LE ROYAUME DE GRÈCE, SMYRNE ET CONSTANTINOPLE
Rome, 5 août 1841.
Voici un lieu qui tient une grande place dans ma vie, et on ne saurait imaginer l'effet qu’a produit sur moi ce retour, après plus de seize ans, dans cette ville où J'ai été si heureux et d’où date pour ainsi dire ma vie entière.
Quoi qu’on en ait dit, Rome n'a nullement changé : au inoins dans cette saison, où l’on ne remarque pas un étranger dans les rues, la ville a conservé absolument intacté son ancienne physionomie. Les monsignori, les
4. M. Lenormant entreprenait ce second voyage avec une mission du ministère des affaires étrangères.
La situation de la Grèce était critique. On était au plus fort de la lutte entre les trois partis français, anglais et russe, que l’on désignait plus habituellement par les sobriquets populaires de Moscomangas, Barleys et Napistes. De chaque côté les passions étaient au comble. Cependant une question réu-
nissait les trois partis dans une action, jusqu’à un certain point commune, d'opposition contre le gouvernement. En 1841, les Grecs réclamaient vaiue-
cardinaux, les minenti sont toujours les mêmes. Je vous écris du sommet de la villa Medici, d’une chambre turque qu’Horace Vernet avait fait arranger, qu’il habitait et d'où l’on a la plus belle vuc de Rome. Ici, tout ëst tellement plein pour moi de souvenirs, que je ne puis rendre ce que j'éprouve; seulement il eût fallu ne point s’y trouver seul.
Nous nous sommes embarqués dimanche à quatre heures, mais comme il y avait des réparations à faire à la machine, nous ne sommes sortis du port de Marseille qu'à minuit ct demi. Du reste, nous avons marché rondement, et nous étions, le 3, avant six heures dans la rade de Livourne. Comme la mer était très-dure, j'ai eu
ment les garanties constitutionnelles qui leur avaient été promises solennellement et que le roi Othon ne leur donnait pas. On sait qu’il fallut une émeute pour le déterminer à les accorder le 3/15 septembre 1843.
. Une dernière circonstance appelait impérieusement, en 1841, les yeux du gouvernement français sur les affaires de la Grèce. La question d'Orient, qui avait, l’année précédente, failli allumer la gucrre générale en Europe, était à peine calméc; une révolte formidable venait d’éclater en Candie contre l'autorité de la Porte, et un mouvement semblable paraissait imminent dans les provinces de la Turquie adjacentes à la Grèce. Déjà le fameux capitaine Tsami Karatasso était passé en Thessalie et y tenait la campagne contre les troupes ottomanes. Perrhevos et d’autres généraux de la lutte de l'indépendance étaient sur la frontière, se préparant à la franchir d'un instant à l’autre. Il fallut une intervention personnelle et très-énergique du roi auprès de ces braves mais imprudents champions de la liberté hellénique pour empêcher une rupture avec la Turquie, rupture qui n’eût pas été alors moins funeste que celle de 1854.
C'est dans ces circonstances que M. Lenormant fut envoyé en Grèce par M. Guizot, alors ministre des affaires étrangères, pour y étudier de près l'état des esprits. |
Plusicurs compagnons s’étaient joints à lui, pour visiter la terre classique des grands souvenirs. C’étaient MM. Ampère et Mérimée, et M. J. de Witë, l’un des plus intimes et des plus fidèles amis de M. Lenormant, ainsi que 500 collaborateur dans le grand ouvrage de l’Élite des monuments céramogrüphiques. M. de Witte était chargé par M. Nothomb, alors ministre des affaires étrangères de Belgique, d’une mission scientifique en Italie et en Grèce.
cruellement le mal de mer. A Livourne, je n’ai point trouvé Perrot qui, dans ce moment, est à Orviéto. Nous avons eu le temps de faire une course à Pise et de déjeuner. À deux heures et un quart après midi, nous étions embarqués : le soir, par une très-belle navigation et sans mal de mer, nous avions passé entre Piombino et l’île d’Elbe, et, le lendemain matin 5, à quatre heures, nous étions mouillés dans le port de Civita-Vecchia. Après les formalités de la police et de la douane, nous sommes partis en poste pour Rome où nous étions à quatre heures et demie. J'ai trouvé Schnetz un peu souffrant. Il me charge de le rappeler à votre souvenir, et surtout d’excuser son silence. La maison du directeur de notre Académie de Rome est sur un très-bon pied, sans luxe excessif, mais parfaitement honorable, et Schnetz est un hôte aussi aimable et aussi facile qu’il est un excellent maître de maison. Au reste, sa villa est déserte, et les pensionnaires sont dispersés de côté et d'autre.
