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chevelure mate des pins, donnent à la nature toute la richesse de l’automne. Le.parc de Saint-Cloud à la fin de septembre n’est pas plus varié dans ses couleurs mourantes. C'était d’ailleurs une chose vraiment neuve pour moi, que de retrouver, sous la latitude de la Sicile, l'ombrage de nos bois les plus touffus. Cette impression ravissante ne s’est point altérée pendant les cinq jours que j'ai passés en Arcadie : j'ai pu croire souvent que je traversais depuis des heures les plus beaux jardins de l'univers.
10 mai.
Lorsque je débarquai en Morée, l’état de l’armée d'occupation que je rencontrai d'abord était singulier à quelques égards : les maladies de l’automne précédent, la rigueur inattendue de l'hiver, le manque absolu des commodités de la vie, un confinement prolongé dans les plus tristes garnisons du monde avaient rembruni toutes les imaginations. On éprouvait une impatience. folle de retourner en France, on parlait peu ou mal des Grecs, car On ne les connaissait pas. À Navarin, quelques familles réduites au dernier abrutissement de la misère et vivant en Troglodytes dans les trous des rochers; à Modon une population mélangée, dont les spéculateurs ioniens et maltais formaient la meilleure part, ne pouvaient donner qu'une idée imparfaite et trompeuse d’une nation qu'il fallait avant tout voir seule et abandonnée à elle-même.
À Patras, l'abondance de la population factice encore, mais où les réfugiés de Missolonghi dominaient, avait un
peu modifié l'opinion de la garnison, et là j’ai pu déméler les premières traces d’un attachement sincère à la cause grecque.
Mais ce que je trouvai partout, c'était un sentiment de bienveillance et même de confiance pour les individus ; les officiers qui revenaient des premières tournées dans la péninsule ne se lassaient pas de parler de la sécurité qui régnait sur toutes les routes, du bon accueil des habitants de l'intérieur, du calme inouï d’une contrée où venaient de s’éteindre à peine les feux de la guerre étrangère et civile.
Je remarquai dès lors que le philhellénisme de l’armée, presque détruit par la fièvre et le silence de la plage où les libérateurs attendaient des couronnes, avait repris une marche croissante, et que les dispositions plus favorables de chacun se trouvaient en proportion exacte avec les rapports plus ou moins étendus qu'il avait eus avec la nation grecque. Ce fut donc avec plus de confiance dans le résultat de mes observations personnelles que je me suis enfoncé dans les montagnes de l’Achaïe. |
Tout le monde sait qu’il n'existe aucune espèce de routes en Morée, nulle chaussée qui vous élève au-dessus de la fange des marécages, nulle terrasse ‘qui soutienne les terres éboulées. À chaque instant il faut gravir des rochers, traverser des torrents, descendre en tournoyant les pentes les plus rapides. Après dix heures de fatigue et quelquefois de dangers, c'est à peine si l’on trouve à la couchée des aliments et un abri. Les stations isolées, qui, avant la guerre, jalonnaient le chemin, ont
presque toutes disparu. La place des villages n’est indiquée que par des ruines, et si quelques habitants sont revenus s’asseoir sur les débris de leurs chaumières incendiées, dépourvus encore des ressources nécessaires à leur propre vie, c’est tout au plus s'ils peuvent faire à l'étranger l'offre du partage de leur misère. Quand vous arrivez au gite, il vous faut remarquer d’abord si, parmi les pans de murailles qui subsistent debout, il ne s’en trouve pas qui portent des vestiges de toiture et du sommet desquels s'échappe quelque fumée. Quand vous avez choisi la plus propre en apparence de ces trois ou quatre cabanes, vous vous approchez des habitants que la curiosité a attirés sur le seuil, et vous demandez, non pas si l’on veut vous recevoir, mais si le logis est passable, s’il y a peu d’enfants et de bruit, et si l’on pourrait être mieux ailleurs. À ces questions, auxquelles on répond d'ordinaire avec autant de simplicité que de franchise, succède le transport du bagage auquel tout le monde se prête avec empres- . sement. Tandis que la femme attise le feu, une jeune fille . balaye la place réservée au voyageur, sur laquelle elle étend un mauvais tapis. |
La cabane se divise en deux parts, dont la première est ordinairement occupée par les bestiaux et les poules; la famille partage l’autre avec l'étranger. Survient le père de famille qui s’asseoit gravement en face de vous et commence à parler politique. Son premier soin est de témoigner le plaisir qu'il ressent à voir un Français, un libérateur de son pays ; il sait presque toujours lire, et se tient au courant des actes du gouvernement; il raconte
sans affectation quelques-unes des souffrances inouïes qu’il a éprouvées en fuyant les Turcs, compare quelquefois avec amertume la conduite des chefs grecs avec celle des oppresseurs de son pays, bénit le ciel qui le rassure enfin sur sa vie, ses enfants et sa propriété, compte en soupirant le nombre de ses fils morts et de ses filles esclaves, énumère les espérances de la moisson prochaine et finit toujours par l'éloge de la bonne tête du président. Les femmes sont silencieuses, mais actives et serviables. Tout occupées du soin de concilier leurs occupations ordinaires avec le surcroît de besogne qui leur arrive, on ne les voit jamais poser avec complaisance, ou quêter un regard. Quand tout est préparé pour la nuit, quand le souper commencé s’est terminé à la lueur vacillante du foyer, le rang pressé des dormeurs s’arrondit autour de la flamme mourante, et après que le sommeil a fermé tous les yeux, Dieu seul. veille à la paix de la famille et à la sûreté du voyageur,
