‹ Beaux-arts et voyagesChapitre 26 sur 49 · OUVRAGES DE PAUL DELAROCHE · texte numérisé non relu

OUVRAGES DE PAUL DELAROCHE

Au moment où j'écris s'achève l'exposition des œuvres de Paul Delaroche dans le palais de l'École des Beaux -Arts. Une pareille entreprise, il y a quelques années encore, aurait offert des obstacles insurmontables; aujourd'hui il a suffi, pour les vaincre, du dévouement de quelques amis. C'a été comme un supplément à l'Exposition universelle de 1855 : la lacune que faisait l'absence des ouvrages de Paul Delaroche se trouve comblée, avec cet inconvénient toutefois que la mémoire la plus fidèle ne peut suppléer à la comparaison immédiate qui se serait faite entre les ouvrages du maître et ceux de ses rivaux, sans parler surtout de ce qu'a de douloureux le principal motif de la réunion dont nous venons d'être témoins.

Le succès dépasse toutes les prévisions. Un triomphe si complet excite, dans beaucoup d'esprits, des impressions opposées : on s'étonne et on s'afflige de voir un peintre auquel ont manqué quelques-unes des prérogatives les plus élevées de l'art, satisfaire sans restriction non-seulement les instincts de la foule, mais encore le besoin d'idéal qu'on s'attendrait à trouver plus diflBcile dans

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^aucoup de personnes d'une intelligence cultivée et d'une 'ïganisation délicate. En même temps, on ne peut se »^ustraire à l'impression de respect et à l'extrême intérêt ::|u'inspire le spectacle des efforts d'un talent remarquable et d'un noble caractère pendant trente-cinq années J'un travail persévérant.

On a fait tout ce qu'on a pu pour que l'exposition fût complète; pourtant il manque plusieurs ouvrages imporants du maître : les Enfants d'Edmiurd ont été prêtés )our l'Exposition d'Edimbourg; la mort de lord Ellesnere a fait mettre sous les scellés Charles /*' insulté par es soldats de Cromtoell; la Vierge à la vigne a été détruite )ar un incendie, et il n'en reste que l'estampe de Jesi ; et 'on n'a de la Sainte Amélie qu'un beau dessin, qui ap- )artient à M. Goupil. Enfin , la ville de Nîmes a refusé i'envoyer le CromwelL Personne n'a compris le sens de îe refus; personne n'a compris qu'à côté des particuliers jui ont noblement payé les travaux de Paul Delaroche, ît n'en ont pas moins consenti à se séparer momentanénent d'objets d'un grand prix et à leur laisser courir les îhances d'un déplacement, une vrlle, qui tient de la seule ibéralité de l'État un tableau dans lequel il n'y a rien qui je rattache à son histoire ou à ses souvenirs, ait persisté ivec ténacité contre les invitations officielles. Le musée de tœnîgsberg a prêté la Scène de la Saint-Barthélémy^ et me ville française n'a pas voulu contribuer à ce qu'on àisait.pour la gloire d'un artiste national! Nous n'enendons pas souvent parler d'actes d'indépendance muniîipale : lorsqu'une semblable conduite est si peu à l'ordre

ne

du jour, tout le monde regrette qu'on n'ait pas choisi ifmeilleure occasion pour en donner l'exemple.

Quoi qu'il en soit, Delaroche, sans le Cromwell, ^^ Charles /" et les Enfants d'Edouard, reste nécessaireme incomplet. Il ne suffit pas du Strafford et de la Jane Grc^:^^^^ pour donner une idée vraie de ce qu'on pourrait appel^^i^

la phase anglaise de l'existence du maître. Jane Gray hg it

peu sur les vrais amateurs ; le Slrafford, au contraire53, offre des qualités d'ensemble, un ton austère, un aspe grave, qui conviennent à l'histoire. Si l'on avait de pi les trois ouvrages dont nous déplorons l'absence, on co

prendrait mieux l'habileté surprenante avec laquelle l'ay

tiste, substituant des sujets conformes aux idées de noti 3*6

époque à ceux qu'il n'aurait pu traiter en homme sup£zz3rieur, s'est élevé positivement au-dessus de l'anecdote ^^t du genre, tout en évitant une lutte avec les grandes difl 3cultés de l'art, dans laquelle il aurait probablement su( combé.

