passer sous leurs yeux : il y avait effectivement trois ou quatre jours qu'une flotte de près de quarante voiles avait quitté le port pour

aller reprendre, en Morée, Ibrahim et son armée. L’ami- Il, * ÿ

. ral Coërimgton, à la tête d’une petite escadre, était venu presser la conclusion du traité avec le vice-roi, qui s'y était prêté le mieux du monde. Les esclaves grecs, délivrés au nombre de cent cinquante-huit, étaient déjà partis pour retourner dans leur pays; enfin il était évident que Méhémet-Ah avait adroitement tiré son épingle du jeu, et il était impossible que les évériements de la guerre, tant en Grèce qu’en Turquie, réagissent sur nous. Îl ne faltañt rien moins que cela pour assurer. notre voyage; une autre combinaison d'événements aurait pu nous porter un grand préjudice, et s’il faut tout dire, M. Drovetfi avait écrit à Champollion une lettre, qui heureusement s'était croisée avec notre bâtiment, dans laquelle il l’'engageait, d’après l'avis même du vice-roi, à remettre son voyage à une autre année. Aussi notre débarquement a-t-il causé un moinent d’embarras à M. Drovetti. Quant au pacha, il a dit tout aussitôt en bon printe : qu'ils soient les bienvenus! et l'affaire a été arrangée en un étin d'œil. — 11 est bien possible que dans tout cela ïl:se soit glissé un peu de jalousie de la part de Drovetti, qui depuis longues années exerçait une espèce de monopole. des antiquités égyptiennes, et qu’il ait pu voir dans Champoltion un concurrent redoutable; mais ce petit nuage a été bientôt effacé, et maintenant les choses sont au mieux.

Pour en revenir à mon récit, quand une fois nous eûmes pris notre Station dans le port, nous nous oc cupâmes des moyens de débarquer le soir, impatients que nous étions de nous faire une idée de cette Alexandrie, qu'on nous avait dépeinte sous de si vitaines cou-

ÉGYPTE. 61 1cürs. L'aspect général düiport ét des environs étaït néaninoins plus entageant que noüs ‘ne ñoùs y aftendions. À gauche, sar la presqu'île pelée, s'élevait le palais du viceroi et de son fils; plus loin, toujours au nord, Île fort du phare nous indiquait l'emplacement de ce célèbre monument. À droite, plusieurs forts, des jardins de palmiers et fa fameuse colorne de Pompée s’élevaient d’une manière pittoresque sur les dunes de sable dont la côte est couverte. Devant nous, quelques minarets se mêlaient aux rues fmmombrables qui nous-cachaïenit}a vue de la ville, dont ‘on ‘n‘aperçoït ‘qu’une Tigne blanche et unifornie, pareille à ‘celle d'une longue muraïlle fortifiée. À la brune hous nous‘embarquämes sur un canot, ct une demi-heurè après nous avions touché le ‘sol de l'Afrique.

Pécrire la ‘confusion, le spectacle bizarre, Tagitation smguhère de ‘cette ville, ce seräit Tà chose impossible. | Poer une cité ‘cormme Alexandrie, il fnctrait créer des termes nouveaux, ‘ceux dont nous faisons : ‘asage ne pourraient présenter qu'une idée fausse et'hors de ‘tout rap port'avec a réalité. | - Le nom de vitle, tel que nouë l'entendons, imptique des rues, du pavé, des maïsons, voire fnême un faire et des gendarmes; ici, il n’y a rien de tout cela, à proprement parler : il semble queles'hommes sé soient agrégés sur cette langue‘de sable, absotumerit comme Ta voulu où permis le pur hasard. £t quels hommes encore que ceux-ci Quel métange des populations les plüs disparates, les plüs nouvelles à T œil d'un Européen ci te Turc avec sés longs habits et sa grave démarche, là le Juifbeau comme Jo-

seph ou grimaçant comme Caïphe ; d’un côté le mol Arménien, de l’autre le Bédouin à l'aspect sauvage, enveloppé pittoresquement de sa longue draperie blanche et monté sur son dromadaire. et plus grave que tous les deux ensemble ; la chemise bleue de l’Arabe en contraste avec le frac européen, les habits rouges des troupes d'Ibrahim à côté des vestes bleues de nos matelots. Ici les grands officiers cousus d’or, précédés d'esclaves portant des torches, là une troupe de femmes voilées et d’enfants nus, retraçant l’image de la misère poussée à son dernier période. Et cet incroyable mélange circulant autour de maisons à peine construites, dans des sentiers tortueux, avec une agitation, des mouvements, un langage, auprès desquels Naples ressemble à une Thébaïde. — Voilà quelle est Alexandrie dans toute la vérité de sa confusion, dans la sublime et burlesque horreur de son . aspect! Ajoutez à cela que nous voyions toutes ces choses à la nuit tombante, comme à travers un prisme fantasmagorique, et vous pourréz imaginer dans quélle disposition nous revinmes à bord de lJ’Églé passer une dernière nuit. La journée du 49 fut employée à préparer notre débarquement définitif à terre, et lorsque la chaleur du jour fut un peu calmée, nous allâmes prendre possession des logements qui nous avaient été préparés, pour Champollion chez M. Drovetti, et pour moi chez M. Pedemonte, gendre de notre consul, et remplissant les mêmes fonctions pour : la Sardaigne. Le quartier où nous demeurons compte une rue passable, une place grande commela place Louis XV, et des maisons qui ressemblent à quelque chose.

Ce fut avec un inexprimable plaisir que, pour la première fois depuis dix-huit jours, je me trouvai étendu dans un lit large, mollet et tranquille : aussi passai-je une nuit de bénédiction ; le lendemain, j'avais à peine les yeux ouverts qu'un esclave, noir comme du charbon, m'apporta un café au lait délicieux ; je m'étais levé pour le savourer, jugez du plaisir que j'éprouvai en apercevant de ma fenêtre le plus joli musée en plein vent que: l’on peut imaginer, une maison toute criblée defragments antiques, de sculptures égyptiennes, grecques, romaines, et byzantines, et vis-à-vis un portique arabe du goût le plus original et le plus délicat. La pensée me vint aussitôt que si j'étais confiné pour la vie dans cette chambre, je pourrais écrire mon histoire de l’Art à l’aide des fragments que j'avais sous les yeux. Mais comme, grâce à Dieu, je n’avais point un pareil parti à prendre, je préférai constater ma précieuse liberté en me joignant à notre caravane qui roulait de visite en visite et de consulat en consulat. Ces formalités remplies, nous montâmes sur une des terrasses les plus élevées de la ville d'où nous pûmes saisir l’ensemble de l’Alexandrie antique et de l’Alexandrie moderne, et comprendre par les yeux les descriptions qui, à défaut de ce genre de confirmation, ne laissent qu’une impression confuse et incomplète. Le soir, notre promenade fut pour les obélisques appelés aiguilles de Cléopâtre, qui présentèrent à Champollion plusieurs singularités qui n’avaient pas été signalées. Ce point qui fait partie de l'emplacement de la ville antique et d’où l’on jouit d’une des vues les plus pittoresques du

pays, tant sur la mer que sur plusieurs couvents coptes et grecs, et sur la mosquée qui sert de sépulture à la famille du pacha, ce point, dis-je, est devenu, à l’occasion: des fouilles que l’on. y a commencées, le rendez-vous de nos dessinateurs, et l’ôn peut dfre que dès ce moment, l'expédition a commencé le cours de ses travaux. Quant. à moi, je continue de. me préparer aux choses bien plus. importantes .que la Haute-Égypte va. nous offrir, par la lecture d'Hérodote et l'étude des caractères hiéroglyphiques. Champollion continue d’être, pour les renseignements dont j'ai besoin, un modèle de complaisance inaltérable. Je m'occupe aussi des emplettes nécessaires à la longue course que nous allons entreprendre, Il est probable que je n’arrêterai de domestique qu’au Caire, où. le docteur Ricci m’a promis de me procurer un homme fidèle et intelligent. Quant à l’ensemble de la caravane, elle. sera munie d’un drogman et de deux janissaires dont le pagha lui a fait gracieusement cadeau. Notre temps se passe, en dehors de nos courses, dans.ung mollesse orientale.: on reste des heures étendus sur des divans, buvant de. temps en temps le café dans de petites tasses à la chinoise, et savourant dans des pipes de huit pieds le plus délicieux tabac du monde. Cela se renouvelle au moins quatre fois par jour, sans qu’il en résulte la nfoindre incommodité et sans qu’on s’en fatigue : il paraît au contraire que la petite irritation. que laisse l'usage du café à toute heure est nécessaire pour combattre la chaleur rendue terrible par sa continuité. Néanmoins les vents du nord ont commencé à souffler et tempèrent l’ardeur de ce soleil africain.

Il est probable que le pauvre Pariset se. trouvera. foct désappointé à son arrivée.en Égypte: car il y a twois-ans qu'il n’y a eu de peste. Le pacha à établi des lazarets, et l'opinion commune est que. cette année se passera comme les. trois précédentes,

Je ne sais encore combien: de. jours nous. restenons, à

Alexandrie : l'expédition devra terminer les dessins: des ‘ obélisques, prendre l’empreïinteexacte. de. l'inscription: de la colonne de Pompée,. et en outre. compléter les préparatifs du voyage.

Dans le courant de la: semaine, j'irai visiter d’un. côté la. nécropolis et les.bains. & Alexandre, et de. l’autre Aboukir et les ruines. de Ganope. Tout cela nous mènera au 5 ou 6 septembre, époque à laquelle nous. particons pour Je. Gaire où nous passerons quinze-jours, — Nous avons trouvé. ici une collection. égyptienne. appartenant à un. certain Nizzuoli que le grand-duc de Toscane doit acheter. J'en. ai. fait avec beaucoup. d'intérêt le relevé sous le rapport de l’art, et. j'y ai déjà trouvé des choses fort éurieuses ;. nos jeunes gens sont. actuellement occupés à en. dessiner les objets les plus remarquables. J'ai recu.en: cadeau. de M. Drovetti un couvercle.en.terre. noire: d'une. forme. singulière. et: d’un joli travail. Ce sera. la: première. pièce de ma collection.égyptienne.

Quant aux monuments arabes, il n’y. a pour ainsidire. absolument rien à Alexandrie, l'extérieur des mosquées est dans un état de. délabrement: dont on ne. peut se. faire d'idée.

J'ai cependant noté plusieurs.motifs assez curieux. « pour

mon affaire. Mais comme ces monuments n’ont ni dates ni inscriptions, et qu’au bout de dix ans, toutes les constructions ont ici le même aspect que des ruines de deux cents ans, je ne compte pas tirer un grand fruit de ces remarques. C’est au Caire seulement que je trouverai à travailler sous ce rapport, et j'ai acquis la certitude qu’avec l'habit oriental, il serait facile et sans danger de pénétrer dans les grandes mosquées. En général, on se fait de loin des monstres étranges des gens de ce pays, et pourtant ils valent peut-être mieux, canaille pour canaille, que la population de nos grandes villes. 11 est certain que tous les Francs qui habitent depuis longtemps ces pays font un cas extrême de la douceur de mœurs des Arabes dans toute l'étendue de l'Égypte sans exception. Les meurtres, par exemple, sont des événements fort rares, et encore sont-ils presque toujours commis par des étrangers.

Il est resté dans cette population des traces curieuses de l’expédition française il y a trente ans. Nous sortions hier de la ville pour nous rendre aux obélisques, quand nous fûmes accostés par un aveugle qui nous adressa de la sorte la parole en français : « Donne-moi quelque chose, citoyen; je n’ai pas encore déjeuné ce matin. » Champollion tira de sa poche quelques sous et les lui donna. «Cela ne passe pas ici, mon ami : » reprend le mendiant, après les avoir touchés. « On remplace les sous par-une piastre du pays » (7 sous 1/2). « Ah! c:est bon, mon ami. Je te remercie, citoyen » Cette petite conversation nous amusa fort.

Un volontaire à bord de l'Églé, jeune homme de dixneuf ans, appartenant à une bonne famille française, a déserté, et s’est réfugié chez le gouverneur d'Alexandrie; là il a fait profession de foi musulmane, et de ce moment appartient au gouvernement turc. Le consul n’a plus d’autre droit que de l'interpeller trois fois en présence du gouverneur pour savoir si sa résolution est bien prise; s’il persiste, ce sera une affaire finie et un renégat de plus. — Il n’y faut pas plus de façon. Quoique “cet exemple soit le premier qu'ait donné la marine française, cette manie prend à bon nombre d’Européens. Je n’ai jamais rencontré cerveaux plus à l’envers que ceux des gens qui habitent ce pays : ce qu’il y a de plus singulier, c'est de voir à quel point le pacha les a fascinés, 1l y a du Bonaparte dans ce diable d'homme. Il paraît surtout qu’il exerce une séduction d'esprit presque incroyable sur tous ceux qui l’approchent, et les Européens les plus éclairés passent condamnation et excusent la monstruosité de son gouvernement. ‘

Aussi faut-il voir comme la cause des pauvres Grecs est plaidée dans ce pays, et comme on fait bon marché de leur existence et de leur liberté,

25 août.

11 y a quelques jours, j’ai été prendre pour la première fois un bain à la turque. J'étais fort curieux en’ ma qualité d’archéologue de cette espèce de divertissement, où s’est conservé, presque sans altération, un chapitreimpor-

tant des mœurs antiques : effectivement, j’y retrouvai en action tout ce que j'avais lu en récit, ou en description, tout ce dont les monuments m’avaient donné l’idée.

Étendu sur une planche dans une étuve à quarante degrés de chaleur, je me livrai aux mains d’un Arabe qui me frottait, me massait, me savonnait comme une chemise, puis enveloppé dans des chales de perse, le turban sur la tête, et couché sur un divan, d’autres esclaves m'apportèrent successivement la limonade de dattes, la pipe et le café. Du reste, j’ai éprouvé d'une manière très. sensible l'effet salutaire de ces bains, qui dans ce climat ouvrent les pores, disposent à la transpiration abondante dont on a besoin pour se bien porter, et donnent à toutes les articulations une souplesse précieuse.

Hier matin, nous avons été faire notre visite au pacha, qui nous a reçus fort simplement et avec des manières vraiment gracieuses. C'était à huit heures. Champollion, le commandant de l’Églé et moi, étions montés dans la calèche de M. Drovetti (grande rareté pour le pays), le reste de nos Français suivaient à ânes, et ne se réunirent à nous que sur le perron du palais.

Après avoir traversé une antichambre remplie de gardes, nous nous trouvâmes dans une grande salle percée de plus de vingt fenêtres, dans l'angle de laquelle se tenait un petit vieillard absolument posé comme un président de cour royale, si ce n’est qu'au lieu du bonnet carré il portait sur la tête un turban tout uni de mousseline blanche, et au lieu de robe rouge, une pelisse bleu, clair ; la pipe qu'il fumait était longue de dix pieds,

toute couverte de diamants et autres pierres précieuses: c’était le seul meuble riche de l'appartement. Une vingtaine de gardes et d'officiers, beaucoup plus magnifiquement vêtus que le pacha, lui tenaient lieu d'avocats et d'audience. Aussitôt que nous fûmes entrés , il. congédia. d'un signe. plusieurs commis-ministres qui travaillaient avec. lui, et de la main. nous invita à nous asseoir ; alors. la. conversation s’engagea entre M Drovetti, qui portait pour nous la parole, et le drogman du.consulat qui transmettait en français ce que le pacha disait en turc. On. parla du voyage: on nous prounit de la façon la plus aimable toute protection. et tout appui. On demanda si nous allions d’abord au sommet de Pharaon (c’est ainsi que les Turcs appellent les pyramides) ; puis vinrent les nouvelles politiques. Le pacha était fort préoccupé d'un événement. qu'il venait d'apprendre, fâcheux pour la: Turquie, plus fâcheux pour les pachas ;. c'était la mort d’Achmet, pacha de. Patras, assassiné par les Grecs que les topchis ou canonniers avaient introduits dans son. appartément pendant la nuit. Cette nouvelle de mauvais augure tenait au cœur du bonhomme : et au milieu: même du sourire gracieux dont il ne cessait de nous gratifier, on le voyait de temps en temps. lancer quelques œillades léonines qui sentaient d’une lieue le destructeur des mameluks. Rien du reste ne m’a plus étonné que la figure de ce saint homme; j'avais gravés dans l’imagination le personnage du tableau d’'Horace, et le croquis de M, de Forbin dans son voyage. Quelle fut ma surprise en rencontrant au lieu de cette tête antique, de ce nez.

aquilin, de cette face idéale donnée par notre romantique directeur, un petit homme avec un nez rond, des yeux fins, une barbe de patriarche et des petites manières frétillantes comme celles d'un marquis napolitain, tout cela mélangé de gestes brusques et de formes impérieuses qui ne nous permettaient point d'oublier complétement le collègue de Djezzar. J'aurais dû dire qu’au milieu de la conversation, on nous apporta, sous une serviette tissue d'or, de petites tasses du plus mauvais café que j'aie bu de ma vie : c'était comme le regard du pacha au milieu de son perpétuel sourire, Au bout d’un quart d'heure nous fûmes congédiés avec la même cordialité, nous remontâmes en voiture et ce fut une affaire faite.

À une heure nous dinions chez M. d’Anastasy, négociant grec, collecteur d’antiquités et consul de Suède. — Le dîner fut un peu long et d’une abondance étouffante. Après dîner, nous passâmes deux heures à examiner des brinborions parmi lesquels se trouvaient quelques morceaux curieux, et de là, à la chute du jour, comme c'était dimanche, nous nous dirigeàämes vers le rendez-vous de tous les promeneurs européens d'Alexandrie. C’est une espèce de café à l'embouchure du canal du Nil dans le port vieux où l’on va s'étendre sur des nattes, et fumer la pipe persane on narguilé, en regardant couler l'eau ; plaisir innocent, s’il en fut, mais qui paraît être le plus vif de ceux qu’on se procure ici publiquement. Dans ce moment le Nil étant en grande crue, le plaisir est plus ardent que jamais, et la foule plus nombreuse : aussi les pauvres ânes sont-ils sur les dents et montrent-ils moins

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d'obéissance et de souplesse ‘que de coutume, car ce sont vraiment des merveilles que ces ânes d'Alexandrie, Ceux d'Italie peuvent à peine en donner l’idée. Aussi ne fait-on pas cinq pas dans la ville, sans se servir de ces jolies bêtes qui remplacent ici les fiacres et coûtent à peu près quatre fois moins que les fiacres de Paris.

La seule chose que j'aie trouvée chère jusqu’à présent, c’est le blanchissage; à l'exception de cette dépense, tout est auælus bas prix. Un domestique, pour un étranger, coûte 25 francs par mois, et 16 sous de nourriture par jour. Un âne, 7 sous 1/2 la cobrse, un poulet 7 sous, un pigeon, 2 sous, et tout dans la même proportion : la dépense est moitié moindre dans la Haute-Égypte.

27 août.

Le brick le Misus, arrivé de Toulon en douze jours, amène ici le comte de Bemposta, neveu de M. Hydede-Neuville ; il vient, à ce qu’il paraît, pour conclure le traité signé avec le pacha il y a déjà dix jours. Il nous a appris que nonobètant ce traité, dont on connaissait déjà les bases, on prépare à Toulon l'embarquement de l’expédition de Morée ; il paraît que le pacha s’en accommodera, à cause du profit qu’il doit en tirer, non comme vice-roi d'Égypte, mais comine propriétaire et négociant unique de ce pays; car c’est là, sauf ses rapports avec la Porte qu’il soigne avec beaucoup de prudence, le véritable fond de son affaire. Ce qui nous fait plaisir, toujours dans l'intérêt particulier de notre expédition, c’est

le peu'de succès des Rasses aux Balkens. La poprtation da reste paraît fort indifférente ici à totit ce qui se passe. À fhoins donc de circonstances bien graves, ‘telles qu'une collision entre les troupes françaises partant de Toulon et l’armée d’ibrahim qai n’a pu encore opérer son embarquement, je ne crois pas que notre plan puisse ‘être modifié, ni notre marche rnquiétée. Le climat est fort supportable, à cause des vents du nord; mais on nous annonce que la chalear est‘encore excessive au Cre; 'ce motif, joint à l’#ttente des événements, nous retardera plas longtemps que nous ne T'avions projeté à Alexandrie. Nous avons dîné chez le consul d'Autriche, peer Îequel le comte Appony m'avait donmé une lettre. C’est ce même Acerbi qui a publié un voyage au pôle nord et rédigé, pendant plusieurs années, la bibliothèque italienne à Milan : c’est un original qui vit assez mal avec ses collègues, mais il est homme d'esprit ét de ressources, ét possède d’ailleurs une bibliothèque nombreuse ét vafiée, dont on sent Île prix à sept cents lieues’de la rue dè Richéfieu.

Alexmirie, ® séptemibre.

Notre départ d’Atexandric est fixé'au #0 ‘ou 42 de ce mois. Notre petite escadre ne se composera, jusqu’au Caire, que d’un grand mach pouvant contenir douze per: sonnes à l’aise outre l’équipage, et d’une plus petite ebarcation où quatre ou six personnes peuvent loger. À Compter du Caire nons nous donnerons tes coudées plus.

ÉGYPTE. 19 franches, nous remplacerons alors la petite émbarcation par un mach de première grandeur, de manière que sept personnes puissent vivre à l’aisé dans chacune de ces barques pendant plus de deux mois.

TL nous faut cinq jours pour aller d'Alexandrie au Caire par le canal Mah-Moudié et le Nil; c’est quand nous aurons rencontré ce fleuve que nous serons véritablement en Égypte, car ici c’est de la Libye toute pure.

Ce qu’il ya d’étrange, c’est que je me plais réellement äu milieu de ces sables et au spectacle de cette nature que tous Îles voyageurs décrivent comme si lugubre. D'abord je dois mettre en première ligne la pureté de l'air, l'éclat de la lumière, la douceur de la température; puis l’aspect de tous ces monticules de sable à travers lesquels s’élèvent des fabriques blanches, des minarets élancés qu’interromperit des jardins de pahniers : ici un obélisque, là des colonnes antiques; tout cela joint à la vaste et pure étendue de la mer, coupée par Técume éblouissante que forme la vague en se brisant sur Îles récifs, tout cela, dis-je, fait d'Alexandrie quelque chose qui me surprend, non-seulement comme nouveauté, mais éomme grandeur et beauté, même après les plus beaux paysages de l’Italie et de la Sicile.

* Depuis que nous sommes ici, la caravane s’est dispersée, et ne fait plus un corps compacte. Les Italiens vivent chez leur consul ; nos artistes français occupent une petite maison à l'extrémité du quartier franc; Champollion loge chez M. Drovetti, moi chez le consul de Sardaigne : on ne se réunit plus qu'à certaines heures de la journée,

TO mu M te QU ND+ mu.

telles que le diner et la promenade du soir. Levé à sept

“heures et demie, je travaille jusqu'à midi, soit chez moi,

soit chez Champollion. À midi nous dinons tous (les Français s'entend) chez le consul de France; à deux heures et demie, la pipe fumée et le café bu, nous rentrons chacun chez nous pour faire, soit un peu de sieste, soit pour travailler encote quelques instants, ce qui m’arrive depuis que la chaleur a un peu baissé et que j'ai renoncé à mes courses du matin. À quatre heures, je sors seul, je monte sur le premier âne que je rencontre, et jusqu'à six heures et demie, je parcours les ruines de l’ancienne ville qui couvrent une immense étendue de terrain : c’est là véritablement le meilleur moment de la journée. Représentez-vous votre serviteur avec le pantalon de toile, un grand chapeau de paille et l’habit à cause de la fraîcheur des soirées, galopant légèrement au milieu des monticules de sable, ses longues jambes pendantes à terre, un Arabe de neuf à dix ans le suivant toujours en courant, et ne laissant pas le pauvre âne un instant tranquille, ce qui évite au cavalier toute peine de conduire ou d’exciter sa monture. Puis tout à coup, le cavalier frappé

d’une chose nouvelle, descendant dans une excavation,

mesurant une colonne, restaurant en idée le plan d’un édifice en ruine, relevant par l'imagination les palais, les temples, les chaussées; remplissant le port d’Alexandrie de milliers de vaisseaux grecs, ressuscitant Proclus pour lui donner le plaisir de causer avec Ballanche,-ou bien les bras croisés regardant le soleil qui se couche du côté de l’Europe, et se demandant si, de l’autre côté de

cette longue mer il y a quelqu’un qui partage sa mélancolique rêverie, qui se complaît dans le même regret et dans la même espérance... | Cependant les chiens, seuls possesseurs apparents de ce terrain désert, n’ont pas cessé de faire entendre leurs aboiements rauques et monotones : les jeunes filles qui viennent de puiser l’eau aux citernes antiques s’en retournent légèrement, la tête chargée d’une amphore de cuivre poli, qu'elles portent avec autant de grâce et de noblesse que les plus belles figures de l'antique ou du Poussin; les chameaux se détachent encore en clair par longues files sur l’azur rembruni du ciel; les habitants étiques et affamés de ces ruines allument les feux du soir dans les tombeaux vivants qu'ils se sont creusés sous d’informes débris; la roue hydraulique cesse de tourner à travers les panaches élégants des palmiers ; le peu d’êtres qui restent sur ces chemins silencieux, effrayés de leur isolement, pressent leur retour vers la ville qui s’élève au : sein des eaux toute dorée par les vapeurs du soir : c’est le moment de rejoindre notre colonie, qui se retrouve ordinairement au pied de l’obélisque, se creusant les yeux : pour apercevoir les antennes d’une abeille à soixante pieds d’élévation; et tous ensemble nous rejoignons le foyer. hospitalier où le souper, la pipe et le café nous attendent. Voilà, sauf de légères exceptions, la vie que je mène à Alexandrie depuis quinze jours, avec assez de douceur. Quant aux études, il m’a fallu peu de temps pour que les livres joints aux conseils toujours si obligeam-

ment prodigués de Champollion me missent à peu près IL | 6

au courant des hiéroglyphes. En ce moment, je coopere à une copie de son dictionnaire, ce que je fais avec un vif empressement, car ce travail est le plus utile que je pusse entreprendre dans les circonstances présentes; mais comme j'ai acquis la conviction que je ne pouvais faire de véritables progrès dans cette étude, sans une certaine connaissance de la langue copte, c’est de ce côté, concurremment avec les signes hiéroglyphiques, que je vais tourner mon application. Tout cela me fera bien un peu négliger l'arabe, mais enfin ce n’est pas pour l’apprendre que je suis venu en Égypte, et je ferai mieux de me contenter de la connaissance des mots usuels dans le dialecte assez corrompu du pays, sans étendre immodérément le cadre déjà considérable de mes travaux.

Alexandrie offre très-peu de ressources pour les monuments d'architecture arabe : on m’assure que je serai beaucoup plus heureux au Caire, et que là je-pourrai grossir mon bagage intellectuel de quelques faits trèsimportants sur une question d’art qui n’a jamais cessé : de me préoccuper.

Alexandrie, 10 septembre.

C'est décidément dimanche 14 de ce mois que nous quittons Alexandrie : on nous promet nos firmans pour demain, et à moins de nouvel obstacle, nous ne reviendrons plus dans ce pays. Je dis à moins de nouvel obstacle, car on ne peut rien attendre de certain d’un gouvernement tel que celui-ci.

On se représente en Europe comme une bande d'assassins cette malheureuse population égyptienne, exténuée d’esclavage et de misère, et à qui la vue d’un étranger annonce au moins quelque argent à gagner, partant quelques journées moins tristes à passer. — C’est une chose bien affligeante que l’état où ce peuple est réduit, et chaque jour, loin d’affaiblir cette impression de tristesse, ne fait au contraire que la développer dans l’âme. — Hier, j'étais allé dans l'enceinte des Arabes pour vérifier la position de l’ancienne mosquée de Saint-Athanase ; je supposais qu'elle avait occupé l'emplacement d’une enceinte ruinée où je n’avais aperçu jusque-là que des débris. Qu'on se figure quel fut mon étonnement, lorsque, pénétrant dans cette enceinte dont le mur extérieur n’a pas plus de quatre pieds de hauteur, je découvris comme un village de sauvages de la Nouvelle-Hollande, des espèces de petites tours pas plus hautes que le bord d’un puits, grossièrement construites en pierres sèches et à peine recouvertes de quelques feuilles de palmier. Et là-dessous une population rampante, des femmes couvertes de haïillons, des enfants nus : puis, à côté de ces tombeaux des vivants, des fosses nouvellement remuées, ouvertes devant les habitations mêmes, sous les yeux d’une fille ou d’une mère. Eh bien! ce spectacle se renouvelait à chaque pas dans Alexandrie même, il n’y a pas plus de six ans, et toutes les places y étaient de vastes cimetières. À présent on enterre hors de la ville, mais les habitants de l’enceinte des Arabes jouissent encore du privilége de vivre avec leurs morts.