Ces réflexions qui, dans ma longue course à travers la Morée, se sont si souvent présentées à mon esprit, ont interrompu le récit de mon voyage, j'y reviens. Le lendemain d’Olympie, j'ai visité les ruines d'Heræa ; le jour suivant, j'avais traversé celles de Gortys pour monter à l'aire de Colocotroni, la forteresse de Caritène. Qu'on se figure un cône escarpé de toutes parts, environné de précipices profonds, où roule en mugissant l’Alphée qui s'ouvre un passage à travers les montagnes : au sommet de ce cône une ceinture de maisons qui paraissent se cramponner contre les pointes des rochers, et par-dessus tout cela, une
petite forteresse blanche, fraîche et presque jolie qui semble se rire encore des fureurs d’Ibrahim et des torches de ses soldats. La croix n’a point cessé de briller au sommet de cette construction vénitienne isolée dans l’espace comme la flèche d’un clocher : les Égyptiens sont venus plusieurs fois brûler la ville et enlever les habitants : mais les Pallikares les ont toujours vus s'éloigner avec dépit de leur retraite inaccessible, et les trésors du vieux Klephte y sont encore. J'ai trouvé Colocotroni assis dans une des boutiques du bazar de Caritène avec la gravité et le costume d’un pacha entouré de ses Mameluks, et j'ai compris, à l'affaissement de ses traits et aux neiges de sa, chevelure, qu'il ait cédé au gouvernement de son pays le dernier boulevard de sa sauvage indépendance. 14 mai.
Je quittai Andritzena, jolie petite ville où l’on fabrique beaucoup de fausse monnaie ancienne et moderne, au soleil levant ; les chevaux et le bagage s’enfonçaient déjà dans la route turtueuse qui glisse dans la vallée ; à pied et le bâton à la main, je suivis un guide du pays, qui m avait promis de me mener aux colonnes par un chemin plus court. Les colonnes, c'est le seul nom qui soit resté aux débris d’un des plus beaux temples de la Grèce, à celui qu'au temps de Pausanias on visitait avec une respectueuse curiosité, comme un monument de la plus belle époque de l’art, comme un frère du Parthénon, un autre chef-d'œuvre de cet Ictinus qui eut la gloire d’attachér son nom au chef-d'œuvre de Phidias.
C'est une nouveauté, même après bien des.courses dans les pays classiques, que de chercher un temple, comme on visite ailleurs des glaciers ou le cratère d’un volcan, que de marcher par des sentiers dont le guide incertain perd à chaque instant la trace, de franchir des torrents, de côtoyer des précipices, et cela pour retrouver un ves- : tige des œuvres de l’homme, pour surprendre une pensée élégante dans le contour altéré d’un chapiteau, et restituer en idée la forme première de ces gracieuses combinaisons dans lesquélles se berce encore l'imagination paresseuse ou épuisée de nos artistes modernes.
Au bout d’une demi-heure d’ascension, nous avions perdu de vue les habitations humaines; l’eau des sources, grossic par les neiges de l’hiver, soulevait dans les ravins dès amas .de feuilles séchées ; les noyers et les platanes déployaient aux beaux rayons d’un soleil de printemps leurs tentes vertes et humides, et le silence des bois clair-semés que nous traversions en nous élevant toujours n'était troublé que par la sonnette des chèvres ou le bêlement des agneaux. Nous côtoyions les flancs du Lycée, et nous montions au sommet du Cotylius.
La scène devenait de plus en plus sévère, et le vent avait toute l’âpreté de l'hiver. Au bout de deux heures et denie de marche, nous arrivâmes à une crête inégale qui s’abaissait vers l’ouest à travers les pointes grises d’une multitude de rochers : le guide me fit signe de m’arrêter, et, après avoir couru dans plusieurs directions différentes, il m’appela enfin comme un homme qui vient de faire une découverte. Je le rejoignis bientôt, et, en approchant, je crus
t démêler sur un étroit plateau une enceinte régulière de
colonnes aussi grises que les roches elles-mêmes : c'était le temple de Bassæ. En l’an 3 de la Lxxxvir olympiade, alors que la peste qui enleva Périclès faisait tant de ravages à Athènes, l'épidémie n'épargna pas les contrées montueuses de l’Arcadie. Quand le fléau se fut ralenti, les habitants de Phigalie, qui en avaient souffert plus que tous leurs voisins, élevèrent sur le mont Cotylius un temple à Apollon Sauveur. Cette montagne était-elle depuis longtemps consacrée à ce dieu? Avait-on répandu le bruit d’une apparition protectrice du dieu de la médecine sur le sommet voisin de Phigalie ? Sur ce point les témoignages anciens sont muets. Nous ne connaissons pas davantage le motif qui détermina l'architecte, ou plutôt les fondateurs, à orienter le monument nord et sud, contre l'usage constant de la Grèce. Tout ce que nous savons, c'est qu’auprès du temple était un petit bourg nommé Bassæ, dont il ne subsiste aucune trace; ce que l’on doit croire aussi, c'est que la religion du temple ne survécut pas longtemps à la circonstance qui l'avait fait bâtir. A l’époque de la grande ligue arcadienne et de la fondation de Mégalopolis, les habitants firent transporter dans cette nauvelle capitale la statue en bronze d’Apollon, qu’ils avaient placée dans le sanctuaire de Bassæ ; et pourtant le temple n'avait pas plus de cinquante-huit ans d'existence. Peutêtre le monument ne fut-il pas terminé, car nulle trace conservée d’enduit ou de couleur ne rappelle cette riche décoration qui formait chez les anciens le complément obligé de toute architecture. Mais ce temple était l’œuvre
