PREMIER VOYAGE EN GRÈCE
M. Lenormant, en arrivant à Alexandrie le 6 février 4829, y avait trouvé une lettre de sa femme qui lui annonçait sa nomination de directeur-adjoint à la section d'archéologie dans la commission scientifique envoyée par le gouvernement francais en Morée pour explorer pacifiquement le pays que nos armes venaient de délivrer du joug des musulmans. |
Après avoir vainement attendu quatre semaines les instructions ministérielles qu’un malentendu retenait à Toulon, il se décida à les devancer et se rendit à Navarin sur la frégate la Circé : il y débarqua le 29 mars 1829. | Le choix du chef donné primitivement à la section d'archéologie avait été mal inspiré ; il était tombé sur un
employé inférieur du Musée, collecteur et marchand #/
d’antiquités, absolument dépourvu de l’érudition et de la considération nécessaires à ce poste. En lui adjoignant M. Charles Lenormant, on avait cru réparer quelquesuns des inconvénients de ce choix, résultat d’assez tristes intrigues. Le ministre avait voulu que M. Lenormant fût complétement indépendant et que la direction de ses courses et de ses travaux ne fût subordonnée qu’à ses propres lumières. Il résolut donc de parcourir d’abord rapidement la Morée, afin de fixer les points sur lesquels devraient porter ensuite ses investigations et ses recherches. |
Désireux de faire cesser un long veuvage aussi pénible pour sa jeune compagne que pour lui-même, M. Lenormant, avant de quitter l'Égypte, avait permis à sa femme de le rejoindre en Grèce; mais il était loin alors de s’attendre au dénûment inouï, à la misère profonde où la présence de l’armée d'Ibrahim et une lutte de sept années avaient réduit la nation grecque. En présence de ce navrant spectacle, il écrivait à M°° Lenormant :
« Il est d’une impossibilité matérielle absolue que vous « veniez dans ce pays. Mon intention n'est pas de vous «faire mourir de misère et d’inanition : vous m'en «croirez : sur mon honneur, il n’y a pas moyen pour la « femme la moins exigeante de vivre dans ce pays. Il faut «le voir pour y croire, et ma conscience y serait ma- « nifestement engagée. »
Après trois mois d’exploration dans les montagnes de la Morée, cette impression s'était progressivement adoucie. L'ardente sympathie que M. Lenormant éprouvait pour
la cause grecque, le spectacle touchant de l’hospitalité de ce pauvre peuple exténué, mais si généreux, et de mœurs si pures, sa promptitude à se soumettre aux lois d’un gouvernement régulier, tout se réunissait pour inspirer à un philhellène jeune et passionné une confiance entière dans l’avenir prochain de la Grèce, et, le 6 juin, il écrivait d’Égine : «Il y aurait moyen de vivre ici en atten- «dant la reddition d’Athènes. On y trouve des cabanes «couvertes et quelques ressources de société. Il est bien “entendu que, si je reste, je vous ferai venir immédiate- «ment, et que nous nous établirons alors à Égine. »
Revenu en France pour y chercher sa femme et de-— mander une prolongation de la durée de sa mission, M. Lenormant apprit, en achevant sa quarantaine, l’ar— rivée aux affaires de M. de Polignac, répugna à solla— citer aucune faveur d’une administration qui n’était point celle de ses amis, et rentra dans le cadre des fonctions , qu'il remplissait aux beaux-arts de la maison du roi.
Après ces explications qui nous ont paru nécessaires, nous allons donner les notes de ce premier voyage en Grèce accompli pendant que durait encore la lutte glorieuse de l’indépendance de ce pays.
Navarin, 31 mars 1829.
Parti d'Alexandrie le 49 mars, j’arrivai dix jours après à Navarin. Un vent d'ouest violent nous avait d’abord : poussés sur la côte de Caramanie, dont les sommets noirs et sillonnés se dessinaient sur l'horizon d’une manière imposante. Nous parvinmes à grand’peine à maintenir notre route vers le couchant. Rhodes et ses blanches falaises paraissaient à notre droite ; plus près de nous Scarpanto et Caxo se découpaient en festons verdoyants sur le ciel ; une * grotte, une maison près de la mer appelaient don Juan et Haydée; une voile rougeâtre dans le lointain anmonçait le navire de Lambro et son fatal retour. Bientôt les pointes neigeuses de la Crète concentrèrent toute notre attention ; une brise fraîche du sud nous permit de prendre notre route en dedans de l’Archipel. Nous marchâmes tout un jour dans la direction de la Morée, côtoyant les vastes campagnes qui se déploient au pied de l'Ida, reconnaissant Candie, la Sude et la Canée. C'était un triste et imposant spectacle que cette belle île nous présentait avec sa lutte de l’hiver et du printemps, emblème des dissensions cruelles qui, depuis si longtemps, la déchirent, avec ces souvenirs si récents de massacre et de trahisons, et le sombre avenir qui enveloppe sa destinée.
Le soir, ayant franchi la pointe de Carabous, nous nous trouvâmes exposés en plein au vent d'Afrique, dont l’'Ida nous avait dérobé la plus grande force. Le soleil se coucha sans dissiper les sombres nuages qui enve-
loppaient le cap Malée, et la nuit close survint au moment où nous allions apercevoir les roches nues de Cérigo. Le lendemain nous nous trouvâmes par le travers de l'île Sapienza ; quelques heures après la Lircé avait .jeté l'ancre dans la rade de Navarin, au milieu de l’escadre française, noble assemblée où le pavillon blanc brillait à la poupe de plus de trente bâtiments.