Nos travaux sont presque terminés dans cette ville : Champollion a fait exécuter de fort beaux dessins des obélisques ; j'ai relevé à peu près tout ce qu'il était possible de reconnaître dans la ville antique dont le terrain m'a paru plus bouleversé qu'aucun de ceux que j'ai jusqu'à présent visités. L'air, d’ailleurs, chargé de particules salines, exerce une action si violente sur les matières les plus compactes, qu'on voit disparaître en quelques années des masses de granit ; il ne faut donc pas s'étonner de ce que la seconde ville de l'empire romain ne soit plus qu'un amas de décombres sans forme et sans nom. — Il est vraiment singulier de trouver l'exemple d'une destruction semblable aux portes mêmes du pays où le temps a eu si peu d'action sur l’œuvre des hommes, et où la nature s’est montrée la plus conservatrice. Aussi nous attendons-nous à un grand contraste entre la physionomie libyenne d'Alexandrie, et le terrain limoneux de la véritable Égypte. .

Je travaille les hiéroglyphes à force, et je prends goût à cette étude à cause de sa virginité.

J'échappe ainsi à l'ennui d’une vie devenue monotone, après un mois presque entier de séjour. J'aurais voulu pouvoir mieux employer mon temps, en contribuant à la liberté de quatre pauvres Grecs; mais la marchandise est en hausse.

M. de Saint-Léger, le neveu de M. Hyde de Neuville, est venu ici avec la mission de racheter le plus grand nombre d'esclaves qu’il lui serait possible, et tout le monde, les Francs à la tête, s'entendent pour les lui

faire payer le plus cher qu'ils peuvent. Il y a tel Français, pire que le dernier des Turcs, qui marchande au gouvernement de son pays la liberté d’une pauvre femme ou d’un enfant. Nouvel obstacle : l’amiral Codrington, pressé d’en finir avant l’arrivée de son successeur, ayant consenti à laisser aux Turcs les esclaves qui auraient embrassé le culte musulman, chaque propriétaires’est arrangé pour que son Grec devint musulman ou passât pour tel. J'ai été extrêmement occupé ces jours derniers, et je le suis encore par l’ameublement de notre petite escadre. — Car c’est moi qui me suis trouvé, en ma qua- ” lité d'administrateur, l’intendant général de l’expédition. Notre flottille se compose de deux bâtiments : l’un, trèsgrand mach ou match qui a reçu le nom d’Isis, et l’autre, de grandeur moyenne, que nous appelons Athyr (la Vénus égyptienne). Un règlement court et impératif détermine les fonctions et les obligations de chacun à bordet pendant tout le voyage. L’inspection générale, et spécialement celle de la propreté, m'a été décernée tout d’une voix. Notre projet primitif était de quitter Alexandrie le 5 ou le 6; nous n’aurons donc dépassé le terme prévu que de dix jours au plus. Je prie Dieu qu'il ne nous arrive pas de plus grand mécompte, car après le plaisir une fois senti d’aller en avant, j'en attends un bien autrement vif : celui d’être de retour. La bonne harmonie continue de régner parmi les pèlerins, et tout fait espérer qu’elle ne sera pas troublée. Je suis toujours de plus en plus charmé de Champoilion qu’on peut dire, avec tout son génie et malgré sa finesse, une excellente pâte d'homme, |

Alexandrie, 18 septembre.

Nous venons de prendre congé du pacha ; il était beaucoup plus gai que la première fois, de sorte que la visite s'en est ressentie : on a causé hiéroglyphes. Champollion Jui a dit, entre autres choses, qu’il avait lu les inscriptions des deux obélisques qui se trouvent à Alexandrie, ce qui a paru vivement l’intéresser, Il en a demandé la traduction, et s’est montré tellement impatient de la posséder qu’il a fallu, en rentrant, se mettre à la besogne pour lui accommoder à la turque le protocole un peu baroque des Pharaons. Les manières brusques et frétillantes que j'avais trouvées à ce personnage historique la première fois que.je l'avais vu tenaient sans doute à quelques circonstances particulières, à une certaine agitation nerveuse causée par les nouvelles qui le préoccupaient, car aujourd’hui, c’était il est vrai après souper, je l’ai trouvé beaucoup plus grave. Son sourire doux sur sa belle barbe blanche lui allait beaucoup mieux, et il fallait toute l'horreur du souvenir de la mosquée de Saint-Athanase, pour que je ne m’imaginasse pas que j'étais en présence d’un Titus mahométan. Le reste de l'Égypte nous en dira bien davantage sur ce qu'a pu produire de misère et d’abjection l’égoïsme perfectionné du gouvernement oriental entre les mains d'un homme à qui l’on a rarement soupçonné de mauvaises intentions. 11 y aurait toutefois bien des choses à dire là-dessus, en commençant par la manière indigne dont il a été trompé par presque tous les Européens qui l’ont servi.

Ce serait une grande tâche qne de rendre l’impression d’étonnement qu'a produite sur moi le gouvernement si yanté de l'Égypte. Arrivé quelques années plus tôt, j'aurais pu me tromper encore aux apparences d’une prospérité factice. Mais à présent que l'établissement du plus monstrueux monopole n’a plus même l’excuse du succès, à présent que le fruit matériel de tant de travaux se réduit à l'épuisement total du pays, un aveuglement inexplicable ou une participation volontaire à tant d’atroces inesures feraient seuls persister, ce me semble, dans une apologie devant laquelle reculent aujourd’hui les véritables promoteurs de cette fausse civilisation. Je suppose que Mohammed-Ali eût réussi dans ses projets, je suppose qu’il n’eût rencontré que des gens honnêtes et éclairés, au lieu des fripons et des ignorants qui se sont joués de sa confiance, je veux qu’il se fût contenté du rôle de souverain sans cumuler les prétentions d’un marchand, résulterait-1 de tout cela qu'aucune idée vraiment généreuse fût entrée dans sa tête; qu’il eût vu, dans l’ordre des gouvernements européens, et les ressources que leur procurent une administration forte et des armées puissantes, autre chose à envier que le moyen de tirer un meilleur parti du despotisme? Croit-on qu'une idée du bien-être futur de ses sujets se soit nettement présentée à son esprit, qu’il ait envisagé comme un résultat désirable l’éducation progressive de son peuple, que les Arabes, que les Turcs même qu’il emploie aient jamais été autrement considérés par lui que comme des instrumenis de sa puissance agrandie?

J'en conviens, les motifs importeraient peu, si le peuple y gagnait ; si les lumières avaient pénétré, on ne s’inquiéterait pas de la voie qu’elles auraient suivie. Mais on se débattrait vainement contre cette vérité éternelle : la civilisation n’est qu'au prix de la liberté; elle seule en ouvre les chemins. Toutes les objections tirées des Etats chrétiens pécheraient par la base; car le christianisme est lui-même un principe de liberté. Vous avez beau crier à la résurrection, au prodige, l'Orient sommeille éncore ; le bruit des tambours et les fanfares des régiments ne l’ont point éveillé. L'Europe s’avance, elle enlace le géant ivre qui chancelle; elle le fascine, et ne l’éclaire pas. Soit qu’il se retranche dans le dédain d'un fanatisme stupide, soit qu’il demande un appui aux forces qui le minent toujours, une ruine prochaine le menace, et l'épée des instructeurs que l’Europe lui envoie comme par une cruelle ironie ne peut: servir de contre-poids à sa chute. . Interrogez un Turc des classes élevées, cherchez à percer le voile de dignité hautaine qui enveloppe le secret de son âme, et à démêler le mobile de sa pensée intime ; étudiez surtout ceux qu’un séjour prolongé parmi nous a dû familiariser avec nos idées et nos usages: ou bien l'aspect de la facilité de nos mœurs l'aura séduit, il parlera avec entrainement de nos folles joies et de nos bruyantes fêtes, il regrettera de ne plus s'associer à l’enivrement de nos bals et de nos théâtres ; la France lui a donné si longtemps le spectacle, que ne l’a-t-elle suivi dans ce pays où il commande, et que n’y trouve-t-on au moins des esclaves aussi amusants ? Ou bien son esprit

plus clairvoyant aura été frappé du contraste de nos monarchies si puissamment organisées, avec l’apathie, la faiblesse et les désordres de l'Orient ; il aura pressenti le danger qui menace ces contrées; et alors, quel amer dédain, quelle haine profonde percera sous les dehors d’une politesse étudiée ! Mais l’idée de recourir au vrai principe de la prospérité européenne, la moindre intelligence des besoins de l’homme, le moindre respect de sa dignité, la moindre croyance à la possibilité d’une émancipation graduelle des nations vaincues, je pose en fait que vous ne trouverez pas trace d'une seule de ces pensées dans la tête du plus loyal et du plus sensé parmi les Turcs. Et d’ailleurs quel moment à choisir pour faire germer des opinions aussi antipathiques à l'Orient, que celui où la puissance nationale, à laquelle le Turc a toujours sacrifié toute préoccupation individuelle, croule de toutes parts, où les coups portés à la vieille constitution de l’empire semblent avoir donné le signal de sa ruine? Permis à quelques jeunes têtes de partager l'ivresse du maître, alors que, pour briser les liens de l'étiquette, etse soustraire enfin à une responsabilité qui n’atteint que lui, il renverse les vieilles murailles de la citadelle qui servait à la fois au trône de défense et de prison. Mais croit-on que le bon sens de la nation, si éclairée sur ses véritables intérêts, se soit mépris sur l’intention et la portée de ces mesures auxquelles nous applaudissons comme à de libérales inspirations ? Croit-on que le silence du pays ait témoigné d’autre chose que de son abattement, et que sa tranquillité soit un symptôme

si évident du succès de Mohammed et de la consolidation de sa puissance? On le voit clairement aujourd’hui : constitué sur la base des sociétés antiques, l'empire ottoman n’a dû sa longue et puissante durée qu’à la fidélité des peuples aux traditions de la conquête, qu’à l'effrayante permanence du système antihumain qui l’a maintenu debout et armé au milieu d’hilotes prosternés et sans défense. Ce n’est pas au moment où un système semblable est prêt à succomber, qu’on peut croire à la réhabilitation du peuple qui n’y renonce que malgré lui. Il faut, quoi qu'il arrive, un fonds de conscience aux réformes qu’on embrasse : les choses que le sentiment intérieur ne dicte pas n’ont de force ni dans celui qui les prépare, ni à l'égard de ceux pour qui elles sont faites. Et c’est bien le moins, quand une effrayante fatalité a disposé si longtemps des choses humaines, quand tant de générations esclaves ont expié dans les larmes les fautes de leurs pères, que la violence succombe enfin sous son propre poids, et que le tyran ne recueille pas les premiers fruits de l'émancipation, lentement préparée au profit de sa victime. |

On se forme de loin une si fausse idée des Turcs, que tous les Européens au premier abord s’y laissent prendre. Il y a longtemps que les Turcs constituent une nation polie, élégante, noble dans ses habitudes et ses manières; on ne sait pas comme eux en Europe arranger converablement la vie, allier une corruption sans bornes à une dignité apparente, une dissimulation plus profonde à un ion plus franc et plus cordial : si l’on n'avait pas toujours

devant les yeux, en Europe, ces images de têtes coupées, d'oreilles salées, de mains dégouttantes de sang, on se réconcilierait moins vite avec les Turcs quand on les voit. ‘Un contraste équivalent ne messeyait pas aux mœurs non moins élégantes et presque aussi barbares de l’{talie au xvi° siècle : mais on conçoit que là n’est pas la question.

Nous quittons Alexandrie demain dans la matinée : rien de plus original que cet embarquement que nous venons de faire sur cette maison flottante que nous avons meublée el garnie de provisions comme si nous devions traverser l'Océan.

La plus grande de nos embarcations, l’Isis, est d'une dinension presque égale en superficie à lÉglé : à l’arrière se trouvent deux chambres, la plus petite occupée par Champollion, la plus grande par Rosellini et moi. En avant, jusqu’au grand mât, est une grande salle nattée où couchent six personnes, et qui sert pendant le jour de divan et de salle à manger. La même disposition se trouve répétée en proportions réduites sur l’{éhyr. 11 y a suffisamment de place, non-seulement pour les personnes, mais pour les effets. Ainsi travail, repas, sommeil, cuisine, tout se fait sur la barque sans avoir plus besoin de mettre pied à terre que sur un vaisseau de 126 canons. Le pavillon blanc flotte à l'arrière avec le pavillon de Toscane; deux janissaires avec la canne à pomme d'argent montent la garde, et une vingtaine d'Arabes forment l'équipage. C’est ainsi que demain nous commencerons à remonter le canal creusé il ÿ a dix ans par le

pacha actuel, c’est-à-dire par trente mille hommes ramassés de tous les points de l'Égypte pour exécuter cette. colossale entreprise, et qui n’ont pas eu d'autres outils que leurs mains; ce canal a vingt lieues et a été exécuté en trois mois. Au bout nous découvrirons le Nil dans toute la richesse de son débordement.

Sur le Nil, vis-à-vis Fouah, 15 septembre.

Partis hier à midi et demi, nous sommes sortis ce matin à sept heures du canal Mah-Moudié, que nous avions parcouru dans toute sa longueur. Ce voyage n'offre que bien peu d'intérêt; on chemine sans interruption entre deux hautes berges de sable au delà desquelles on n'aperçoit qu’un désert aride ou ces grands marais couverts d’efflorescences salines auxquels on donne le nom de Maréotis et de lac d’Edkou. Il y a de certains endroits où le canal se trouve resserré entre de grandes flaques d’eau comme le Pô l’est auprès de Ferrare entre les rizières.' De distance en distance, quelques monticules couverts de sable indiquent la place des anciennes stations grecques qui bordaient l’ancien canal dont le cours était à peu près le inême que celui du nouveau. Mais les habitants ont disparu de partout, et c’est à peine si de lieue en lieue on aperçoit un peu de verdure, deux ou trois palmiers, des dattiers et des figures humaines. Dans ce moment, le Nil étant à sa plus grande hauteur remplit le canal de manière à rendre la navigation facile et animée. Mais lorsque les eaux se seront compléte-

ent retirées, les petites barques pourront seules passer où maintenant circulent d'énormes embarcations et le silence occupera ce long trajet où maintenant retentis- . sent tant de cris. — Arrivés à l'embouchure du canal, nous avons trouvé un petit port avec un commencement de village; nous v avons attendu l’Athyr qui était restée en arrière. Fatigués d'attendre en vain, nous avons été prendre une autre station en dehors, sur la branche du Nil qui finit à Rosette, et c'est de là que j'écris ces notes, installé dans la chambre que je dois regarder désormais comme mon domicile.

Nos yeux, fatigués de l'aspect des sables, ont été bien réjouis en apercevant le limon gras et noir que dépose le Nil, et la belle verdure qui le recouvre presque partout, Dans ce moment tout paraît plongé sous les eaux, l’étendue du fleuve est immense, et de tous côtés on aperçoit, sur la belle nappe qu’il forme, des îles, des villages, des arbres, des voiles et des minarets, de‘manière à composer un paysage des plus riants. — Sur le rivage où nous sommes amarrés, s'élève une petite ferme à peu près semblable à celles de la Romagne. La mosquée voisine remplace la chapelle obligée en Italie. Les eaux répandues en irrigations nombreuses donnent l’idée de la plaine submergée de Ravenne, et devant nous Fuuah avec ses élégants minarets paraît au milieu des arbres comme se Sont montrés à moi Lugo et Bagnacavallo. À ces impressions du midi s’en mêlent d’autres qui me rappellent la Zélande et l'embouchure de la Meuse. Les eaux limoneuses du Nil ont la couleur sale et mêlée de la Mer du

Nord; ce rivage est comme celui qui fait face à Dortrecht, bordé de cannes et de roseaux, et l’admirable pureté du ciel n’a rien qui dérange la comparaison, au moins pour moi qui ai vu la Hollande par les plus belles journées de l’autoinne en Europe : ainsi, ce qu'il y a de plus nouveau s’embellit de tout le charme des souvenirs; ainsi les différences les plus tranchées s’adoucissent par de charmantes harmonies. Joignez à ces harmonies d'espace celles du temps plus frappantes encore : ces mariniers qui se vêtissent, marchent, travaillent, tirent les cordes de la même manière que le faisaient les anciens habitants de ce pays, comme on les retroûve sur les bas-reliefs de Memphis ; les feinmes drapées dans le même goût et portant des bijoux de la même forme ; des traces des anciens usages enfin si profondes que tant de révolutions, de destructions, de croisements de races ont pu à peine en altérer la physionomie. Il y a là matière à bien des réflexions et à une étude bien curieuse.

Sur le Nil, vis-à-vis El-Daharéh, 17 septembre.

J'étais plongé dans ces réflexions, quand j’aperçus devant mes yeux El-Salmieh, village brûlé par nos troupes pendant l’expédition française par représailles de l’assassinat de seize malades qu’on y avait laissés, et ce triste souvenir ine reporta bien vite dans l’Orient de nos jours, dans l’empire des Turcs, c'est-à-dire dans le plus triste sujet de méditation qu'il soit possible d'imaginer. Une heure après la chute du jour, nous nous trouvâmes de-

° ÉGYPTE. 98 vant les ruines encore récentes d’une maison construite à l’européenne ; l’eau en battait tristement les murs renversés : la destruction n’avait pas épargné les beaux arbres d’un jardin maintenant livré au premier occupant. C'était, nous dit-on, la maison de Touloum-Pacha, fils aîné de Méhémet-Ali que son père avait fait empoisonner par jalousie. Lui mort, sa maison avait dû tomber comme lui. C’était un trait de plus à ajouter au tableau

rembruni dont mon imagination s’occupait. Hier, en tra- | versant un village nominé Sa-El-Haggiar, nous fûmes un peu étonnés de voir la population s’enfuir à notre aspect, puis revenir avec confiance, en reconnaissant nos habits européens, enfin nous escorter tout entière, après que la distribution d’une vingtaine de sous nous eut concilié toute l'affection du village. 1ls ne seraient pas revenus, nous disaient naïvement nos domestiques, si vous aviez porté l’habit turc!

Tous les jeunes gens ont été enlevés soit par la guerre, Soit pour le service public, ce qui reste déserte de désespoir. — Quel moyen d’obliger des hommes à cultiver la terre quand les fruits ne leur en appartiennent pas, quand la faible portion du prix de leurs peines qui devrait leur rester, après que d'énormes impôts ont été prélevés, après que le prix de vente a été fixé suivant le bon plaisir de l'acheteur, après que les exacteurs ont fait leur part de la proie après celle du souverain, quand cette portion si réduite leur est disputée par une soldatesque indisciplinée, agissant comme en pays conquis, enlevant tout ce qu’elle rencontre par ruse ou par violence? Ce

matin encore, la scène d'hier soir s’est renouvelée à El: Daharëh, où les habitants, après s'être enfuis à notre approche, sont revenus bientôt en nous donnant les noms les plus affectueux, en touchant nos habits avec je ne sais quelle affection naïve que nous ne pouvions pas voir sans émotion. Nous n'’étions pas des Turcs! Et puis, allez donc faire du turcophilisme dans les consulats, parce qu'un homme couvert de crimes, mais décoré du titre de vice-roi, vous sourit à l'européenne, et vous fait moins peur à voir que ne l’auraient fait dans leur temps Amrou ou Mahomet 11! En vérité, je m'en veux presque, après deux jours de voyage en Égypte, du peu de bien que j'ai pu dire du pacha, et s’il est vrai que cet homme soit à tout prendre le meilleur des Turcs, il faut dire que cette race a été créée et mise au monde pour le malheur du genre humain. |

Le 18, vis-à-vis Nadir.

Nous continuons notre marche sur ce beau fleuve, en éprouvant les impressions les plus disparates : un pareil pays dans le nord serait une chose hideuse. L’idée d’une misère semblable, d’un dénüment aussi complet ne pourrait se supporter avec de la pluie et du froid ; mais sous ce beau ciel la nature efface sans cesse les torts de l’humanité et répare par la seule force de son action bienfaisante toutes les fautes que l’imprévoyance ou la misère peuvent causer. — Ainsi rien ne saurait empêcher le pauvré fellah de croître dans toute la vigueur d'une race

bénie, de se développer sous l’influence d’une atmosphère protectrice, d'ouvrir son âme aux impressions riantes dont l’ajr paraît imprégné; rien ne peut l'empêcher d’être un peuple poëtique, sensible à la beauté des formes, à la puissance du rhythme et des sons, jouissant enfin de l’organisation complète qui n'appartient qu'aux nations du midi, et que compense bien faiblement pour nous le travail de l'intelligence. Ainsi des villages bâtis en boue séchée prendront, sous je ne sais quelle influence secrète, un aspect noble et gracieux, présenteront des lignes heureuses, des réminiscences frappantes des plus beaux monuments de l'antiquité. Ainsi les femmes, dont l’habitude d’un travail pénible a pourtant respecté le développement, conserveront, dans la délicatesse de leurs formes , dans la juste complexion de leurs membres, une grâce naturelle que rehausscra encore un goût de parure simple et frappant. Nos paysannes françaises sont certainement ce qu’il y a de plus bas dans l’échelle du sexe féminin; la plus pauvre fille arabe, à peine revêtue de sa chemise bleue en lambeaux, donnerait à la plus belle fille de la Beauce des leçons de bonne grâce et presque de coquetterie. Une jolie femme arabe est l'idéal d’une danseuse de l'opéra ; c’est de même une nature un peu grêle, mais juste de proportions, des membres fins et bien attachés, des pieds très-petits et d’une forme charmante, des mains si délicates qu’elles font passer par-dessus les bracelets de l’avant-bras sans les ouvrir ; une peau jaunâtre, mais des yeux de gazelle à qui la peinture noire des cils ajoute à la fois de la dounl. 7

ceur et de l'éclat. Les plus pauvres ne portent qu’une longue chemise bleue avec un voile de même couleur, " dont elles tiennent un coin dans la bouche en passant devant des hommes et surtout devant des Francs: d’autres mieux nippées réunissent par devant les plis d’une chemise blanche assez fine par un gros nœud semblable à celui qu’on trouve sur les statues égyptiennes. J’en ai vu -qui ceignaient leur tunique et en faisaient retomber les plis tout autour, de manière à former un véritable péplum grec. Un gros masque de taffetas noir qui ne laisse que les yeux et le front découverts, assez semblable à ceux des dominos, couvre la figure des plus riches ; le voile en se relevant forme une coiffure serrée sur le front que complètent (au moins chez certaines femmes un peu suspectes) deux espèces de girandoles de cuivre tombant parallèlement de la hauteur des oreilles presque sur le cou ; des boucles d'oreilles, plusieurs colliers en coquillage, en pâte de verre, entremêlés d'armilles d'argent ou de cuivre, puis des bracelets également variés et multipliés : le menton tatoué en bleu, ‘ainsi que les mains et une partie des bras, la peinture noire des cils : tels sont . les traits qui composent la parure d’une Arabe et ce qui, malgré leur bizarrerie apparente, forme un ensemble original et gracieux. 11 faut bien se persuader au surplus que cette description n'est vraie que sous un point de vue poétique, et que pour découvrir de si belles choses, il faut faire abstraction de bien des imperfections et surtout de l’aspect rebutant que donnent toujours la misère et la saleté. Il faut dire aussi que cette

fleur de beauté paraît ne durer que o.en peu de temps, et que l’affaissement absolu des formes, succède presque immédiatement à l'éclat que donnent la jeunesse, la santé et le libre développement du corps.

Notre voyage se fait lentement à cause des fréquentes variations du vent : deux ou trois fois par jour, nous descendons à terre, soit pour renouveler les provisions, soit pour l’amusement des amateurs de chasse; mais ce n’est que lorsque le vent nous manque. Avant-hier, 16, fut jour d'extrême fatigue; nous avons visité et relevé, exposés à toute l’ardeur d’un soleil africain, les ruines de l'ancienné ville de Suïs, dont la grande expédition n'avait pas eu l’idée.

Il n’y subsiste, il est vrai, aucun monument entier, mais les murailles de l'enceinte sicrée, presque toutes conservées, et les restes de trois nécropoles, surchargés de débris de marbre, de poteries et de terres émaillées égyptiennes, suffisent pour déterminer d’une inanière certaine la situation de la quatrième ville de l’Égypte, sous les Pharaons, dont le nom d’ailleurs s’est conservé presque intact dans celui du village voisin (Sa-el-Haggiar, Saïs de la pierre). Cette grande muraille qui subsiste est à elle seule un monument colossal, de nature à nous préparer à l'impression que la masse des pyramides doit produire. L’enceinte n’a pas moins de deux mille cinq cents pieds dans sa longueur, sur mille cinq cents environ dans sa largeur, et le mur dont elle est formée a quatre-vingts pieds de haut, sur quarante d'épaisseur. Elle rènferme un amas de constructions ruinées, un labyrinthe de chambres ouvertes

perçant des massifs immenses et surétagées jusqu’à une énorme hauteur, et tout cela, murs et nécropoles, construits en briques creuses, mêlées de paille sans aucune apparence de cuisson; de sorte qu’on ne sait de quoi s'étonner davantage, ou de l’immensité de pareilles entreprises, ou de la conservation de masses si destructibles en apparence, si prêtes à se confondre avec le limon dont elles ont conservé la forme et la matière. Un grand sarcophage de basalte vert en deux morceaux est d’ailleurs le seul monument considérable que nous ayons vu dans cette course. La découverte d’une petite figure presque microscopique, de terre émaillée, n’a pas fait moins de plaisir à Champollion, parce qu’elle lui a offert la représentation de la déesse principale de Saïs; ce qui justifie encore la position assignée à cette ville. Tel a été notre début dans la carrière des découvertes.

Hier matin, à peine remis de cette excursion assez pénible, nous nous sommes trouvés transformés en propriétaires de la Brie, parcourant, la canne à la main, de petits sentiers au milieu de champs bien cultivés, écoutant avec une sympathie patriotique le gazouillement des pierrots ou le coassement des grenouilles; et puis, entraînés par le charme de la promenade sous des bosquets de müûriers, de tamaris et de mimosa, et ramenés dans l'Orient, en voyant découler du tronc de ce bel arbre les gouttes d’or de la gomme arabique.

Le Caire, 26 septembre.

Un bien long intervalle sépare cette date de celle qui la précède ; mais on ne vient pas au Caire impunément. 11 y a dans cette grande métropole de l'Orient quelque chose de si étourdissant qu’on ne sait où l’on en est pendant quelques jours.

Obligé de borner mon séjour dans cette ville aux limites les plus étroites, à cause de l’impatience de Champollion qui soupire après ses chères pyramides, je me bourre de mosquées, d’'arabesques, de noms de califes, de mame- Jucks. Je tâche de suppléer par l’activité au temps qui me manque et qui m'échappe. En outre, nous sommes arrivés ici aù milieu de l’une des plus grandes fêtes de l'islamisme ; il a fallu employer au moins deux jours à célébrer la naissance du prophète en courant les illuminations, les danses, les bambochesdignes de la fête de Saint-Cloud. En voyant tourner les uns, hurler les autres; ceux-ci rester couchés sous les pas d’un cheval, ceux-là déchirer des serpents avec les dents, toutes gentillesses dont les récits des voyageurs sont remplis, et qui pourtant, à la première vue, produisent sur l’imagination une impression singulière d’effroi et de dégoût. C’est le 19 au soir que nous avons atteint Boulac, ville assez considérable sur le Nil , avec des établissements importants, et qu’on peut consi- . dérer comme le port du Caire, qui n’en est qu’à une demi-lieue: le matin, nous Yvions aperçu de plus de huit lieues le sommet des pyramides se détachant avec

majesté sur un fond de vapeurs brillantes. À mesure que nous approchions du Caire, ces beaux et énormes monuments semblaient avancer de notre côté, de façon que, vers trois heures après midi, on aurait cru que nous allions les toucher avec la main. À cette heure, nous avions devant nous, au milieu des palmiers et des sycomores, le village d’Embabeh, où a commencé la bataille des Pyramides; à gauche, Choubrä ; maison de plaisance du pacha ; devant nous, le Mokatam et au-dessous la citadelle et les édifices les plus élevés du Caire. Les pyramides, toujours fidèles au point de vue, dominaient le fond du paysage, la chaîne Libyque elle-même, et complétaient ainsi le plus magnifique spectacle que l'imagination puisse concevoir. Jusqu'à Boulac, les changements qu’il éprouva ne firent qu'ajouter à sa beauté, jusqu’à ce que les minarets du Caire se fussent cachés derrière les dunes factices qui enceignent la ville, et qu’enfin l’œil n'aperçût plus à notre gauche que les murailles blanchies de la longue douane de Boulac et les toits contournés du palais abandonné d’Ismaël-Pacha.