d'Ictinus; et tout dépouillé qu’il était, il avait conservé des droits à l'admiration des anciens eux-mêmes, déjà riches de tant de trésors. C'était, au dire de Pausanias, le second temple du Péloponnèse après celui de Minerve Alea à Tégée, et cela ne voulait pas dire qu’il n’y en eût pas à Argos ou à Corinthe de plus grands ou de plus magnifiques; il ne s'agissait ni de marbres ni de riches statues dans ce rapprochement : on ne parlait que de Scopas et d’Ictinus. |
Un monument si remarquable devait fixer au plus haut degré l'attention des modernes. M. Fauvel, qui le visita un des premiers, ne trouva debout qu’une partie des colonnes; le reste du temple semblait s'être renversé sur lui-même par l'effet d’un tremblement de terre; la cella n'offrait qu’un monceau de ruines informes, et les colonnes elles-mêmes avaient chancelé sur leurs bases. En 18114, plusieurs voyageurs illustres, au nombre desquels on comptait MM. de Stackelberg, Brôndsted, de Haller, Cockerel], Bartholdy, etc., entreprirent des travaux réguliers de déblayement de la cella, et découvrirent sous ses ruines la célèbre frise de marbre qui décorait le naos à l’intérieur, et qui maintenant fait partie du Musée Britannique. M. de Stackelberg a depuis publié à Rome les beaux dessins de cette frise avec un texte très-remarquable en allemand. Un architecte anglais, Donaïdson, a donné, dans le Supplément des antiquités d'Athènes, les mesures et les détails architectoniques du temple de Bassæ.
Aujourd’hui le pavé du temple est découvert ; les murs de la cella s'élèvent à hauteur d’appuï seulement, mais les
colonnes du portique sont encore debout, pour la plus grande partie. Ces colonnes sont d'ordre dorique sans base ; elles sont au nombre de seize sur les côtés; les façades en ont six, ce qui donne pour l’ensemble du monument et y compris les quatre colonnes du pronaos et du posticum vingt-huit colonnes, celles des angles étant comptées deux fois. Les temples hexastyles n’ont d’ordinaire que treize colonnes sur les ailes. On voit donc que celui de Bassæ sort du patron comraun, et que son plan présente un parallélogramme beaucoup plus alongé que les autres monuments du même genre. Le Parthénon, auquel Ictinus travailla sous la direction de Phidias, avait une colonne de plus aux ailes, mais la façade en comptait huit, ce qui donnait une largeur suffisante pour qu’on pût établir à l’intérieur de la cella un péristyle environné d'une spacieuse galerie. La cella de Bassæ, beaucoup plus étroite comparativement à sa longueur, ne se prêtait point à une disposition analogue. Tel est le motif qui paraît avoir suggéré à Ictinus l’idée de ces colonnes ioniques dont le prolongement se réunit au mur d’enceinte, et qui laissent entre elles des renfoncements propres à recevoir des trépieds ou des statues.
Voilà quelle est en somme la description de ce monument, qui, au premier aspect, excite presque autant de surprise que d’admiration. C’est d’abord un sujet détonnement que la couleur grise et moussue de l'édifice : cette . Couleur doit être attribuée tant à la nature des matériaux puisés aux carrières voisines qu’à la situation toute particulière du temple; placé sur un sommet que son éléva-
GRÈCE. 254 tion empêche de participer à la douceur de la température en Grèce. L'ordre dorique est traité dans ce monument avec une grâce sans égale ; il était impossible de commüniquer plus de douceur à ce type sévère sans l’altérer; mais si le respect des formes anciennes a été conservé à l'extérieur du temple, l'esprit novateur se fait sentir au dedans sans partage; il semble même que l’artiste, encore contenu dans le Parthénon par la présence de juges difficiles à satisfaire, donne ici libre carrière à sa fantaisie, et se livre à des expériences de disposition et d'effet. C’est aussi dans ces jeux d'un artiste sublime que se montre toute la sûreté du goût antique, souvent capricieux, mais jamais bizarre. Certes, dans la forme évasive des bases ioniques de l’intérieur, et dans la manière dont les colonnes sont engagées, il y aurait de quoi faire frémir toute une acadéinie classique de nos jours, et pourtant, quelle grâce naturelle, quelle souplesse, quel harmonieux arrangement dans ce support préparé à la frise de marbre qui formait l'ornement principal du temple! Il semble que tout soit disposé pour concentrer l'attention sur cette grande composition, la nudité du dèhors, où ne figurait aucune sculpture, et là coquetterie de l’entourage intérieur. Je ne parle pas des chapiteaux ioniques, dont on ne peut apprécier la forme toute primitive que d’après les dessins des architectes anglais, les fragnrents d’après lesquels leurs études ont été faites ayant complétement disparu, ainsi que l’unique colonne corinthienne qui, dit-on, occupait le fond du sanctuaire dans l'axe du monument. Mais l’existence de cette particula-
rité, appuyée d’ailleurs sur les témoignages les plus vraisemblables, serait-elle aujourd’hui contestée, il sufirait de tout ce qui est prouvé par les parties existantes du monument, pour signaler dans ce temple le premier développement de l’espèce d’innovation dans l'architecture grecque européenne, le passage enfin qui répond à celui de Sophocle à Euripide dans la poésie. Ce caractère si curieux on le retrouve encore dans la variété de formes qu’affectent les caissons de pierre et de marbre disposés dans les divers plafonds de l'édifice et dans l’élégante recherche de la cymaise ornée de palmettes qui couronnait l’entablement du péristyle et se liait à la toiture de marbre dont l'édifice était recouvert. Je le répète, il est curieux de poursuivre une semblable étude sur un sommet brumeux et solitaire, au milieu de montagnes entassées et de vallées abruptes, sans autre point de vue que des pics plus sauvages encore, et dans le fond la mer et les plaines de la Messénie confondues dans la teinte bleue des mêmes lointains. .
