‹ Beaux-arts et voyagesChapitre 20 sur 49 · it Stlirimée · texte numérisé non relu

it Stlirimée

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nomie, géographie, métaphysique, tous les mystérieux sujets des premières méditations humaines s'y trouvent confondus dans des récits brillants de coloris, auxquels vraisemblablement chaque génération a joint quelque trait de sa façon. Le génie ^ec transforme tout ce qu'il touche et le mai'que d'un cachet si original, qu'on hésite à le soupçonner d'avoir emprunté à ses voisins. Pourtant cette civilisation hellénique si puissante, si expansive, qui a réagi d'une manière si énergique sur nos sociétés modernes, ne s'est pas développée spontanément sur le sol de la Grèce, et les Grecs eux-mêmes nous racontent qu'ils ont eu des maîtres, héros ou demi-dieux, venus de l'Orient, possesseurs de connaissances surnaturelles qu'ils ont semées sur le sol'le plus digne de les faire fructifier. Ainsi, ce n'est pas seulement à la Grèce qu'il faut demander l'explication de ses mystères, c'est l'Egypte, c'est l'Asie qu'il faut interroger. Le champ des recherches s'agranrfit à mesure qu'on y pénètre.

« Des études si nombreuses et si variées semblent dépasser les forces d'un seul homme, et l'on serait tenté d'appliquer dans le domaine de la science archéologique le principe de la division du travail, aussi bien que dans le domaine des arts industriels. Mais tout s'enchaîne tellement dans ces études, qu'en poursuivant un des nombreux filons d'une mine si riche, il est impossible de ne pas le trouver traversé par d'autres filons qu'on ne saurait négliger. Que si de parti pris on prétendait ne s'attacher qu'à une seule des branches de la science, on risquerait de se perdre dans des détails sans importance et de méconnaître la grandeur de l'ensemble. Sans doute, nulle recherche, pour minutieuse qu'elle soit, n'est inutile du moment qu'elle fait découvrir une vérité; mais y consacrer exclusivement son labeur, c'est choisir la tâche du manœuvre portant sa pierre à l'édifice dont il ignore le plan. »

Dans son Élite des monuments céramogra/phiques, M. Lenormant a résolu, c'est U. Mérimée encore qui lui rend ce témoignage, les problèmes les plus intéressants que présentent les

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peintures des vases grecs. L'immense majorité des sujets qui décorent ces vases étant empruntée à des légendes mythologiques, ii a été conduit à entrer dans de grands détails sur les religions de l'antiquité, sur leurs relations entre elles, sur les symboles que l'art a tant multipliés dans les monuments qui s'y rapportent. C'est presque un travail complet sur ces grandes et obscures questions.

Il y revient dans sa Galerie mytiiologique, dans ses Bas-Reliefs du Parlhénon et dans son Recueil général de bas-reliefs et d'ornements, qui font partie du Trésor.

La Galerie mythologique a pour but de réunir tout" ce- que les médailles et les pierres gravées renferment d'important pour la ^ connaissance des religions antiques, en y joignant, suivant l'occurrence, des bijoux d'or, des ivoires, des terres cuites et même une réduction des bas-reliefs les plus intéressants qui soient sortis du ciseau grec. Cet ouvrage est demeuré inachevé, il devait d'ailleurs avoir un supplément; mais M. Lenormant n'avait pas voulu ajourner l'occasion véritablement unique qui se présentait à lui de jeter tout d'un coup, et à la fois, une aussi grande masse de monuments dans la circulation des idées, de livrer il tant d'intelligences supérieures, mais reléguées loin des grandes collections, tant d'éléments de discussion dont les descriptions les plus fidèles ne donnent qu'une imparfaite idée. 11 avait hâte d'ailleurs d'éprouver, en les appliquant successivement à des monuments isolés et en les nourrissant d'exemples, chemin faisant, les doctrines qu'il s'était faites sur les religions antiques.