C'était encore une grande affaire que de débarquer tout notre bagage, de le transporter au Caire et de nous installer dans une maison qui n'avait exactement que les quatre murailles. Aussi, nous décidèmes-nous à ne parlir pour la ville que le lendemain vers le soir. Je me chargeai, le matin du 20, d'aller préparer les logements, et je fus ainsi le premier à faire mon entrée dans cette autre Babylone. La chaleur ce jour-là était étouffante ; en sentant le soleil tomber d’aplomb sur ma tête, je me

rappelais le supplice de Roger quand il allait chez Logistille ; mais, à tout ce que je voyais, j'aurais pu croire que j'approchais du palais d’Alcine. La fête du jour avait fait reprendre à cette ville, autrefois si florissante, une partie de son ancien éclat : la beauté des costumes, l'éclat des banderoles, les cris joyeux de la population joints au. style des monuments, à Ja richesse de la végétation, donnaient à la place d'Esbekié et à la belle nappe qui la couvre dans cette saison, un aspect digne des Hille et une Yuits : l'intensité dt la chaleur ne pouvait empêcher ce peuple de se livrer à ses amusements avec une ardeur que tempérait à peine la gravité orientale. Ce fut donc plutôt portés que marchant, mon âne et moi, que nous traversâämes toute la partie de la ville occupée par la fête pour nous engouffrer dans les détours sinueux des rues étroites qui donnent au Caire l'apparence d’un labyrinthe inextricable. Peu à peu, la foule diminuait, le calme occupait ces noires avenues, et quand, après avoir passé cinq ou six portes et suivi cinq ou six allées, je me trouval vis-à-vis de la maison qui nous était destinée, je pus me croire au milieu des solitudes de la Thébaïde. Ce contraste se reproduit à chaque pas dans cette ville; dans les bazars, dans les rues marchandes, on ne peut avancer qu'avec beaucoup de précautions et toujours au risque de se faire renverser par les dromaduires et de se couper les genoux contre le fer tranchant des étriers.

Les maisons, construites la plupart en belle pierre de taille, sont souvent d’une hauteur prodigieuse, et comme elles se rejoignent par le haut, et qu'à cet obstacle on

ajoute souvent des tentes ou des nattes, le soleil ne pénètre jamais dans ces profondeurs où l’on jouit presque toujours d’une fraîcheur véritable.

C'est aussi un effet singulier et frappant que celui de ces énormes mosquées près desquelles on passe sans en voir autre chose que les minarets élancés et les murailles bariolées, et sans pouvoir y saisir une idée d'ensemble, un plan et une régularité quelconque. J'ai souvent éprouvé que les monuments, surtout ceux du moyen âge, produisaient plus d'impression ainsi vus de près dans les espaces les plus resserrés, qu'avec ces grandes places que notre badauderie moderne exige impérieusement, et le Caire m'a produit de nouveau cet effet. Voici près de huit jours que nous y sommes, et je n’ai pu me rassasier encore de cet aspect qui a excité la mauvaise humeur de tous les voyageurs. On arrive toujours ici avec les idées d'Europe appropriées à notre climat et à nos habitudes, et l’on ne veut pas se figurer ce qu’exige de modifications une température et des usages différents. Le fait est que jamais ville peut-être n’a été décorée avec plus de magnificence que le Caire, tant qu’elle a eu des souverains nationaux. Le goût qui a été déployé dans les constructions est aussi remarquable à tous égards que celui d'aucun autre peuple organisé pour les arts; comment croire après cela que les souverains les plus absolus n'auraient pas pu ordonner des rues au cordeau, comme ils commandaient des places et des palais, s’ils en avaient eu la moindre envie ou senti le moindre besoin? Autre calomnie : tous les voyageurs, même les optimistes, ont dit et répété que ces dunes, qui

environnent le Caire, n'étaient que le produit des immondices amoncelées avec une incurie sans exemple autour de l'enceinte des villes, et entretenaient, aux dépens de la population, les miasmes les plus délétères ; et maintenant que, sur une décision turque, on prend la terre de ces monticules pour combler de petits lacs qui entretenaient la fraîcheur autour de la ville pendant cinq mois de l’année, probablement pour y entretenir désormais encore plus de poussière qu'il n’y en a naturellement dans ce pays, on s'aperçoit qu’un grand nombre de ces montagnes factices ne sont autre chose que le produit du creusement de ceslacs. Ceci montre quel degré de confiance il faut accorder aux voyageurs pour tout ce qui regarde des __ pays qu'on ne saurait juger qu'en se faisant un autre homme et en se transportant, s’il est possible, au milieu même des idées auxquelles sont dus leurs développements. Bien des choses me manquent pour un pareil travail : ignorant des langues de l'Orient, étranger par mes études à l’histoire et à la philosophie de ces contrées, je ne peux saisir sur ce que je vois que des apparences qui pourtant me frappent en contraste avec tout ce que j'ai lu partout sur ce que je retrouve.

Quant aux monuments, je suis tout à fait dans mon centre, ils sont ici en grande abondance et du meilleur choix. J’ai pu, pour la première fois, apprécier à leur juste valeur ce que les Arabes ont fait dans leur meilleur temps, et la place qu'ils doivent tenir dans la grande histoire des arts, et véritablement j'ai été émerveillé. Ce qui appartient au n° et au 1° siècle de l’hégire m'a

surtout frappé paï un caractère de grandeur et de simplicité dont rien de ce qu’on nous donne pour de larchitecture arabe ne pouvait me fournir l'idée. 11 semble que le voisinage des grands monuments de l'Égypte ait inspiré leurs artistes et leur ait donné le désir d’une espèce de rivalité. Au moins est-il certain qu'à l’époque. où la mosquée de Touloum et la porte de la Victoire, les deux plus beaux édifices du Caire, ont été construits, les plus admirables monuments de Memphis subsistaient encore intacts, que le Caire presque tout entier a été bâti

avec des débris de cette antique métropole de l'Égypte, et que certains califes paraissent même avoir été possédés d’une sorte de rage contre les monuments dont ils ne : pouvaient égaler la grandeur, particulièrement contre les pyramides, que plusieurs ont essayé de détruire. Quoi qu'il en soit, il y a là matière à bien des réflexions, que je me hâte de recueillir, effrayé de l’impatience de Champollion à quitter cette ville où j'aurais des mois à passer pour résoudre tous les doutes qui m’encombrent l'esprit. Le plus grand toutefois, grâce à Dieu, n'existe plus : je sais maintenant, à n’en pas douter, que l’ogive pure employée dans nos grands édifices gothiques, sinon appartient aux Arabes, au moins a été connue el employée par eux à la fin du 1x° siècle.

La mosquée de Touloum m'en offre le plus magnifique exemple. C'est là qu’au milieu des ruines accumulées par l’incurie des Turcs, j'ai pu me faire une idée de ce que devait être un édifice arabe, quand un Haroun ou un Mamoun en avait ordonné la construction.

La même magnificence se continue dans les siècles suivants, mais le goût s’est rapidement altéré. Une fois qu'on rencontre le nom d’un Turc dans l'histoire, on est sûr de voir arriver la décadence dans les arts. L'espèce de mauvais goût qui appartiendrait exclusivement à cette nation, si nous n'avions eu la prétention d'entrer en partage avec elle pendant le xvin° siècle, dépare malheureu-" sement plusieurs des plus importants édifices du Cuire, particulièrement la mosquée du sultan Hassan, dont la masse rappelle le Panthéon de Paris. Quant aux monuments de l’époque si brillante de Saladin, le pacha nous a envié le plaisir d'apprécier complétement ce qu’on faisait à cette époque où l’Europe s'était enfin réveillée. J'ai vu, avec un véritable serrement de cœur, tomber les dernières colonnes du palais de ce grand prince (c’est de Saladin que je parle), encore toutes couvertes d'or et des plus riches couleurs. C’est un emprunt que l'Égypte régénérée a fait à notre belle civilisation, que de détruire les monuments d'art pour bâtir des casernes, des douanes, des filatures et des places immenses.

Pour comprendre enfin tout ce que m ‘inspirent ‘de réflexions cette belle ville et ce détestable gouvernement, il faudrait se transporter avec moi dans tous les lieux, à tous les instants, contempler du haut de la citadelle cette vue merveilleuse où la beauté sauvage et triste du désert lutte avec le charme du plus riant paysage dans la vallée du Nil, et où la main de l’homme en élevant les pyramides paraît avoir vaincu lc désert et la vallée. Il faudrait

ajouter à ce tableau l'effet que produisent les minarets si

multipliés dont les formes élégantes et capricieuses s’élè-. vent comme autant de peupliers au milieu des buissons, cette ville coupée en mille endroits par la verdure et les eaux, et cette autre ville des tomheaux qui environne la cité des vivants et lutte avec elle de magnificence et d’étendue; ces coupoles variées s’avançant au milieu du désert, comme des digues opposées à cet océan de sable et de mort, et cette vallée où l'œil cherche encore la caravane fugitive des Hébreux.

Sakhara, 6 octobre.

Champollion n’a pu tenir au Caire plus de dix jours, et, quoique j'eusse bien donné quelques-unes de ses semaines hiéroglyphiques pour un jour arabe de plus au Caire, il a fallu se décider au départ, lequel a eu lieu le 30 septembre au soir. Le meilleur vent et le plus beau temps du monde ont favorisé le début définitif de notre métier d'antiquaires hiéroglyphisants.

J'ai déjà parlé de l'aspect enchanteur des rives du Nil à Boulac et aux environs du Caire; le commencement de notre navigation n'a point affaibli la vivacité de cette impression ; pendant une lieue, et, à mesure qu’on s’éloigne de Boulac, le nombre des jardins, des maisons de plaisance, la beauté des palmiers et des sycomores ne font qu’augmenter, jusqu’à ce qu'enfin tout paraisse se réunir pour parer la perle de l'Égypte, l’île de Roda, presque aussi fameuse que celles de Philé et d’Éléphantine. C’est dans Roda que se trouve le fameux nilomètre

que nous n'avons pas eu le temps de visiter à notre passage, et que je verrai au retour, s’il plaît à Dieu. — Ce nilomètre ou mékias, comme on l'appelle aujourd’hui, termine la pointe de l’île de Roda. On découvre ensuite le Vieux Caire, qui me parut beaucoup plus agréable en points de vue, qu’il ne l’est en réalité. Ici le fleuve s’élargit ; à gauche on n’apercoit plus qu’un rivage bas, puis presque tout à coup les flancs taillés à pic et percés de mille carrières de la chaîne Libyque. À droite s'étendent de longs bois de palmiers, cernés par l’inondation, derrière vous et du même côté, les pyramides de Ghizeh; devant vous à l'extrémité du point de vue, celles de Sakhara et de Dachour. Entre ces deux points extrêmes, s’étendait l'immense et populeuse Memphis. C'était là que nous venions chercher quelques souvenirs de cette ville biblique, dont, il y a six ans, subsistaient encore les monuments principaux, et où il ne reste aujourd’hui que quelques débris informes et des tombeaux. La nuit vint bientôt mettre fin à l’imposant spectacle qui charmait nos regards. Mais, avant ce moment importun, un coucher de soleil d'Afrique derrière les palmiers de Memphis, nous donna comme un corollaire des vraiment grandes émotions qui nous occupaient depuis quelques heures. Le soir, nous amarrâmes à Maasara sur la rive gauche. D’après les renseignements que nous avions recueillis au Gaire,.nous tenions à visiter les carrières, d'où Memphis et les pyramides sont sorties et qu'on nous avait assuré être remplies d'inscriptions et de monuments sculptés dans le roc. Notre attente ne fut pas trompée. Le lendemain au matin nous

nous dirigions à travers une plaine déserte vers les flancs perforés de Gebel-Touruh, où notre incursion commença par la découverte d’une inscription vraiment précieuse, et qui donne la preuve que 4900 ans avant J.-C. , on réparait les temples de Memphis.

Je ne décrirai pas ici les détours de ces immenses carrières, dont l'étendue et la beauté sont proportionnées à l'importance et à l'étendue d’une ville célèbre de toute antiquité, et dont le circuit n’est pas moindre de six lieues. Je ne parlerai pas non plus de toutes les inscriptions en hiératique et en démotique dont les murs sont couverts : je ne serais sur ce chapitre qu’un écho. Ce qui m'a amusé, c’est de voir que les tailleurs de pierres Égyptiens, malgré leur vicille réputation de momies, n'étaient pas moins farceurs que leurs confrères en antiquité les soldats de la maréchaussée pompéïenne. J'ai dessiné sur mon calepin une charge de lion vraiment comique qui a peut-être quatre mille ans de date; nos gamins des rues de Paris ne feraient pas mieux. Ce fut ainsi, et d’une manière passablement fatigante, que nous passämes la journée du 2.

Pour laisser échapper le moins de monuments possible dans une revue aussi rapide, nous nous étions dispersés deux à deux et méme moins, sur une étendue d’une lieue. Chacun montait, descendait, courait, appelait, dessinait : puis c'était la soif qui nous dévorait , et il fallait voir avec quel plaisir nous avalions cette excellente eau du Nil, quand après plusieurs heures d’attente, il nous arrivait enfin de rencontrer cette bienheureuse

cruche que Panurge lui-même aurait nommée, ce jour-là, la dive bouteille. Un artiste français établi au Caire, et plus d’à moitié arabe, M. Linaut, était venu avec ses dromadaires partager les chances de cette singulière journée. Vers lé soir, je m'étais engagé avec un de nos dessinateurs dans un long ravin dont les grottes étaient toutes remplies d'inscriptions et de bas-reliefs ; le temps de voir, de relever, celui même de marcher nous entraîna si loin, que nous nous aperçûmes en terminant que le jour et les forces nous manquaient ; il fallut songer à retrouver

notre caravane qui peut-être avait déjà repris le chemin de la barque. Mais dans quelle direction devions-nous nous aventurer? Quelques indications serviraient - elles à nous guider dans la meilleure voie? Notre perplexité était grande, et je ne puis exprimer quelle sensation j'éprouvai en apercevant au fond d'une petite vallée tous les nôtres réunis; l'effet des habits orientaux, des dromadaires, des ânes même dispersés au milieu des pointes de rochers, avait quelque chose de magique pour l'impatience de ma soif; on eût dit que je me retrouvais chez moi après une absence longue et pénible ; je me rappelai involontairement, quoique bien en petit, le beau récit de Marco dans Adelchi; j'avais comme lui traversé les Alpes pendant vingt jours, et j’apercevais enfin les tentes des chrétiens, les tentes de Charlemagne. Ce fut une espèce de mirage moral que la soif, à qui, si j'eusse été Grec, j'aurais bâti un temple, que la soif, dis-je, m'a fait connaître. C’est le seul, grâce à Dieu, dont j’aie pu jusqu'ici avoir l’idée; mais dans son cadre

restreint, il m’a laissé une impression si profonde, que je n'ai plus de peine à me représenter ce que doit être l’autre mirage.

Le 3, nous avons repassé sur la rive droite, sur celle où l'emplacement bien déterminé de Memphis appelle depuis trente années tant de marchands et d'amateurs, et fait palpiter tous les cœurs hiéroglyphisants. On peut penser quelle était l’impatience de notre général. Heureusement il s'était donné la veille une si bonne journée à courir l'inscription, que nous pûmes aussi, ce qui était bien nécessaire pour rmros membres fatigués, prendre un repos de trois heures.

Une longue forêt de palmiers entrecoupée de villages qu'on n’aperçoit que le nez dessus, occupe presque toute l'étendue de cette grande ville. C'est en nous avançant sous ces palmiers, couverts en ce moment de dattes dorées, que nous vimes la terre parsemée de morceaux de granit, de basalte, de pierres sculptées et de tombelles qui indiquaient la place de ruines amoncelées. À quelque distance, et près d’un village nommé #itrainé, nous trouvâmes, le nez contre terre, le grand Sésostris qui faisait là ses réflexions depuis un millier d'années peut-être, après avoir brillé si longtemps aux portes de quelque beau et grand temple de Memphis. Cette figure n’a pas moins de trente pieds de haut, elle est d’un seul morceau, admirablement sculptée. J'avoue que j'éprouvai quelque sympathie à l’image de ce conquérant dans l'état où elle était réduite; je me sentis plus touché encore, quand j'entendis ces barbares Toscans auxquels ce monu-

ment appartient par l'hommage que le découvreur en a fait au grand-duc, former froidement le projet de lui couper la tête, en désespoir des moyens d’emporter une masse aussi colossale. La vue de ce bijou et de quelques autres fragments répandus, çà et là autour du village avait mis en goût nos flaireurs d’hiéroglyphes. On déploya donc immédiatement les firmans, et le chef du village fut sommé de nous livrer sur-le-champ les ouvriers nécessaires aux fouilles que nous allions entreprendre, le tout moyennant la contribution légitime que les Français n’ont jamais refusée, au grand étonnement des habitants du pays âgés de plus de trente ans.

Malheureusement, faire vite et bien faire ne sont pas précisément la même chose; nos fouilleurs étaient pressés de jouir, ils auraient voulu en quatre heures de temps trouver au moins un colosse, l'emporter et continuer leur route pour Sakhara, ce pays des merveilles. Aussi leur patience ne dura-t-elle pas plus de deux jours. À la seconde journée on découvrit une inscription intéressante, et les fouilles de Mitrainé se terminèrent au coucher du soleil.

Dans la soirée du 4 octobre, nous étions à Sakhara où quelques-uns de nos éclaireurs nous avaient précédés pour planter nos tentes sur le terrain même de la nécropolis memphitique, à deux pas des pyramides et de ces tombes qui, depuis dix ans, ont fourni à l’Europe curieuse et maniaque presque autant de jouissances que Thèbes tout entière. |

Effectivement, c’est au pied de la chaîne Libyque, au 1. 8

milieu des derniers palmiers qui luttent contre l’invasion du désert, que notre camp est établi.

L'inondation qui pénètre à présent jusqu’au sable, forme devant nous un grand lac, coupé par la chaussée qui communique de Mitrainé à Sakhara ; ce dernier village, à qui les bénéfices provenant des fouilles, ont valu un grand accroissement, est derrière nous caché par un bois de palmiers el de mimosa nilotica. À notre gauche, et presque sur notre tête, s'élève la plus grande des pyramides de Sakhara, fort inférieures à celles de Ghizeh, mais, à ce qu'il paraît, plus anciennes, et dans tous les cas fort nouvelles et curieuses pour un œil parisien; j'ai fait hier l’ascension de cette masse à quatre étages, formée d’énormes pierres carrées, qui si l’on s’en rapportait à la chronologie si souvent justifiée de Manéthon, n'aurait pas moins de sept mille ans d'existence. De son sommet j'ai pu compter dans toute l'étendue de la chaîne Libyque parallèle à la direction de Memphis, jusqu’à dix-neuf pyramides, depuis les deux grandes de Ghizeh, jusqu’aux tertres souvent informes qui indiquent la place de celles qui ont été détruites. Toutes ces pyramides sont, à n’en

‘ pas douter aujourd'hui, antérieures à l'usage de l’écriture dans les monuments! ; les longs corridors, les salles multipliées dont elles sont remplies, n’en portent aucune

1 Cette conjectnie a été démentie depuis par la découverte du cercueil en

, bois portant le nom du rui Menchérès de la 1ve dynastie, etpar celle d'in-

scriptions contenant la légende de Chéops trouvées dans la grande pyramide

de Ghizeh. Au reste, M, Lenormant a été le premier à faire connaître ces

monuments et à les expliquer dans une dissertation spéciale publiée en

trace; ce sont donc là les monuments les plus anciens de la terre; les restes de la tour de Bélus peuvent seuls leur disputer ce privilége. C'étaient déjà pour Hérodote des antiquités da plus haut intérêt : ce seront encore les premières pour nos neveux quand nous-mêmes serons devenus antiquité, comme Hérodote l’est pour nous. — Et cela placé dans ce désert de sable qui donne à la scène tant de gravité et de tristesse ; puis une forme vraiment belle et pittoresque, ce qu’on aurait pu choisir de mieux pour exprimer l'idée de la stabilité et de la durée ; c’est donc vraiment autre chose que de grands et énermes tas de pierres, c’est un point de départ imposant et solennel à l’histoire de l'humanité. |

J'attends avec une grande impatience notre course aux véritables pyramides. Deux jours passés ici à visiter le petit nombre de tombeaux que l'avidité des marchands n’a pas recouverts après les avoir fouillés et même spoliés de leurs ornements d'architecture, ont à peine trompé la faim de pyramides que j’ai commencé à éprouver du haut de celle de Sakhara. C’est après-demain 8, qu’elle sera décidément satisfaite.

Le Caïre, 10 octobre.

D'après nos premiers calculs, je devrais être éloigné depuis longtemps de cette ville; mais les premiers travaux de l'expédition ayant eu lieu dans les environs du ” Caire, je n’ai pu marcher plus vite qu'elle, et j’ai même profité d’un jour entièrement consacré aux études de nos dessinateurs pour revoir encore une fois cette perle de

l'Orient que j'avais quittée av:c tant de regrets. Mes dernières notes avaient été écrites au pied de la pyramide de Sakhara, tandis que je contemplais, à travers l'horizon jaunâtre du désert, les sommets bien autrement imposants de celles de Ghizeh, réellement ému de l'aspect encore lointain de ces énormes monuments de la vanité humaine. Je fis dans la même journée une expédition on ne peut plus pénible dans l’intérieur de la pyramide de Sakhara : on n'y pénètre qu'en marchant pendant près d’un demimille sur les genoux et même parfois sur le ventre, à travers les pierres coupantes et au risque de voir à chaque instant s’éteindre la lumière que porte votre guide. Cette expédition ne. fit que confirmer urie impression à laquelle se mêlait déjà, il est vrai, quelque chose de semblable à la pitié, et je ne sais quelle compassion dédaigneuse pour ces jeux d’enfants de l'humanité. |

Pour aller de Sakhara aux pyramides dans cette saison, l’inondation occupant toute la plaine, la route est pénible et fort longue. Il faut suivre avec persévérance pendant plus de quatre heures les longues sinuosités et les ondulations monotones du. désert. Cette route, qui décrit l'arc dont l’ancienne Memphis était la corde, mesure exactement l'étendue de“ka nécropolis memphitique, qui se terminait au nord par le groupe gigantesque des pyramides.

Une couche épaisse de sable recouvrant tous les tom—

beaux et qu'on ne peut pénétrer qu’en fouillant, le terrain classique de l'antiquité ne nous offrit rien de bien intéressant.

Je fus seulement frappé de la quantité innombrable de crapauds naissants qui se jetaient dans l’eau à notre approche, toutes les fois que nous touchions la lisière de l’inondation. Nous pûmes comprendre alors comment l’idée de la fécondité du limon, déposée par les fleuves, était née en Égypte et avait fait croire à la création spontanée d'animaux organisés qui en résultait.

La veille aux portes de la pyramide de Sakhara, j'avais ‘été obligé de livrer un véritable combat à des myriades de cousins qui en obstruaient l'entrée.

Voici donc bien, de compte fait, deux plaies d'Égypte qui subsistent comme en permanence dans le pays, pour témoigner de la vérité des récits bibliques. Pour peu que je restasse quelque temps en Égypte, j'aurais peutêtre l’occasion d'observer toutes les autres. Mais à part ce plaisir dont je sais me passer, je ne puis m’'empêcher d’être frappé à chaque pas de ce que l'aspect de la nature, toujours contemporaine, donne de relief et de vérité actuelle aux récits fantastiques, pour nos hommes du Nord, du Pentateuque. Je ne veux point oublier de noter avec quel ravissement inexprimable j'avais chanté la romance si belle de sentiment et de couleur de Joseph, sous les palmiers de Sakhara. Un autre épisode de la même histoire, toute memphitique, se plaçait naturellement sous les quatre beaux sycomores, plantés d’une manière si pittoresque, au milieu d’un désert si nu, au pied des pyramides. Le pâtre qui avait rassemblé ses troupeaux à leur ombre pouvait aussi bien être Ruben ou ÆVephigli, et le puits voisin, à quelque distance de plus

de l’inondation, aurait convenu comme tout autre au projet perfide des frères de Joseph.

. C'est du pied de ces beaux arbres que le terrain s’êlevant avec rapidité, la roche calcaire dresse de toutes parts ses crêtes nues au nombre desquelles se trouve le fameux sphinx, qui a partagé sinon la durée, au moins la réputation des pyramides. Ge monument sur lequel on a avancé tant de conjectures, n’est autre qu'une espèce de témoignage des excavalions profondes pratiquées tout autour, et dont les pierres devaient servir comme de supplément à celles qui sortaient des immienses carrières de Mokatam. La tête du sphinx, malheureusement fort endommagée, est le portrait du roi Thoutmosis 1V, qui vivait environ 4700 ans avant Jésus-Christ; cette tête, qui conserve des teintes profondes d’une couleur rouge que bien des voyageurs ont prise pour celle du granit, s'élève seule avec le cou et une partie de la croupe au-dessus du sable : mais il n’y a pas longtemps qu'un nommé Caviglia a fait faire des fouilles tout autour et a découvert entre les jambes un grand monolithe avec quatre lions et une inscription qui donne la date ci-dessus. Il est vrai qu’en véritable Vandale ledit Caviglia a vendu un.lion aux Anglais etrecomblé le reste ; mais la chose n’en est pas moins constatée et fait cesser toute incertitude sur un colosse au pied duquel le Neptune de Jean de Bologne n’est qu'une figurine. En se plaçant juste en face du sphinx, on découvre, d’un seul point de vue, la grande pyramide entièrement dépouillée de son revêtement et dentelée dans toute sa hauteur ; la seconde, qui ne lui cède guère, conservant à son sommet

ÉGYPTE. 119 comme une espèce de croûte polie, irrégulièrement interrompue aux trois quarts de la hauteur totale, la troisième vraiment lilliputienne auprès de ses aînées, et puis tout autour une foule de petites pyramides, de débris de chaussées, d'enceintes et d’autres constructions, des portes de tombeaux sculptées dans le roc; enfin les restes encore magiques d’un des plus beaux aspects que l'inagination humaine puisse concevoir. C’est là le vrai coup de théâtre. 11 perd un peu à l'analyse ; d’abord quand ons’occupe de la grande pyramide, on ne juge la grandeur des pierres qui la composent qu’en les touchant, qu’en -se mesurant soi-même avec elles; puis l'imagination est importunée de ce grand amasde matériaux dont elle ne comprend plus ni la forme ni le but. C’est donc avec une sorte d’ébahissement stupide que l’on parcourt tout cela, qu'on escalade ces gradins interminables dont les marches semblent faites pour des géants, qu’on pénètre dans ces longs corridors, dans ces détours sinueux qu’on a peine à croire construits dans le seul but de conduire à un tombeau. J'ai l'air de prêcher contre mon saint, mais l’inutilité, la plus belle chose du monde, a ses bornes comme tout le reste ; et quand il faut reculer de deux lieues pour retrouver l’idée pittoresque, pour se faire un plaisir, une . émotion, inême la plus désintéressée, on est tenté (je blasphème) de ranger les pyramides parmi les grandes badauderies dévolues à l'amusement et à l'occupation éternels des sots qui composent la majorité du genre humain.

Il y a peut-être un milieu entre ce que j'ai avancé pour

et contre, un moyen terme qui est la vérité, maïs pour le moment, je proteste contre les pyramides.

Beni-Hassan, 28 octobre 1838.

Nous n’allons pas vite; suivant le compte de Champollion, nous devions être à Thèbes à la fin de ce mois, et si cela continue, il est impossible de prévoir à quelle époque nous y arriverons.