En revanche, nous avons rencontré à l'exposition d-

ouvrages que nous ne connaissions pas, et qui achèvent r — le nous initier aux efforts d'une volonté puissante contre UK^e éducation inachevée et une organisation quelquefois i"^belle. On se souviendra peut-être de ce que nousavoi^ dit, dans ce Recueil, de l'ardeur avec laquelle Delarocbe avait embrassé l'exécution des peintures de la Madeleine. Au moment de son départ pour l'Italie, je le trouvai déjà emporté au-dessus de lui-même, et il a laissé la trace de cet élan dans plusieurs études peintes d'après des religieux du couvent des Caraaldules, auprès de Flo-

ïï^ence. Ces têtes, qui ont p^ssé qu musée de Nantes avec la collection du duc de Feltre, offrent une vie, une vérité, une noblesse, une perfection dans le modelé des chairs, dans l'exécution des cheveux et des poils, dans le pnaniement du pinceau, auxquelles Delaroche n'a plus atteint dans le cours de sa carrière. Si, à côté de ces moines îeut)€;s et vieux, on avait du même faire et avec le même cachet des têtes de femmes et d'enfants, si le maître avait donné les mêmes preuves de supériorité dans l'imitation des modèles qui demandent de la délicatesse et de l'amour, il n'aurait point connu de rivaux à notre époque, et il aurait égalé les plus grands peintres.

L'exposition, très-judicieusement partagée entre trois salons, représente avec une clarté saisissante les trois manières <Je l'artiste. Au début, à côté de la Josabeth, ouvrage d'un écolier riche en promesses, se déroulent de premiers tâtonnements, où l'artiste, travaillant pour ainsi dire au jour le jour, hésite entre la fermeté et le tapage, entre l'expression vraie et une certaine tendance romanesque qui touche au mélodrame.

Le Strafford le fait définitivement entrer dans la voie conforme à sa nature r il sent, pour la première fois, qu'il a touché le but ; mais la carrière est encore trop circonscrite pour son ambition, et, de même qu'il est arrivé à son bèau-père, Horace Vernet, la vue des grands maîtres le trouble : il rêve de retrouver leurs procédés d'exécution, comme si Je secret du génie se trouvait dans des procédés. 11 voudrait atteindre à la pureté des formes, à la délicatesse des chfiirs, à la beauté limpide des exprès-

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sions, et l'amour comme la religion lui manquent à la fois. C'est à coup sûr le moment de sa plus grande souffrance intérieure, et l'on prévoit qu'après avoir commencé ce combat impossible, il abandonnera bientôt une arène interdite à ses efibrts. La Sainte Cécile^ dans cette période de son talent, répond à ce qu'est le Michel-Ange et Raphaël d'Horace Vernet. Les deux maîtres ont été désarçonnés par Bucéphale.

Alors le peintre vaincu se replie sur lui-même; il se souvient qu'il a atteint à une perfection relative dans la toile du Ihœ de Guise^ou se résument, sous la forme la plus attrayante, ses plus précieuses qualités : intelligence du sujet, noblesse vraiment historique des figures, surtout dans le prince assassiné, exécution souple et fine, couleur agréable, harmonie séduisante, et à mesure que des pensées plus graves et plus religieuses s'emparent de son esprit, il se préoccupe de la possibilité d'approprier les qualités où il excelle h des sujets d'une portée supérieure.

A ce moment de sa carrière, une douloureuse impression s'empare de nous : nous voudrions prolonger pour l'artiste les années de son expérience. On admire justement le Duc de Guise; mais, à notre sens, les Derniers adieux des Girondins sont supérieurs au premier tableau. A part une certaine indécision dans l'action (pourquoi toutes ces mains levées en même temps?) , la toile des Girondins nous semble irréprochable. L'artiste y a mis à la fois toute son intelligence, tout son talent, et je dirais tout son cœur, si le sujet (peu sympathique à qui sait l'histoire) était de nature à causer une véritable émotion. Quelle habileté