Dans le texte de cette Galerie, les souvenirs relatifs à chacun des dieux qui y ont trouvé place sont résumés avec une précision et une brièveté modèles. Je citerai, entre autres, l'article Cybèle, parce qu'il a trait à l'un' des points les plus curieux et les plus obscurs du polythéisme antique, mais aussi à Fun de ceux que M. Lenormant avait le mieux étudiés et dont l'explication fait le plus d'honneur à l'originalité de ses vues mytho-

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logiques. Son Étude de la religion phrygienne de CybHe, dont la prei^ière partie seule a paru*, est comme un résumé ^e tQut un système d'interprétations, résumé trop concis peut-être pour qui n'a pas présente à la mémoire la masse de faits sur Laquelle l'auteur a fondé sa théorie. 11 se proposait de développer cette dissertation et de lui donner en quelque sorte une forme démonstrative, dans un ouvrage plus étendu dont la bajs^ çst un commentaire nouveau de deux dialogues de Platon, le Cratyle et VEuthyphron, « S'il m'est permis, écrit M. Mérimée, d'exprimer une opinion sur un travail (Jont je ne connais que quelques fragments,. l'auteur, dans des aperçus tout nouveaux, propose le système le plus ingénieux et le mieux déduit pour l'interpré- * tation de la symbolique grecque. Ce travail, me disait M. Lenormant, peu de jours avant de partir pour la Grèce, était achevé, et il devait le publier à son retour. »

Pour moi, je n'en connais que la première partie, et j'avoue que j'en suis très-frappé. Si la religion de Cybèle présentait, comme l'ont cru tant de critiques modernes, une exception tout à fait insolite, s'il était permis d'isoler ce système mythique de tous les autres, l'essai de M. Lenormant n'aurait, il le reconnaît lui-même, qu'un degré médiocre d'utilité. Mais il n'en est pas ainsi. Vainement des esprits supérieurs se sont-ils attachés à circonscrire les variétés innombrables des religions antiques distinguant, pour ainsi dire, autant de systèmes difi'érents qu'on rencontre de dénominations et d'épithètes religieuses dans les anciens auteurs. Ces efforts qui, après tout, n'ont produit que des résultats d'une inexprimable confusion, semblaient à M. Lenormant tout à fait contraires par leur direction au progrès de la véritable science. Quant à lui, quoi qu'il eût fait pour s'associer à. ce mouvement de dissection intellectuelle en mythographie, tout l'avait ramené à de grandes masses, à des faits essen-

1 . Dans les Nouvelles Annales publiées par la section française de l'Institut archéologique, 1836.

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tiels sur lesquels les caprices de la poésie et la diversité des cultes locau3i jettent une broderie légère et changeante, sans pour cela altérer le caractère et les qualités du fond.

Or la pensée qu'il avait trouvée partout dans la religion' prenne est celle du panthéisme, c'est-à-dire l'adoration de la nature entière sous une forme plus ou moins complexe. L'essence d'une divinité panl/iée, c'est d'être à la fois une et plusieurs. Comment se concilient ces deux caractères opposés? Par la cohésion, parle lien; et dans un tel système trouve naturellement place la croyance qui reronnaissait dans une pierre la Magna Mater elle-même. Si toute pierre, par sa composition solide et sa cohésion de molécules semblables, est un symbole de cette cohésion vitale qui forme l'attribut le plus religieux de la divinité panthéistiquc. il s'ensuivra que lé symbole de la pierre a dû être appliqué à tous les dieux indistinctement. Or nous trouvons effectivement que partout une pierre brute ou grossièrement taillée a été la première figure de la divinité *. C'est ce qu'explique l'expression générique de bttyle donnée par les Sémites aux pierres sacrées : La demeure de Dieu. Telle était la signification des pierres branlantes qu'adoraient nos pères les Celtes, de la pierre sacrée de Delphes, des pierres ointes des carrefours de la Grèce et de Home, comme des pierres coniques sous la figure desquelles était vénérée la Vénus-Astarté, compagne de Baal-Cronus. Voilà par quels rapprochements inattendus M. Lenormant aimait à montrer que dans ce vaste ensemble qui, à lui seul, embrasse déjà, comme on voit, la plus grande partie de Tancien monde, — non-seulement le fond des idées elles-mêmes, mais encore les applications de détail se lient, se croisent et s'interprètent les unes par les autres.