Les premiers pas dans l'étude des hiéroglyphes m'ont paru les plus aisés du monde, mais à présent qu'il s’agit d'entrer dans la moelle du sujet, je m'aperçois qu’il ne faut rien moins qu'une vie d'homme pour rassembler tous les éléments nécessaires à la simple intelligence de cette science. Je ne perds pas pour cela courage, mais je ne ie sens plus marcher. Au delà des noms propres et des dates, je me sens entrer dans des difficultés grammaticales où j'enfonce à chaque pas. La nécessité de ce maudit copte me devicnt de jour en jour plus démontrée, sans que je puisse donner aux premiers éléments de cette étude d’autre temps que les courts moments de repos que laisse le voyage. Les chaleurs et les vents contraires qui commencent à dominer dans cette saison, nous ont retenus quatre jours entiers précisément dans l'endroit le plus nul et le plus triste de l'Égypte.

Je reprends ma relation : c’est le 11 au soir que j’avais quitté le Caire, accompagné d’Alexandre Duchesne, l’un des dessinateurs de Champollion et parfait compagnon de voyage; nous cheminâmes toute la journée par un

bon petit vent, et le lendemain à la pointe du jour, nous nous réveillâmes amarrés à côté de notre flottille, que le général Champollion et tous les autres avaient rejointe de leur côté dans la journée précédente. Nous dîmes tous ensemble un adieu solennel à Memphis et aux pyramides, et nous fimes voile gaiement vers les restes moins vantés d’une plus antique et plus belle capitale. Le premier jour tout alla le mieux du monde, un joli vent du nord nous faisait remonter le courant avec la rapidité d’une flèche; les rives d’ailleurs étaient encore riantes comme aux environs du Caire, et le paysage animé par mille accidents de lumière et de végétation démentait la vicille réputation de monotounie dont l'Égypte est en possession depuis un . temps immémorial. Peu à peu néanmoins la vallée se resserrait, les arbres devenaient plus rares, les crêtes des deux chaînes de montagnes plus tristes et plus pelées, enfin le calme plat nous prit à l'endroit où, pour la première fois, l'Égypte nous apparaissait sous un vilain aspect, et où l’éclat- vraiment merveilleux de la lumière pouvait seul nous consoler de la nudité du paysage. Pendant quatre jours ce fut commé un sort jeté sur nous. En vain nous changions tous les jours de position ; une rive n’était pas moins triste que l’autre. Le coucher du soleil seul composait chaque soir un tableau magnifique, et parait cette pauvre nature de manière à lui créer des beautés.

Le 17, le vent tourna à l’est et nous permit d’approcher du village de Béni-ed-Déir, assez pittoresquement situé au milieu des dattiers. Là commença à se déployer *

devant no$ yeux le spectacle que les jours suivants ne firent que varier. À notre droite s’étendaient les vastes plaines maintenant inondées de l'Heptanomide, terminées dans le lointain par le canal de Joseph et la chaîne Libyque ; à gauche, la chaîne Arabique, toujours remarquable par sa disposition en terrasse descendant jusque dans le Nil, se formait comme une épaisse muraille toute percée de grottes et de carrières. Telle est la disposition générale de cette Égypte intermédiaire dont Hermopolis Magna, aujourd'hui Achmounéin, était considérée comme la capitale. Les anciens en avaient tiré un parti singulier, que les Arabes ont suivi jusqu'à.ce jour. . Dansla plaine, tout entière occupée par la culture, couverte d’ailleurs, presque complétement par l’inondation annuelle, étaient les villes, les villages et tous les vivants. La rive arabique appartenait exclusivement aux morts dont on découvrait de loin les lugubres demeures ouvertes dans les flancs de la montagne. Les Arabes de Minieh et des autres villes de cette province ont de même conservé l'usage des sépultures sur la rive droite qui, par là, a conservé sous une autre forme sa destination antique de nécropole. En approchant d'Hermopolis, la population et les richesses de cette ville rendent raison de la multiplication des grottes et de l'importance toujours croissante de leur décoration. Ce sont ces hypoôgées qui maintenant me jouent le tour de retarder notre voyage, Champollion n'ayant pu tenir à toutes les belles choses qu'il y a trouvées, et ayant par là abandonné son premier projet de ne ” faire que voir et relever en remontant le Nil. C’est ainsi

qu’à trois lieues plus haut que l’endroit où nous sommes auprès d’un village appelé Zaouyet-el-Méïtin, un seul hypogée nous a retenus presque deux jours ; C’est ainsi que Béni-Hassan, où nous sommes arrivés hier matin, nous tiendra au moins six jours encore, supposé même que la

montagne ne recèle pas quelque nouveau trésor digne de

la colère de nos hiéroglyphisants. 11 faut bien convenir que nous n'avions encore vu rien de pareil à ce que nous a vons trouvé ici. 1l est possible que Sakhara renferme de beaucoup plus belles choses, mais le sable les recouvre, et les fouilleurs ayant l’habitude de recombler les tombeaux qu’ils dépouillent, les hypogées, qui par faveur spéciale demeurent découverts, n’offrent, à l'exception d'un . seul, qu'un assez médiocre intérêt. Il en est de même de ceux qui entourent les grandes pyramides, où le même système produit les mêmes elfets.

Ici, au contraire, la disposition particulière de la chaîne Arabique a permis de faire de la salle supérieure de ces tombeaux de véritables monuments. La porte, d’ailleurs, n’en est pas basse et cachée comme -à Sakhara, mais l'extérieur , décoré avec goût et quelquefois avec magnificence, ajoute à l’effet harmonieux de l’ensemble. Ce qui complète l'intérêt de ces tombeaux, c’est qu’ils appartiennent tous à la caste militaire, dont les monuments sont comparativement beaucoup plus rares que ceux de la caste sacerdotale. Aussi l'aspect en est-il en grande partie différent. Des scènes toutes nouvelles de combats, de gymnästique, de siége, de chasses aux animaux sauvages, reraplacent

le plus souvent les occupations paisibles auxquelles on supposait que Îles prêtres . égyptiens devaient se livrer dans l'autre vie. Ce thème, au reste, dans quelque sens qu'on doive l’entendre, était singulièrement brodé par les artistes égyptiens, qui prenaient de là occasion de représenter dans ces longues files de bas-reliefs et de peintures toutes les occupations imaginables de la vie civile, tous les détails de l’agriculture, de la moisson, de l’éducation des troupeaux ; tous les métiers, depuis le cordonnier jusqu’au maçon; toutes les professions, depuis le juge jusqu’au médecin ; tous les divertissements, tels que joutes sur l’eau, chasse, pêche, combat contre les animaux sauvages, etc. ; de sorte qu'avec un peu plus de soin que la commission d'Égypte n’en a pris, et, en continuant pendant quelque temps le travail que Champollion a entrepris actuellement, il sera possible de déterminer rigoureusement, et sans consulter les livres, et jusqu’aux moindres particularités, les mœurs, usages, arts et métiers d'un peuple qui vivait il y a trois mille ans! L'intérêt qu'offrent ces recherches s’augmente encore de sa comparaison avec les usages conservés dans l’Égypte moderne, comparaison dont les résultats sont tellement frappants, que la plupart des ambiguïlés que les monuments présentent, s'expliquent par ce qu’on rencontre journellement. Quoique ces représentations ne. soient pas toutes également remarquables sous le rapport de l’art, on y trouve pourtant par intervalles de jolis détaïls, particulièrement dans les animaux dont le contraste avec les figures humaines me paraît chaque jour davan:-

tage trop frappant pour que je puisse saisir les motifs de cette différence. L'effet général est d’ailleurs on ne peut plus piquant, et les couleurs encore presque partout très-vives, ne sauraient se comparer à rien de ce que j'ai vu en Égypte. Quant à l'architecture, j'ai vu jusqu’à présent bien peu de chose, mais je crois qu'après ces vieuxlà il faut tirer l'échelle. Lei, j'ai trouvé, avec une date certaine de 4300 ans avant J.-C. , des colonnes cannelées que J'aurais pu croire enlevées à Pestun ou à Agrigente. C'était, d’ailleurs, une opinion que j'ai exprimée de sen- . timent dans mes travaux de Rome, que cette origine de l’ordre dorique. Mais je n’espérais pas en rencontrer une démonstration si frappante : il faudrait que les récalcitrants vinssent ici pour ouvrir de force les yeux. Ce qu’il ya de vraiment singulier, c’est que ces colonnes, si énormément antérieures aux plus anciens monuments de la Grèce, appartenant néanmoins à une époque où l’art égyptien passait du grand et du sévère au gracieux et au joli, n’ont point cet aspect de gravité qu’on leur trouve à Pestum et à Sélinonte; en sorte qu’on: est forcé de croire que la Grèce, même en empruntant à un peuple qui avait passé par toutes les périodes de la marche des arts, n'en était pas . moins comme obligé, en qualité de peuple nouveau, de recommencer cette marche sur nouveaux frais ; et que la nature de leurs emprunts ne modifiait en rien cette loi que je regarde comme universelle. C’est peut-être là le fait le plus curieux que j'aie recueilli dans ce pays.

Sur le Nil après Achmounéïn et avant Syout, le 8 novembre.

. Je craignais que nous ne fissions à Beni-Hassan une halte de huit jours, et nous en avons passé quinze pleins. Nous devions être à Thèbes le 1° novembre, et au 8 nous sommes à peine à moitié chemin depuis le Caire. Tout ce que je puis faire, c’est d’invoquer la grande déesse Patience, de prendre le temps comme il vient, et de m’enremettre, pour l’heureuse conclusion de ce voyage,

à la Providence, qui ne m'a jamais abandonné en pareille = occasion. Une expédition est une grande machine qui ne == se remue pas comme un seul homme. J'ai profité du mieux == que j'ai pu de cette incarcération de Beni-Hassan; j'aiæ : rédigé une description très-détaillée de ses grottes, aux

fond très-intéressantes. L'examen très-minutieux que Y'a J

été à portée d’en faire, m’a révélé une foule de détail

curieux dont une étude rapide n'aurait pu même meæ

donner l’idée. Il y a surtout un de ces hypogées que l’orr peut considérer comme l’un des monuments les plus importants de l'Égypte sous le rapport de la peinture. Il appartient à une époque comparativement moderne, le 1x" siècle avant notre ère, et j'ai pu y trouver des développements et des perfectionnements relatifs qui ne sauraient appartenir aux monuments du grand style. De cet examen est. résulté pour moi ce rapprochement, que d’autres faits me portent à considérer comme incontestable, c’est que la peinture égyptienne, poussée à ce point de mouvement et de pittoresque fort extraordinaire pour elle, se trouvait juste

arrivée au même degré que notre peinture de la fin du moyen âge et que notre école de vitraux avant Jean Cousin. Cette idée forme la base d’un assez bon nombre de déductions capables, je crois, de jeter un certain jour sur l'organisation intellectuelle du peuple égyptien et sur ses rapports avec la grande individualité humaine. C’est à M. Ballanche que j'adresse cette observation, elle ne saurait manquer de l’intéresser. Je ne désespère pas de lui rapporter des choses plus directement analogues à ses méditations habituelles: car enfin ce n’est pas inutile- : ment que j'ai lu les /nsfituhions sociales et le premier volume de la Palingénésie, et c’est du fond du cœur que je me professe son élève pour bien des choses, comme je le suis plus que jamais de Vico, quant à ses vues générales sur l’histoire. |

C’est bien ici le cas de philosopher, car jamais pays a-t-il autant produit pour la philosophie que celui que je parcours? Il.y à de certaines contrées qui paraissent vouées à de certaines destinations pour toute la durée de ce ‘monde. Il y a bien longtemps qu’'Orphée venait puiser dans les sanctuaires de Thèbes tous les principes de sa théologie; car c’est bien ici, monsieur Ballanche, que la philosophie orphique a pris naissance : ces hymnes orphiques, si suspectés, appartiennent, à n’en pas douter, à l’antiquité la plus reculée. Les noms et les attributs des divinités égyptiennes s’y retrouvent avec les rapprachements les plus frappants. Orphée, je le veux bien, a fait le grand tour pour rapporter en Grèce ces trésors de l'intelligence, mais le fond de sa doctrine est

égyptien, comme les institutions de Cécrops et de Cadmus, comine les colombes de Dodone, comme la philosophie de Pythagore et de Platon, comme les lois de Moïse. Croyez-vous que ce soit par hasard que la plante du platonisme ait porté de tels fruits sur le terrain d’Alexandrie? que ce soit par un vain motif de curiosité que tous les grands génies de la Grèce aient visité l'Égypte et . hanté les colléges de philosophie qu’elle renfermait ? Ceci est à jamais la terre de la théologie philosophique:

Il y a de quoi frénir à retrouver dans tous les coins de l'Égypte cette alliance monstrueuse de la croix ansée égyptienne avec la croix symbole de notre rédemption. En Égypte, disait Adrien à son beau-frère Servien, tous ceux qui sont Égyptiens sont chrétiens, et tous ceux qui sont chrétiens sont Égyptiens. De là cette erreur qui a fait prendre pour des productions des premiers temps du christianisme les livres hermétiques, monuments sincères des plus anciennes traditions de la religion égyptienne. 11 y a eu en apparence, dans ce culte, une grande révolution ; mais, dans le fait, elle n’en a trouhlé que la surface. Tandis que les farces isiaques parcouraient le monde romain en s'imprégnant chaque jour davantage de toute la corruption. de la société qu'elles avaient envahie, la vieille cosmogonie, si respectable, en ce que la première elle avait consacré la liberté de l’homme, si importante pour nous, en ce que le dogme de la révélation et de l’incarnation y vit dans son plus pur développement : cette cosmogonie, qui était en elle-même tout un système de philosophie, demeurait dans son unité puissante au fond

des sanctuaires de la Thébaïde. Le temple de Denderah, construit en grande partie sous les Romains, n'offre, dans ses riches et immenses représentations théologiques, aucune différence avec celles qu’on retrouve sur les monuments construits dix-huit siècles auparavant. Je ne sais pas bien quelle dut être précisément le genre de lutte qui eut lieu entre le christianisme encore enfant et le géant épuisé du culte égyptien, mais je ne crois guère aux grands effets de l'Évangile de saint Mathieu dans ce pays; il me faut saint Jean et son platonisme pour comprendre une aussi immense révolution. Malheureusement, jamais doctrine ne fut prise au pied de la lettre comme le fut celle de l'Évangile en Égypte; c’est une chose à suivre sur la carte. À Alexandrie, terrain mitoyen, le scepticisme grec ébranle les croyances locales et prépare en même temps les succès d’une doctrine nouvelle. La philosophie, il est vrai, commence à y prendre un corps et à devenir doctrine elle-même; mais la doctrine Essénienne arrive dans toute sa force orientale et dans toute sa simplicité apostolique, engage la lutte avec la philosophie, et, sans s'inquiéter davantage de l'issue qu’elle doit avoir, passe aux masses qui font sa force, culbute en un instant ces colléges dégénérés de Memphis qui, depuis deux siècles, en étaient réduits à faire gambader leur Apis pour attraper la mancia des milords romains; puis, tout à coup, puisant dans la nature même du peuple qu'elle soumet une force de prosélytisme proportionnée à celle des ennemis qui lui restent à combattre, offre aux imaginations

moins attiédies que privées d'aliments une immortalité I]. J

bien plus complète, une individualité bien moins confuse, des prescriptions bien moins illusoires, un renoncement à soi-même bien plus entier, enfin toute la religion des Pacôme et des Antoine, et fait disparaître ces dieux, les plus anciens de tous, et qui pourtant sont demeurés les derniers sur leur trône. Voici le point critique, celui qui a perdu si vite le christianisme en Égypte : on ne peut douter qu’à l’époque de son envahissement il n’ait été admirablement servi par l’ignorance des masses, et surtout par l'épuisement de l'esprit national, heurté et démoli pièce à pièce par une si énorme puissance; c'est ce qu’on voit alors dans le monde entier : la Jérusalem céleste devenant une. patrie commune pour tous les peuples qui ont perdu la leur. Mais nous appartenons à la fois à cette vie et à l’autre, et renoncer entièrement à la première pour la seconde, c’est, pour les peuples, une affreuse duperie ; aussi rien n'est-il plus affligeant que le spectacle de cette exubérance monacale qui a dévoré l'Égypte jusqu’à la conquête d’Amrou. Le christianisme en Orient paraît avoir, dès les premiers temps et par la force même de son développement, porté un coup mortel à la force matérielle de l'esprit humain. Celle-ci, réfugiée tout entière dans le mahométisme, qu’on peut regarder comme son expression la plus complète, n’a cessé d’aggraver la fièvre de langueur qui mine la société chrétienne. Aujourd’hui que . l'influence des Turcs a frappé l’islamisme d’un engourdissement qui le mène lentement à la mort, le christianisme ne paraît disposé à reprendre aucune force, ni à participer le moins du monde à la palingénésie dont l’Éurope est

grosse en ce moment. Le christianisme de l'Orient est essentiellement phanariote, c’est-à-dire qu'il n'a d'autres armes que celle de sa faiblesse, d'autre foi que l'obstination de l'ignorance, d’autre force que celle du martyre, qui appartient peut-être plus au faible qu’au fort.

Mais voici bien assez de philosophie, quand j'aurais à enregistrer la découverte d'un temple ; quand je distemple, c'était plutôt une chapelle. Je ne m’amusais guère, on peut le croire, dans les grottes où nos dessinateurs étaient occupés; en conséquence, je m'étais chargé de la partie des reconnaissances, et tous les deux jours à peu près je prenais la felouque du mach, et, muni de provisions pour toute la journée, je montais ou redescendais le Nil, et parcourais tous les recoins de la montagne, percée, . comme je l'ai dit, d’une quantité innombrable de carrières et d'hypogées. Les premiers jours, mes recherches ne furent pas heureuses; je ne recueillis qu’un certain nombre de mauvaises inscriptions coptes, et j'avais fini par prendre un tel dégoût pour ce genre de découvertes, que les . Arabes qui m’accompagnaient, jugeant à l’mtonation de ma voix que copte et rien c'était même chose, ne manquaient pas de dire, toutes les fois qu’un hypogée était absolument dépourvu d’ornements ou d'inscriptions : c’est du copte. Enfin, l’un de mes favoris, Ali, bon diable avec une mine de clerc de procureur, vint me dire tout joyeux qu’il avait vu dans un ravin quelque chose de beaucoup plus beau que les grottes où l’on travaillait alors; qu'il y avait beaucoup de pierres écrites, et que je serais content. Vite, je mets à la voile, je traverse une longue plaine de

sable et j'arrive dans un ravin fort large, dont les parois, taillées à pic, me rappelèrent une montagne surmontée d'un château que j'ai admirée du côté d'Orange. Une quantité de petites chambres étaient taillées dans ces parois comme pour une ville de Troglodytes : quelques portes, architecturalement décorées, commencèrent à me faire battre le cœur : j'entrai d’abord dans un tombeau, dont les peintures étaient malheureusement effacées; puis, dans une suite d'appartements, sur la porte desquels je reconnus le cartouche d'Alexandre. Je n’en compris pas d’abord la destination. Enfin, j'arrivai devant une façade composée de huit énormes piliers sur deux lignes; les grands bas-reliefs religieux que je vis sur le mur m’apprirent aussitôt que c'était un temple souterrain dédié par le roi Mandouëi !, l’un des ancêtres de Sésostris, à Bubastis, la déesse des chats. Or, Bubastis était pour les Grecs la même que Diane, et le lieu voisin de ce temple se trouve nommé dans les Itinéraires la grotte de Diane; il y a mieux, le nom égyptien de cet endroit qu’on retrouve dans les inscriptions du temple était Abenaï, d’où il suit que le nom moderne de Beni-Hassan, malgré sa physionomie arabe, n’est, comme presque tous les noms de l'Égypte, qu’un ancien nom égyptien corrompu. J’appris le lendemain par un rapport du caïmacan de Beni-Hassan, qu’on trouvait dans les environs une quantité de momies de-chats; ce fut pour moi un nouveau motif de

4. C’est la lecture que Champollion avait adoptée alors. M. Lenormant lui-même a démoutré depuis qu’il fallait lire le nom de ce roi Sétéi, et qu'il correspondait au Séthos des listes de Manéthon.

me remettre en campagne sous la conduite de ce même caïmacan, qui me mena d’abord, à mon grand étonnement, au milieu même de la plaine de sable qui sépare le Nil de la montagne, et qui, au lieu de l'espèce de musée où je croyais trouver les chats bien proprement rangés, ine montra un grand trou en entonnoir, d'où l’on commença à tirer des ossements de chats, en grattant le sable avec les mains. Nous reprîimes notre chemin vers la montagne, et je m’aperçus que, bien que j'eusse pris une autre route que l’avant-veille, je marchais néanmoins dans la direction du temple dont l’annonce avait fait bondir Champollion comme un ballon. Effectivement, j'arrivai bientôt au pied de la porte décorée du cartouche d'Alexandre. Là, nos hommes recommencèrent à gratter la terre et à en tirer des chats; mais ceux-ci, enveloppés par douzaines dans des pièces de toile, assez proprement embaumés, quoique fort réduits et délicatement posés sur des lits de nattes. Ce qu’il y avait de curieux, c’est que les chiens n'étaient pas moins nombreux que les chats, j’y reconnus même plusieurs têtes de cette belle espèce de lévriers dont | j'avais admiré la représentation dans le plus important des tombeaux de Beni-Hassan. Enfin, ayant pénétré dans . cette enfilade de chambres dont je n'avais pas compris la destination le jour précédent, je vis la terre jonchée d’une si énorme quantité d’ossements de chats, que je reconnus, à n’en pas douter, la dernière demeure des chats de bonne compagnie. J’y recueillis de plus un os qu'à mon retour au mach le naturaliste de l’expédition toscane jugea appartenir, à un lion ou à un tigre. Or Bubastis, dont le

temple est voisin, bien connue pour être la déesse des chats, est néanmoins représentée, dans son temple et sur la porte de l’hypogée que je décris, avec une tête de lionne ou de tigresse, d’où il suit que, par un sentiment conforme aux véritables données de la science, les anciens Égyptiens avaient confondu tous les animaux de race féline; je compris aussi que les puits que J'avais d’abord trouvés dans la plaine étaient destinés, comme le dit d’ailleurs Hérodote, à faire préalablement macérer les animaux du commun, afin qu’ils tinssent après moins de place dans la sépulture inférieure qui leur était destinée au pied du monument aristocratique. Le caïmacan qui m'avait préparé de si belles déductions, était un coquin de Turc dont il n’est peut-être pas inutile de consigner ici quelques actes. |

Le village dont il est constitué sangsue officielle est environné d’une plantation de onze mille dattiers, taxés chacun à 13 sols, bons ou mauvais, jeunes ou vieux, fructifiants ou stériles. Les habitants n’ont pas même la ressource d’abattre leurs mauvais arbres, car le nombre en est officiellement constaté, et un jeune plant doit de toute nécessité remplacer un vieux tronc qui disparaît. Il y a mieux : cet impôt payé, la récolte de dattes n’appartient que conditionnellement au cultivateur, lequel est obligé de donner les fruits qu'il a recueillis et séchés au prix que le pacha a préalablement fixé. Il y a mieux encore : le prix du pacha, solennellement annoncé, le caïmacan chargé de l’acquisition forcée prétend impu-demment obtenir un bénéfice personnel sur ce prix, et,

ÉGYPTE. 135 par la loi du plus fort, il l’obtient. Le hasard me fit assister à cette scène de brigandage. Le caïmacan, fumant gravement sa pipe, était accroupi sous une mauvaise tente formée de nattes et environné de quatre ou cinq coptes, au regard oblique, à la face ignoble, qui lui servaient de secrétaires, comme les clercs d’un baron du moyen âge. De pauvres femmes, couvertes de haillons, apportaient en tremblant les 13 sols de leurs pauvres palmiers; d’autres habitants, un peu mieux vêtus, et à qui la barbe donnait deux degrés de plus de hardiesse, invoquaient avec véhémence le ciel et le pacha, dont on méconnaissait les ordres, et tâchaient, mais en vain, d’apprivoiser l’impassible caïmacan. C'était, avec la force que prend ici l’expression des physionomies, un spectacle curieux que le sang-froid stupide du démororon, opposé à la bassesse presque aussi féroce de la corneille complice et aux plaintes inutiles des pauvres aliborons. C'était un beau commentaire à cette phrase de l’historiographe du gracieux Mohammed-Ali, M. Mangin, ancien viceconsul français au Caire : « Sous Auguste, il (Mohammed- Ali) edt été Mécène, sous Henri IV, Sully, sous Louis ATV, Colbert. » Or notre Colbert, qui d’une main bâtissait le : Louvre et de l’autre protégeait le développement de l’industrie, n’entendait son affaire qu'à moitié : c'était peu de chose en comparaison de son successeur. Mohammed a brûlé galeries, temples, beaux-arts sur les autels de l’industrie. Pour bâtir de si belles filatures, il fallait bien de la chaux, et au lieu de l’aller chercher à deux lieues dans la montagne, il lui a paru plus simple de prendre

les monuments, et, dans le fait, tout ce qu’il y avait de construit en calcaire, c’est-à-dire Antinoé, Aschmounéiïn, et Antæopolis, et Éléphantine y ont entièrement passé, en moins de cinq ans. Louqsor a déjà été vendu à un salpêtrier; enfin les monuments de l'Égypte n’ont jamais eu de plus grand ennemi que Mohammed-Colbert.

Qu'on juge de notre indignation en voyant la route ainsi balayée devant nous, à trouver Antinoé rasée jusqu’au sol, le théâtre, les deux grandes rues à portiques, l’arc de triomphe et tous les monuments disparus; le portique colossal d’Aschmounéïn transformé en porte de canal et en raffinerie de sucre ; enfin, à voir l'Égypte comme si un autre Cambyse venait de la traverser. Voilà l’impression que nous a laissée notre journée d'hier et notre visite à la place d’Aniinoé; quant à Aschmounéin, nous n’avons pas même voulu descendre, trop certains de la perte irréparable que les arts et l'archéologie avaient faite. Mais le bon Dieu nous réservait pour le soir une consolation : il existe sur la rive droite du Nil, à environ deux lieues au sud d’Antinoé, une ville pharaonique avec ses rues, ses maisons et ses édifices. Un motif inconnu l’a fait abandonner un jour par ses habitants comme beaucoup dé villages arabes des bords du Nil; et comme dans ceux-ci, le climat conservateur de l'Égypte en aurait préservé la masse tout entière, si la main de l’homme ne s'était attachée à détruire ou à enlever tout ce qui pouvait tenter le génie de la destruction. Îl n’est donc resté de tout cela qu'un plan et des murs de terre; mais ces murs, semblables à beaucoup d’égards à ceux de Pompéi, nous

donnent en partie les mêmes lumières sur les habitations particulières des anciens Égyptiens. C’est, comme pour toute l'Égypte ancienne et moderne, un système uniforme de constructions, l'emploi de briques simplement séchées au soleil, mais dont on reconnaît comparativement l’antiquité à la dimension et à la forme plus ou moins soignée de chaque pièce. Avec une matière si fragile, les Égyptiens, servis par leur climat, ont construit des monuments immenses et indestrüctibles, tels que l'enceinte sacrée de Saïs, que nous avors vue avant le Caire. 1l y a de même à Psinaula, c'est le nom ancien du Pompéi égyptien, une enceinte de briques qui renfermait un temple aujourd’hui entièrement détruit. Mais ce qui est beaucoup plus curieux, et que j'ai vu avec une émotion d’antiquaire bién profonde, ce sont les restes de la décoration intérieure de plusieurs maisons, et particulièrement des traces de peinture en soubassement autour de plusieurs chambres, aussi fraîche que si elle venait d’être appliquée. Ces murs de briques séchées étaient simplement passés à la chaux, comme le font encore les Arabes, quand ils se trouvent un peu moins pauvres ou plus hardis qu’à l'ordinaire. La peinture était tracée sur cet enduit de l'épaisseur la plus ténue et est restée intacte jusqu’à nos jours, exposée comme elle l’est à toutes les injures de l’air : ce sont des espèces de grecques ou de franges d’un bon goût, et qui sentent le bien-être malgré l’exiguïté des enceintes qu'elles décorent. 11 n'en faut pas davantage pour lier l’art égyptien à la grande famille antique, dont le soin pour le bon air et la gaieté des habitations contraste

si fortement avec notre société moderne, depuis l’époque que nous avons la bonhomie d'appeler la Renaissance.