O vous! dont l'imagination s’est bercée des souvenirs des tableaux de la Grèce, vous qui en avez mis le voyage au rang de vos plus chères espérances, si jamais vous réalisez ce projet, tâchez de ne pas aborder pour la première fois à Navarin, ou si vous ne pouvez faire autrement, cherchez dans vos souvenirs du Nord quelques lignes bien monotones, quelques campagnes bien grises et bien nues, quelque pauvre bastion bâti sur les dunes du Jutland : il n’en faudra pas moins pour voüs préparer à la désolante impression qui vous attend à Navarin : et toutefois, qu'iriez-vous chercher sur cette côte désolée de la Messénie, si ce n’était des mémoires de désastres-et des ruines sur des ruines ! Une contrée qui n’a pasrevu les jours de sa prospérité depuis Homère, un rivage qu’habite la fièvre , des sables stériles, des marais infects, et des ossements blanchis. [1 faut avoir parcouru pas à pas cette baie pour se faire une idée de la confusion douloureuse où les récits de toutes les époques plongent l'imagination du voyageur. Pylos et la guerre du Péloponnèse, Zanchio qui remplace Pvlos, et les souvenirs presque effacés de sa fondation romanesque et de sa dépopulation rapide; à côté du tombeau de Brasidas, celui de Santa-Rosa et de Tsa-
mados ; ici quatre cents Spartiates souffrirent avec une merveillense constance toutes les horreurs de la faim: là cinq cents Turcs voués en holocaustes au souvenir de la tyrannie expirèrent de besoin au milieu des chants sauvages de leurs vainqueurs. Plus loin parut Ibrahim et sa flotte à qui les gouvernements de l’Europe avaient promis . de plus heureuses destinées. Sur cette hauteur l’armée des Maïnotes s’avança pour contempler froidement le désastre de ses frères de Navarin ; dans cette petite plaine les bandes inexpérimentées du Péloponnèse s’enfuirent au premier choc des bataillons à demi disciplinés d’Ibrahim; dans cette maison peinte, qui se distingue encore au milieu des débris de la ville, le jeune despote a calculé l’anéantissement de tout un peuple, et autour de lui; plus d’un chrétien a rêvé dans son âme le pillage d'Hydra. Mais quel vaste et imposant tableau domine et efface tous ces souvenirs! Une flotte aux triples pavillons, couvre au loin la mér; chacun des bâtiments franchit silencieusement le goulot sous le canon encore muet de la place. La ligne se développe, s’étend et embrasse de toutes parts cette autre ligne aux rouges bannières qui bientôt ne sera que cendre et que débris! Qui a mû cette démonstration menaçante des vaisseaux chrétiens? Qui a scellé cet accord imprévu de trois ennemis dont la discorde a toujours protégé l’islamisme? Est-ce trahison ou justice, abus de la force ou courage, hasard ou volonté? Personne ne le sait encore. On dit seulement qu’un coup imprévu, parti de la flotte française, a servi d’appel aux mille coups qui l'ont suivi; on dit que nul ordre de ba-
taille n’avait été déterminé d’avance, de facon que chacun, à proportion de son ardeur, se précipita au milieu des dangers, et y choisit son enneini. Admirable occasion de gloire pour les marins français, si indociles au pavillon amiral, jouant la guerre maritime comme une escarmouche de partisans, mais si aventureux, si résolus, si prompts dans les rencontres particulières! Aussi tout devait-il tourner au profit des nôtres dans cet inexplicable engagement, même le désordre général. Car, en supposant l’action savamment ordonnée, qu'aurait eu d’étonnant la victoire pour des équipages supérieurs aux Turcs par le nombre et par la discipline? Mais qui aurait vu l’Armide prendre corps à corps cette belle Sultane de 60 canons. et en une heure en désemparer tous les agrès : le Trident sauver le vaisseau amiral russe; la Sirène, couvrir de son artillerie une frégate anglais désemparée ; qui eût compté tous les champions français soutenant tour à tour les alliés comme dans ces combals à outrance de la chevalerie, et l’amiral se jetant lui-même dans la mêlée comme un soldat, celui-là eût compris sl nous pouvons parler de Navarin avec orgueil. Certes ce n'étaient pas des juges incompétents n1 suspects que ces équipages anglais qui à la fin de l’action, et à Smyrne un mois après, grimpés sur lès hunes de leurs bâtiments, saluaient le brave Hugon, commandant de l’Armide, de leurs triples huzzas.
Patras, 14 avril 1899.
En parcourant l'Égypte, en considérant les établissements commodes et même luxueux des Turcs en ce pays, je croyais pouvoir en tirer une induction en faveur de ceux qu’ils auraient laissés en Morée dans les villes qu'ils n'avaient jamais quittées et dont ils n'étaient enfin sortis que par capitulation. Je ne pouvais me faire une idée d’un pays où les excès et la misère ont été poussés à un tel point de chaque côté, qu'il n'est pas resté une maison sur pied. Sous ce rapport, Modon et surtout Navarin m'avaient paru hideux : mais Patras passe toute imagination : et c'était surtout sur Patras que je comptais! La population assez nombreuse qui s’est rassemblée sur ce dernier point n’habite jusqu’à présent que des baraques de bois, pareilles à celles que l’on construit chez nous pour les foires: c’est à peine si l’on commence à jeter de distance en distance les fondements de quelques maisons de boue et de cailloux. L'ancienne ville, telle qu’on la trouve encore décrite dans les ouvrages de géographie, détruite en 1821 et 18292 a totalement disparu sous la végétation vigoureuse qui se déploie partout sur le sol de la Morée; et il faut avoir le nez sur une de ces ruines pour distinguer si elle appartient à l’époque turque ou à l'époque romaine. Les Français arrivés les premiers dans ce pays ont trouvé cinq à six mille Turcs campés avec leur impassibilité accoutumée sur ces débris informes, et se faisant à peine quelques abris contre la rigueur de la sai-
son à l'aide de cabanes en paille assez semblables pour la forme à des ruches d’abeilles. J’occupe actuellement une chambre au premier sous le toit, dans une de ces baraques qui forment une ville improvisée sur le rivage de Patras. Il n’y a, je crois, que quatre de ces maisons qui s'élèvent jusqu’à un étage. Celle-ci, une des meilleures, n'a non-seuleinent pas de vitres, mais encore les planches qui la composent, présentent entre elles un interstice d’au moins deux lignes, et l’on voit le jour à travers chacune des tuiles du toit. Quand la pluie est forte, comme aujourd’hui, il faudrait dresser des tentes dans les chambres mêmes pour se mettre complétement à l'abri. La nuit on se sent comme enlevé par le vent qui s’engouffre en sifflant dans toutes ces fentes. Ce logement est un des meil: leurs de Patras, et tout le monde m’envie le bonheur que j'ai eu de le rencontrer.