dans la disposition générale et dans le rapprochement des groupes, quelle heureuse distribution de lumière, quelle vérité et quelle passion dans les têtes! L'histoire, à moins de se guinder elle-même hors de toute mesure et de toute vérité, n'a pas le droit d'élever très-haut les héros de la Gironde, tout couverts du sang de leur roi; mais si, dans ces disciples de Rousseau, il n'y a rien d'achevé, ni pour la sympathie de l'âme, ni pour la satisfaction de Tœil, ce sont des hommes, et ces hommes sont les "acteurs d'une révolution sans égale dans l'histoire du monde. La scélératesse de leurs ennemis les absout, le martyre les purifie, et l'art qui sait les rendre sans exagération dans la solennité de leur sacrifice a droit à toute notre admiration. Il existe une analogie singulière et inattendue entre les Girondins et les derniers tableaux religieux de Paul Delaroche : c'est un peu (et je voudrais le dire dams le sens le plus favorable du mot) ce qu'au dernier siècle on appelait de la tragédie bourgeoise. Mais le côté humain, la vérité simple et pénétrante des sentiments de la Passion , n'ont-ils pas laissé leur trace dans les œuvres les plus hautement inspirées de l'art chrétien? Sans parler des peintres antérieurs à la Renaissance, ni des premiers peintres flamands, ni de Murillo, le Spasimo de Raphaël lui-même n'est si profondément pathétique que parce qu'il a fait la part la plus large aux douleurs de la Vierge et des saintes femmes. Quand on a étudié la suite des erreurs religieuses de l'humanité, je ne connais rien de plus surprenant qu'une Passion prêchée le vendredi-saint

dans une église catholique. L'orateur n'a pas besoin d'un r. 18

grand talent, et la plupart du temps il s'en dispense : mais il raconte tout simplement l'histoire du juste trahi, insulté, martyrisé, supplicié, et alors il n'est âme si rebelle oa si indifférente qui ne soit subjuguée par l'émotion : tous les cœurs vibrent à l'unisson ; et quand, au moment de l'expiation suprême, le prêtre approche le crucifix des lèvres du pécheur, il revient à l'âme, effrayée d'elle-même et tremblante devant l'imminence du jugement de Dieu, un salutaire souvenir des impressions du vendredi-saint. L'homme se sauve, parce qu'en pleurant sur la mort d'un homme il s'est uni à la mort d'un Dieu.

Ne nous exposons pas à méconnaître les vrais caractères de l'Évangile en nous montrant trop rigoureux pour la familiarité des dernières compositions de Paul Delaroche; en exprimant l'humanité, il a touché le divin. Si quelques Observateurs plus sévères que nous sentaient s'élever encore de trop fortes objections dans leur âme, qu'ils reviennent un moment sur eux-mêmes : est-ce qu'en s'interrogeant ils ne sentent pas déjà que l'impression de ces petits tableaux est ineffaçable? qu'importe d'où vient la flèche et par où elle a passé, si l'imagination est saisie et si le cœur est pénétré? J'en dirai autant de la Jeune Martyre. On a beau lui trouver quelque chose de moderne : pourquoi s'arrêter à cette enveloppe effectivement un peu mondaine? Le tableau, d'un effet sourd, a besoin, pour être goûté, d'une pleine lumière comme celle dont nous jouissions ces jours derniers : alors l'effet est assuré, la poésie domine, on sent passer sur soi comme un souffle adouci des catacombes, et l'artiste est vainqueur.

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Mai^ OÙ son mérite éclata en tfaits irrésistiblod, c'est dans la collection des portraits. Delaroche a-t-il pleinement réussi en peignant une femme? L'exposition, qui renferme quelques têtes d'études pleines de charmes, entre autres une tête avec l'inscription : A nia cousine^ ne répond pas d'une manière satisfaisante à là question que je viens de poser; mais quant aux hommes et surtout aux hommes connus, à ceux dont on n'ignore ni l'histoire ni les ouvrages, je ne crois pas qu'aucun maître ancien ou récent ait plus constamment réussi à rendre le caractère , l'intelligence , les habitudes et les passions de ses modèles.