Depuis que nous sommes ici, sans nous fatiguer à cause de la grosse chaleur, nous avons bien employé notre temps : avant-hier à Saint-Pierre et au Vatican, hier dans les galeries Borghèse, Doria et Sciarra Colonna. La villa Borghèse est plus que quadruplée, c'est à présent une promenade merveilleuse dans les proportions du bois de La Haye, des cascines de Florence et des parcs de Londres. Hier avant diner j'ai été avec Schnetz voir les tombeaux antiques que l’on a découverts auprès de la porte Latine. Ces tombeaux n’ont jamais été touchés. Les urnes, les cendres, les épitaphes, les ornements sont à
leur place. Il y a un grand columbarium qui renferme au moins six cents tombes.
Rome est entièrement vide d'étrangers ; on peut rester deux heures dans Saint-Pierre sans y voir entrer plus de huit à dix personnes. Depuis mon arrivée, je n’ai aperçu qu’une seule figure d’Anglais : en un mot, Rome est à nous seuls, c’est une impression délicieuse.
10 août.
Me voici arrivé presque à la moitié de mon séjour de Rome. J’ai employé ces jours-ci à revoir une grande partie de ce que je connaissais déjà, et à visiter les choses qui ont été découvertes depuis mon dernier voyage en ce pays, ou que je n'avais pas vues à cette époque. | J'ai été extrêmement content de l’accueil du père Marchi, jésuite, qui est à la tête du Musée d’antiquités du Collége romain. J’y retourne demain, et, par la même occasion, je verrai le père Secchi, pour le talent duquel vous savez que je professe une grande estime. À Rome, en ce moment, c'est un sculpteur, Fabris, qui est de Bellune et compatriote du pape, qui fait la pluie et le beau temps. J'ai visité hier le Musée étrusque du Vatican, création vraiment magnifique et qui fera le plus grand honneur au pontificat de Grégoire XVI.
La galerie des plâtres est ici une des plus belles choses de la villa Medici. M. Ingres l'a très-judicieusement corrigée et augmentée : mais il y manque bien des choses d’une grande importance ; ainsi on ne possède que quel-
ques fragments des sculptures du Parthénon. Il serait digne de M. Guizot d'obtenir de Londres une collection complète des plâtres du Musée Britannique pour l’Académie de France à Rome. On ferait bien aussi d'y envoyer les plâfres de quelques-unes des plus belles sculptures de l’école française, telles que les nymphes de Jean Goujon et surtout le Milon de Crotone du Puget. Il est fâcheux qu’on ne puisse pas montrer ici aux étrangers ce dont quelques artistes français ont été capables.
Je m'occupe en ce moment à rédiger une courte notice des sculptures antiques qui décorent la villa : il s’y trouve des objets vraiment curieux. M. Ingres en a fait mouler un certain nombre.
Dites à M”° Récamier combien j'ai pensé à elle dans ce pays où son souvenir vit tout entier et où l’on m’a beaucoup parlé d’elle. J’ai reçu aujourd’hui les bonnes nouvelles que vous me donnez, j'en avais grand besoin : l’ennui m'avait pris. Quel que soit l'intérêt des choses dont je suis entouré dans cette ville, et quoique jy trouve bien des trésors nouvellement découverts et qui m’étaient totalement inconnus, je suis venu à un âge où l’on n’a plus ce fonds inépuisable de bonne humeur qui n'appartient qu'à la première jeunesse, et quand vous manquent ? cart premi, on se sent atteint d’une mélancolie que de certaines lettres peuvent seules dissiper. Depuis que je suis arrivé ici, j'ai vécu un peu séparé d'Ampère; Léonce de Lavergne que nous avions trouvé à Marseille avec son frère nous a rejoints à Rome, et Ampère s’est fait son Cicerone; son dévouement va jusqu’à la fatigue. Hier ils ont visité la villa Pamfili à deux