Pour en revenir à l'historique de mon voyage, j'étais arrivé à Navarin le 29 mars après dix jours de traversée. Je ne me serais jamais attendu à toucher avec autant d'indifférence le sol de cette Grèce dont le voyage était le plus cher de mes rêves. À dire le vrai, Navarin n’était guère capable de satisfaire mes espérances; non qu'il n’y ait là, comme dans toute cette zone bénie du ciel, des collines verdoyantes, une mer bleue, des rochers dont l’écume blanchit le pied ; mais le site en lui-même a plus d’uniformité et de monotonie qu’on n’en attendrait sous cette latitude, et puis nous n’aimons pas la verdure du printemps et le moment était mal choisi pour l’éviter. J'ai fait pourtant avec un vrai plaisir la promenade de Nava-
rin à Modon : la distance est tout au plus de deux lieues. Après une montée assez roide et une gorge étroite entre deux côtes pelées, le chemiin s’abaisse dans une plaine à l'extrémité de laquelle s’élèvent les blanches murailles de Modon. Je trouvais dans la molle inclinaison des collines, dans les roches blanchätres et rongécs qui en couronnent les sommets, une ressemblance qui me charmait avec la province de Noto en Sicile. La terre était couverte d’anémones de toutes couleurs coinme à la villa Pamfili, je serais encore peut-être dans la rêverie où tous ces sou- .venirs m'avaient plongé, si le mouvement de la route n'avait contrasté avec l'aspect inculte et sauvage de la nature. Ici des caissons attelés, des détachements d’infanterie, des officiers à cheval, des soldats en belle humeur; là, des troupeaux amenés du fond de la montagne, des Moréotes couverts de haillons, des marchands ioniens hâtant le pas de leurs mules pesamment chargées. Puis tout à coup, dans un endroit où la solitude était com- : plète, une petite tente surmontée d’un pavillon blanc, et à côté, sur une fontaine turque blanchie à neuf, cette double inscription : bonne bière de Lyon. Ici on borra demain pour rie. À quelque distance, et en s’élevant dans la montagne, d’autres tentes indiquaient un établissement français plus important. C'était le centre du parc où l’on avait rassemblé les bœufs destinés à la sub-
sistance de l’armée d'occupation. Ces troupeaux, soit dit en passant, n’ont pas profité seulement à nos soldats, ils ont servi à labourer la Messénie presque entière. Le maréchal Maison avait permis aux habitants de la pro-
vince, d'emprunter les animaux nécessaires à leurs travaux agricoles.
J'arrive à Modon et je vois écrit en grosses lettres au coin des carrefours : rue du Trésor, rue du Bazar, Grande rue. Toutes les maisons étaient numérotées, enfin on aurait pu se croire dans un de nos villages de Champagne, un an après la campagne de 1814. À droite de la route un peu avant Modon, sont les ruines d’un camp où l’armée d'Ibrahim a fait un long séjour. La cavalerie français était logée en dehors de la ville ; à la porte et sur la place d'armes, qui succède immédiatement à l’enceinte des fortifications, il régnait assez de mouvement, mais les Français seuls y contribuaient; pour les Grecs, on n’en voyait pour ainsi dire aucun. Quand un corps d'armée s'établit au sein d’une population nombreuse, il semble qu'il disparaisse én s'y amalgamant; mais quand dans une enceinte abandonnée, comme celle de Modon, une armée remplace une armée, quand aux Turcs embarqués tous, femmes, enfants, maîtres et esclaves, succèdent d'autres soldats, mais seuls, campés pour un jour’sur ces ruines, il s’'empreint sur cette colonisation factice un sentiment de tristesse et d'isolement que le temps augmente, que les maladies rembrunissent encore. Telle est l’histoire de nos Français à Modon, de nos Français partis la tête pleine de combats et d'aventures, rêvant des fêtes de liberté, et des couronnes tressées sur le rivage. Qu'on se représente le désappointement d’inaction et de silence qui les attendait en Grèce, et pourtant qui pourrait les faire mieux valoir que ce dépaysement si
triste, que cet isolement si complet de toutes les circonstances qui donnent tant de physionomie à la réunion d'un grand peuple? Quelle aulre armée se serait inontrée si noblement insouciante, si doucement résignée, heureuse d’un mot ou d’une chanson, acceptant la gloire simple du devoir, à défaut de la gloire brillante du danger? Qui aurait comme elle supporté les années d’exil comme on les passe à Modon ? Je ne sais si le mot d’héroïsme est trop pompeux pour cette vie de privations sans périls et d'épreuves sans dédommagements, mais à coup sûr rien au monde ne saurait inspirer plus d’attendrissement et de respect.
Auprès de Navarin, sous les ruines de la Pylos de la . guerre du Péloponnèse, nos architectes ont trouvé des murs helléniques. Je n’eus pas le temps de faire cette course ; la Circé partant pour Patras, afin d’y embarquer des troupes, je me décidai à continuer le voyage avec elle. Le 5, nous mimes à la voile et passâmes le lendemain au lever du soleil devant Zante dont l'aspect me parut on ne peut plus riant et plus animé, et, à quatre heures, nous étions mouillés devant Patras après avoir laissé à notre gauche Ithaque et Céphalonie. Devant nous était Missolonghi et l’Étolie, les montagnes de Calydon, le château de Roumélie et Lépante. Nous occupions la place: des Turcs dans le mémorable combat que ce dernier nom rappelle, et, avec un effort d'imagination de plus, nous aurions pu voir les galères de don Juan défiler entre le continent et les Échinades et venir déployer devant nous leur ligne de cinq cents voiles. De l’autre côté, nous
cherchions à découvrir une ville parmi les ruines qui couvraient dans une assez grande étendue la colline déployée en amphithéâtre où fut et où sera Patras; et nos yeux ne pouvaient rien distinguer clairement que les tours massives de sa citadelle, appuyées sur le versant des montagnes encore couvertes de neige de l’Achaïe. Les jours suivants, il fit un temps affreux, et je ne pus mettre pied à terre que par intervalles : je profitai de ces courts voyages pour arrêter un logement et un domestique, et je ne pris définitivement possession du sol de la Grèce que dans la matinée du 7.