Je ne parle pas de la découverte d’un vase de granit avec le nom d’un roi inconnu, faite dans cette même soirée ; car il yenaeu ce jour-là pourtout lemonde, et véritablementtout marche à ravir dans notre expédition : l'état sanitaire est parfait, le temps magnifique, et l’union aussi complète qu'on peut l’espérer entre gens de différentes nations. Voici deux jours que le soleil se lève environné de brouillards comme en Hollande, et même ce matin, pour la seconde fois depuis notre arrivée en Égypte, nous avons eu cinq minutes de pluie, sur les limites mêmes de la Thébaïde, où, disent tous les voyageurs, 1! ne pleut ja-, mais. I y a quatre jours c'était tout le contraire; le thermomètre marquait à l'ombre 28 degrés et au soleil 43. Le propre jour de la Saint-Charles, je me suis baigné dans le Nil avec plus de plaisir que je ne l’ai jamais fait à Paris au mois de juillet. La veille, nous avions célébré de notre mieux la fête du roi, en déployant notre bannière à tousles mâts de notre escadre, en distribuant six moutons aux équipages, enfin en buvant le soir quelques bols de vin chaud à la prospérité du musée Charles X. C’est tout ce qu’il nous était possible de faire dans le désert, où nous étions alors à plus d’une lieue de toute habitation. J’ai songé bien tristement que c’était la seconde fois depuis mon mariage ‘que j'étais hors de chez moi le jour de ma fête, et j'ai pensé que l'on y priait pour moi.

Nous avons appris ces jours-ci que M. Pariset était arrivé à Alexandrie‘où il était resté malade, mais la négli-

ÉGYPTE. 139 gence de nos consuls nous a privés jusqu'ici des lettres qu’il a dû nous apporter. Le vent est fort et nous emporte avec rapidité ; nous sommes déjà à plus de huit lieues de distance de l'endroit où j'ai commencé à écrire, et dans quelques heures nous serons à Syout, capitale de la Haute- Égypte. Comme Champollion a résolu de ne plus s’arrêter qu’à Thèbes, je ne recevrai peut-être que dans cette ville, après quatre mois écoulés, les premières nouvelles de France. J’ai rêvé toute cette nuit que J'avais reçu quatre lettres, et je n’ai cessé de les lire.

C’est une chose à laquelle je crois à peine, que l’éloignement où je suis maintenant de notre Europe et de tout ce qui lui ressemble. La variété, le beau plumage et le nombre des oiseaux nous annoncent le voisinage du tropique : les crocodiles commencent à garnir les bords du fleuve ; la lumière, de plus en plus belle et puissante, embellit le moindre accident de la nature et fait des paysages admirables de sites qu’on ne remarquerait pas chez nous. Le contraste sans cesse renouvelé entre le désert et la vallée si verdoyante qu’il presse de toutes parts, tient toujours l'imagination en mouvement, sans qu’elle éprouve rien de cette monotonie qu’un fleuve, coulant perpétuellement entre deux montagnes, semblerait devoir produire. Dans quelques jours, tout cela sera animé par des monuments magnifiques encore parés de l’éclat des plus riches couleurs. Nous verrons commencer cette chaîne qui continue sans s’interrompre jusqu’à l'extrémité de la Nubie, et cela au milieu de races nouvelles, de mœurs étranges, d'une nature chaque jour plus tranchée, plus frappante

pour l’æil d’un Européen. N’y a-t-il pas dans cette idée de quoi faire supporter bien des privations et des ennuis? Et ‘comment ne pas être ému de l'attente d’un pareil spectacle? Telle est la disposition où je me trouve, passant sans cesse de l’enivrement aux plus amers regrets, des impressions les plus douces aux réflexions les plus tristes: l’âme véritablement hors de mon existence, emporté dans une espèce de voyage à la lune qui ne sera bientôt plus qu'un éclair brillant dans ma vie. Déjà ce que j'ai passé se pare pour moi de couleurs plus éclatantes encore, déjà j'en suis aux regrets d’avoir blasphémé contre les pyramides, que mon esprit a fini par accueillir pour ne s’en séparer jamais. Que sera-ce quand, rentré dans nos climats brumeux, dans notre nature exiguë , sur notre terre d’un jour, Je me représenterai cette grande revue des siècles que l'Égypte fait défiler. devant moi ? quand cette fantasmagorie aérienne et ces miracles de la lumière se peindront bien éloignés dans mon souvenir?

Thèbes, 25 novembre 18928.

LA

Demain inatin nous quittons Thèbes, et je n’ai point encore de lettres; mais de si loin, il ne faut pas faire de plaintes, et je reprends mon récit où je l’ai laissé, c’està-dire un peu avant Syout et à l'entrée de la Haute- Égypte.

Syout, vis-à-vis de laquelle nous sommes arrivés, est maintenant la capitale de la Haute-Égypte, c’est-à-dire qu’on y trouve beaucoup de Turcs, de mauvaises mos-

quées dans le goût moderne, et une apparence de vie et d'activité. Les environs sont cultivés avec soin, les jardins nombreux et bien plantés, le paysage riant et rappelant en petit celui du Caire. Le cimetière est aussi soigné, aussi proprement blanchi et décoré que la ville des vivants est sale, noire et entassée. 11 y a là certainement comme un reste des anciennes idées des Égyptiens sur les sépultures, et cette réflexion donne un intérêt de plus à cette faible, mais gracieuse création des peuples modernes en ce pays. On trouve aussi dans la montagne quelques grands hypogées, mais fort gâtés et qui ne pouvaient nous faire aucune impression après les merveilles de Beni-Hassan. Ce qui m'a amusé, c’est d'y trouver le nom d’un ancien roi égyptien qui se lit Récamié. Quand je dis que j'ai trouvé, Champollion prétend avec quelque raison aux honneurs de la découverte : il m'a bien recommandé de ne pas l’en priver auprès de M°° Récamier, et je suis de trop bonne foi pour lui disputer cette gloire, à laquelle il paraît tenir extrêmement.

Après Syout, nous vimes commencer la Thébaïde sous les plus favorables auspices. Il y a loin de la réalité à l’idée qu'on se fait en Europe de ce pays, qu’on nomme proverbialement pour désigner la plus affreuse solitude. Le paysage de plus en plus animé, les villages de plus en plus peuplés, la végétation de plus en plus riche et variée, donnaient à chaque instant un démenti formel à notre dicton populaire. Cette première impression, bien loin de se.démentir, n’a fait que se confirmer de jour en jour, et j'en suis venu à regarder la Thébaïde comme un

. des plus jolis pays du monde. Des séductions de toutes sortes nous y attendaient. Le lendemain de notre départ de Sÿout, nous arrivions le soir à un village nommé Saouadji, que rien ne nous avait signalé comme ayant quelque importance. Nous comptions repartir le lendemain matin au point du jour, sans même mettre pied à terre, quand nous aperçûmes sur le rivage une maison d'assez bonne apparence, bien éclairée, et retentissant des sons de trois ou quatre mauvais instruments. Et, presqu’au même instant où nous nous demandions encore ce que cela pouvait être, voici venir un exprès qui nousinvite de la part du maître de cette maison à venir passer la soirée gaiement chez lui. Nous crûmes avoir affaire tout bonnement à quelque kachef ordinaire, de sorte que Champollion aima mieux se coucher que de répondre à l'invitation, et je me chargeai, avec trois ou quatre autres de nos compagnons de voyage, de représenter la Francæ auprès de l'autorité du lieu. Nous fûmes bien quelque pas étonnés du nombre des domestiques et de la richesse de la maison; mais notre brave homme de Turc était déjà si complétement ivre à notre arrivée, que nous crûmes pouvoir le traiter sans façon ; il prit heureusement très-bien la chose, s’enivra encore davantage, et ne nous laissa partir qu’à deux heures du matin après un souper exquis. Nous avions promis vaguement de revenir le lendemain recommencer cette bombaunce, mais nous n’étions pas venus en Égypte pour mener si joyeuse vie, et au milieu de la matinée suivante, nous décampâmes pour continuer notre voyage et aller débarquer à peu de dis-

tance, à la petite ville d’Akhmin, où nous avions quelques antiquités à voir.

Au retour de notre exploration, nous trouvâmes amarrée à notre barque une cange magnifique, chargée de sept moutons, de cent poulets, de beurre, de fromage et de deux ou trois individus porteurs d’une lettre, où notre incivilité nous était vivement reprochée par le gouverneur même de la province, dont nous avions fait la connaissance sans le savoir, et dont la générosité ajoûtait aux reproches contenus dans sa lettre. On tint conseil. Retournera-t-on en arrière à Saouad]i? Continuera-t-on sans plus le voyage? Après bien des hésitations, la politique et la politesse l’emportèrent sur notre impatience, et nous rebroussâmes chemin. Décrire toutes les magnificences de cette mémorable soirée, l'abondance du souper, la musique, les danses, enfin tous les détails d’une de ces réceptions dont les Turcs se piquent, ce serait empiéter sur l’espace que je dois consacrer aux monuments, plus intéressants encore. En deux mots, la paix fut bientôt faite et signée le verre à la main. Le Turc avait de bon vin et en usait copieusement. Nous nous retirâmes après une séance de huit heures, fort satisfaits au fond de nous être fait à si peu de frais un ami si chaud dans un pays où il n’est pas inutile d’en avoir parmi ses pareils.

Le lendemain, un peu avant notre arrivée à Girgeh, noùs aperçûmes sur un petit îlot de sable quatre gros crocodiles couverts de petits oiseaux ; ils se jetèrent dans l'eau à notre approche. À Girgeh, nous ne fimes aucun séjour, et nous laissèmes de même, sans les visiter, les

1äs VOYAGES.

ruines d’Abydos, notre général s’étant laissé effrayer de la distance qu’il y avait à parcourir par terre pour y arriver. Le 15, sur les quatre heures, nous découvrîimes sur un îlot de sable dix-neuf crocodiles dont plusieurs étaient de proportion monstrueuse. Un grand nombre de gros oiseaux, tels que hérons, grues, etc., étaient posés au même endroit. Nos barques approchèrent dans un grand silence, et nous pûmes exécuter à distance convenable une décharge générale sur trois retardataires qui n’avaient pas encore repris le chemin du fleuve. Nous crûmes un moment qu'un des crocodiles avait été blessé à mort, mais il disparut sous l'eau comme les autres, et nous ne pûmes jamais le retrouver. C’est ce qui nous est arrivé pour tous ceux qui ont été tirés depuis, bien que souvent on ait cru les avoir frappés. Nos crocodiles empaillés ne donnent qu’une idée bien imparfaite de cet animal effrayant et de ses formes monstrueuses. Quant à moi, depuis que j'en ai vu un d’environ 20 pieds dormir au s0leil, son immense gueule ouverte, toute envie m'a passé de me baigner dans cette partie du Nil, bien qu’on m'’ait assuré qu'il n’y avait aucun danger pour les nageurs. Eci, à Thèbes, on ne connaît qu’un seul crocodile, mais il est si colossal que les Arabes ne l’appellent que le grand vizir des crocodiles ; il est également célèbre par les ravages qu'il fait dans le pays, et on l’accuse encore d’avoir enlevé six personnes dans le cours de cette année. Ce sont les malheureux qui ont l’imprudence d'entrer dans l’eau près du rivage qui s’exposent à ce danger ; l'animal s’avance sans bruit, et l’eau toujours limoneuse du fleuve empêche de

l’apercevoir à quelque distance; puis il se retourne, et frappe sa victime de sa terrible queue. Une femme qu’il a enlevée cette année a été portée par lui jusqu’au milieu du fleuve, la tête hors de l’eau, criant inutilemen au secours. | Ce fut le 46 au soir que nous arrivâmes ou crûmes arriver à la hauteur de Denderah, après lequel nous soupirions avec tant d’ardeur. 11 faisait un clair de lune magnifique; de sorte que nous ne trouvâmes rien de mieux que de nous acherniner après souper vers l'endroit où nous imaginions trouver les monuments, afin de jouir de l’aspect mystérieux du temple pendant les heures solennelles de la nuit. Maïs nous nous étions arrêtés au moins une lieue et demie trop tôt, c'est-à-dire que, sans compter nos allées et venues inutiles, nous fûmes obligés d'ajouter | deux heures de chemin aux trois quarts d’heure qu'il faut pour aller du fleuve au temple, en s'arrêtant au bon endroit. Nous en vinmes pourtant à nos fins, et nous nous crûmes payés de nos peines, en apercevant, au clair de lune et à la lueur d’un feu de paille, ce magnifique portique, qui n’est pas, comme l'ont dit Denon et la commission d'Égypte, le plus beau monument de la contrée, mais qui lutte pourtant avec les merveilles pheraoniques élevées près de deux mille ans auparavant. C’est effectivement le lendemain, au jour, que nous aperçûmes clairement par quels points ce monument gigantesque appartient à la dernière décadence de l’art égyptien : mais n’est-ce pas encore un objet de

haute admiration qu’un édifice conçu dans d’aussi grandes Il. 40

proportions que les plus colossales créations de l’art romain? et cela, à l’époque où ce pays avait passé de la domination des Perses à celle des Macédoniens, et allait subir le joug des Romains, pour périr ensuite tout entier, culte, mœurs.et institutions ?

De Denderah à Thèbes, nous avons mis trois jours en nous arrêtant aux ruines de Coptos et d’Apollino— polis-Parva, où nous trouvâmes, en effet, quelques mo— numents. Par une combinaison assez singulière, le ven nous ayant manqué dans la journée du 19, nous ne pûmes arriver à Thèbes que le 20 à midi, c'est-à-dire précisément quatre mois après mon départ de Paris. Depuis ce moment jusqu’à hier, nous n’avons fait que parcourir ces rulries immenses, entasser impression sur impression, sans ordre et sans suite, amasser enfin tous les matériaux d’une indigestion d’antiquités ; maïs de si belles choses peuvent bien produire la confusion, jamais le dégoût. Figurez-vous un espace d'environ six lieues de tour, circonscrit par deux chaînes de montagnes que divise en deux parties inégales un fleuve majestueux, et que jalonnent de distance en distance de grandes masses de colonnes et de ruines gigantesques. À droite, on compte trois centres principaux que l’on désigne sous les noms de Quournah, du Memnonium et de Médinet- Abou : au milieu de la plaine apparaissent ces deux colosses dont le plus élevé a acquis tant de célébrité sous le nom de colosse de Memnon. La montagne Libyque est percée d’une quantité innombrable d’hypogées, et dans une vallée intérieure se trouvent les tombeaux des rois

connus sous la dénomination de Biban-el-Molouk. A gauche, deux misérables villages couvrent en partie les ruines imposantes de Loüqsor et de Karnak ; .un dernier mau#lée, plus rapproché de la montagne où se trouvent encore quelques ruines, indique l'extrémité de la ville antique, dont le circuit ne devait guère être moindre que celui de Paris. Tous les espaces intermédiaires entre ces groupes de débris ont été depuis longtemps couverts d’une couche épaisse de limon, par suite de l’exhaussement progressif de la vallée, de façon que l’œil ne saisit pas la liaison qui devait exister entre des parties maintenant si éloignées; ce n'est pourtant pas une raison pour croire que ces intermédiaires n'aient jamais existé, ou pour s'imaginer, comme l’a fait M: Huyot, que les anciens Égyptiens campassent comme des Bédouins autour de leurs grands monuments. Cette idée bizarre aurait pro- bablement cédé à l'évidence, s’il avait vu, comme j'ai pu les voir, des statues encore placées sur leur base, et dont le sommet était surmonté de plus de’ huit pieds de terre végétale, S'ilen est ainsi des ouvrages de l’art que l’inaltérabilité de la matière a préservés, que devons-nous croire-des pauvres maisons de terre dans lesquelles devait demeurer tout le peuple, comme il le fait encore aujourd’hui? Cette ville, toujours si mystérieuse, nous réservait bien des surprises et bien des nouveautés. D'abord, en arrivant dans la. grande cour de Médinet-Abou, il a fallu renverser d’un coup d'œil toute une dynastie de rois que Champollion avait crue établie sur des bases inébranlables, et la reconstituer sur nouveaux frais, d’après un

moriument incontestable. Puis de nouvelles énigmes historiques, que l’on avait à peine entrevues jusqu’à ce jour, ont pris, grâce à l'interprétation des monuments, un Corps et une couleur effrayants. Ainsi, tandis que, d’un côté, le voile semblait se replier plus que jamais, d’autre part, une vive lumière frappait nos yeux, et nous ne pouvions échapper à des apparitions colossales, capables d’épouvanter notre imagination. Partout ailleurs, l’Égyptien antique apparaît sous la forme d’un peuple doux, persévérant et par-dessus tout théologien; ici c’est un géant belliqueux, un peuple fort éomme les barbares, et son image semble plus grande que celle des peuples de Babylone et de Persépolis. Les grands édifices de Thèbes appartiennent presque tous à une seule époque, celle qui a suivi l’expulsion des pasteurs, environ deux mille ans avant J.-C. En voyant les monuments les plus rapprochés de cet événement par leur date, on ne peut s'empêcher de les regarder bien plus comme le produit d’une restauration que comme celui d’un premier développement. 11 paraît que les princes . libérateurs du territoire et restaurateurs de l'indépendance nationale jouirent tranquillement de leur ouvrage, sans prétendre à des conquêtes étrangères, et furent uniquement occupés de rendre au pays son ancienne splendeur. Gette première époque pacifique a pour apogée le règne de Meæris, si célèbre par ses immenses travaux d'utilité publique, et dont la physionomie, douce et belle au suprême degré, exprimée avec tant de grâce et de naïveté sur les monuments, répond si bien à l’idée que l'histoire nous en a laissée. L'époque de Mæris n’est pas celle des concep-

tions de l’art les plus étonnantes, mais elle est certainement celle des ouvrages les plus parfaits. Tout ce qui appartient à ce règne se recommande par une exécution fine, ‘souple, gracieuse et soignée, qui surprend étrangement dans les monuments les plus anciens de l'Égypte : ce même caractère de perfection simple se maintient jusqu’au règne de Mandouëi. Ce roi paraît avoir été le premier monarque conquérant de l'Égypte depuis sa restauration, mais son élan ne paraît pas avoir été si terrible, que les monuments qu'il a produits soient sortis encore de la ligne de gravité tracée par Mæris.

Le chef-d'œuvre des bas-reliefs historiques de Thèbes est le retour de Mandouéi après ses conquêtes, sculpté sur le revêtement extérieur du palais de Karnak. Le roi, sur son char, traîné par deux chevaux magnifiques, est suivi des principaux chefs de son armée, et précédé des chefs des peuples vaincus enchaînés, portant sur leurs figures l'expression la plus frappante de la douleur et du désespoir : il s’avance vers l'Égypte, désignée par une représentation transversale du Nik, comme l’auraient probablement fait les Grecs en pareille occasion et à leur plus belle époque. De l’autre côté du fleuve, les prêtres et les chefs militaires paraissent sur deux lignes, les premiers se courbant vers le roi, et élevant vers lui de longs bouquets de lotus, les autres dressant majestueusement leurs bras en signe de joie. Un plâtre de ce grand bas-relief, rapporté en France, modifierait bien des idées formées d'avance sur l’art égyptien.

En convenant que toutes les têtes sont de profil, que

toutes celles qu’on rencontre de face n’ont qu’une expression chargée et un très-mauvais modelé, qu’on ne trouve dans tout cela aucune idée de perspective, il faut dire en même temps que jamais, chez aucun peuple, la dignité de la représentation, la justesse des expressions et des mouvements, la disposition monumentale des masses n’a été poussée plus loin que dans ce bas-relief et dans une douzaine d’autres de ce règne et des suivants, dont les moindres n'ont pas moins de vingt pieds de hauteur. C’est de la sculpture biblique; elle a toute la majesté des prophètes et presque la vérité d'Homère. C’est à l’époque d’un des prédécesseurs de Mandouéi que l'on voit entreprendre ces immenses monuments, qui faisaient battre des mains à nos soldats à l'approche de cette ville éternelle. L'art perdit un peu de la finesse qu'il avait sous Mæris, mais il se maintint pourtant dans un degré remarquable jusqu’à l’époque d’Aménophis II. Les monuments de ce roi paraissent avoir été plus maltraités que les autres par les caprices de la destruction et du temps : il ne subsiste plus que les colosses de la plaine et quelques débris informes du grand palais qu'il avait construit sur la rive occidentale. Un grand temple, qu’il éleva au nord du palais de Karnak, a été rasé de nos jours présque jusqu'aux fondements. Mais la partie la plus ancienne du palais de Lougsor, conservée à peu près intacte sous les ignobles masures qui la couvrent, suffirait à elle seule pour qu’on pût déterminer le règne de ce prince comme le point intermédiaire entre l’art fin et gracieux de Mæris et les conceptions colossales de Sésostris. Mandouëi, arrière-

petit-fils d’Aménophis Il, ouvre la marche de ce nouveau développement. C’est à l’époque de Sésostris que l’art égyptien devient véritablement effrayant, et qu’on sent se renouveler, en contemplant les monuments qu’il a produits, quelque chose de l'impression que font éprouver les pyrainides. On a beau se dire que rien n’est mieux exécuté que : l’ensemble de ces proportions gigantesques, que pas un chapiteau n’y perd de sa grâce, pas un ornement de ss précision; on croit par instants faire un rêve pénible; les bornes de l’imagination humaine semblent dépassées : on succombe à une force exagérée comme celle du soleil de ces climats. Ce n’est pas seulement qu’on se sente humilié de l’immensité de ces ouvrages, mais si la conception en est prodigieuse dans une seule tête, l'exécution ne s’en peut comprendre ‘que par l’asservissement d’un nombre d’homies tel que la pensée recule et s’épouvante devant le spectacle d’une si monstrueuse violation de la liberté. On voudrait voir s’ébranler, au milieu de ce silence de l’esclavage, une seule opposition, une seule protestation, et l’on ne trouve malgré soi que les images d’une grande nation de castors mue par deux ou trois intelligences.

Ces réflexions portent, je le vois, l'empreinte de la confusion inséparable d’une visite rapide et incomplète ; mais, quelque dépendant des sens que je sois, ce n’est pas assez pour moi d’être étonné par les proportions et charmé par les formes, je veux que les arts racontent le bien de l'espèce humaine, et c'est pour cela surtout que je les aime. Ici leur langage ne m'a révélé presque partout que les efforts de l’orgueil et du despotisme. Aussi, me

suis-je arrêté avec plus d'émotion auprès des pilastres de granit de Mœæris qu’au pied des colonnes gigantesques de la salle hypostyle; aussi les créations colossales du dernier des conquérants égyptiens, Ramsès - Méïfamoun à Médinet-Abou, m'ont-elles seulement agité le cœur . sans le toucher; aussi éprouvé-je quelque espèce de joie à déclarer, que l’art égyptien a été porté au plus haut degré de splendeur par les princes pacifiques et libérateurs du territoire, et altéré par les conquérants; car cette famille de la dix-huitième dynastie, à mesure qu'on avance dans son histoire, ne paraît plus qu'une pépinière de brillants fléaux de l'humanité. Le culte de la famille, si révéré en Égypte, est insolemment mis de côté par eux. Celui-ci viole le tombeau d’un ancien roi pour y établir sa sépulture ; son fils le chasse à son tour de son tombeau, en efface son nom, et y inscrit le sien. Enfin toute cette barbarie organisée finit par s’engloutir dans la fainéantise et l’avarice des rois de la vingtième dynastie, qui n’ont plus d’autre ressource, pour perpétuer leurs noms, que d'effacer sur les monuments les noms de leurs ancêtres glorieux, au moins sous quelques rapports, et d'y substituer leurs obscures légendes. Au milieu de ce triste spectacle, quelques traits touchants vous font, par intervalles, rentrer dans l'humanité. Le plus frappant que j'aie encore vu est inscrit dans les tombeaux de Bibanel-Molouk, Un roi, après s'être creusé de son vivant une magnifique sépullure, fut, à ce qu'il parait, après sa mort, condamné par le jugement du peuple ou des prêtres. Aussitôt on efface son nom de son tombeau, on enlève les

sculptures, on couvre les peintures d’une couche épaisse de chaux; mais on permet pourtant à la mère et à l'épouse du condamné de descendre dans la demeure funèbre, et d'étaler leurs images modestes sur ces murs que leur fils et leur époux s'étaient réservés. Or la tendresse d’une mère ne peut bannir le souvenir d’un fils, quelque coupable qu'il ait pu être, et, par une ingénieuse supercherie, elle trouve le moyen de rétablir le portrait de son fils sous une figure divine, avec cette inscription : L’Horus obéissant à sa mère.

Nous partons demain pour la première cataracte, où nous nous porterons avec le plus de rapidité qu'il nous sera possible ; j'entrevois dans peu le moment de la délivrance, et le cœur me bat bien fort en songeant au retour. Quelques jours passés encore à Thèbes sufliront, non pour la connaître tout entière, mais pour en conserver une idée nette et précise.

Nous ne recueillons ici que des bruits éloignés des grands événements qui se passent en Europe; cependant, la résolution que paraît avoir prise le pacha de se fortifier contre la Porte m'assure un répit suffisant pour achever tranquillement mon voyage. En attendant, ce pays est dans un état de misère que rien ne peut décrire.

On ne dit pas tout sur Thèbes en une fois, jy reviendrai, j'en reparlerai, quelque éloigné que je puisse en être alors. | |

Il nous sera de plus en plus difficile, en avançant dans le voyage, de donner de nos nouvelles, les occasions devenant de plus en plus rares et difficiles. L'idée, la ter-

reur qui me poursuit, c'est que vous n'ayez été comme moi si longtemps et si cruellement privée de nouvelles; il est certain que si j'avais pu savoir d'avance que je serais quatre mois sans lettres, je n'aurais pas eu le courage de partir.

Ile de Philæ, 8 décembre 1898.

Quelle joie, et quelle journée que celle d’hier ! Je l’avais passée tout entière dans le désert depuis Syènes jusqu’ici, absolument seul, et occupé à recueillir une partie des innombrables inscriptions hiéroglyphiques tracées sur les rochers de granit. Je revenais au coucher du soleil, la tête assez fatiguée et l’estoinac prodigieusement vide, car J'avais été douze heures à la ration de pain et de dattes sèches. Je ne sais pourquoi, c’était pressentiment sans doute, mais l’île, éclairée des derniers rayons du soir, couronnée de ses temples et de ses palmiers, me parut encore plus belle que de coutume; j'étais encore à moitié du bras du Nil qu’on me crie de la cange : Les lettres ! des lettres! Ces mots magiques firent bondir mon cœur ; puis, une frayeur profonde me saisit d’être encore déçu pour cette fois. Je ne fis pourtant qu’un saut de la barque à la chambre de Ghampollion, et là je trouvai l'énorme paquet contenant vos lettres depuis le n° 1 jusqu’au n° 6, inclu- £sivement. |

C’est un bien charmant projet que celui de me rejoindre en quarantaine, inais il est bien possible qu'à part les difficultés de Paris, il ne puisse pas se réaliser. Vous

devez croire qu’aussitôt arrivé à Alexandrie, je ne perdrai pas un moment pour m’embarquer. Les occasions directes pour la France sont beaucoup moins fréquentes que pour Gênes, Trieste, et surtout pour Livourne. Tout dépend donc des bâtiments que je trouverai sur leur départ. Quant aux vaisseaux de l’État, je risquerais peutêtre d'attendre trois mois ou six semaines à Alexandrie, et quant au retour par la Morée, je n’y songe pas, à cause des maladies. ]1l n’y a rien à craindre en Égypte de celles des soldats d’Ibrahim. Ces malheureux ont été mis à une quarantaine si rigoureuse, que le mal n’est pas sorti de son foyer. Il faut voir ce que c’est qu’une quarantaine à la turque pour le croire. Les ordres avaient été si bien donnés, que pas un médecin, pas un infirmier n'osa ou ne voulut franchir la ligne de prohibition, de sorte que ces pauvres gens périssaient par centaines en touchant le rivage, dans les paniers des chameaux où on les entassait comme des marchandises! Toute cette turquerie fait horreur ; il est grand temps que tant de barbarie succombe pour absoudre la Providence. | D'après les avant-dernières nouvelles que nous avons reçues à Thèbes par des voyageurs anglais, Pariset était encore au Caire dans la première quinzaine de novembre ; il doit maintenant remonter le Nil pour nous rejoindre, mais il est bien probable que je ne le verrai qu’en passant. Je regrette de ne pouvoir renouveler quel- - ques jours de Sicile avec ce brave Lefebvre, qui me soutenait si vigoureusement en gravissant le volcan de Stromboli; j'ai de même manqué de huit jours notre spirituel

et original ami Taylor, dont je reçois une lettre et une commission que je ne pourrai pas remplir.