Un homme qui sait porter dignement un des noms les plus historiques de France, un orateur et un écrivain,

— M. le duc de Noailles ;

Un rejeton du sang des Stuarts , brave comme ses pères, mais sans éclat d'intelligence, — M. le marquis, depuis duc de Fitz-James;

Un banquîer-gentilhomme, unissant la distinction des manières à l'honneur commercial, — M. le baron Mallel;

Un noble étranger, courbé en chrétien sous les sévères arrêts de la Providence, mais relevant avec fierté sa tête mélancolique au souvenir des grandeurs catholiques de la Pologne, — le prince Adam Czartoryski ;

Un Parisien qui ressemble aux Genevois de la ville haute, portant avec une dignité exacte un nom que les scien<5es naturelles ne prononcent pas sans reconnaissance,

— M. François Delessert ;

Un collecteur dont le souvenir est tout entier dans les

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objets d'art qu'il avait rassemblés avec une passion intelligente, — le comte de Pourtalès-Gorgier ;

Un militaire dont le nom est devenu le symbole populaire de la fidélité, — le général Bertrand ;

Le puissant industriel qui montrait naguère au grand

duc Constantin les dix mille ouvriers du Creusot,

M. Schneider.

Le roi du crédit mobilier et de tous les crédits, — M. Emile Pereire ;

Un penseur éminent et un homme du monde, sceptique d'esprit et croyant de cœur, — M. Charles de Rémusat;

Un grand écrivain et un homme d'État illustre, dédaigneux du présent et sûr de l'avenir, — M. Guizot.

Son rival longtemps heureux et toujours populaire, — M. Thiers,

Et, pour passer des habits de ville aux costumes oflicicls :

Un professeur de la Faculté de médecine, confident habile et désiré dès misères humaines, — M. Chomel ;

Un grand maître de l'Université, ami des lettres et cher à ses amis, — M. de Salvandy ;

Un président du tribunal de commerce, couronnant une vie de probité par les honneurs de la magistrature populaire, — M. Aube;

Le chancelier du roi Charles X, — le marquis de Pastoret, magistrat qui.a traversé l'histoire avec le degré d'importance que donnent les grandes occasions à défaut d'une vraie distinction personnelle;

Enfin, un pape, religieux tiré de la solitude pour

présider aux destinées de l'Église dans un temps de troubles et d'angoisses, pontife digne d'être comparé à Benoît XIV pour le succès et à Pie Vil pour la bonté, — Grégoire XVI ,

Quelle étonnante galerie, quelle diversité, quels contrastes ! L'artiste n'en a rien laissé échapper.

En résumé, les ordonnateurs de cette exposition ont lieu d'être satisfaits ; le public de toutes les classes s'y est porté en foule. Malgré l'élévation des frais, je ne doute pas que le but charitable de l'entreprise n'ait été atteint, et que, tout en servant la gloire de Paul Delaroche, on n'ait rempli le désir de son cœur, par un accroissement notable des ressources de l'association fondée pour secourir les artistes malheureux.

ARY SGHEFFER

Nous avions esquissé une première fois, dans un journal quotidien, l'appréciation du talent si éminemment spiritualiste et chrétien d'Ary Scheffer. Commencé quelques jours après la mort de l'artiste, ce travail a été complété à l'aide et à l'occasion de la précieuse exposition qui dure encore. En nous proposant de le reproduire, nous nous imaginions d'abord qu'il nous serait possible d'en faire une refonte générale. Mais ce que nous aurions gagné peut-être sous le rapport de la régularité, nous risquerions de le perdre en naturel et en mouvement. Il vaut mieux se borner à marquer la date de nos différentes impressions. Le public a fait comme nous : ses regrets, malgré leur vivacité, ont été d'abord plus ou moins vagues; il a fini par une admiration fondée sur la réunion des preuves les moins contestables. Peut-être

trouvera-t-on un certain avantage à voir ainsi fidèlement rendue la marche suivie par l'opinion.

Juillet 1858.