Je devrais m’excuser de m'être si fort étendu sur mes jouissances d’antiquaire, mais je suis assuré de l’indulgence de celle à qui j'adresse ces notes et je reprends le récit de mes courses.
Le jour suivant, je descendais de l'enceinte presque cyclopéenne de Phigalie où j'avais passé la nuit, quand j'aperçus au fond d’un ravin, où la Néda se précipite en cascades, un camp que je reconnus bientôt pour appartenir à la commission de Morée : c'était la section Bory où je fus enchanté de retrouver Baccuët. J'étais passable-
ment las de ma solitude prolongée ; j'acceptai donc aisément la proposition que me fit le colonel de monter avec lui au temple de Bassæ, à condition que nous repartirions le lendemain ensemble pour Messène. Cette association passagère me parut fort agréable et m’a de plus entraîné à voir Arcadia, que je n’avais pas porté sur mon itinéraire, quoique les ruines de Cyparissia présentent un véritable intérêt. ‘Arcadia est une jolie ville au bord de la mer, dans une situation napolitaine, avec un vomero et une forteresse hellénique, Nous descendimes pour y arriver, la vallée de la Néda, qui rivalise avec celle de l’Alphée, et j'éprouvai un véritable plaisir à dire un bonjour à la mer que j'allais quitter encore pour longtemps. Les paysages de la Messénie depuis Arcadia jusqu’au petit village de - Mavromati, où j'écris ceci, ont une grandeur et une majesté qui contrastent avec la grâce simple et sauvage de l’Arcadie ; mais la situation de Messène et ces deux revers de l’Isthme surpassent tout ce que j'avais vu jusqu’à présent en Morée.
Voici cinq jours bien remplis que je passe dans cette localité intéressante qui demanderait, pour être convenablement décrite, autant de pages que j'en ai déjà rempli. J'y ai retrouvé la section Blouëêt et Dubois. Cette dernière a quitté hier.Messène pour se diriger sur Olym- ‘ pie. Au nombre des’ dessinateurs se trouve Amaury Duval jeune homme doux et fort spirituel. Blouët a beaucoup travaillé ici, et sera obligé de laisser peut-être plus encore. Tout le monde fait en Grèce des antiquités, comme tout le monde jfait de la minéralogie au Vésuve. Le colo-
nel mesure le stade et les zoologistes relèvent des inscriptions. J’ai travaillé sérieusement et avec assez de fruit dans cet endroit. Les murs surtout, dont on connaît l’époque certaine, sont très-importants pour déterminer l'époque comparative des monuments du même genre. Je suis charmé de Baccuët dont on apprécie fort à l’user le bon cœur et l’esprit original.
Les Blouët restent encore ici quelques jours ; ‘les Bory retournent après-demain à Modon ; quant à moi, je prends demain matin la route de Mégalopolis et de Sparte d'où je remonterai à Argos et Nauplie, par Tripolitza, Orchomène, Némée. Je m'ennuie prodigieusement d’être sans nouvelles, mais il faut subir sa destinée, et je la bénis de m'avoir fait voir une partie de cette Grèce tant désirée, J'ai rencontré un officier qui avait visité Athènes sans beaucoup de difficultés; cependant il n’avait pu monter à l’Acropole : ce serait pourtant un bien cruel désappointement.
Milo, le 27 mai 1829.
Cette date et ce lieu m’étonnent presque ; car je n'avais pas d’abord l'intention de m'écarter de la Morée, et au lieu d’errer comme je le fais en Orient depuis une année, je devrais être en route pour la France où tout me rappelle. Le fait est que, me trouvant à Égine il y a quelques jours, j'ai profité de l'offre obligeante du marquis de Valmy, chargé d’affaires de France auprès du gouvernement grec, de l'accompagner dans cette île où il vient attendre le passage des ambassadeurs qui se dirigent sur
Constantinople. L'occasion était belle et me donnait en outre l'espoir de pénétrer bientôt à Athènes, dont je me suis vu le chemin fermé. 1! y a un aimant dans cette Acropole que j’apercevais d’Égine, et je ne puis m’en détacher. Il faudra qu’il soit bien constaté que toute espérance d’y pénétrer m'est interdite pour que je me décide à retourner sur mes pas, sans avoir vu ce que j'ai désiré le plus voir au monde.