Je vois que vous vous êtes inquiétée de ma santé : elle est excellente ; je suis étonné moi-même de me trouver si robuste. La saison continue d’être d’une beauté, d’une sérénité dont rien ne saurait donner une idée en Europe. La force du soleil est telle que, malgré la fraîcheur des vents du Nord, j'ai pu me baigner dans le Nil avant-hier avec un véritable plaisir : je ne pouvais choisir un meilleur moment pour visiter une partie de cette zône torride qui, à en Juger par ce que nous éprouvons pendant quelques heures, doit être insupportable en cté. Je quitte décidément l’expédition, qui -reste ici quelques jours de plus, faute de barques en nombre suffisant pour remonter plus haut : je l'aurais quittée dès demain si mon domestique, au service duquel je tiens, n'était malade depuis deux jours. J'ai loué ici une barque qui me coûte un peu plus de quatrevingts francs par mois; mes provisions de biscuits, de beurre, de fromage, de poulets sont faites comme pour une expédition maritime. On ne trouve en Nubie que des moutons, du lait et des feuilles d’une espèce de haricots qu’on hache comme des épinards. C’est une chose inconcevable que la construction de ces barques nubiennes, il n’y à pas une planche qui ne soit tortue, les joints sont bouchés avec de la terre, et cela val Mon équipage se compose de cinq hommes nus comme dès vers. Il me faut dix jours encore pour toucher le terme du voyage, c’està-dire le temple de Semneh, situé à une journée au-delà de la seconde cataracte. Cette dernière excursion m'intéresse

d'autant plus, qu’elle peut servir à expliquer le plus important des problèmes historiques que l’expédition ait encore soulevé. De là je redescendrai le plus rapidement possible ; je passerai une journée avec mes compagnons de voyage, cinq ou six jours à Thèbes, sur laquelle j'ai encore les idées bien brouillées, trois ou quatre jours au Caire, s’il n’y a pas d’inconvénient, ct de là à Alexandrie, où je trouverai, s’il plaît à Dieu, une prompte et sûre occasion pour l’Europe.

Je n'ai qu’à me louer de mes compagnons de voyage français ; Champollion est toujours excellent, prodigue de ses trésors scientifiques, bon enfant malgré son génie, parfait compagnon, et je suis tellement son obligé, que je ne peux m'empêcher de lui vouer un attachement de toute la vie. Les cinq dessinateurs de l'expédition sont d'excellents et aimables garçons avec lesquels j'ai vécu en frère : le meilleur de tous est Duchesne, le fils du conservateur des estampes à la Bibliothèque du roi. C’est avec quelque regret que je quitte ce centre de bonne humeur française, qui, pendant un si long espace de temps, n’a pas été troublé par le moindre nuage.

Je ne vous ai dit que bien en gros l'impression que la masse des monuments de Thèbes avait produite sur moi ; et il est impossible que la confusion de mes idées ne s’y montre visiblement. En général, vous aurez pu remarquer, pendant ce voyage, un grand ballottement dans mon imagination ; je ne suis complétement fixé que dans la haine cordiale que je porte aux Turcs : le reste fermente. Les résultats que j'ai rencontrés sont tellement inattendus,

qu’il faut plus d'un:combat avant qu’ils ne prennent place dans le jugement ; et puis, il y a une si énorme distance et de temps et de lieux entre nous et l'Égypte ancienne, qu’on ne devine, pour ainsi dire, rien avec la sympathie, grande ressource pour les organisations comme la mienne, et que le travail peut seul arracher les résultats. Sous de certains rapports, la barrière reste insurmontable ; les monuments religieux et officiels sont muets à bien des égards, et si quelque fait imprévu vous révèle le mouvement qui bouillonnait sous cette croûte immobile, -les moyens vous manquent pour la briser, et l’on reste à écouter le murmure confus de l’intérieur du volcan. Mais l'Égypte appartient à l'humanité, puisqu'elle a la liberté : ce premier éveil de l'intelligence humaine ‘a quelque chose de si attachant, qu’on ne peut s'empêcher de s’apprendre aux plus vagues espérances, d'en pénétrer les causes et d'en suivre le développement. C’est sous ce rapport, je l’espère, que Thèbes. deviendra, pour l’Europe pensante, l’objet d’une curiosité raisonnée, et pour ainsi dire sensible, et non plus de cette badauderie ennuyeuse qui rabâchait sans cesse sur la proportion des obélisques et la dimension des sphinx et des colosses. | C'est pour cela que j'ai éprouvé une jouissance plus vive, plus complète dans quelques obscurs tombeaux de Thèbes que dans les salles gigantesques de Karnak. Le mouvement est à peine donné, le voile n’est que soulevé, et les découvertes ne sont presque que des soupçons; mais l’avenir est gros de tant de lumières, et le passé garde encore enfouis tant de faits qui se dévoileront un

jour ! Tels étaient les sentiments avec lesquels je in’éloignais du siège principal de la plus antique civilisation pour m’approcher davantage des lieux qui furent son berceau. Le soir même de notre départ, nous étions à pen de distance d’Hermonthis, où nous arrivämes le lendemain. Le vent nous ayant abandonnés, nous fûmes contraints de passer la journée autour d’un mauvais temple des Ptolémées. L'examen de cet édifice, vraiment misérable par la comparaison avec les monuments de Sésostris et de Mæris, nous révéla quelques faits curieux et nous fit juger de l’abaissement où le culte égyplien était descendu avant de passer sous la domination romaine. Le temple d’Hermonthis n’est qu’un splendide témoignage des prostitutions de Cléopâtre, un monument de son heureux accouchement etune apothéose anticipée de Césarion. Une petite chambre, derrière le sanctuaire, et à laquelle personne n'avait encore rien compris, est appelée, dans la légende hiéroglyphique, la chambre de l'accouchement. Cléopâtre y est représentée dans l’acte même de l’enfantement, sous le nom et la figure de la Vénus égyptienne, et mettant au monde un nouvel Horus, qui n’est autre que Césarion. À la porte de cette chambre, on trouve l’accouchée, au-devant de laquelle Ammon lui-même s’avance ; la jeune mère, encore souffrante et faible, est soutenue par la déesse Swan, la Lucine égyptienne. Le père des dieux pousse la bienveillance jusqu’à caresser le petit bâtard, puis le nouveau-né, devenu tout d’un coup grand garçon, fait sa visite aux principaux dieux, qui le revêtent tour à tour de leurs attributions particulières. Lui-même, il s’assied

en maître sur les lotus symboliques, et Typhon, l'emblème du mal, c’est-à-dire de la matière, reconnaissant peut-être dans le nouveau dieu quelque chose d’analogue à sa propre nature, s’en constitue le fidèle gardien et paraît disposé à éloigner les profanes, plus encore par l'aspect de sa hideuse figure que par la menace des couteaux dont il est armé. Tous ces tableaux d’une mythologie prostituée sont tracés dans une manière flasque, tout à fait digne du sujet, et peu différente de la peinture italienne moderne : on voit de plus que temple et sculptures ont été exécutés avec une précipitation proportionnée à l’impatience d’une femme telle que Cléopâtre; l’aspic a mis fin à cette momerie, digne de Henri II, et l’œuvre de honte et de ridicule est restée inachevée. On trouve aussi à Hermonthis les ruines d’une église chrétienne des premiers temps : comme celle que j'avais vue à Coptos, elle porte les traces frappantes d’une vieillesse anticipée. J'ai déjà parlé, ce me semble, du spectacle affligeant que présente le christianisme en Orient. Les renseignements que jerapporterai sous ce rapport ne formeront pas la partie

la plus consolante de mes informations; mais il faut tout dire. |

12 décembre.

Le vent étant redevenu meilleur le lendemain, nous arrivâmes dans la journée à Esné. J'avais quelques emplettes à faire, et je tenais à voir le grand temple regardé par Denon comme le chef-d'œuvre de l'architecture égyp-

tienne. Quant à Champollion, il avait une si grande peur de la visite des HMahmoeurs et des Nadirs et de leurs cadeaux intéressés, qu’il se fit transporter immédiatement sur l’autre rive, où il espérait trouver le temple de Contra-Lato; nous nous séparâmes donc pour cette fois. J’allai me convaincre de nouveau, en recherchant les colonnes du temple sous les balles de coton de Son Altesse, de la singulière méprise où l’examen des monuments égyptiens avait jeté Denon et la commission du grand ouvrage qui ont tous pris les constructions les plus récentes et les plus imparfaites pour les plus anciennes et les meilleures. Je ne rapportai donc de cette course qu’une jouissance d’amourpropre très-peu complète, et je me hâtai de me réunir à Champollion. Je le trouvai beaucoup plus désappointé que moi, car il était arrivé justement dix jours après la destruction du temple qu’il cherchait. Même aventure nous arriva le lendemain matin au temple d’Ilithyia ; et cette fois l’affaire était plus sérieuse, puisque c’était un monument de Sésostris dont nous avions à regretter la perte. En joignant à ces deux temples les deux d’Éléphantine, dont le plus grand était peut-être le plus parfait édifice de l'Égypte, et le petit temple d’Ombos récemment et pour la plus grande partie emporté par le Nil, complice du Nil à Ombos comme à Antæopolis, c’est une liste de cinq destructions très-récentes à joindre aux cinq ou six dont je vous ai parlé. Il y a donc tout à parier que si les puissances européennes ne s’en mêlent pas, il n’y aura plus dans vingt ans un seul monument en Égypte. Voilà le fruit le plus clair du gouvernement philanthropique de J. M

Mohammed-Ali, notre ami. C’est une chose à crier sur les toits, et je ne m’en ferai pas faute. Mon Delenda est Carthago, c’est mort aux Turcs et à leur race.

En partant d’Ilithyia, nous fûmes pris par un vent très-violent qui nous porta en quelques heures à Silsilis ou sous les carrières de grès, d’où les principaux monuments de Thèbes ont été tirés. Ces carrières sont ellesmêmes des monuments, à cause des inscriptions hiéroglyphiques dont leurs parois sont couvertes : il s’y trouve de plus un temple creusé dans le roc, semblable à celui de Beni-Hassan, dont toutes les murailles sont occupées par de grandes stèles historiques d’un haut intérêt; dans d’autres endroits, d’autres stèles forment à elles seules des édifices, entourées qu’elles sont de colonnes et surmontées de grandes corniches. Je n’eus que le temps de jeter un coup d'œil rapide sur ces trésors : la promenade était on ne peut pas plus originale. Le fleuve resserré entre les deux montagnes roulait des lames semblables à celles de la mer, entre deux rubans de verdure audessous d’une double muraille grise, qu’interrompaient de distance en distance des éboulements de sable d’un jauñe éclatant. La qualité ferrugineuse ou imprégnée de manganèse du grès de ces montagnes donnait aux pierres du sommet un noir de forge, ou bien des teintes d’un | violet foncé ; nos barques amarrées au pied des rochers s’y balançaient avec grâce et les couleurs décidées de nos pavillons contrastaient avec la verdure pâle des tamarix qui les ombrageaient en partie. Nous repartimes à là hâte, et le même soir nous étions arrêtés au pied des

ruines d’Ombos, capitale du dernier nôme de l'Égypte. Je m'aperçois que dans le récit qui précède il y a un jour de sauté. En effet, entre Ilithyia et Silsilis se trouve Edfou, et le grand temple d’Apollinopolis-magna : aux yeux de la grande commission d'Égypte, j'aurais mérité d’être pendu pour un pareil oubli, car, pour me servir des expressions de ces messieurs, si le temple d’Esné est le plus parfait de l'Égypte, celui d'Edfou est le plus beau. Nous allâmes donc, Denon etle grand ouvrage à la main, chercher des émotions profondes, et nous nous regardâmes tous pour nous demander : N'est-ce que cela ? A vrai dire, le temple d’Edfou, commencé sous Ptolémée Philadelphe, est une masse très-imposante et très-respectable, et l’on ne peut nier que la pertinacité égyptienne n’y ait laissé comme un souvenir des beautés de l’art pharaonique. Mais ce mérite imparfait est compensé par tant de mauvais goût ; il y a quelque chose de si désagréable à retrouver les caprices du gothique le plus fantasque au milieu des lignes d’une architecture qui ne plaît qu’à force de sévérité ; et puis cette sculpture des Ptolémées, passable tout au plus dans les édifices de petite proportion, est à la fois tellement flasque et guindée dans les figures colossales, dont à l’imitation des monuments de Thèbes les parois extérieures sont couvertes, qu’on ne peut s'étonner assez de la singulière préoccupation qui les a fait admirer de-préférence à tant de personnes en même temps, et ce n’est pas ma seule opinion personnelle que j’oppose ici au jugement fort respectable d’ailleurs de toute une commission; ce n’est pas non plus la prédilection pharaonique de

* Champollion : je m'en rapporte surtout au sentiment si complétement désintéressé de nos dessinateurs, dont pas un n’a hésité sur l'opinion qu’il devait avoir de cette architecture bâtarde, qui ne plaisait peut-être tant à nos classiques commissaires qu'à cause de sa ressemblance avec l'architecture gréco-romaine. On n’a jugé d’abord que sur un type, puis sur ce qui se rapprochait davantage de ce type. Il y a dans le péristyle d'Edfou une chose admirable parce qu'elle est puremeñt égyptienne, et personne ne l’a remarquée. Edfou est véritablement le Saint-Pierre de l'Égypte. Déblayé, ce monument, par son immensité, ne pourrait manquer de produire un grand effet. C’est au reste le plus conservé de tous les temples égyptiens, et il offre des ressources pour mieux comprendre les autres.

Pour en revenir à Ombos, nous trouvämes là un grand temple de l’époque ptolémaïque, mais d’un meilleur style que celui d’Apollinopolis. La situation d’ailleurs en est des plus pittoresques et le ton des pierres admirable: c'est sur un coude du Nil, au sommet d’une colline isolée aujourd’hui toute couverte de ruines, qu'avait été choisie la place de ce grand édifice : ce soin dans l'élection du site de leurs monuments paraît, en général, avoir moins préoccupé les Égyptiens que les autres peuples de l’antiquité. Les sables du désert qui couvrent maintenant toute la plaine voisine -ont envahi l'enceinte sacrée, et il ne sort plus guère au-dessus de leur niveau que le tiers des colonnes du grand temple; de son côté le Nil mine incessamment la partie antérieure de la colline

ÉGYPTF, 165

et chaque année il déracine quelques colonnes d’un petit temple dont une seule, encore brillante de tout l’éclat de ses couleurs, reste debout ; dans l’axe du même monument, un grand pylône, dont une moitié s’est écroulée, élève une masse qui paraît maintenant grêle et flûtée; sur la pente rapide qui descend au fleuve sont amoncelés des débris qui paraissent à chaque instant prêts à glisser dans le gouffre. Enfin, pour compléter ce que cet aspect présente d’original, un incendie a cuit une grande partie des briques de l'enceinte, et a fait prendre à cette partie ordinairement terne des ruines des couleurs vives et variées.

Le plaisir, assez court, du pittoresque épuisé, nous en étions à nous lamenter de rencontrer si souvent des édifices de deux mille ans seulement, lorsqu’en faisant le tour extérieur de l'enceinte j'aperçus une petite porte qui paraissait encastrée dans la muraille comme une relique. En m’approchant j'y lus le nom de Meæris et de la reine Amepsé sa mère, et je reconnus dans cette préservation un soin religieux, pris par les constructeurs du nouveau temple, pour le peu qui restait intact de l’ancien édifice détruit par les Perses, Cette première découverte m’ayant missurla voie, je reconnus sur les pierres écroulées beaucoup de fragments de l’ancien monumentemployés etretournés dans les constructions plus modernes, et l’on en réunit assez pour donner à Champollion les moyens de recomposer la dédicace du temple primitif. Ce petit épisode embellit beaucoup la matinée qui s’écoula rapidement. Le vent étant d’ailleurs très-faible, nous éprouvâmes moins de scru-

pule à nous appesantir sur les détails, et, repartis seulement sur les trois heures, nous n'avions fait qu'une Jieue ou deux à la chute du jour.

Le lendemain devait nous offrir une scène d’un autre genre, et comme on en cherche surtout dans la plupart des voyages : c'était une visite à un village d'Arabes Ababdeh, tribu intermédiaire entre l'Égypte et la Nubie, qui mène une vie patriarcale à l’ombre des plus beaux palmiers de la terre. Ces tribus, il y a quelques années complétement indépendantes, ne reconnaissent encore que nominalement l'autorité du pacha, et la misère n’a point jusqu'ici troublé leur existence ni enfoncé ses griffes dans leurs physionomies. Les Arabes cultivateurs, comme ceux-ci, n’ont point cette nature sèche et arquée que donne au Bédouin la vie du désert, sans qu’elle soit abâtardie et exténuée comme celle des Fellahs; la vie plus calme qu'ils mènent donne à leurs traits et à leurs mouvements quelque chose de plus doux et de plus tranquille. Il faut si peu de chose sous ce ciel pur, que leurs huttes basses, mais passablement propres et bien arrangées, plaisent à l'œil, et ne dérangent pas l’impression agréable dont l'âme est préoccupée. Là, tout se trouve réuni pour prévenir les bèsoins qu’on pouvait connaître à l’époque d'Abraham : la natte et le couvert pour dormir, le moulin, l’eau et quelques grands vases de terre, les troupeaux pour leur lait et leur toison, les arbres pour leurs fruits; quelques champs de dourah, d’assez belles plantations de vignes, complètent toutes les richesses de la tribu. Les femines tissent la toile et fabriquent elles-mêmes la pote-

rie nécessaire au ménage. On ne tire du dehors que le superflu, les perles de verre, les colliers et les bracelets, les grands anneaux des oreilles, et même du nez, et l'huile de cèdre qui doit parfumer les cheveux. Sauf cet usage qui préserve de la vermine, les femmes de ces tribus sont fort propres, belles: comme des statues de bronze, gracieuses et point farouches comme les Égyptiennes : elles paraissent jouir d’une liberté raisonnable et tiennent bien leur place de maîtresses de maison; les hommes sont grands et très-bien faits, leurs physionomies ouvertes et douces ; on voit parmi eux beaucoup de jeunes gens, chose rare en Égypte où les traditions de Ja conscription napoléonienne ont porté de beaux fruits. Ils sont armés de la lance, des flèches et du bouclier comme au temps de Moïse; leurs cheveux nattés en longues tresses leur donnent l’aspect des figures sculptées égyptiennes.

J'en étais ainsi à repasser tous mes souvenirs pasto+ raux et bibliques, et je me croyais encore assez loin de Swan, quand je vis tout d’un coup le Nil barré par une file de rochers d'un rouge noïrâtre; les mêmes formes se répétaient sur les collines environnantes et projetaient de toutes parts leurs sommets arrondis au milieu de la verdure des palmiers; devant moi deux masses coupées perpendiculairement ne laissaient au fleuve que le plus étroit passage et me rappelaient ces hautes et noires jetées qui précèdent nos ports de l'Océan. À droite, une île verdoyante incessamment rafraîchie par ces grandes roues à pots dont la cartilène monotone s’entend de si loin; à

gauche, de grandes fabriques arabes en ruines; plus près de nous, un petit port bordé de jolies plantations avec une apparence de mouvement ; de beaux chevaux de la race de Dongola sur la rive et une grande autruche marchant au milieu des chameaux comme dans sa propre famille. C'était Syène, la dernière ville de l'Égypte; un peu au delà je devais trouver la cataracte, puis Philæ, puis la Nubie. C'était enfin la nature du tropique que j'abordais et dont le spectacle étrange se développait tout à coup à mes’ yeux.

Ces brusques transitions, dont la nature n’est jamais avare, comme si elle voulait offrir le plaisir des contrastes aux voyageurs, sont chose inexplicable et pourtant vraie, Nous en avons observé ensemble le passage de Valence à Montélimart, il nous a frappés aux Alpes, aux Apennins, à Terracine : mais celui d'Ombos à Syène est le “ plus étonnant de tous. On doit l’attribuer en partie à la transition non moins prompte du grès au granit. Quand : je vois de pareilles choses, je pense toujours à ces divisions faites, par les géographes anciens, de la terre en zones et en climats, et jy trouve un fond de raison.

C'estseulement depuis que j'ai respiré cette atmosphère tropicale que je me sens tout à fait hors de chez moi, et qu'il me semble que j’ai fait du chemin. Le désert depuis Syène jusqu’à Philæ, si aride, où le granit répercute avec tant de force les rayons du soleil, augmente cette imprèssion de dépaysement. Quant à la cataracte, on peut dire, à la lettre, qu’on n’en entend pas parler : comme le Nil est encore assez élevé, c’est à peine si on s'aperçoit des légères ondula-

tions que les pointes des rochers produisent à sa surface, et la voix de ce Niagara antique n’est qu’un souffle qui se confond avec la brise du soir. Nous sommes restés deux jours à Syène, le premier pour visiter un mauvais templeet la place de ceux d’Éléphantine ; le second pour préparer un déménagement immense comme celui d’une expédition nombreuse. Le soir du second jour, 5 décembre, nous sommes venus coucher à Philæ, où ñous sommes depuis trois jours.

Cette petite île domine la cataracte et n’a pas plus d’un quart de lieue de tour, elle est entièrement couverte par les monuments et les palmiers : l'aspect sombre et sauvage des rochers environnants ajoute aux charmes inconcevables de ce séjour. L'île, qui n'est habitée que par trois femmes, devient de toute nécessité la propriété du premier occupant, qui la cède ensuite au voyageur qui le suit: à vingt-cinq que nous sommes, maîtres, drogman, janissaires et domestiques, nous lui donnons un aspect plus vivant qu'elle ne l’a eu depuis l’expédition française. Notre présence produit d’ailleurs un effet magnétique sur les habitants affamés des environs, et la population de l’île n’est pas dans ce moment moindre de cinquante individus : à la rigueur, nous et nos auxiliaires formerions une armée qui défendrait très-bien la position, protégée déja de tous côtés par des rochers à pic. Une petite terrasse devant le temple de l'Est nous sert de quartier général et de salle à manger; deux ou trois maisons ou chambres voûtées que les trois habitantes de l'ile nous ont cédées provisoirement servent au

logement de l'état-major, une tente sur la terrasse est habitée par les janissaires et les domestiques. Le reste de l'expédition loge sous le temple principal et dans la plus grande maison de l'ile, qui a deux chambres; le matin à l’aube du jour, on fait en pantoufles le tour de l’île. Hors de l’île les rochers couverts d'inscriptions offrent une ample pâture aux antiquaires, qui en profitent. .: Enfin c’est à Philæ que j'ai reçu vos premières lettres, ces lettres que j'ai tant attendues, dont je désespérais, et Philæ me paraît le plus -beau séjour de la terre.

C’est ici que j'ai pu juger pour la première fois en grand de l'effet des couleurs dans l'architecture, et je me suis confirmé dans l'opinion où j'étais déjà que nous autres modernes n’y avions rien entendu jusqu’à ce jour. Dépouillés de leur parure, les monuments de Philæ seraient peut-être pires que les temples d'Edfou ; grâce à la conservation de leur peinture, ce sont des bijoux précieux et la plus médiocre sculpture prend une tournure charmante par l’harmonie et Ja variété des couleurs,

Je regrette bien de ne pouvoir vous instruire par lettres de la suite de mon voyage de Nubie. J'aurais voulu vous écrire du terme de ma course; mais ma présence, j’espère, vaudra mes lettres, et si elles mettent, en effet, à vous parvenir en France autant de temps que les vôtres en ont mis à m'arriver, il est à parier que j'irai plus vite que la plus prompte.

Enfin, je puis dire dès ce moment que mon voyage est accompli, le reste est un complément utile, mais point

cour nee nee rm mm UE fe mn gun gere

ÉGYPTE. 171 indispensable ; j'ai achevé la grande aïaire de ma vie, et si je n’en tire pas parti, ce sera de ma faute.

L'heure où le courrier, qui m’a apporté vos bienheureuses lettres, doit repartir, approche, et bien que je me sente en train de causer encore vingt pages avec vous, il faut clore le paquet à peine d'exclusion. La lettre de Me de Turpin m'a fait grand plaisir ; j'ai écrit à son mari des détails qui, je l'espère, l’intéresseront. On a dû en dire bien long sur le mariage de M. Guizot. Adieu, adieu encore, faites-moi revivre à l’Abbaye-au-Boïis.

Alexandrie, 6 février 1829.

J'arrive ici ce matin tout empressé de m’embarquer au plus tôt pour la France, et je trouve votre lettre du 25 décembre qui m’annonce ma nomination à l'expédition de Morée.

Mon voyage de Nubie et mon retour à Alexandrie ont été à la fois complets, prompts et heureux.

J'ai laissé Champollion à Ouadi-Halfah le 1° janvier. J'ai depuis passé neuf jours à Thèbes, cinq jours au Caire, une journée à Abydos, le reste en route. Je reviens plus robuste que jamais, noir comme un Barabras, et aguerri contre toute espèce de fatigues. Après quelques hésitations et de mûres réflexions sur ce qu’il convenait le mieux de faire, je me suis décidé à attendre ici ma nomination officielle, les ordres et les instructions du ministre.

Je reprends donc pour vous le récit et les détails de mon voyage en Nubie.

Fatigué deslenteurs de l'expédition, je m'étais décidé à quitter Champollion et à remonter avant lui à Ouadi- Halfah : je voulais pousser en avant jusqu'à Semneh, dont

‘les monuments avaient pour moi plus d’un genre d'inté-

rêt, mais la santé de mon domestique ne me permit pas de démarrer de Philæ avant la fin de l'expédition, et je dus modifier mes projets.

Nous mîmes à la voile de Philæ le 16 décembre 18928. Je vous ai déjà parlé de la barque que je montais : grâce à quelques planches emportées d'Alexandrie et à une tente de nattes qui ne manquent pas dans le pays, je rendis supportable lc nouveau séjour qui devait me servir à la. fois de toit et de maison : j'avais pris avec moi Duchesne, l’un de nos plus aimables compagnons de voyage. Une assez bonne dahabié, barque avec une chambre à l’arrière, portait les généraux, le médecin et le drogman. Le vieux naturaliste toscan et ses caisses occupaient une barque : six autres personnes étaient entassées dans deux autres embarcations. La barque des cawus ou gardes d'honneur donnés par le pacha et celle non moins importante de la cuisine fermaient cette glorieuse marche et se disputaient à qui resterait le mieux en arrière. Quant à moi, qui n'avais plus de temps à perdre, je tâchais de gagner au contraire les devants, marchant la nuit, éveillant mes mariniers bien avant les autres, ce qui les contristait fort à cause du froid : il . régnait effectivement le matin un petit vent frais du nord qui glaçait les malheureux jusqu’à la moelle des os. Aussi, dès qu’on s’arrêtait un moment, il fallait les voir

. .. : am Lee mou = méme Eee num)

courir, rassembler quelques brins de ramée, allumer un grand feu et s’accroupir autour comme des Lapons.

Cependant, malgré la rigueur de la saison, je parvins à donner à mes gens assez d'activité pour gagner tous les matins deux heures sur le reste de la flotte : je mettais cette avance à profit pour visiter les monuments que je rencontrais suY la route, je recueillais rapidement des notes que je communiquais le soir à Champollion, à qui elles donnaient un avant-goût des travaux qu’il aurait à exécuter en redescendant. ,

La Nubie offre encore le spectacle que devait présenter l'Égypte avant que les Turcs et l’industrie ne l’eussent débarrassée de la plupart de ses monuments : tout le cours du Nil, depuis la première jusqu’à la seconde cataracte, est encore garni à des distances très-rapprochées de temples presque tous d’une étonnante 'conservalion,

Il y a quelques années encore, la plupart des voyages en Égypte se terminaient à la première cataracte, ct l’île de Philæ formait la linite de toutes les excursions de ce genre. La grande expédition française arrêta sa course sur les ruines mystérieuses de l’Abaton; elle regarda comme une conquête assez belle de planter son étendard où campait la dernière légion romaine, et certes il y avait de quoi s’enorgueillir de cerésultaten présence de Mourad- Bey et des Mamelucks. Plusieurs néanmoins auraient voulu pousser plus loin ; ils n'avaient pas oublié les noms grecs de Parembolé, de Pselcis, de Premnis; ils avaient présents àla mémoire les récits où l'antiquité célèbre la grandeur, la

beauté et la sagesse des Éthiopiens, et l'étude de l'Égypte leur avait appris à ajouter plus de foi aux récits d’'Hérodote. Mais l’armée était lasse, et le pays peu engageant : « Qu'iriez-vous chercher plus loin? leur disaient les ka- « chefs du voisinage; que feriez-vous d’un pays où l’on « ne trouve que de l’eau et des pierres? » Ces conseils intéressés faisaient d'autant plus d'impression sur d'autres, que Philæ leur paraissait le dernier effort de l’humanité luttant contre uné nature à la fois dévorante et stérile. M. Denon voyait, das la pompe des monuments de l'Île sacrée, une intention manifeste de frapper l’imagination des caravanes de l’Éthiopie à leur entrée sur le sol de l'Égypte.