Ce bonheur et cette fécondité des rapprochements, M. Lenormant 1^ pt^rtait dans toutes les connaissances qui relèvent de l'art et de l'histoire; et c'est ce qui fait la supériorité du Trésor,

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qui est comme Tencyclopédie de la numismatique et de la sphragistique. Ce recueil s'ouvre par la numismatique des rois grecs en Europe, en Asie, en Afrique, et il se clôt par les médailles de Fempire français. L'antiquité s'y trouve amplement représentée par cette même numismatique des rois grecs, par la nouvelle Galerie mythologique, par les bas-reliefs du Parthénon, par l'iconographie des empereurs romains et de leurs familles. Le moyen âge y comparaît à son tour avec les médailles des papes, les sceaux des rois et des reines d'Angleterre, ceux des rois et des reines de France, des grands feudataires de la couronne, des communes, communautés, évoques, barons et abbés. Les temps modernes enfin y sont étudiés à l'aide des médailles italiennes, allemandes, françaises, et dans les cinq volumes in-folio de VHisioire de France par les Médailles, de Charles VII à Napoléon. V Histoire de Vart monétaire chez les modernes couronne et complète cette magnifique revue historique et artistique. Paul Delaroche avait associé son nom à l'exécution graphique de ce monument, jusqu'à présent sans rival.

Il faut y ajouter les Lettres à M. de Saulcy sur la numismatique mérovingienne , qui constituent toute l'histoire des monnaies émises pendant la première époque de la monarchie franque. On ne saurait procéder avec une sagacité plus pénétrante à l'interprétation des sigles obscurs que portent ces monnaies , ni marcher d'un pas plus ferme à travers toutes ces ténèbres, qui ne seront jamais complètement vaincues.

Certes, on ne peut mener de front tant de travaux , tant d'études souvent si neuves et toujours si complexes, sans voir et juger, très-vite, et par conséquent sans courir le risque de plus d'une erreur. Mais c'est ici qu'il faut se souvenir de l'hommage rendu à M. Lenormant par M. Mérimée. « L'imagination ne lui faisait point défaut ; elle aurait pu l'entraîner loin si elle ne se ' fût trouvée associée en lui à un esprit juste et à une. bonne foi admirable. L'imagination est une qualité utile et précieuse, lorsque, fortifiée par une méthode éprouvée comme celle que

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M. Lenormant s'était faite, elle abrëge el résume les conclusions de l'expérience. Par un de ces instincts qui ne sont à vrai dire que des raisonnements rapides, M. Lenormant entrevit souvent le but avant d'avoir écarté les obstacles qui l'en séparaient ; mais ii ne crut jamais l'avoir atteint avant d'avoir complètement parcouru et déblayé la route qui doit y conduire. »

Paire vite et bien, c'est là le secret des maîtres. M. Lenormant s'y trouvait préparé par d'excellentes études classiques, par un sentiment inné des arts, par une conception aussi prompte qu'ingénieuse, une rare mémoire, et surtout par des comparaisons sans nombre. En effet, c'était une de ses passions que les voyages, et non-seulement il les aimait pour lui-même, mais ii les regardait comme l'un des devoirs de sa profession d'archéologue ; à ses yeux le plus érudit des antiquaires n'était qu'un homme incomplet sans la vue directe et l'étude personnelle des monuments. Aussi a-t-il visité cinq fois l'Italie et trois fois la Grèce ; il avait vu l'Egypte, il connaissait à fond toutes les collections dos grandes capitales de l'Europe, il avait interrogé de vive voix tous les hommes d'élite à qui la garde en est confiée ; c'est dans cet esprit qu'il a parcouru la Belgique, la Hollande, toute l'Allemagne et qu'il a fait quatre excursions en Angleterre. Je ne parle pas de ses explorations archéologiques pour ainsi dire annuelles en Bourgogne, en Provence, en Touraine, en Bretagne, en Normandie. On pressent quelle masse de connaissances pratiques il avait rapportées de toutes ces courses et combien le voyageur avait complété en lui l'homme d'étude et de cabinet ; il avait su apprendre, il savait sentir et il savait voir. Tel était riiomme que vient de perdre notre pays.

Encore n'ai-je rien dit de son Introduction à l'histoire de l'Asie occidentale, ni de plus de trente mémoires, tous dignes d'attention, mais dispersés dans le recueil de l'Académie des Inscriptions et dans les revues archéologiques, ni de ses Questions historiques, où il tranche avec une sûreté d'érudition et une indépendance de jugement dignes de lui tant de controverses

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