Ce n'est qu’en mettant pied à terre que je compris ce qu’étaient ces jardins dont toute la ville paraissait formée; à demi-lieue de distance, je ne pouvais croire à cette destruction complète sur laquelle le printemps venait de jeter un manteau de verdure. Ce que je prenaïs pour des jardins, c’étaient les arrachements des murs des maisons éboulées. Errant au milieu de ces débris, je les examinais pas à pas, et, suivant la nature de la construction, je jugeais si tel débris était d'hier, et si tel autre était de quinze siècles; étrange condition de ces localités où l’homme n’a cessé de bâtir sur des ruines!
Au moment où les Français arrivaient à Patras, ils trouvèrent 5 à 6,000 Turcs, hommes et femmes, vieillards et enfants, campés sur les ruines, sans autres abris que de mauvaises cabanes en paille; l’ordre d’embarquer toute cette population arriva : la foule impassible et muette se dirigea alors sur le rivage sans étonnement, sans précipitation, sans murmure, et, après que les em-
barcations françaises l’eurent déposée sur la côte Étodienne, le campement s’y fit de nouveau avec cette résignation qu'on serait tenté de qualifier à la fois d’inposante et de stupide. |
Depuis cette époque, un grand nombre de familles grecques se sont réunies à Patras, sous la protection de la garnison.
Le soir de la fête de l’Annonciation, toutes les maisons étaient désertes, les petites églises du rivage se remplirent d’une population pieuse; un grand nombre se dirigea vers les ruines de la basilique de Saint-André, où je les suivis. De riches mosaïques convrent le tombeau de l’apôtre : des épitaphes aux écussons fleurdelisés, monuments presque effacés de la domination française en Morée, se distinguent encore sur le pavement incrusté de l’église ; mais les murs ont croulé sous les coups de la barbarie, et les despotes ont défendu qu’on les relevât; un peuple fidèle n'a pas cessé pour cela de venir prier sur ces débris. Depuis l'établissement de l’indépendance, une cloche, une baraque de bois au-dessus du sanctuaire, sont les seuls témoignages de la conquête des droits religieux. Mais la désolation même du lieu en contraste avec les habits de fête, avec la joie qui brillait dans tous les regards, donnait à la prière quelque chose ‘ de plus touchant.
La garnison française n’occupe pas le bord de la mer; elle est tout entière concentrée dans le château et les environs; du sommet de la colline où la citadelle est bâtie, on découvre une étendue merveilleuse de monta-
gnes, d'îles et de mer. Cette plaine était couverte il y a dix ans de maisons, de vignes, de citronniers et d’oli= viers dont les récoltes alimentaient un commerce considérable. Tout garantirait donc une prompte régénération, hors la fièvre dont les ravages périodiques exercent sur la population une influence funeste. C’est là un ennemi que la charrue seule peut combattre, mais par de longs efforts. Il faudra bien du temps avant qu’on ait vu disparaître ce legs fâächeux de la guerre et de la barbarie.
Patras ne paraîl avoir eu d'importance qu’à l’époque où Auguste y envoya une colonie : aussi toutes les ruines y sont-elles romaines. J’y ai retrouvé un théâtre, des thermes et des tombeaux; le tout en assez mauvais état, sauf le théâtre qui présente un soubassement de scène assez bien conservé. 11 y a dans les vallées derrière la ville plusieurs belles lignes d’aqueducs, dont une a deux rangs d’arcades superposées. Les seuls débris vraiment helléniques consistent en nombreux tronçons de colonnes doriques incrustées dans les murs de la citadelle. Hors l’église Saint-André, le moyen âge a laissé peu de traces; on a fait un hôpital d'une assez belle église byzantine et un magasin d’une mosquée de construction turque dont l’ensemble ne manque pas d’une certaine originalité, surtout à l’intérieur. Le site est incomparablement supérieur à celui de Navarin. Les montagnes tombant à pic ’ dansla mer de l’Étolie offrent un beau contraste avec la pente tranquille terminée par une belle plaine, du versant de l’Achaïe. Les ruines dispersées dans la campagne, el la belle verdure des champs donnent d’abord l’idée d’une
culture avancée et d’une contrée bien vivante, mais, en s’approchant, dn ne rencontre presque partout que des maisons déplorables et des marais sans écoulement. C’est à peine si l’on a rendu à l’agriculture un tiers de ce pays dont la fertilité naturelle étonne même après la vallée de l'Égypte.
Les Grecs continuent avec activité la guerre de Roumélie; ils ont pris, il y a quelques semaines, le château de ce no et serrent de près Lépante et Missolonghi. Ces deux places manquent absolument de vivres et ne tarderont pas à se rendre : on en entend d'ici la canonnade.
Lépante, la plus importante de ces deux places, et dont les Turcs n’avaient pas été dépossédés depuis cent quatrevingts ans, est assiégée par terre et par mer. La frégate l’Hellas montée par le comte Augustin Capo d’Istria et l'amiral Miaoulis sur le bateau à vapeur le Hastings et quelques bâtiments légers tiennent la mer : 6,000 Klephtes environ entourent la place sans aucun mélange de troupes régulières. Les chefs sont Tzavellas, Noti-Botzaris, Haggi-Christo, etc. On y retrouve les restes des Souliotes et les défensewrs de Missolonghi.
J'étais fort curieux de prendre ma part et de voir de près le développement de cette guerre de partisans dont nous nous sommes tant occupés en Europe. Je projetai donc une excursion avec. quelques officiers de marine, et nous partimes dans la matinée d’avant-hier 9 avril pour le camp grec avec Rostaing que j'ai trouvé ici à bord de la Cybèle et deux autres officiers de la flotte.
Partis de bon matin de Patras sur un caïque grec, un La 45
vent favorable nous porta en une demi-heure en dedans du golfe de Corinthe. Nous mîmes pied à terre sous le canon du château de Roumélie ; je ferais bien plus mon compliment aux Grecs sur cette nouvelle conquête, si ce château avait l'importance que viennent de donner nos troupes à celui de Morée son voisin.