Quand nous songeons aux obstacles qui surgissent à chaque pas dans ces turbulentes contrées; quand nous nous représentons ces travaux, amoureux d’ordinaite du repos et de la durée, disputés pied à pied aux Bédouins, aux Mamelucks, à toute une population émue dans ses croyances et soulevée par d'iréconciliables préjugés, loin de rien reprocher à l’ardeur ni à l’exactitude de nos compatriotes, nous nous demandons comment il leur a été donné de tant recueillir au milieu de circonstances si défavorables. Permis à l’envie étrangère de déprécier l’un des plus beaux titres de notre gloire: mais n’eût il pas été à la fois et plus juste et plus noble, à ceux qui ont suivi la route ouverte par la France, de se replacer en idée sous la protection de nos armes, que d’insulter aux trophées qui leur montrent encore le chemin ?

L'Égypte une fois connue dans toutes 868 parties, il

ÉGVYPTÉ. 175 était naturel qu'on cherchât à renouer la chaîne qui l’unissait jadis à l’Éthiopie. Bruce laissait entrevoir quelque peu de la vérité sous les couleurs trompeuses de son récit; dans cette nouvelle exploration, la Basse-Nubie ne devait être qu’un intermédiaire assez indifférent entre deux contrées, toujours fertiles, autrefois florissantes et populeuses. L'Europe, qui doit aux courses aventureuses de nos compatriotes Linant et Caillaud la connaissance de Méroë, sait aussi quelle place tient aujourd'hui, dans l’histoire de l’art et dela civilisation humaine, cette lisière si dédaignée où s'élèvent encore Ibsamboaul et Oalabcheh.

Maintenant qu’il n’est pas rare de pénétrer jusqu’aux frontières du Darfour et de l’Abyssinie, maintenant que les garnisons de Mohammed-Ali occupent Sennaar, Chendy et les déserts du Kordofan, un voyageur ordinaire ne peut se dispenser de remonter jusqu’à la cataracte de Ouadi-Halfah. Mollement bercé dans <a cange légère, refusera-t-il le faible tribut qu’exige le gardien du Chelldt de Souan pour lui faire franchir, sans embarras, cette chute perpendiculaire de trois cents pieds, comme dit Paul Lucas, ce torrent impétueux dont le bruit assourdissait les gens dix lieues à la ronde, comme raconte #acrobe ? Sérieusement, le voyage de la Basse- Nubie est devenu indispensable, et tout bon touriste se ferait rire au nez dans les cercles de Londres, s’il avait manqué d'inscrire son nom sur le revers occidental du rocher d’Abousir.

+ Que si l’on à remonté jusqu’à Souän sur une barque trop grande pour qu’elle franchisse la cataracte, quel-

ques chameaux, toujours obligearnment offerts par le naser de l'endroit, transportent bientôt votre bagage au port, éloigné de deux lieues environ, où s’arrêtent les grossières embarcalions de la Nubie ; vous suivez modestement sur un âne cette route où Strabon se représente, avec tant de complaisance, roulant dans le char de Gal- ” lus; vous montez à travers de grands pans de murs ruinés, jusqu'à ce cimetière révéré où dorment les conquérants arabes de l'Égypte, les compagnons d’Amrou, qui avaient connu Omar, dont les plus vieux avaient pu bai-

ser la main du Prophète ; vous cheminez entre les pierres chargées d'inscriptions cufiques, mais éparses, retournées, plantées indistinctement dans le sable, après avoir flanqué pendant six mois les redoutes du fort Tropique;

de grands rochers de granit rose vous ferment la vue, à droite, à gauche, et devant vous; les entailles régulières qui les découpent vous indiquent ces carrières d'où l’obélisque de Saint-Jean-de-Latran et les colonnes des Thermes de Dioclétien sont descendus tout formés. Quel contraste avec le riant spectacle qui naguère réjouissait vos yeux! En vous retournant tout à l’heure vous voyiez s'ouvrir cette grasse vallée de l'Égypte; vous aperceviez

les bosquets d’Éléphantine, et vous comptiez les colonnes de Syène, élevant leurs têtes rougeâtres au milieu des pampres et des palmiers ; maintenant il vous faut renon— cer à rafraîchir de plus de deux heures votre palais des— séché par le sable que vous respirez avec l’atmosphèr== brûlante qui pèse sur vos organes. Mais la peine du voyag= ne sera pas telle que vous ne remarquiez sur tous les rœ —

ÉGYPTE, 15 chers environnants ces grandes inscriptions hiéroglyphiques où tantôt un voyageür a inscrit son hommage aux divinités locales, en se représentant auprès avec le bâton du pèlerin; tantôt un conquérant, porté sur son char, recevant, au retour de l’Éthiopie, les hommages de ses fils et de ses serviteurs à genoux. Au pied de ces fastueuses légendes, et par un contraste frappant, vous aurez observé les débris de cette longue muraille, ressource impuissante d'un peuple dégénéré contre l'invasion de ses anciens tributaires; et votre esprit aura rapproché de ce monument de décadence cette fameuse muraille d'un autre peuple autrefois aussi puissant peut-être, et réduit dans sa vieillesse à d’aussi vaines défenses. Mais le lointain murmure des eaux a frappé votre oreille ; de longues bandes de terre végétale, déposées dans le creux des rochers, se parent de la verdure jaunissante des bâmié, et des bouquets vermeils des cacheringhé. Des huttes grossières, auprès desquelles la maison du fellah égyptien paraîtrait un palais, s'élèvent entourées de haies de roseaux ; des enfants d’un noir de bronze, des femmes chargées de bracelets et de colliers en grains de verre et de porcelaine, des hommes hâves, maigres et noirs, au regard doux, à l'aspect timide, vous révèlent le passage à une race nouvelle, à un climat plus brûlant encore. La route descend en serpentant, et après quelques détours votre vue se repose sur les temples de Philæ, avec leurs remparts de roches noires et comme calcinées, avec leur ceinture de gazonet la couronne bleuâtre,

de leurs palmiers. 1. 12

C'est vraiment un lieu divin que cette île de Philæ, et l'imagination ne saurait concevoir un motif monumental plus complet de tous points. De quelque part qu’ on arrive, qu'on débouche sur le Nil par la route de Souan, qu’on remonte Je fleuve à travers les méandres du Chellil, ou qu'on en redescende le courant, toujours cette masse de rochers, de monuments et de verdure, offre à l'œil l'image de la plus riante illusion. Lancret, dans l'ouvrage de la commission d’ Égypte, a retracé avec enthousiasme les mille aspects de cette terre sacrée ; on conçoit que Pimpr ession s'en augmentât encore pour lui der idée romanesque d’antiquité qu’il attachait aux temples qu il décrit. Pour le voyageur initié aux découvertes de la science moderne, le plaisir n’est ni si long ni si vif, eton ne peut nier qu’il n'ait à se défendre au: Zcontraire d’un sentiment d’impatience, en retrouvant sans cesse les noms de Ptolémée et de César sur ces murs dont Lancret ne pouvait calculer l'âge qu’ avec un sentiment de respect et même d’effroi. Il appartient à une autorité plus i imposante que la mienne de rendre compte des résultats qu'a produits l'étude attentive de ces monuments. De tant d’interprétations ingénieuses, de rapprochements précieux, de lumineuses conjectures, je ne pourrais donner qu'une imparfaite idée ; ce que je ne rendrais pas surtout, c’esæ” la vie nouvelle que tout semblait repr endre autour dc nous, c'est l'émotion du témoin d’une évocation ine-péré— c’ est la douce et calme lumière qui pénétrait pour la pr mière fois d dans l’abime où s'étaient perdus tant de sy sème et de recherches vaines. Quoique le public ne connais ==

encore qu'une faible partie des résultats qu'a procurés à Champollion la découverte de l’alphabet phonétique, on a déjà pu se faire l’idée de ce que de pareils travaux supposent de pénétration, de constance et de sûreté de jugement, et l’Europe est là pour rendre témoignage à mes paroles ; mais ce que bien peu ont pu apprécier comme moi, c'est cette promptitude qui commande le résultat, cette force d’intuition qui n'appartient qu’au génie, et en même temps cette candeur dans l’investigation de la vérité, cette noble simplicité à avouer l'erreur quand elle est reconnue, cette résignation tranquille à ignorer ce qu’il n’est pas temps de savoir... Puisse ce témoignage d’une admiration sincère et d’une amitié dévouée acquitter en partie la dette que tant de marques de confiance et d'intérêt m'ont imposée !

C'était à la fin de décembre; le soleil ne triomphait que pendant un petit nombre d'heures, dans la lutte qu’il . paraissait livrer à la fraîcheur naturelle de l'air; le vent, soufflant constamment du nord, glaçait ces pauvres Nubiens à demi vêtus, pour qui la moindre. impression de froid est un supplice, et pourtant la sérénité de l’air, l'éclat d’une lumière incessamment abondante et pure n'avaient pas -été un seul instant troublés. La végétation dans l’île semblait être dans toute la séve de son développement ; les pentes du fleuve n'étaient que fleurs et parfums. Nous campâmes dix jours, partie sur la terrasse de l'est, partie sous les portiques abandonnés du grand temple; à vingt-cinq que nous étions, maîtres et gens, nous donnions à l’île un aspect plus animé qu’elle ne l'avait eu

depuis l'expédition française. Attirée par notre présence, la population d’alentour nous apportait des provisions, des antiquités, les animaux qu’elle supposait nouveaux pour nos regards. C'était un spectacle curieux, à cet instant si calme, où l’aube colorait à peine les sommités des rochers environnants, où les panaches des palmiers semblaient dormir immobiles, où pas un des mille filets de ‘la chevelure des tamarix n'avait paru frémir devant la brise du jour, de voir le miroir du fleuve sillonné par des troncs d'arbres que poussaient de hardis nageurs, ou que dirigeait un navigateur accroupi sur cet esquif digne des premiers jours du monde. — Les Nubiens de la cataracte ne connaissent pas, en effet, d’autres moyens de communication entre les îles et le continent, et c’est partout la manière de passer d’une rive à l’autre du haut Nil. Les enfants surtout abondaïent; ils nous faisaient, avec une confiance naïve, l'offre de leur zèle et de leur travail : chacun s’attachait peu à peu à l’un de nous, savait se faire apprécier par de petits services, et s’installait en peu de-jours sur le pied de domestique attitré. Nous ne nous lassions pas d'admirer la grâce naturelle de leurs mouvements, l'élégance de leurs formes, et l’expression animée de leurs traits. C’était effectivement une fête que notre arrivée au Chellàl, et j'espère qu’on parle encore, aux foyers des pauvres Barabras, de notre nombreuse caravane, de nos costumes extravagants, de nos incompréhensibles travaux et surtout de notre argent. La race qui habite la basse Nubie appartient à cette immense famille berbère, que les Arabes ont trouvée occu-

ÉGYPTE, 181 pant.le nord de l'Afrique, qu’ils ont d’abord repoussée, puis convertie, et qui, encore aujourd'hui, malgré son néophyiisme musulman, conserve intactes la langue et les mœurs de la patrie. Le Barabra est maigre, noir, vieux de bonne heure, beau seulement dans l’enfance et la première jeunesse, mais rappelant, plus qu'aucun peuple voisin, l’ancienne race égyptienne, telle qu’on la trouve naïvement rendue sur les monuments, Les femines portent les cheveux nattés de la cour de Sésostris ; leur vieillesse est encore plus anticipée que celle des hommes, et leur état aussi misérable que dans tout autre pays musulman. Leurs fils et leurs maris partent tous, presque sans exception, pour le Caire ou Alexandrie où ils se mettent au service des Francs, qui les préfèrent aux Arabes, à cause de leur ancienne réputation de probité. Sitôt qu’ils ont amassé quelque argent, nulle puissance humaine ne peut les empêcher de retourner au pays natal, ‘ où ils consument, plus ou moins vite, le fruit de leur éco- nomie. Les voyages se renouvellent ainsi jusqu’à ce que l’âge et les infirmités y mettent obstacle. Quelques-uns ont la sagesse de s'enrichir, et achètent des terres ; mais le plus grand nombre vit au jour le jour, s’adonne au jeu et à l’ivrognerie, et finit fort misérable. La population, depuis la première jusqu’à la seconde cataracte, dans un espace d'environ quarante-cinqlieues, n’est pas estimée à plus de vingt mille âmes; même nombre peut-être habite au delà jusqu'aux frontières du Sennaar. Quand vous voyagez dans le pays, cette population si disséminée vous échappe presque entièrement, Des huttes de terre,

moins hautes qu’un homme, et que leur couleur fait confondre souvent avec les rochers et le terrain, vous en révèlent à peine l'existence. -Douce, silencieuse et timide, élle semble se cacher sous terre et y vivre. Avant le gouvernement de Mohammed-Ali, le pays, jusqu'au delà de Dongola, appartenait à des kachefs d’origine turque, et descendants de ceux qui, sous Sélim I, enlevèrent l’Égypte aux Mamelucks. Ces gens s'étaient à peu près identifiés avec les mœurs et les besoins du pays, et la dynastie des Hassan kachef, des Hussein kachef, etc... , avait habitué les Barabras à un despotisme assez doux, et, comme on dirait chez nous, paternel. Mohammed-Ali, avec les vues qu’il a depuis réalisées sur le Sennaar, ne dédaigna pas la possession d’un pays qui, avec toutes les ressources d’une administration si peu scrupuleuse, lui rend, bon an mal an, 22,000 piastres turques, les frais de gouvernement évalués à 20,000. Tout en poursuivant les restes des Mamelucks vaincus, il ravit aux souverains du pays leurs biens et leur pouvoir. Les descendants de ces familles déchues jouissent encore dans le pays d’une certaine considération, moins due à leur situation présente qu'à la comparaison qu’on fait de leur manière de gouverner avec celle de Mohammed-Ali. Cependant l’anéantissement de leur fortune les a peu à peu ravalés au niveau de leurs anciens sujets ; le sang berbère, que des alliances multipliées avec les femmes du pays, ont introduit dans leurs veines, les fait considérer comme étran- &ers par les Turcs; et, chose bizarre! c’est presque par Charité què j'ai consenti à ädmettré dans ma barqué, en

ÉGYPTE. 183 retournant aû Caire, les fils et les néveux du plus riche et du plus aimé de ces souverains.

Avant la dernière conquête, les Barabras méritaient 1 réputation de douceur et de fidélité dont ils jouissent encore. Leurs rapports plus fréquents avec l' Égypte, le contact des étrangers qui traversent aujourd’hui leur pays aussi facilement que la Suisse, et surtout l'ouverture de la navigation des cataractes, ont peu à peu effacé ces traces d’une vertu native, mais peu profonde, et qui souvent ne tient qu'à l'isolement et à l’ignorance des populations.

Tels sont les principaux traits du peuple dont les pr emières tribus gîtent dans le creux des rochers de la cataracte. Du Chelläi à Ouadi-Halfah, on distingue trois dialectes de la même langue ; nous nous sommes convaincus “qu elle n offrait aucun rapport avec le copte. Le berbère, au moins celui qu' on parle sur les bords du Nil, est un idiome doux, sonore et dépourvu d’aspirations. La . littérature locale paraît riche en chansons et en récits. Le même mot sert à désigner le Nil et l’eau; il n’y en a pas pour la pluie.

Rien de moins attrayant que | l'entrée de la Nubie après Philæ. De hautes montagnes de granit, composées de roches noires et arrondies, dont plusieurs offrent, à la lueur du crépuscule, des aspects fantastiques, laissent à peine au fleuve un étroit passage. Ces gorges, d’abord si étroites, s'élargissent- bientôt pour se resserrer plus loin, au delà de Telfah, et former, pour ainsi dire, la barrière d'üné fausse cataracte. De nouvélles iles divisent le cou-

rant du fleuve; de grands rochers noirs et prismatiques s'élèvent, au pied desquels blanchit l’écume des eaux. Au - delà de cette barrière, la vallée s’élargit de nouveau et conserve à peu près la même physionomie jusqu’à l'extrémité du coude que fait le Nil en se dirigeant brusquement vers le sud-est, à la hauteur d'Amada. C'est toujours, pendant cet espace, une plaine de sable de chaque côté du fleuve, quelquefois jaune pâle comme en Égypte, le plus souvent d’un ton d’ocretrès-prononcé, interrompue, .de distance en distance, par des pitons presque toujours isolés, d’un noir ferrugineux, et aussi dépourvus de végétation que le sable du désert. Il est permis de croire que, à une époque éloignée, cette vallée participait de la perfection de culture à laquelle l'Égypte devait de si grandes richesses, et que les envahissements des sables du désert n'avaient pas, comme aujourd’hui, recouvert entièrement la terre végétale. On ne concevrait pas autrement quelles mains auraient pu bâtir ou creuser des monuments dont l'étendue suppose un grand développement de population. Maintenant il ne reste plus dans toute cette vallée qu’une mince lisière de verdure qui se réduit souvent à de stériles buissons de mimosas épineuses et de sensitives. De distance en distance, vous entendez gémir quelqu'une de ces sakié ou roues à pot, ” usitées en Égypte, mais qui, servant ici toute l’année, se distinguent par un mode plus soigné de fabrication. Elles arrosent quelques maigres plantations de dourah, de ricin et de légumes d’une qualité médiocre, et baignent le pied des palmiers, dont la tige nerveuse et élancée,

les panaches longs et bien fournis, les fruits abondants et plus savoureux qu’en Égypte, forment la véritable richesse du pays. Trois ou quatre sakié, et trois cents pieds de dattiers, constituent, en Nubie, une fortune trèsrespectable. Outre les bœufs qui tournent les roues, on voit aussi, auprès des habilations, des moutons et quelques poules; mais les nombreux troupeaux de bêtes à laine et à cornes, qu’on rencontre par intervalles, appartiennent aux tribus arabes indépendantes des Ababdeh et des Bicharieh. |

Si la faune domestique offre peu de variétés, les espèces sauvages ne sont guère plus abondantes et tranchées. On dit qu’à de certaines époques les oiseaux du tropique, chassés par les tempêtes de leurs demeures accoutumées, se réunissent en troupes sur les bords du Nil, qu’ils peignent pour un moment de leurs mille couleurs; mais dans la saison où j'ai voyagé, des tourterelles au collier noir, aux ailes violettes et changeantes, d'énormes corbeaux, des vautours à tête blanche, des faucons presque aussi nombreux que le sont chez nous les hirondelles, troublaient seuls le silence de la solitude. Parfois un pélican traversait gravement le fleuve, des courlis couraient sur les bas-fonds avec de petits cris plaintifs, ou un couple d’oies sauvages au corps noir, aux pattes orangées, à la voix rauque et forte, s’élançait avec bruit de la pointe nue des rochers. Les crocodiles ne manquent pas, mais ils sont plus petits qu’au-dessous de Souan, et se réunissent rarement en troupes. Enfin rien dans cette nature, où la vie semble accordée à regret, ne parle fortement à

l’imagination que l’immensité du désert et l’éternelle pureté de la lumière.

Au-dessus de Derr, et après le coude d'Amada, la scène est un peu modifiée. Les montagnes, plus prononcées et mieux liées que précédemment, semblent courir en tous sens dans le désert de sable qui les entoure; parfois elles se rapprochent d’un seul côté du fleuve, tandis que de l’autre on les aperçoit à peine à l'extrémité de l'horizon. De grands et larges sycomores, des mimosas d'une espèce gigantesque, varient la monotomie des doums et des dattiers. En approchant de Ouadi-Halfah, la rive droite paraît bien cultivée; on suit, pendant une demi-journée, une ligne d'assez beaux villages entourés de grandes plantations. Tout occupé et charmé qu’on est de cet aspect inaccoutumé en Nubie, on s'étonne de voir les barques tourner court vers le rivage, et l’on apprend alors qu’on a touché les limites de la seconde cataracte, dont rien ne vous annonce les approches comme à celle de Souan. Pour jouir de l’aspect de cette curiosité naturelle, il faut repasser sur la rive gauche, et, quand les barques vous ont mené jusqu’à l'endroit où elles peuvent avancer sans danger, entreprendre dans le sable une promenade d'à peu près deux heures, pénible dans toute saison, et impossible, je crois, quand le soleil du tropique darde perpendiculairement ses rayons. À mesure qu'on approche, les îles se multiplient, les rochers commencent à percer la surface du fleuve, l'écume blanctit sur leurs aspérités, et le grand murmure se fait entendre dé loin, C’est du haut d’un rocher, à qui son noïn égyp-

tien d'Abousir (tombeau d'Osiris) semblerait rattacher des traditions religieuses, et sur lequel on retrouve quelques inscriptions hiéroglyphiques tracées par d’antiques voyageurs, c’est du haut de ce rocher que la vue embrasse une grande étendue de la cataracte, et peut établir uñe comparaison intéressante entre elle et le Chellâl de Souan. Dans celui-ci, le fleuve divisé en trois masses à peu près égales, par des îles grandes et escarpées, se jette avec force dans ces trois lits principaux dont l’industrie moderne a aplani le plus oriental, ouvrant ainsi le Nil supérieur à la navigation. La chute du milieu est la plus curieuse et la plus pittoresque. Après avoir côtoyé à l’est une île très-étendue qui occupe le centre du fleuve, le courant se détourne brusquement à gauche, et se précipite dans une diagonale de quinze ou vingt degrés pendant un espace d'environ cent toises, pour reprendre ensuite sa direction accoutumée vers le nord. Rien de plus beau que l’ondulation large et rapide des eaux dans cet étroit canal; rien de plus singulier que l'aspect de l’île pelée qui détermine ce brusque détour du fleuve, et que domine un seul arbre au feuillage clair-semé, courbé en toute saison par le vent qui suit le mouvement des eaux. Après ces premiers obstacles, le fleuve semble jouer avec les brisants à fleur d’eau qui le divisent encore, et descend ainsi par mille coupures diverses jusqu’à Souan, au milieu d'îles verdoyantes et de roches arrondies de granit rose, dont le temps n’a pas détruit partout Îles vives et fraîches couleurs. |

À Ouadi-Halfsh, lé fleuve est couvert à perté de vue

d'ilots noirâtres, entre lesquels il s'ouvre d’innombrable chemins, sans que l’œil puisse démêler en aucun endroit une chute principale, une cataracte dans l’acception ordinaire de ce mot, tel qu’on l’applique à Schaffouse ou à Niagara. La pente dans toute la longueur des récifs est certainement considérable ; mais l'extrême division des. eaux la rend à peine sensible. Le fond de la cataracte n'est point ici, comme à Souan, le beau granit rose des obélisques, mais cette matière d’un vert noir, traversée par des veines plus claires, et à laquelle les antiquaires conservent le nom de basalte, bien que sa formation ne présente rien de volcanique. On sait quel admirable poli les sculpteurs égyptiens lui ont donné, et l’on ne s’étonnera pas si l’action continuelle des eaux a opéré l'effet de l’art sur ces masses énormes. Dans quelques endroits, les roches, incessamment lavées, ont l'aspect clair ét brillant des émeraudes; dans d’autres, on se croirait au port Ulysse ou en avant de Catane, tant le ton de la pierre devient sévère et sombre. La végétation ne manque pas à la scène, et lui prête de nouvelles beautés. Une multitude de mimosas, aux formes tourmentées et capricieuses, ombrent les flots de leurs chevelures découpées, et semblent comme des réseaux tendus pour amortir l'éclat de la réverbération des eaux. Les montagnes de la rive gauche, formées entièrement d’un grès jaunâtre, viennent se réunir par le pied aux roches dont le fleuve est pavé, et

sur cette chaussée intermédiaire s'établit comme une lutte des deux formations, féconde en accidents variés, el à laquelle l'œil le plus étranger aux secrets de la minéra-

logie ne saurait rester indifférent. Cette ligne prolongée de collines de grès se retrouve à peu de distance sur la rive droite, et commence, en cernant le fleuve de toutes parts, ce pays auprès duquel la basse Nubie n'est que verdure et fraîcheur, et que les Arabes désignent par le nom expressif de Batn-el-agiar (ventre de pierre).

Ici la navigation du Nil est complétement interrompue : ici le voyageur qui ne plaint ni son temps ni sa fatigue est obligé de demander des dromadaires aux cheiks arabes du voisinage, pour continuer sa route le long des nouvelles cataractes qui barrent le fleuve à des distances rapprochées. Longtemps il marchera avant d’avoir franchi la limite des pluies du tropique, avant d’avoir aperçu ces plaines verdoyantes du Sennaar, ombragées par d’énormes baobabs; ces marais immenses d’où s'élèvent une végétation puissante et des miasines mortels ; ces bois où vivent par millions les bruyantes tribus des singes ; ces villages dévastés par les Turcs où campent aujourd'hui les éléphants : ce confluent qui réunit les eaux de l’Abvssinie avec le tribut de la source toujours inconnue ; ces pyramides mystérieuses, où Méroë garde encore le secret d’une civilisation, plantées comme un fanal entre l'Inde éternelle et l'Égypte impérissable... Mon ambition n'était pas si grande et mon temps était limité ; le lendemain du jour où du haut de la montagne d’Abousir j'avais salué de loin l'équateur, ma barque redescendait rapidement le grand fleuve, et le soir, séparé d’aimables compagnons, je tâchais, sur les bfuyères de Farras, de rasseoir quelque

peu mes idées, ballottées par tant d’impressions diverses et d'émotions inconnues.

Maintenant que la description générale du pays a pu vous préparer à l'effet des monuments qui donnent à cette contrée son intérêt principal, Je vous prie de redescendre avec moi au pied des terrasses de Philæ, et de là nous suivrons ensemble cette route où la trace des croyances et des efforts de l'homme se rencontre à chaque pas.

La basse Nubie, considérée ou comme route intermédiaire de la civilisation africaine, ou comme point extrême des idées européennes, a droit à toute l'attention des philosophes et des historiens. Soit qu'on y soupçonne le passage des influences importées d'Éthiopie en Égypte, soit qu'on y étudie la trace beaucoup plus claire de la réaction que la colonie agrandie et développée opéra plus tard sur la mère patrie, il y a plaisir à voir défiler ces grandes révolutions qui préluduient à Féducation du genre humain. Plus tard l'Europe rendra à l'Afrique ce qu’elle en a reçu : le christianisme viendra réveiller ces imagipations endormies dans des croyances usées; mais la cominotion causée dans le monde par la religion nouvelle, à mesure qu’elle s’éloignera de son point de départ, s’affaiblira dans son effet, et rencontrant là plus d’analogies que dans tout autre culte, produira une tränsaction paisible au lieu d’un bouleversement complet. Ces considérations, que j'abrége à dessein, font voir quel vaste champ ouvre à l'observation l’étude des antiquités de la Nubie; elles disent aussi l'intérêt nouveau qu'elles présentent même après celles de l'Égypte.

Le premier monument qu'on rencontre après Philæ est le temple de Dehôt, dont la situation se rapporte à celle de l’antique Parembolé. Nul monument, peut-être, ne saurait tenir lieu de celui-ci pour l'intelligence complète de l'architecture égyptienne. Ces trois propykes donnant entrée dans trois enceintes différentes, cette masse isolée dont les diverses parties paraissent encore s’emboîter les unes dans les autres pour aboutir à un mystér jeux sanctuaire, et tout cela vu dans toute sa hauteur, sans cet encombrement qui dérobe aux regards plus de la moitié des édifices en Égypte, il n’en fallait pas davantage pour nous consoler de retrouver encore sur les murs les éternelles légendes des Ptolémées et des Césars, et surmonter le dégoût qu'inspirent les productions de l’art abâtardi de ces époques.

De Debôt, en passant près de Qärtas, on arrive rapidement à la fausse cataracte de Telfah : au pied de ces remparts pittoresques se trouvent les ruines d’une station romaine, dont les débris nombreux, mais d’une construction peu soignée, accusent une époque de décadence. Les monuments religieux qu'on y trouve offrent trop d’analogie avec le style égyptien, pour qu’on puisse penser que leur destination primitive ait été étrangère à l’ancienne religion du pays. Mais l’absence complète de bas-reliefs et d’hiéroglyphes dénote un siècle bien voisin de l’établissement du christianisme; on voit d’ailleurs, par les inscriptions qui subsislent dans l'intérieur de ces édifices, que le nouveau culte en prit bientôt possession; le dirai-je enfin ? les temples de Teffah m'ont paru différer

grandement des autres monuments de la décadence égyptienne : j'ai été moins frappé de l'affaiblissement des traditions de l’art; il m'a semblé démêler les traces d’un rajeunissement dans les idées ei les formes. L’arc de Septime-Sévère, le palais de Spalatro révoltent le goût par le luxe barbare des détails et la mollesse de l’exécution ; l’âme se sent retrempée aux ruines de Saïnt-Paul, dans le sanctuaire de Saint-Laurent, au milieu des débris d’autres monuments enchâssés presque sans ordre, à côté de détails plus barbares encore que ceux de l’arc de Septime ou du palais de Spalatro.