L’itinéraire que j'ai suivi depuis mon départ de Messène est celui que je m'étais fixé; j'ai visité successivement Sparte, Mégalopolis, Tripolitza, Tégée, Mantinée, Orchomène, Stymphale, Némée. Mycènes, Argos, Tirynthe et Nauplie; je me suis dirigé de là sur Égine par Épidaure. Lorsque j'arrivai à Égine au milieu de mai, le consul anglais Dawkins venait de signifier avec empressement au gouvernement grec le protocole du 22 mars; et pour que personne n’en ignorât, 1l répandait avec profusion les copies de cette pièce ; dans le premier moment d’étonnement et de confusion que cette communication faisait naître, on reçut la nouvelle de la capitulation de Missolonghi, et l’on apprit en même temps par quelle heureuse conjoncture la délivrance de cette ville n'avait précédé que de quelques heures l’arrivée de l'amiral . Malcolm, muni des ordres de son gouvernement pour faire lever immédiatemient le blocus et empêcher à tout prix que Missolonghi ne retombât au pouvoir des Grecs.
Aussitôt que la nouvelle se fut répandue à Égine, on vit sortir à la hâte de leurs maisons un grand nombre d'habitants en habits de fête, et surtout les réfugiés de
Missolonghi : en un instant l’église fut remplie. Le président, les ministres, les évêques en occupaient le chœur, debout et tels que le hasard de leur arrivée les avait répandus autour de l’autel. La foule des survenants, hommes et femmes, se pressait dans la nef avec un murmure confus, des larmes, des exclamations et d’affectueux serrements de mains.
Spyridion Tricoupi, Missolonghiote, ministre des affaires étrangères, monta dans la chaire où l’appelaient déjà tous les regards. C’est, au dire des gens du pays, le premier orateur de la Grèce moderne; enthousiaste, pompeux, mais savant ; jeune, doué d’un organe sonore, . et sachant rendre à la plus belle des langues toute l’harmonie des tribunes antiques. Élevé à Corfou, sous les” yeux de lord Guilford, il a puisé à cette école des habitudes bibliques de pensée et de langage, dont il abuse, mais qui cette fois répondaient seules peut-être à l’émotion dont il était pénétré. La voix du jeune Missolonghiote tremblait d’abord, mais de cette crainte qui accompagne l'inspiration ; elle se rafferinit par degrés, et bientôt elle eut rempli les voûtes de ces paroles qui retentirent dans tous les cœurs : « Elle est ressuscitée, la nouvelle Sion de la Grèce, elle est ressuscitée! » Puis il rappela en peu de mots, les longs malheurs de sa patrie et son héroïque résistance; il dit les massacres, l'esclavage des femmes et des enfants, la perte de tant de braves gens; et pendant qu'il parlait, les veuves, les mères de Missolonghi s'arrachaient les cheveux et paraissaient succomber au désespoir de leurs souvenirs. Il y
GRÈCE. 257 avait peu d'ordre dans ce discours, mais tous les mots en éveillaient une sympathie profonde, tous retentissaient comme l’écho d’une joie courte entre une douleur qui finit : et un malheur qui recommence. Nous étions un petit nombre d'étrangers, peu instruits dans la langue de l’orateur, mais unis d’intentions et de prières avec ce pauvre peuple, et nous en comprenions assez pour partager son émotion. Aussi ne laissämes-nous pas échapper la cause du frémissement subit qui saisit toute l’assemblée à ces paroles que je crois entendre encore : « Non, cette œuvre n’est point l’œuvre de l’homme, elle est celle de Dieu, et ce que cette main donne, quelle force humaine peut le ravir? » Je ne sais ce que les nobles signataires du protocole auraient pensé de cette allusion si vivement sentie par une nation éplorée, mais il me semble que dans un siècle où la voix des peuples commence à peser dans la balance des traités, ce ne peut être une chose indifférente qu’une protestation ainsi faite au nom de l'humanité, en présence du Tout-Puissant. Quand, après avoir fait entrevoir à un peuple l’aurore de sa délivrance, on le replonge dans un désespoir subit; quand, après l'avoir compté pour hommes, on en dispose aussitôt comme d’un troupeau, il faut s'attendre à ne pas trouver en lui la résignation dont on à besoin : autrement c’était à la fois duperie et trahison que d'envoyer nos troupes en Morée. L’Angleterre, quand elle traitait scule des questions semblables, agissait d’une manière plus conséquente à ses principes et à ses propres actes. Elle n’avait pas fourni d’auxiliaires aux Parganiotes avant qu'elle eût vendu leur patrie. [LR 47
Voici deux mois que je parcours la Grèce dans tous
les sens ; je me suis assis aux foyers rustiques. et j'ai vu le peuple de près ; je sais maintenant ce qu'est un Grec, et j'entrevois en lui l'avenir de son pays. Il faut enfin que je parle, parce que mes paroles peuvent être utiles : il y a toujours quelque mérite dans une opinion conçue de bonne foi.
J'ai visité d’abord l'Égypte, j'ai vu les Turcs, le pacha civilisateur, la vertu et le désintéressement des renégats, le libéralisme du cimeterre, l'aurore de la lumière qui se levait, disait-on, sur ce pays, et voici les sentiments que je rapporte de ces contrées.