On a peine à se faire idée en Europe du peu d’importance et du délabrement des bicoques, qui, pendant les dernières années, ont arrêté les efforts réciproques des Grecs et des Turcs. On se représente difficilement cette guerre pleine de rémittence et d’incurie, où la persévérance n’est que passive de part et d’autre ; ces populations si voisines des grands événements qui ont bouleversé l’art militaire, et qui pourtant s’épuisent en inutiles efforts autour d’un donjon, comme faisaient les barons du moyen âge. Le château de Roumélie, dans l’état où je l'ai trouvé, n’arrêterait pas huit jours une armée européenne ; mais, à Égine, on en a célébré la reddition par des Te Deum, et l’on a eu raison de le faire. Dans la proportion des choses et des hommes, c'était un grand événement pour la Grèce. e
Qu'on se représente une enceinte carrée, marécageuse et déserte, au milieu de laquelle un seul palmier déploie sa maigre chevelure, un mur bas et crénelé, des fossés remplis de roseaux, où des milliers de tortues aquatiques élèvent à la surface de l’eau leurs têtes rondes et luisantes, comme des boutons de nénuphar; en avant de cette grande enceinte, un bastion qui se projette en demi-cercle sur la mer avec deux rangs d’embrasures où manque la moitié
1 ni
des canons, et en dedans de cette informe muraille, les débris d’une douzaine de masures balayées il y a peu de temps par une explosion.
Nous rencontrâmes sur le rivage un homme un peu mieux vêtu, suivi de trois gardes armés de longs mousquets. Sa taille et ses traits ramassés, son teint pâle et ses cheveux blonds formaient un ensemble qu’on rencontre souvent en Grèce, maïs qui, cette fois, me paraissait plus frappant que de coutume. Notre patron missolonghiote nous dit tout bas, avec un sentiment de respect marqué, que c'était le dernier des frères Tzavellas de Souli et qu'il commandait le château. En Grèce, le nom de Souliote est le premier titre de noblesse.
La guerre de l’indépendance, qui a tant moissonné de ces braves gens, a marqué d’un sceau indélébile les cent cinquante qui subsistent encore. Petits et trapus, en com- paraison des autres Rouméliotes, leur face ronde, où se peignent à la fois la bonté, la finesse et l’énergie, les ferait reconnaître entre mille, si la déférence universelle dont ils sont l’objet ne suffisait pas pour les signaler.
Je n’ai pas besoin de dire quel accueil nous fit le gouverneur du château de Lépante. C’est chose rebattue maintenant que la cordialité si simple de ces pauvres Klephtes, dont on nous a exagéré tour à tour et l’héroïsme et les défauts. Après une courte visite nous remontâmes dans notre barque, et rasant la grève sablonneuse de la Locride-Ozole, nous arrivämes au but de notre voyage, après une heure de chemin.
Lépante décrit un triangle allongé sur le penchant
d'une montagne qui s'appuie à la chaîne de l’Étolie; un château la protége au sommet; des cyprès et des minarets coupent par intervalles les lignes assez tristes des bâtisses qui paraissent plus serrées sur le bord de la mer; la ville est défendue de ce côté par quelques ouvrages avancés; les Grecs, à l’époque où j'ai visité leur camp, occupaient une longue plaine dévastée à l’ouest de la place. Les tentes de leurs chefs s’élevaient sur quelques petits mamelons qui en bordent l’extrémité; des huttes de paille, dispersées dans l’espace environnant, servaient d'asile à ces troupes parmi lesquelles on ne comptait pas un seul taktikos ou soldat de troupes régulières. Entre ce camp singulier et le château de Roumélie un petit marché, approvisionné par les barques parties de Patras ou des îles, pourvoyait à la subsistance de l’armée; elle ne connaissait pas d’autres ressources.
La distance à parcourir entre le camp grec et la place était à peu près d’une demi-lieue. Au moment où nous arrivâmes, une grande partie des bandes avaient quitté leurs gîtes et garnissaient déjà les crêtes des rochers les plus rapprochés de la ville : d’autres s’acheminaient vers leurs postes et traversaient la plaine sans ordre, un à un, comme je me représente un détachement de Vendéens. Un aussi grand nombre peut-être, jugeant probablement sa présence inutile à l’attaque, gardait tranquillement les logements, ou flâänait sur le bord de la mer en faisant briller au soleil des pistolets argentés et de longues canardières. Ce qu'il y avait de particulier, c’est que les physionomies gagnaient en noblesse et en ex-
pression à mesure qu'on s'éloignait du campement. Les amateurs du rivage auraient suffi pour dissiper bien des illusions sur la régénération de la Grèce, tandis que les Pallikares des avant-postes ne démentaient pas l’idée poétique que Fauriel et Dupré nous en ont donnée.
Un peu égarés au milieu de ces étranges figures, nous fûmes heureux de rencontrer au débarquement un petit officier vêtu à la franque, avec une jolie petite casquette. à la prussienne, une rédingote bleue à brandebourgs, une giberne en plaqué suspendue à un galon d’or large d’un doigt et demi tout au plus; enfin un petit modèle moitié - de chasse, moitié de guerre, qui faisait le plus singulier effet au milieu de ces haïllons albanais, de ces longues moustaches et de ces jupons de brasseur. Le jeune homme qui parlait bien français, s’offrit à nous servir de guide au milieu des boulets et des bombes turques, et nous approchâmes de la place à portée de fusil. Je pus donc voir distinctement les pièces d'artillerie proprement enchâssées dans un massif de maçonnerie, ce qui rend la manœuvre à la fois incommode et meurtrière. Nous rendîmes d’abord visite au commandant de la cavalerie Hadgi-Christo, qui, retiré sur les derrières de l’armée, attendait paisibleïinent dans sa tente qu'il plût aux Turcs d'utiliser par une sortie ses trois ou quatre cents soldats. Les Grecs n’ont pas à proprement parler de cavalerie; et c'est ce défaut qui, en rase campagne, les rend incapables de tenir contre les Turcs. Aussi les divers gouvernements ont-ils toujours ménagé cet Hadgi-Christo, Servien de naissance, parlant à peine le grec, plus d'une
fois suspect dans sa conduite, et peu scrupuleux sur les moyens de s'enrichir, mais vaillant, actif, aussi brillant à cheval que le plus fort des Délis, et attirant à sa suite un grand nombre de ses compatriotes dévoués à sa fortune et dignes de lui obéir. C’est cette troupe étrangère, assez semblable à une bande de Cosaques, et montant de petits chevaux vifs et maigres, appropriés à la nature du pays, qui seule est en état de balancer les efforts des Turcs dans ces sorties furieuses où l’éclat des damas, au milieu des tourbillons de poussière, fait frémir le cœur des plus hardis Pallikares.