Quand on est arrivé à une certaine époque de la vie , on doit se défier de ses regrets. L'espérance, quelque effort que nous fassions pour la retenir, nous quitte en même temps que la jeunesse; et* la tristesse que nous éprouvons, en suivant nos contemporains jusqu'à la porte du tombeau, où nous devons bientôt descendre nous-mêmes, a quelque chose de trop personnel pour qu'il nous soit permis de l'imposer aux autres. Toutefois, il est de ces morts dont la sensation est si profonde, que toute distinction dans l'effet qu'elles produisent s'efface entre les différents âges. Jeunes et vieux, nous comprenons la perte que la France a faite en voyant disparaître Ary Scheffer, au moment où le talent de ce grand peintre était arrivé à son plus haut degré de développement.

Ea nature avait mis entre Ary Scheffer et nous un intervalle considérable :.il était étranger et protestant. Mais le cours de sa vie et la direction donnée à ses travaux n'ont cessé de le rapprocher de nous, jusqu'au moment où la mort l'a frappé; de telle sorte que son origine hollandaise et la religion dans laquelle il était né ne sont plus, à nos yeux, que des singularités, difficiles à concilier avec l'ensemble des circonstances qui nous je font envisager comme un Français plein de .eceur, et cpjîimç

l'un des artistes qui ont le. mieux continué la tradition de la peinture catholique.

La fiction qui, pendant un petit nombre d'années, incorpora les Provines-Unies à l'Empire français, fut, pour le jeune Scheffer et pour ses frères, la cause d'une naturalisation qu'ils ne devaient point renier ; et, sans des entraves comme en rencontrent toujours les hommes distingués, même quand leur succès est devenu populaire, Arv Scheffer aurait peint, dans l'église de Saint-Eustache, la chapelle de la Vierge, c'est-à-dire qu'il aurait concouru publiquement à l'acte religieux qui nous distingue le plus nettement des communions protestantes. Acceptons- le donc sans hésitation comme un des nôtres, et ne craignons pas même de porter, je ne dis pas cette impartialité, mais cette disposition favorable jusque sur les relations éminentes qui , après avoir tenu dans sa vie une grande place, ont précipité l'instant de sa mort.

Nous devons, en effet, recommander deux hommes dans un seul à la sympathie de nos lecteurs. Ordinairement les facultés et les vertus s'offrent inégalement à notre admiration. Tel artiste a manqué le but, sa vie s'est consumée en vains efforts ; mais c'était un si honnête.homme! Ou bien, nous louons sans peine un talent qui a su conquérir la première place; et après cela, par une apologie plus ou moins adroite, nous tâchons de relever le caractère de l'homme à la hauteur de sa renommée. Ici, pour la première fois peut-être, nous trouvons en parfait équilibre les qualités morales, les dons de Tintelligence et l'organisation qui les met en valeur. Par où

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mmencer? par où finir? c'est l'étude de l'homme même li nous aidera à comprendre en quoi consiste le mérite

ses ouvrages.

Ary Scheffer était né à Dordrecht, le 14 février 1795. n père cultivait la peinture d'histoire : il mourut jeune laissa trois fils à sa femme, artiste elle-même, et qui,

trouvant pas dans son pays des ressources suffisantes ur élever sa jeune famille, vint s'établir à Paris. Déjà jeune Ary, le second de ses enfants, avait montré de res dispositions pour la peinture. A douze ans, il avait it un tableau dans lequel on reconnut le gage d'un ai talent. Cette première éclosion hollandaise, sous les ux d'un père peu différent sans doute des maîtres de n pays, à qui le genre et le paysage ont toujours mieux ussi que les grandes machines historiques, doit servir à pliquer l'obstacle contre lequel Ary Scheffer eut, de n propre aveu, à lutter jusqu'au dernier jour de sa vie.

Dès 1810, il suivait les cours de notre école. Un graîur de talent, M. Girard, l'a connu chez Prudhon. 1 même temps, ou peu de temps après, il commença à équenter l'atelier de Pierre Guérin.

L'auteur de Phèdre et de Didon abritait alors sous ses les une génération qui devait bientôt se séparer avec îlat des traditions qu'il avait voulu lui transmettre. 11 )mptait au nombre de ses élèves Géricault, artiste aulel n'ont manqué ni les qualités ni les défauts propres à ire un puissant novateur. Son action sur ses plus jeunes ►ndisciples se fit bientôt sentir, et Scheffer, qui procédait us de Rembrandt que de Raphaël, en subit les effets.