J'ai donc pu trouver quelque intérêt dans l’étude des temples modestes de Teffah : pourquoi s'étonner si je suis resté froid devant l’énorme masse de Qalabcheh? ces colonnes ont presque la hauteur des plus élevées de Louqsor ; ces cours, ces pylones, se développent avec une majesté digne de Denderah ; ces couleurs ont tant d'éclat qu'on les croirait appliquées il y a peu de jours. Mais tout cela est si misérable à l'examen, l'exécution en est tellement molle et défectueuse, qu'on se reproche, comme une déception, le premier étonnement que cette vue inspire. D'où vient donc que la renommée de Qalabcheh le dispute presque à celle d’Ibsamboul ? Un petit monument qu'on est obligé de chercher dans une vallée à l’ouest du Nil justifie à lui seul cette prédilection de tous les voyageurs auxquels il n’a point échappé.

La disposition de ce petit spéos! est fort simple, une

4. Cette expression, dont les Grecs ont fait usage pour désigner le temple sou'errain de Beni-Hassan (onéos ‘Aprépuôoc), convient à tous les mouu-

espèce de galerie oblonguc à ciel ouvert donne entrée dans une pièce transversale dont le soflite est soutenu par deux colonnes de ce durique primitif de Beni-Hassan, mais plus courtes, pyramidales, à cannelures profondes, avec une base ronde, et un dé carré pour chapiteau. Dans l'axe du monument s'ouvre la porte du sanctuaire, au fond duquel brillait une statue aujourd'hui mutilée, tout cela taillé dans un calcaire d’un grain serré, et presque aussi favorable à la sculpture que la plus belle pierre de talc : aussi les bas-reliefs sont-ils plus soignés, peut-être, que dans aucun autre monument du règne de Sésostris.. À ce mérite ceux du vestibule joignent l'intérêt remarquable du sujet ; ils se rapportent tous aux conquêtes du plus célèbre des Pharaons : à droite, il triomphe des peuples de l'Asie; on les reconnait à leur haute stature, à leurs larges épaules, à leur nez aquilin, à leur barbe roide et pointue. Quel contraste avec les ennemis dont l’autre côté représente la défaite! ces nez épatés, ces lèvres épaisses, cette chevelure laineuse, nous indiquent les Libyens, éternels ennemis de l’Égyple, sentinelles de la barbarie impatiente dispersées sur les limites du désert, toujours repoussées et toujours renaissantes après d’impuissantes victoires. Sésostris est Jeune encore ; ses premiers triomphes lui ont fait à peine franchir les limites naturelles de son empire; mais il médite déjà de grandes conquêtes, et sur sa figure douce et fière se peint l’orgueil d’un premier succès. [l serait trop long d'insister sur ce que ces ments de ce genre qu’on rencontre en Égypte et dans la Nubie. M. Chaun-

pollion, dans ses lettres, est le premier, je crois, qui l’ait employée. Il. 43

bas-reliefs offrent d’intéressant pour l'étude de l’art et de l’histoire : à peine ferons-noû remarquer, en passant, les détails naïfs de cette population éperdue, fuyant à l'aspect

du vainqueur. Quelle vérité dans cet homme racontant à

sa famille les progrès de l'armée ennemie ! Quel contraste avec le groupe des deux princes, fils du Pharaon, que le même char réunit, et dont l’un s'apprête à lancer le jave-

lot, tandis que l’autre dirige les chevaux, en se tournant amoureusement vers son frère. Mais l'intérêt se concentre

sur la grande scène où le monarque, assis sur son trône, reçoit les tributs de l'Afrique soumise. Les princes de — l'Éthiopie se prosternent devant lui, en élevant la palme — de victoire; les offrandes précieuses, les meubies, les —= pelleteries, se mêlent aux corbeilles de fruits et de fleurs,

aux lions enchaînés, aux lévriers conduits en laisse par — des nègres ; celui-ci porte un singe, celui-là amène de gazelles et des antilopes ; la longue girafe domine enfiress ces groupes variés : la vérité des mouvements, la pré—— cision des détails, la finesse de l'exécution, limitation parfaite des animaux, recommandent au plus haut degræ== ces bas-reliefs, auxquels Thèbes n'offre peut-être rien d'égal.

Après de tels chefs-d’œuvre, le temple de Dandour au rait peu de droits à l'attention du voyageur, n’était sa s —#tuation pittoresque à mi-côte d’une montagne arrondis, sa terrasse avancée sur le fleuve, et l'harmonie gracieu ==€ de ses proportions. Ce temple, bâti et décoré à l’époqe ze romaine, ‘est dédié à Osiris, dans lequel viennent s’a Wsorber successivement toutes les formes de la divinité,

jusqu’à celles du Soleil et d’Ammon. Au temps où ce.monument a reçu sa consécration, la Trinité incarnée d’Osiris, d'Isis et d'Horus, usurpait le trône d’Ammon, de Neith et de Chons, et les grandes divinités de l’ancienne époque n'occupaient plus qu’une place secondaire dans le développement du mythe religieux. Ainsi, Jupiter et Junon avaient détrôné Saturne et Cvbèlez; ainsi, Phanès, le Bacchus des mystères, devait succéder à Jupiter luiinême.

En suivant toujours la rive gauche, on rencontre, après Dandour, le Spéos de Qercheh, dont les beaux dessins de M. Gau rendent parfaitement l'aspect singulier et les détails presque barbares. J’élais impatient de voir par mes yeux ce monument qui, dans l’exécution, me paraissait offrir une grande anomalie avec le style égyptien. Après avoir gravi une pente assez douce à travers des débris de sphinx et de statues, on arrive dans le vestibule extérieur du temple, composé de quatre colonnes de face, et de deux lignes de quatre colosses cariatides, affrontés, et supportant une frise décorée d’hiéroglyphes. Après cette galerie, à ciel ouvert, suit un second vestibule creusé dans le roc, divisé en trois nefs, par six autres colosses. Une pièce transversale donne entrée de cette partie au sanctuaire et à quatre autres pièces. Quatre statues assises occupent le fond du sanctuaire : un autel massif en décore le milieu. Le trait caractéristique de ce monument est le contraste qui existe entre le style des colosses et celui des hiéroglyphes et des bas-reliefs. Qu'on se figure des corps tellement trapus qu'on les croirait, au premier abord,

aussi larges que hauts, des jambes et des pieds calqués, pour ainsi dire, sur les formes de l'éléphant, des bras et des mains à peine dégrossis, des têtes monstrueuses el presque grotesques ; et à côté de ces conceptions dignes des pagodes les plus extravagantes, des hiéroglyphes d’une telle pureté de trait, qu’on leur comparerait à peine les plus soignés de l’époque de Mæris; des bas-reliefs d’un faire si large et d’une tournure si noble, qu'on ne sait si Karnak en renferme d'aussi remarquables. Supposera-t-on des siècles entre l'exécution des masses et celle des détails? Mais le nom de Sésostris est partout; les colosses conservent l'empreinte affaiblie mais distincte de sestraits. Nul doute que le monument tout entier n’appartienne au règne de ce prince. Dira-t-on que les colosses constatent un goût local, que le travail en appartient aux artistes nubiens, et qu'il n’a fallu rien moins que les plus habiles de Thèbes pour exécuter les bas-reliefs? Mais faudra-t-1l aussi qu’il n’y ait eu d’autre production nubienne que les colosses de Qercheh, et que tout le reste des monuments du pays soit de travail égyptien pur? car nulle autre part, je n’ai vu rien de semblable à ces colosses. Voilà l'énigme que Qercheh présente et que je laisse à résoudre à de plus habiles que moi. Gette qués tion ne s’élèverait pas que Qercheh, par le mérite de sa disposition, par sa dimension peu ordinaire, par sa masse moitié excavée et moitié bâtie, tiendrait encore un rang distingué parmi tant de monuments remarquables. L'heure où je l’ai vu le rendait plus frappant encore; les rayons du soleil levant qui pénétraient horizontalement dans la

grotte se jouaient dans les vives couleurs dont les colosses sont encore ornés, et venaient mourir au pied de l’autel:; la lumière circulait en vapeurs bleuâtres dans les bas côtés de la galerie, et les statues du sanctuaire paraissaient grandir dans la faible lueur où elles reposaient encore. Je doute que l'Inde, dans tout le luxe de ses temples souterrains, puisse produire un plus riche et plus admirable effet.

Je renvoie à Strabon ceux. qui voudraient connaître l'intérêt historique que présente, à l’époque d’Auguste, la ville aujourd’hui disparue de Pselcis. Les sables de Daqqeh ont recouvert jusqu’au dernier débris de la capitale de Candace; isolés de toutes parts dans ce désert immense, et survivant seuls à cette destruction, les pylones du temple de Thoth appellent de loin le regard du voyageur, devant lequel ils semblent fuir comme les flèches de nos cathédrales dans les longues plaines de la France. Le nom le plus ancien qu’on lise dans ce temple est celui d’Ergamêne, roi d’Éthiopie : j'avais déjà trouvé à Debôt la légende de son père Atarramoun. Il est donc certain qu'avant Ptolémée Évergète I°", les’rois d’Éthiopic avaient poussé leurs frontières jusqu'aux portes de l'Égypte : peutêtre cette extension de limites remontait-elle à la conquête de l'Égypte même par Sabacon. On sait qu'Ergamêne fit égorger dans un jour tous les prêtres de l'Éthiopie; mais une théocratie, basée sur le temps et les mœurs, ne pouvait tomber sans entraîner le peuple même dans sa chute; et le coup d’État d'Ergamêne prépara la conquête de l’Éthiopie, qui coûta si peu de temps et de peine à Éver-

gèle 1", que de nos jours encore on en contestail la réalité. La possession de la Nubie assurée aux Ptolémées, H est tout simple qu’on retrouve sur les monuments de cette province les noms des successeurs d'Évergète L", Si Candacc releva quelque temps le trône national, Pétronius eut bientôt ramené les Romains dans Pselcis, et le nom d'’Auguste se lit dans le temple de Daqqeh. Mais quelle que soit l'incertitude qui subsiste dans l’histoire d'une province tant de fois délivrée et reprise, toujours est-il que le temple de Thoth demeura, pour l’Europe ellemême, l'objet d’une vénération particulière ; témoin toutes les inscriptions grecques et romaines qui tapissent les parois du sanctuaire et des pylones. Quel était l’objet d'une préférence si marquée? D'où vient que Thoth, honoré d'un culte spécial dans toute la Nubie, n'attirait qu'à Pselcis les plus lointains pèlerinages? Nous serionsnous trompés en croyant déméler dans le développe-

ment du mythe local, la confusion de Thoth, le dieu de

la Science, avec Meoui, dieu de la Raison, époux de Tafné ou la Force? N’aurait-il fallu rien moins qu’un thème complétement philosophique pour appeler l’adoration des peuples auxquels la philosophie était devenue familière ?

Passons rapidement devant Weharraqgah, dont les ruines serviraicnt à confirmer les conjectures hasardées à

l’occasion de Teflah; Ouadi-Esseboua nous arrêterait plus

longtemps, mais le sable recouvre son temple; nous jetons un coup d'œil rapide sur ses pylones à demi enfoncés, et en lisant sur leurs pierres désunies le nom tant

ÉGYPTE. | 199 de fois répété de Sésostris, nous regrettons que le temps et les moyens nous manquent de nous ouvrir un chemin dans ces salles devenues souterraines, et qu’entouraient sans. doute autrefois de grasses et fertiles campagnes.

Mais la route du fleuve a commencé de s’infléchir vers le couchant. La brise constante du nord, si favorable à notre navigation, va, pendant quelque temps, nous contrarier dans notre marche. Arrêtons-nous un instant à l'ombre de ces palmiers, sous ce kioske paré de fleurs qui domine le courant. Ce lieu est Korosko, pauvre village, qu'anime par intervalles l’arrivée des caravanes qui descendent du Sennaar. Ici réside un préposé du pacha, chargé en même lemps de maintenir son autorité et de surveiller ses intérêts mercantiles. Autour de cet agent se pressent les djelläbs, dépouillés pour la première fois de leur indépendance, et réduits à continuer, en qualité de commis, une profession dont les chances les plus heureuses du commerce le plus libre compenseraient à peine les fatigues et les. dangers. Justement une caravane est arrivée tout à l'heure; les chameaux, libres de leur charge, paissent, après tant de jours de privation, une herbe fraiche et touffue. Le djelläb, au teint hâve, au regard éteint, fume voluptueusement sa pipe sur les ballots de gomme, au milieu des plumes d’autruche et des dents d’éléphant ; de jeunes esclaves, au corps de bronze, attisent le feu ou préparent le repas du soir, tandis qu’un écrivain copte enregistre laborieusement les marchandises amoncelées.

Après avoir cheminé l’espace d'environ dix lieues dans la direction du sud-ouest, on ärrive à Amada, autre temple transformé un jour en église chrétienne, mais dont les bas-reliefs, comme à Dagqeh, à Philæ, etc., sortent peu à peu de dessous la croûte qui les a si longtemps cachés. Maintenant que les croyances locales ne protégent plus ces profanations consacrées, chaque dévot pèlerin de l'antiquité, dans l'intérêt de sa curiosité propre et de celle de ses successeurs, arrache une portion de cet enduit, décoré de peintures grossières. Chaque nouvelle visite coûte une jambe au cheval de saint George, une mitre à saint Nicolas, et rend à la lumière une coiffure eñnblématique d’Ammon, ou un portrait de Mœæris. Le temple appartient au siècle des Thouthmosis, l’âge classique de l’art égyptien. On y retrouve les grandes frises, les piliers à facettes de Mélinet-Abou et de Karnak, en même temps que la timidité d’une architecture qui semble à peine sortie des hypogées où elle a pris naissance. L’exécution des détails est fine et précieuse, et participe de cette recherche qu’on trouve plus marquée à mesure qu'on se rapproche du berceau de Îa civilisation égyptienne.

Derr, située presque en face d’Amada, au milieu d’une campagne assez bien cultivée est un grand village de cinq cents âmes environ, dont les maisons entourées de jardins, les rues larges et silencieuses et les carrefours ombragés d'énormes sycomores, m'ont rappelé à l’imagination ce qu'on nous dit et ce qu’on nous montre de l'Indoustan. Après être sorti du bourg par le sud, on

traverse un cimetière dont les tombes, fraîchement remuées, supportent des vases en terre cuite, assez semblables aux plus grossières poteries helléniques, et que les parents des morts remplissent d’eau tous les jours, pour donner à boire aux oiseaux du ciel. À l'extrémité de ce cimetière est un temple creusé dans le roc, et qui appartient, comme tant d’autres, au règne de Sésostris. Le vestibule était orné de bas-reliefs historiques, mais ils sont malheureusement presque détruits. Exécuter sous un même règne tant et de si immenses travaux, c'était le moyen de faire connaître la précipitation et la négligence au plus soigneux et au plus patient des peuples de la terre ; et en effet la sculpture de Derr est tellement défectueuse, qu’elle a pu faire à d’habiles artistes l’illusion de l’enfance absolue de Part. Le fait est qu’à part cette négligence inaccoutumée, le style est identiquement le même qu’à l’époque des premiers Ramsès. Je ne sais si je me fais un autre genre d’illusion, mais il me semble qu’on cherchera longtemps encore l'enfance de l’art égyptien.

À Ibrim finissait, avant Mohammed-Ali, la Nubie turque. La situation de cette forteresse, sur une montagne à pic complétement isolée par le fleuve et d’horribles ravins, en faisait une position importante ; aussi devintelle pendant quelque temps l'asile des Mamelucks échappés aux massacres du Caire. Chassés de ce refuge par l’infatigable Mohammed-Ali, ils s’établirent quelques années à Dongola, d’où relancés de noùuveau par l’expédition d’Ismaïl-Pacha, ils commencèrent à errer parmi les

tribus sauvages de l’Afrique, où Clapperton et Laing les ont rencontrés, il y a quelques années, vieux, épuisés, réduits à un bien petit nombre, à plus de cinq cents: lieues, je crois, de l'Égypte. Ibrim est encore comme au jour où les Bédouins, alliés du parti qui leur promettait le pillage, en dévastèrent les chétives habitations. Pas une âme n'habite dans ces murailles qui semblent abandonnées d’hier, et dont le pied, construit par les Romains d’une manière régulière et solide, supporte les agrégations grossières auxquelles on reconnaît partout l’apathique insouciance des Turcs. Ün fronton égyptien, le soubassement d’un monument grec, les murs polis d’une grande église chrétienne des premiers siècles, se distinguent au milieu des masures en ruines ; et dans la hauteur du rocher, couronné de créneaux, qui domine le fleuve, s'ouvrent de petites chambres sépulcrales où l’on retrouve les noms de Mæris et de son fils, et dont les vives couleurs feraient honte aux plus fraîches décorations de nos boudoirs. |

Au delà d'Ibrin, l’ancienne Premnis, les noms des souverains grecs et romains disparaissent. Les Pharaons seuls ont porté plus loin les limites de leur empire ; leur double capitale n’a jamais peut-être renfermé d’aussi gigantesque conception que celle du grand spéos d’Ibsanboul. — À peu près à une journée au-dessus d’Ibrim, les montagnes se rapprochent tellement de la rive gauche qu'il reste à peine un passage le long des rochers de grès qui s'élèvent perpendiculairement au-dessus du fleuve. Le vent semble pousser avec plus de force, dans cette direc-

ÉGYPTE. 203 tion, les sables qu'il précipite du sommet de ces rochers, et qui s’ouvrant un étroit passage à travers un ravin escarpé, s’'amoncellent et projettent comme une jetée formidable, minée vainement par l’action continuelle du fleuve. Sans l'invasion des sables, on comprend qu'il devrait exister à l’issue du ravin une place assez spacieuse, peu éleée au-dessus du niveau du fleuve, et complétement enceinte des trois autres côtés par de hautes murailles naturelles. De grands terrassements de briques crues isolaient encore ‘cette place, et l’'empêchaient à l’ouest d’être encombrée par les sables. On distingue au-dessus de leur niveau les pointes éboulées de ce contre-fort énorme, qui, cessant d'être entretenu, n'a pu suffire au poids qu'il supportait depuis des siècles. Après cette place, en suivant la ligne du courant, le rocher est presque vertical, et court dans une direction parallèle-au fleuve. Sur cette masse compacte, et à plus de vingt-cinq pieds au-dessus des eaux, se développe une façade entièrement taillée dansle roc, et décorée de six colosses qui se détachent en haut relief sur le fond qui les supporte. Au lieu d’aplanir partout la face du rocher, on a laissé subsister entre les colosses de grands éperons, qui suivent l’inclinaison générale du talus peu sensible de la montagne, et donnent ainsi à cette façade un aspect inexplicable au premier abord. Ces colosses, qui représentent Sésostris et la reine Noufré-Arri, sa femme, se distinguent par un travail souple et vrai. Les corps de femme surtout ont toute la rondeur et le moelleux de la nature. Cette intervention d’un nouveau personnage dans l’un des monuments si nombreux de ce

règne, le classe à part de tous les autres ; l'intérêt s’accroît quand l’examen y fait reconnaître un monument élevé par l'amour conjugal, en l'honneur d’un roi dont l'antiquité a célébré l'affection constante et dévouée pour sa femme. Ce n’est pas ici le lieu d’entrer dans les détails quelquefois touchants, ettoujours ingénieux, de cette espèce d’apothéose anticipée, dont le temps a respecté les moindres vestiges. À part le plaisir de posséder un portrait exact et gracieux d’une princesse dont la beauté faisait du bruit il y a quelque trois mille trois cents ans, c'est un trésor inappréciable qu’un monument où tout parait avoir été soigneusement adapté à la destination qu’on lui donnait, où les couleurs les plus douces, la sculpture la plus soignée, s'appliquent aux sujets les mieux choisis, les plus propres à rendre l'idée unique et féconde qui do-mine tout. Ce joli spéos, auprès de l'immense hypogée d'Ibsamboul, conserve son intérêt à part, et je ne saurais dire si je n'ai pas éprouvé plus d° plaisir à venir m'y reposer des impressions tumultueuses que fait naître le monument voisin, qu'à le parcourir d’abord avec la distraction que me causait un seul coup d'œil jeté sur ces têtes qui s'élèvent au-dessus des sables, comme autant de répétitions du Polyphème du Poussin.

1! y à quelques années le voyageur, qui remontait le Nil, ne voyait qu’une seule tête surgir à une grande hauteur du rivage, comme celle d’un pâle géant enseveli sous la ruine des montagnes. C’est en 4819 seulement que M. Salt, consul de Sa Majesté Britannique au Caire, et-M. Bankes riche amateur anglais, entreprirent les travaux qui on

rendu ce monument à l’admiration des hommes. J’ignore la part qu'eut précisément chacun d'eux à cette entreprise, et s’ils ne furent pas secondés par des compatriotes ou des étrangers. Le résultat de cette opération fut la connaissance des quatre figures assises qui décoraient la facade, le déblayement complet du mieux conservé de ces colosses, situé à gauche de la porte d'entrée; enfin l’ouverture des immenses galeries souterraines, où les prêtres d’Ammon pourraient se réveiller sans croire à l'abolition du culte de leurs Dieux. C’est sur la jambe gauche du colosse : découvert que M. Bankes a copié la plus antique peut-être des inscriptions grecques, celle d’un des soldats ioniens qui avaient suivi Psammétichus 1° en Éthiopie, alors que ce prince poursuivait ses sujets soulevés, à cause de la préférence dont les Grecs commençaient à jouir en Égypte. Depuis l’époque de ces travaux intéressants, le sable a de nouveau recouvert une grande partie de la façade; le colosse déblayé ne l’est plus que jusqu'aux genoux. Deux autres têtes s'élèvent encore aux extrémités de cette façade ; le corps du quatrième colosse a éclaté dans toute sa hauteur, et ne conserve plus apparence humaine. La corniche de la grande porte paraît seule à travers le sable. Au-dessus grandit une figure symbolique du soleil, accompagnée d’autres attributs mystérieux ; une longue file de cynocéphales accroupis surmonte cette façade, dont on appréciera la dimension en songeant que les colosses qui en font partie n’ont pas moins de soixante-cinq pieds, depuis la plinthe de leur trône jusqu’au sommet de leur coiffure. Ces masses extra-

gigantesques sont traitées dans une manière plutôt large que précieuse, sauf les têtes auxquelles je n'ai rien vu d'égal pour la vérité, la vie et le modelé. Winckelmann n'a pas tracé d’autres règles pour cette beauté calme qu’il regarde comme le comble de l'art. La Junon Ludovisi, quatre fois au moins plus petite, ne l'emporte pas par le sentiment de l’ensemble, par l'harmonie de tant de parties simultanément étendues. Donnez le mouvement à ces rochers, et l’art grec sera vaincu.

Pour pénétrer dans le temple, il faut avoir recours aux Arabes Ababdeh du voisinage, qui, après le départ de chaque voyageur, rejettent le sable sur l'entrée, pour se donner, auprès d’autres curieux, le mérite de la pratiquer de nouveau. Après avoir rampé sur le ventre, à travers cette étroite ouverture, on roule avec le sable jusqu’au niveau du parvis, et quand les yeux se sont habitués à la faible lumière qui glisse le long du trou où vous avez passé, vous apercevez bien loin au-dessus de vous les têtes blanches d’autres colosses qui, comme à Qercheh, divisent les trois nefs d’une immense galerie. Ces nouvelles figures de l’éternel Sésostris sont debout et paraissent d’un beau travail; mais on ne peut en bien juger faute d’une’lumière suffisante. Pour se faire une idée quelque peu exacte des innombrables détails de cet hypogée, force est d'allumer un grand nombre de bougies, qu’on réunit en faisceaux au bout de longues perches, et qu'on applique ainsi aux parties qu’on examine. L'air ne se renouvelant pas dans cette obscure demeure, on risquerait d’étouffer par la fumée, en allu-

mant des torches ou des feux de paille. Il faut donc renoncer à l'effet que devrait produire cette longue enfilade de pièces qui. s’abaissent et se rétrécissent jusqu’au mystérieux sanctuaire. Au lieu de cette impression d'ensemble, on erre en tâtonnant dans ces galeries silencieuses; on démêle successivement les traits fantastiques de ces figures qui en tapissent les parois comme des hôtes de la nuit; on compte vingt chambres, à droite, à gauche, dans tous les sens, et l’on s'étonne d’en trouver encore. Partout se déroulent et se renouvellent les formes du mythe éternel, comme les flots d'une mer sans limites. Nulle part l'expression n’en est à la fois plus monotone et plus grandiose ; et quand enfin l’on s’arrête devant les quatre statues assises qui garnissent le fond du sanctuaire, quand on a pu supporter sans frémir le regard immobile et fixe de ce muet sénat, on se demande si la grotte ne vous garde pas d’autres secrets, et si, franchissant encore quelque porte inaperçue, vous ne suivrez pas à-l’infini d’autres Ramsès, offrant à d’autres Ammons, à d’autres Phrés, leurs interminables adorations. |

L'intérêt religieux n’est pas le seul qui recommande l’'hypogée d’Ibsamboul. Les deux parois latérales de la première galerie sont couvertes de grands bas-reliefs historiques, égaux en dimension à ceux de Karnak et de Médinet-Abou, et riches d’un éclat de couleur qui le disputerait aux tombeaux de Biban-el-Molouk. Je ne sais si l'étude de ces pages immenses ajoutera beaucoup de faits aux nombreux renseignements que les monuments de

l'Égypte fournissent pour le règne de Sésostris; inais, certes, l'état merveilleux de leur conservation en fait un objet important pour l'intelligence de l’art égyptien. En remarquant le soin avec lequel les moi1dres objets sont coloriés, on revient de cette impression de désordre et de confusion qu'a laissée, dans l'esprit de tous les observateurs, l'étude des grandes scènes historiques de Thèbes: - en considérant le ressort que donnent à toutes les figures la richesse et la variété des teintes, l'éclat des armes, des parures et des vêtements, on comprend comment l'effet obtenu par des moyens aussi frappants a pu satisfaire l'imagination des peuples, à défaut des ressources de la perspective et de l'étude correspondante du mouvement. Que serait-ce, si la lumière du soleil frappait encore ces murailles, ces colosses aux mile couleurs; si les douces émanations d’un jour pur circulaient autour des portiques, et rendaient aux objets leur air de fête ; si le voyageur, débarqué sur le rivage enfin débarrassé de ces torrents de sable, et s’avançant avec respect vers le parvis, voyait, avec l'illusion d'une lointaine perspective, sourire gravement ces masques énormes dont il mesure aujourd’hui, de ses bras étendus, les lèvres épaisses et les larges sourcils!

Me voici arrivé au terme de ma course, car j'entends déjà gronder la cataracte de Ouadi-Halfah, et d'ici là je ne rencontrerai plus que des débris informes, indignes qu’on les rappelle après les merveilles d’'Ibsamboul. Mais ai-je seulement effleuré la plus importante des questions que tant de monuments identiques font naître, ou plutôt

ai-je osé en aborder l'examen? Ces temples souterrains, ces grottes obscures, immenses, consacrées au culte de la divinité, auprès de l'Égypte où presque tous les hypogées sont des tombeaux ; une même religion, un art semblable, transportés dans d’autres demeures; et cela au milieu des traditions du Troglodytisine, sur la route de l’Inde, où une vénération superstiticuse s’est toujours attachée aux grottes naturelles, où la main de l’homme a lutté avec la nature elle-même, pour les embellir et en creuser de nouvelles... C’est là, et je l'avoue franchement, l'inconvénient réel d’un voyage qui s'arrête à la basse Nubie ; on gagne peu à faire ainsi quelques pas sur le chemin d’un monde, surtout quand on ne rencontre pas d’autres voyageurs qui en reviennent : c’est un faible profit de quelques fatigues que de voir augmenter seulement la masse de ses incertitudes, et de soulever inutilement des questions qu’on ne peut résoudre.

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