Conviction intime que le despotisme seul ne peut rien pour l'avenir, qu'il n’a rien fait en Égypte, même pour un temps ; et en ce qui touche aux rapports de l'Égypte avec la Grèce, persuasion également forte que le gouvernement du pacha était capable de tout, et que la barbarie turque avait dû être plutôt encouragée que retenue par l'influence des Européens qui avaient suivi ou aidé à l'expédition; j'avais vu la misère de l’Arabe, j’avais connu les désastres des Wahabites, et je lus la destinée récente des Grecs dans ce terrible tableau. Dans des notes écrites à Messène, je me suis livré à quelques considérations sur l’anéantissement probable de la plus grande partie de la race hellénique ; ceci était purement une étude d'art : elle n’était peut-être pas inutile pour achever de dépouiller l'illusion classique, pour apprendre à aimer la cause grecque autrement que par la considération d’une antiquité de deux mille et quelques années. La race hellé-
nique se retrouve presque complétement dans les îles, et puisqu'il nous est impossible de ne pas étayer un peu notre froide conviction du charme de quelques souvenirs, il reste encore dans la réalité assez de traces du passé pour ne pas rompre entièrement cette chaîne qui plaît tant à notre imagination. D’ailleurs la nature n’a pas changé , elle a continué de modifier les races, quelles qu’elles fussent, dans le sens où elle n’a cessé d’agir selon ses propres lois depuis tant de siècles, et l’on sait quelle est la force et la persévérance de l'assimilation grecque. La Grèce, en s’incorporant à des époques plus ou moins récentes à tant d'éléments étrangers, s’est réellement renouvelée et régénérée jusque dans ses fondements; il s’est opéré sur cette terre un travail remarquable, et auquel les autres pays de la zone où la civilisation antique s’est développée n’offrent rien d’analogue. Sous le voile de la servitude, la nature ourdissait une trame profonde, et communiquait à son œuvre nouvelle une virginité dont nous n'avons aucune idée. — Mais je n’écris point un livre, et il en faudrait un pour tout dire sur cette question. Qu'on se figure pourtant à quel point le peuple a dû s’isoler pendant un si long esclavage, combien les traditions du christianisme ont dû se conserver dans ces populations qui l'acceptèrent comme une patrie; ce que l'habitude de la vie champôtre, le silence et la liberté des montagnes, des rochers et des flots ont dû préserver de sentiments naturels ! Ce foyer de dispositions heureuses a dû s’alimenter sans cesse de cet amour du sol natal si dominant chez tous les Grecs, qu'il les
ramène de nos cités luxueuses vivre et mourir sous le simple toit de leur village. — Par là, pour sauter toutes les considérations intermédiaires, qui se comprennent de reste, l'élément byzantin, l'élément vénitien, anglais, etc., ont été constamment combattus. C’est ce peuple dont les Turcs n’ont pu courber la tête, dont les primats n’ont pu altérer la noble simplicité que je rencontre aujourd’hui.
Rien ne peut faire au monde que le dernier paysan de la Grèce ne s'exprime avec intelligence et propriété, ne calcule avec adresse ses intérêts, n’ait une idée sur toutes les choses qu’il connaît, n'ait à sa disposition la ruse, comme il a le bon sens et l'imagination; ce qu’on ne peut pas empêcher non plus, c’est que tous les sentiments naturels ne se développent chez lui avec une effusion plus touchante, et que les liens de famille n’y soient plus puissants que nulle autre part; qu’on ne rencontre enfin en. Grèce de meilleurs parents, de meilleurs enfants, de meilleurs frères que partout ailleurs.
L'avenir de la Grèce, l’avenir certain et presque comparable à celui de l'Amérique, est entre les mains de la France. Les Russes pourraient l’asservir; c’est dans la France seule qu’elle trouvera :les garanties de son indépendance : tous ceux qui s’associeront de bonne foi à cette œuvre sainte en recueilleront les fruits. La Grèce ne répudiera ni son Louis XVI ni son Lafayette.
Égine, 6 juin 1899.
C'est mon étoile qui m'a conduit à Milo, où l’amiral Rosamel m'a donné de vos nouvelles et communiqué la lettre que vous lui avez écrite. J’ai vu aussi M. Dubourdieu, commandant de l’Alcyon; j'ai appris par lui avec” bien de la joie que vous vous portiez à merveille, mais en même temps j'éprouve un tourment que je ne peux décrire à vous savoir depuis si longtemps à Toulon, seule, presque sans nouvelles, et attendant vainement, pour prendre une décision, que je n’ai pu prendre jusqu’à ce jour, parce que je manque des éléments nécessaires pour me déterminer. Je suis toujours ici, attendant l’occasion de passer à Athènes, que je persiste à vouloir visiter avant de quitter la Grèce. Il ne part pas de bâtiment de Navarin avant le 20 de ce mois; j'y serai toujours rendu avant cette époque, et là, d’après les lettres que j'y trouverai, je déciderai si je dois rester en Grèce et aller immédiatement vous chercher. 1] y aurait moyen de vivre ici en attendant la reddition d'Athènes : on y trouve des cabanes couvertes et quelques ressources de société.