Hadgi-Christo se pique de belles manières à la turque; il a le costume et la dignité d’un bey; son café est passable, ses pipes bien garnies d'ambre, et la façon dont on les sert, forcerait l'approbation des fashionables musulmans. Affectueux et phraseur, nous vimes qu’il ne lui manquait rien pour singer ses anciens maîtres, et qu’à peu de frais, il aurait gagné le cœur de nos diplomates de Péra, si faciles aux protestations verbeuses des grands -personnages de Stamboul.
Nous traversâmes ensuite la plaine à la suite de quelques trainards, et cominençâmes à rencontrer çà et là des Pallikares immobiles et silencieux, blottis derrière des souches d’oliviers ou des pierres, comme des chouettes, dans les trous des vieux murs ; de distance en distance des groupes plus nombreux indiquaient la présence du chef de chaque bande; des déplacements partiels s’opéraient ; des troupes entières exécutaient des mouvements dont il eût été difficile de comprendre l’ordre et le but ;
mais à mesure qu'on approchait de la place, les évolutions devenaient plus circonspectes, et grâce à la couleur terreuse de leurs vêtements, à cinquante pas de distance, il fallait une extrême attention pour distinguer les plus aventureux de l’armée tapis comme des chasseurs à l’affût, et attendant, l'œil au guet, que quelque malheureux Turc montrât son turban entre les créneaux de la place. On nous indiqua à demi-portée de fusil de la muraille l’endroit où depuis le matin s'était mussé un Pallikare à la faveur du crépuscule, et d’où l'éclat de la lumière, et la crainte des Turcs l'avaient empêché de bouger de tout le jour.
Le feu n’était bien vif m de part ni d’autre; de demi-portée où nous étions, on voyait distinctement Îles canons des Turcs, enchàssés dans un massif de maçonnerie, projeter leurs boulets dans une direction uniforme et dès lors complétement inoffensive. Plusieurs fois dans la matinée, la conversation s'était engagée entre les deux partis, et les Albanais du dedans avaient échangé avec ceux du dehors quelques grosses menaces ou quelques quolibets d’un goût sauvage, épisodes ordinaires de ces guerres homériques. À la pointe du jour, les Grecs s'étaient emparés d’un petit retranchement sur le bord de la mer, et y avaient planté leur étendard, sans s’apercevoir que la position était dominée par un bastion dont l'artillerie pouvait les débusquer en un instant; mais les Turcs n'auraient pas voulu dépenser inutilement leurs munitions; ils se contentèrent donc de demander aux survenants dans quel but ils avaient opéré leur attaque, et
s'ils ne s'étaient pas aperçus de l’inutilité de leur conquête. Les Grecs se le tinrent pour dit, et délogèrent sans avoir essuyé un seul coup de feu.
Tout ne se passait pas pourtant avec autant de courtoisie : la défense la mieux dirigée des Turcs consistait en borubes qu'ils pointaicnt avec assez d'adresse sur les sommets où les Grecs paraissaient le plus nombreux. Quand le dangereux projectile avait éclaté sans inconvénient pour personne, les Grecs se levaient en battant des mains ct faisaient retentir l’air de leurs longs éclats de rire; puis chacun reprenait son poste, et le silence n'était troublé que par quelques coups de fusil tirés de loin en loin sur toute l'étendue de la ligne. — En cet endroit, le point de vue est magnifique, le Panachaïcon, encore couvert de neige, rappelle le Mont-Blanc tel qu’on l’aperçoit de Lausanne ; la mer des Alcyons n'est pas là plus large que le lac de Genève, et la côte de la Locride finit en terrains bas et sablonneux comme ceux de Morges ou de Nyon. Les premiers plans ne manquent pes à cet admirable tableau, ct les formes âpres et athlétiques, les armes luisantes, les longs cheveux et les costumes sévères de tous ces Klephtes qui garnissaient les pointes grises des rochers, le parti franc qu'ils prenaient sur le ciel, leurs poses pittoresques ct variées; celui-ci faisant la revue de ses armes, celui-là le cou tendu comme un chasseur qui attend sa proie; un autre s’abandonnant au sommeil dans les replis de sa floccata; un plus grand nombre charmant les ennuis de l’embuscade par les grêles accords d’une longue gu:la;
toute cette diversité de modèles, posant sans apprêts au milieu de la plus belle nature du monde, n'aurait pas été indigne du pinceau de Schnetz ou de Robert.
C'est une chose curieuse à étudier de près que cette race grecque dont nous nous occupons si fort en Europe. Des cheveux blonds ou châtains, un nez aquilin très-prononcé et rendu plus saillant par le creux profond de la ligne des yeux, ces yeux presque toujours bleus ou gris, des formes élancées, mais âpres et heurtées, étonnent un peu l’homme habitué à retrouver les caractères du midi et de l’antique à Rome, à Naples, en Sicilé et même en Égypte. Ces traits ne sont pas moins frappants chez les femmes : dans tout le quartier des Missolonghiotes à Patras, il m’a semblé voir beaucoup plus de Théodelindes que d’Aspasies. Les lignes, le costume et le teint sont du nord : il n’y a presque aucune exception dans ce que j'ai vu de Rouméliotes. En Morée, la race est un peu plus mêlée ; les hommes ne sont, à vrai dire, d'aucune paroisse, les formes sont plus grêles, la stature moins élevée; les femmes seules présentent par intervalles des réminiscences frappantes de l’ancien type, mais en bien moins grand nombre qu’en Italie. Enfin, il faut bien que l’ancienne race grecque ne soit pas complétement éteinte; mais la langue, à ce que je pense, nous fait beaucoup d'illusions sur ce qu'elle a pu conserver de son antique caractère. Le pays paraît avoir subi, à une époque encore
"rapprochée, une nouvelle invasion du nord; et quels que soient les Albanais, ce sont eux, leurs mœurs, leur phy- . sionomie, souvent leur langage que l’on retrouve partout:
dans quelques endroits où ils se sont récemment établis, ils sont demeurés étrangers jusqu'à ce jour à l’idiome local; partout ailleurs, comme à Souli, à [psara, à Spezzia (noms qu’il faut bien remarquer dans la cause actuelle), ils sont devenus Grecs par le langage et l’affection. Il faut convenir, d’ailleurs, que les pauvres Grecs ont tant souffert dans ces dernières années, et portent encore des traces si profondes de leur épuisement qu’on ne saurait asseoir aucune opinion fixe sur le degré de beauté dont ils sont susceptibles. Les femmes surtout font peur, mais presque toutes celles de dix-huit à vingt ans habitent les harems d'Alexandrie et du Caire.