Tout le monde se rappelle la situation désespérée où se trouvait la Grèce à l’époque où le comte Capo-d’Istria partit pour se mettre à la tête de son gouvernement. La moitié de la Morée au pouvoir d'Ibrahim, le reste des places fortes entre les mains de chefs dont la conduite égoiste et turbulente avait plus contribué peut-être aux
désastres du pays que tous les efforts des Turcs : Athènes prête à succomber, Missolonghi déjà prise, partout la faim, le découragemnent, l'anarchie et le dénûment absolu de toutes ressources pécuniaires : telles étaient les circonstances au milieu desquelles le comte Capo d’Istria débarqua dans la petite île d’Égine, et choisit pour ses pre-
* miers courtisans quelques pêcheurs échappés à la destruction d’Ipsara ; tandis que Colocotroni, s'isolant de ses frères d'armes, s’enfermait à Caritène, que Grivas tranchait du pacha sur les rochers de la Palamède, que Gouras défiait du haut de l’Acropolis d'Athènes le sort qu’il avait fait subir à Odyssée, le gouvernement nouveau s’essayait à la mission de paix qu’il avait entreprise en distribuant Je pain de la charité européenne à des vieillards, à des veuves, à des orphelins affamés.
Telle est l’origine du rôle important qu’Égine a commencé à jouer dans l'Orient ; voici comment une plage nue, un port comblé, une bourgade sans défense sont devenus Île théâtre des graves événements dans lesquels s'agite l'avenir de la Grèce. Il y a quatre ans, pour prendre une idée à peu près complète des Grecs, il n’eût pas suffi, je ne dis pas de remuer la fange de Smyrne ou de Constantinople, mais d’observer un point isolé de mer ou de montagne où la question de l'indépendance se fût activement agitée. À présent que tous les intérêts se sont ralliés autour d’une autorité chaque jour plus prépondérante, Égine, à mon sens, tient lieu d’une tournée dans toutes les parties de la Grèce. Ainsi j'ai pu me consoler de n’avoir pénétré que par intervalles dans cette Roumélie où
l’on sent qu’est le foyer de la nouvelle indépendance. Ainsi j'ai moins regretté de n'avoir pas visité dans leur île ces Samniens, dont le sol n’a point été souillé par les Turcs, ces Sphakiotes, à qui je désire qu’on fasse longtemps le reproche de ne s'être pas confiés aux doucereuses promesses de Soliman-Pacha.
Toutes les capitales, en rassemblant sous un même point de vue les éléments divers qui composent chaque état, ont en même temps l'inconvénient d’en amortir les couleurs, et de dissimuler tous les contrastes sous l’air uniforme des cours. Mais, à Égine, il s’en faut que leniveau du pouvoir se soit déjà promené sur ces physionomies si caractérisées. Il faut voir cette population bigarrée, cette . confusion de costumes, d’accents, d’habitudes, cette foule aux mille aspects qui se presse sur le port, dans les cafés, sur les places. Jamais l’agora d’Athènes n’a retenti de propos plus tumultueux et plus contradictoires ; les nouvelles circulent, les propos s’échangent, les menaces les plus hostiles se dévoilent avec une confiante naïveté : il semble à chaque instant qu’une conflagration générale va s’ensuivre ; on dit et on répète qu'on est las du président, de sa famille, de ses créatures ; on parle de révolution, de : sang, de vengeance; on en parlera encore demain, dans un mois; tout ce feu de discours s’amortit comme chez nous par sa libre expansion. Indifférent en apparence à ces vains propos, le président surveille l'opinion, domine les chefs remuants et dangereux, les enchaîne par les fonctions, les honneurs, les échelonne peu à peu dans la hiérarchie du gouvernement, et laisse tranquillement éva-
porer les mécontentements particuliers, étonnés euxmêmes de ñe pas pouvoir et de ne pas vouloir davantage.
Et tout cela se passe après cinq siècles d’une domination qui ne s’est soutenue que par la force, après l'exemple constant des maîtres turcs ou vénitiens qui n’ont pas un seul jour déposé leurs armes ni abaïissé les ponts-levis de leurs forteresses dans une ville ouverte comme un de nos villages, où aucun soldat même des troupes régulières ne tient garnison, où la maison du président se distingue à peine des cabanes qui l’entourent par un peu plus de régularité dans la construction. On voit pourtant que les idées européennes ont passé par là ; quelques rues avec une chaussée régulière, quelques places déblayées, donnent à la ville un air de nouveauté qui réjouit l’âme après les cloaques de l’Orient : mais la bonne intention du gouvernement ne paraît pas avoir été plus loin, et ce qu'on éprouve en outre de consolant dans l'étude de ce pays se rapporte tout entier au peuple grec lui-même. Ainsi, dans le port, jamais rixe ne s’élève entre les matelots; dans ces chaumières, chacun dort sur la foi publique, et l’absence du crime dispense de la nécessité de recourir aux tribunaux ; et qu’on ne dise pas que le président se soit fait une population choisie, quela confraternité du malheur a uni pour quelque temps dans la paix quelques familles sans défense. Tous les chefs les plus redoutés, ceux dont les excès ont le plus compromis la cause grecque, habitent aujourd’hui Égine, ils y étalent comme ailleurs leurs prétentions ridicules ; ils y remueraient encorc ces masses, si ces masses consentaient
à se laisser remuer. C’est ainsi qu’à l'étude que cette grande réunion favorise, se joint la leçon qui résulte d’une population si naturellement inoffensive, si douce avec une effervescence apparente. Que si, descendant dans l’intérieur des familles, vous y rencontriez des sentiments religieux sans hypocrisie, des vertus réelles sans ostentation, un grand respect pour les vierges et les vieillards, beaucoup d'union entre les frères, une confiance réciproque, un grand calme d'existence, et trèspeu de tracasseries domestiques, que si, poursuivant ces observations dans toutes les classes, vous voyiez les traits caractéristiques de ces vertus privées se prononcer davantage à mesure qu’on descend les degrés de l'échelle sociale, ne vous croiriez-vous pas transporté dans un de ces pays où le froid amortit la fougue des passions ct resserre les liens qui unissent les hommes par le sentiment de leurs besoins réciproques? Et cependant jamais un azur plus serein n’a brillé sur vos têtes, jamais une atmosphère plus douce et plus pure n’a caressé vos organes ; c’est la zone de Sybaris et de l’Ionie ; c’est le climat où Cadix et Naples retentissent de leurs fêtes éternelles ; où le Turc, indifférent à tout le reste, ne conserve d’ardeur que pour ses impures et insatiables voluptés, où la nature enfin, lasse de produire des tempéraments énergiques, semble engourdie dans une corruption raffinée, obstacle éternel aux conquêtes de la vertu, aux eflorts du patriotisme et de la liberté. 11 faut donc qu’un travail bien étrange se soit opéré sur cette terre ; 1l faut que l'homme qui l’occupe y soit bien nouveau pour qu’il ait échappé à tant
de périlleuses influences. Cet homme est le Grec ; il habite le pays, il parle la langue des Hellènes, la race la plus anciennement civilisée de l'Occident, et il en a conservé beaucoup d’usages.
Ainsi donc contraste des mœurs et du climat, de la vieillesse des souvenirs et de la jeunesse des peuples, des . choses en elles-mêmes et du jugement qu'on en porte: la question grecque embrasse tout, et semble justifier l’un après l’autre les jugements isolés qu’on en porte pour les | condamner tous en masse. Tâchons toujours d’énoncer le plus nettement possible une opinion quelle qu’elle soit, au risque de poser comme axiome des faits qui, je le sens, auraient besoin d’être accompagnés d’un cortège de preuves et de confirmations.
. La race hellénique a presque partout péri: on n'en rencontre les traits que dans le Magne et quelques îles de l’Archipel. Les exemples isolés qu’on en trouverait ailleurs peuvent tenir aux influences toujours constantes de la nature et du climat.
Dès longtemps la force toute-puissante de l’assimilation grecque a agi sur tout le territoire aujourd’hui occupé par les Turcs. Les conquêtes d'Alexandre ont préparé celte extension ; l'établissement et la longue durée de l'empire d'Orient l'ont confirmée. Cent peuples de races diverses s’y sont incorporés pour former une masse sans traits distincts que ceux d’une corruption commune. Les Grecs des villes de la Syrie ct de l'Égypte, de Constantinople et d’une grande partie de l'Asie Mineure, ceux par consquent avec qui la plupart des voyageurs se trouvent en
Ed
contact, sont le résultat toujours vivant de ce mélange. L'ancien territoire hellénique a eu peu de part à ce grand développement. Une seule race s’y est considérablement accrue, à mesure que les autres succombaient sous toute espèce de misère, Sortie en essaims nombreux de l’Épire, sa patrie, elle a successivement absorbé les restes déchus des populations antérieures, et leur a communiqué à la fois son organisation physique, les traits de sa physionomie et sa vigueur morale. :
Quoique ancien dans les forêts de l'Épire, l’Albanais est resté un peuple du Nord. Il en a l'apparence extérieure et l'énergie. Je ne sais jusqu'à quel point il est possible de comparer ces migrations silencieuses qui, à une époque récente, ont renouvelé la face de la Grèce, avec les invasions achéennes et doriennes qui, dans les temps antiques, ramenèrent l'élément septentrional dans la civilisation hellénique. Je n’oserais dire si ces rameaux, successivement détachés de la grande tige thraco-illyrienne portaient aussi clairement empreinte la marque de leur origine. Mais, à coup sûr, aucune personne réellement familiarisée avec l'étude des monuments antiques, n’échapperait à l’étonnement qui saisit, en arrivant en Grèce, alors que cherchant, dans les traits des habitants, la trace de Jeur parenté avec les Hellènes, on ne trouve presque partout que matière à contredire une prétention si solidement établie. À Dieu ne plaise que je veuille diminuer en rien par mes paroles l'intérêt si légitime qu’excitent les habitants modernes de la Grèce! je crois, au contraire, que l'appréciation bien nette des titres qu’ils ré-
clament, et qui pourtant provoquent une comparaison désavantageuse à leur cause, je crois que cette appréciation ramènerait beaucoup d’esprits positifs, dégoûtés de cet appel intempestif à des souvenirs de collége. Il en résulterait d’abord cette verité, que si les Grecs d’aujourd’hui ne sont pas des Hellènes du temps de Thémistocle, ils ne sont pas non plus les Byzantins de l’époque de Copronyme et de Ducas.
Ces considérations ne m'ont que trop entraîné, et je m'arrête.
D'Égine, j'ai fait l’excursion du cap Sunium. J'ai été accueilli par l'amiral Rosamel avec toutes sortes de grâce et de bonté. Je suis aussi parfaitement traité par le jeune marquis de Valmy.
1! est bien entendu que si je reste, je vous ferai venir immédiatement, et que nous nous établirons à Égine !
4. M. Lenormant revint à Toulon le 17 juillet 4839 , sur le brick le Volae. Sa femme obtint la permission de s’enfermer avec lui au lazaret pendant durée de la quarantaine.
On a dit ailleurs les raisons qui l’empêchèrent alors de retourner en Grèce.