Voilà ma première impression dans toute sa naïveté. Il y a sans doute beaucoup à dire et à excepter, et la cause grecque n’en est pas moins belle et la plus sainte de toutes.
Mais revenons à mon siége, d’où nous rapportâmes bien des protestations d'amitié, serrements de mains et quelques puces. Nous avions passé trois heures aux avantpostes : les principaux chefs, et entre autres le vieux Noti- Botzaris, étaient réunis en conseil à bord de l’Hellas; nous regrettâämes d’avoir perdu l’occasion de connaître plus d’un personnage illustre dans la guerre de l’indépendance. |
À la chute du jour, nous nous embarquâmes pour Patras. Deux heures après, le vent contraire nous forçait de raser les murs du château de Morée; nous aperçûmes la plàs grande partie de la garnison française assise au sommet de la muraille et écoutant le bruit des canon-
GRÈCE. ne 235
nades de Lépante avec cette attention impatiente et ce désappointement comique de soldats qui jeûnent de combats à une lieue de la guerre, qui voient des coups à donner et à recevoir, et ne peuveut en prendre leur part.
45 avril.
Me voici sur les ruines d’Élis dans une admirable vallée que traverse le Pénée Éléen : nous avons eu quelque peine à le passer à gué. |
Beaucoup de ruines romaines dont le terrain antique est couvert sont loin de satisfaire ma curiosité, mais je n’en admire pas moins le choix de l'emplacement, la fertilité de la vallée, la majestueuse disposition des montagnes, parure ordinaire des villes antiques, qui nulle part peut-être ne se développe avec plus de grandeur et de simplicité. Le pays jusque-là ne m'avait rien offert de bien remarquable qu'une forêt marécageuse de près de six lieues, où se montrent à chaque pas des traces des ravages causés par l'invasion égyptienne; les huttes de paille et de feuillage dispersées sous l’ombrage des chênes, les troupes de cochons sauvages qui traversaient la route dans tous les sens, tout rappelait l’idée de l'antique pauvreté de l’Achaïe et du contraste qu'offrait cette province avec les parties brillantes et policées de la Grèce. Mon arrivée en Élide fut comme un coup de théâtre, et mon impression dut avoir de l’analogie avec celle qu'éprouvaient les anciens voyageurs aux époques les plus florissantes de cette contrée.
De Paléopolis (l’ancienne Élis) à Pyrgos, on travers un pays passablement cultivé, des vignobles agréables entourés de haies de myrtes et de lauriers, et de grands villages qui commencent à sortir de leurs ruines.
Pyrgos elle-même était la première ville de Morée où: mes yeux devaient se reposer sur l'aspect d’une prospérité naissante. Située sur une colline. peu élevée, non loin de l'embouchure de l’Alphée, Pyrgos déploie sur ce sommet et sur les deux pentes qui en déscendent ses maisons entourées de jardins et de vignes que dominent deux grandes églises et un château ruiné. La population de cette ville était de trois mille âmes avant la révolution; on y compte aujourd’hui à peu près mille habitants parmi lesquels trois cents insulaires. Deux cents maisons environ ont été rebâties, le bazar compte une quarantaine de boutiques; après le pays qu’on vient de parcourir, on se croirait dans une grande capitale. Je comptais repartir le lendemain matin de bonne heure, sans m'arrêter plus longtemps dans cet endroit qui n’est pas sur un terrain antique, mais jJ'appris dans la soirée que le président devait arriver le lendemain, et je restai pour assister à sa réception.
On est très-monté contre le président à l’armée de Morée; on se plaint hautement de sa tendance russe, de ses procédés tortueux, de sa politique vacillante, de son affection pour les petits moyens et les hommes médiocres; je ne suis pas en position de rien contester à ce sujet; mais j'observe l'influence du nouveau gouvernement sur le pays, et là je trouve beaucoup à louer et des résul-
tats remarquables. Il y a deux ans, de l’aveu de tout le monde, un désordre abominable régnait en Grèce, il n°y avait sécurité ni dans les villes, ni sur les chemins. La conduite de certains chefs était pire que celle d’Ibrahim et de ses lieutenants : les populations, délivrées pour un moment de l'occupation turque, employaient ces intervalles à se faire une guerre cruelle et continuelle : tous ceux qui voulaient s’interposer pour rétablir l’ordre périssaient. Les Maniotes retranchés dans leurs montagnes continuaient leur ancien métier de pirates et de brigands et s’acharnaient sur les restes de leurs compatriotes.
Maintenant le pays est complétement tranquille, l’autorité du gouvernement partout respectée et redoutée, les Maniotes pacifiés et presque soumis, la piraterie et le . brigandage détruits. Le peuple retourne à la culture, les Pallikares tirent leur poudre aux moineaux ; Colocotroni s'apprête à recevoir dans son aire de Caritène la garnison que le président lui envoie; Grivas a quitté la citadelle de Napoli de Romanie ; les armes de Pétro-Bey se rouillent ; l’armée est régulièrement payée; les vols de l'administration militaire ont été réduits de la moitié au dixième; les impôts se lèvent régulièrement, le peuple | enfin a partout une haute idée de la capagité du président, et s’il se fait aujourd'hui quelque grosse sottise, c'est probablement l’assemblée nationale qui en sera coupable. C’est pourtant là quelque chose, et je ne pouvais laisser échapper l’occasion d'assister à une fête nationale célébrée dans la première année de l’indépendance de la Grèce.
Pyrgos, jolie petite ville de l'Élide, n’a d’autres souvenirs que ceux des Turcs Lalliotes dont on aperçoit encore par intervalles les palais écroulés. Le 18, de grand matin, des groupes impatients grossissaient ces débris en plongeant un œil avide sur le golfe d’Arcadia, et cherchaient à déinêler dans l’azur du ciel le panache de fumée du bateau à vapeur la Persévérance.
Cependant, les démogerontes et quelques jeunes gens à cheval prenaient la route de Katacolo, petit port où l'on croyait que le président débarquerait; mais pendant que cette députation solennelle voyait s'écouler la journée dans une attente inutile, le bateau à vapeur s'était arrêté à trois heures de distance à l'embouchure de l’Alphée.
Pour ma part, je ne fus pas fâché de ce quiproquo, car la fête y gagna en naturel et en abandon. Il y avait plaisir à voir les vives couleurs de l'habillement grec jetées comme des bouquets de fleurs sur ces ruines, témoignages d'aussi récents désastres ; les rues, à peine tracées dans les décombres, jonchées de verdure , et les boutiques du bazar naissant, tapissées d’une odorante feuillée. Tandis que le modeste cortége s’avançait dans la plaine, la foule se pressait à l'issue de la ville en un chemin creux, où
” l'évêque et son clergé, dans la majesté à peine altérée de leur pompe byzantine, s'étaient arrêtés, la croix en tête, entre deux haies d’aubépine dont quelques jeunes filles au regard Curieux abaissaient en souriant les branches fleuries. Un murmure de joie annonça l’arrivée du prés dent, dont la mise sèche et presque négligée, et l'œil aussi froid que celui d’aucun diplomate européen, for-
maient un singulier contraste avec la gaieté expressive qui se peignait sur tous les visages. Après que le héros de la fête eût baisé l'Évangile que l’évêque lui présenta, le cortége se mit enroute pour l’église, située à l’autre extrémité de la ville; et tandis que les enfants ouvraient en dansant cette marche irrégulière, tandis que les habitants, une branche de myrte à la main, se pressaient autour du premier magistrat du pays avec une simplicité affectueuse que je n’ai vue qu'en Grèce, je me rendis par un détour à la porte de l’église dont quelques festons de feuillage dissimulaient à peine le délabrement ; un morceau de fer frappé vigoureusement avec un marteau remplaçait la cloche, mais on n°y perdait rien pour le bruit, et là j'eus le plaisir de voir se dérouler dans son joyeux désordre
cette foule accrue de tout le peuple qui garnissait les
rues sur le passage du président.
Je ne sais si je me fais illusion, mais 1l me semble que personne ne serait resté insensible au spectacle naïf de
cette première fête de la liberté. Il y avait dans cette ex-
pression du contentement universel quelque chose d'intime et d'intelligent, dont la foule ébahie qui se presse à nos cérémonies ne peut donner aucune idée. Je voyais se réaliser l’image que je m'étais faite tant de fois des joies populaires de la jeune Amérique, embellie de toutes les grâces de l'Orient. J’y observais de plus un exemple frappant du fait le plus remarquable, celui de l’établissement solide de l’autorité centrale. dans un pays qu'on nous peignait naguère comme livré à tous les déchire-
ments de l’anarchie; je ne songeais pas sans une véri- -
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table joie au changement immense que la présence de notre arinée a opéré dans ce pays; je respirais un air de liberté et de restauration : mon cœur ne s'était pas une fois si complétement dilaté depuis près d’une année.
Le lendemain je continuai mon voyage. De Pyrgos à l'emplacement d'Olympie la route n’est pas de plus de quatre lieues. Après avoir rejoint l’Alphée, on remonte le cours de ce fleuve par des chemins tournants à micôte des collines.
Les sommets environants sont couverts de pins d’un admirable aspect, une multitude de platancs ombrage le fond de la vallée. Énivré par ce riant spectacle on traverserait avec distraction le lieu illustré par tant de souvenirs, si la présence d’une petite ruine romaine ne servait comme de phare au milieu de cet océan de verdure. L'impression générale d'Olympie n’a point la grandeur à laquelle on pourrait s'attendre. La vallée, fort étroite et presque tout entière occupée par le débordement de l’Alphée, rappellerait plutôt un de ces sites charmants où la bonne compagnie de l’Europe se rassemble pour prendre les eaux; aucun sommet élevé, aucun contraste qui donné plus de prix à la verte fraîcheur du vallon; il fallait les monuments pour grandir cette nature simple et charmante comme une idylle ; mais tout a disparu, et l’esprit conçoit à peine qu’une telle quantité d'objets aient pu tenir dans un aussi petit espace. Tout se réduit donc à des regrets, et je ne crois pas qu’on puisse en concevoir ailleurs de plus amers.
C’est à peine si, par intervalles, quelques pierres bri-
sées, quelques mouvements de terrain, vous indiquent des temples, l'emplacement de l’hippodrome ou des vestiges moins intéressants du séjour des Romains dans cette contrée. Le temple qu'on veut avoir été celui de Jupiter n’est plus qu’un hallier où l'on ne distingue que la forme générale de l'édifice et la poussière des colonnes. Le mont de Saturne, centre connu de ces antiques merveilles, aurait fait un beau boulingrin dans les jardins de Versailles; isolé comme il l’est aujourd'hui, il semble presque un monument, à cause de la régularité de son cône. J’éprouvai vivement à Olympie le regret de ne pouvoir y relire au moins la longue description de Pausanias ; c’est un chagrin qui se renouvelle à chaque instant, et qui rembrunit fort la solitude de mon voyage.
En remontant d'Olympie, la vallée devient plus riante’ encore, et les boules roses des arbres de Judée lui donnaient, quand je la traversai, un air de fête qui m'a fait aimer de bonne foi le printemps. — Je conçois à présent, à part bien des raisons banales, pourquoi cette saison a inspiré les poëtes, et est devenue pour eux le type de tout ce qu’il y a d’aimable, de jeune, de gracieux dans le monde : ici point de ces pluies glaciales, de ces giboulées éternelles qui nous font payer si cher trois ou quatre journées de beau temps. Le ciel, sans avoir pris encore sa couleur d'été, n’en est pas moins presque toujours clair et serein ; la verdure, quoique si tendre, a déjà le ton fort du midi et le mélange des arbres verts, les teintes presque roussâtres des bourgeons du chêne vert et de l’érable sauvage, la couleur glauque du platane, la