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C'est ainsi que nous le trouvons enrôlé sous la bannièr ^ levée de 1819 à 1824, et dont M.- Thiers se fil le défen seur, à ses débuts dans la presse périodique. Rien de plu curieux et de plus instructif à lire aujourd'hui que 1 manifeste romantique de M. Thiers; il offre déjà un contraste frappant avec les écrits de M. Guizot sur les arts, écrits un peu antérieurs en date et dans lesquels les hommes bien élevés, auxquels les secrets techniques doivent rester indifférents, apprennent à respecter autant (|u'à éprouver eux-mêmes l'admiration traditionnelle due aux chefs-d'œuvre des grands maîtres.

Sous presque tous les rapports, Scheffer se trouvait fourvoyé au sein de cette bande qui voulait accomplir dans les arts une révolution radicale. Mais l'école de David languissait alors, et ses rejetons, après une éducation moitié mythologique, moitié militaire, appelés tout à coup à traiter des sujets religieux , n'apportaient à cette destination imprévue ni préparation sérieuse ni convictions inspiratrices. Ils n'étaient plus en état de remuer les masses; ils n'auraient su par quel moyen toucher les âmes délicates. Parmi les maîtres du commencement du siècle, Pierre Guérin n'avait pas eu de rival pour l'expression, et, dans la désertion dont ce professeur eut à souffrir, Ary Scheffer se chargea, en quelque sorte, de dérober à son maître, au profit de la nouvelle cause, le secret à l'aide duquel celui-ci s'était fait une popularité légitime. Ce don précieux, appliqué à des sujets nouveaux, plus en harmonie avec le cours des idées qui prévalaient alors, se fit remarquer dans les premiers ouvrages d' Ary Scheffer,

le tacticien de la presse, qui, sous prétexte de pein- , fomentait les passions politiques de l'opposition, sut ibîlement faire valoir la tendance au pathétique qui se îsait jour à travers un dessin incorrect, une couleur euse, une exécution lâchée et confuse, dans le tableau ^ la Mort de Gaston de Foix,

Tout bouillonnait d'ailleurs autour du jeune peintre. ^ri. frère aîné, Arnold Scheffer, homme de cœur et de 'Vrouement, s'était donné à la politique révolutionnaire,

Ary qui, en dehors de son atelier, ne pouvait trouver une v:tvegarde suffisante contre les erreurs de son imagina- >ii, ne sut pas résister à l'envahissement du carbonarisme. ^^ passions, ces projets, ces rancunes, l'amenèrent ainsi i-^qu'au bouleversement de 1830. Ses premiers succès avaient mis en rapport avec les jeunes princes de la ^înille d'Orléans; il s'était principalement attaché à 'aîné de la famille. Aussi fut-il de ceux qui, dans la proclamation de Louis-Philippe, saluèrent l'avènement de la meilleure des républiques; et, lorsque son esprit, éclairé par Texpérience, lui eut fait entrevoir l'abîme où la société était prête à tomber, il fut amené irrésistiblement à confondre la défense de l'ordre et des lois avec celle de la nouvelle dynastie.

Dès cette époque, Ary Scheffer s'était fait par son talent une position considérable. Le grand adversaire de David avait prématurément disparu. Sa Méduse éX^ii restée entourée d'un prestige dans lequel il ne fallait pas beaucoup de 'perspicacité pour discerner autant de passion politique que d'éniotion admirative. Immédiatement

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après Géricault s'avançaient du même pas trois jeunes talents déjà populaires. Ingres, longtemps oublié dans sa solitude de Rome, commençait à peine, en faveur de récole classique, la réaction puissante qu'il devait bientôt accomplir. Eugène Delacroix, PaulDelarocheetAi^Scheffer, étaient, chacun à peu près au même degré, maîtres de la situation, que ne leur disputaient qu'imparfaitement les scènes italiennes de Victor Schnetz et de Léopold Robert.

Je repousse les comparaisons quand elles tendent à déprécier injustement un homme; je les accepte et les emploie, lorsque l'usage qu'on en fait peut éclaircir une situation. Ainsi il m'est arrivé de protester contre le rapprochement qu'on avait établi entre Paul Delaroche et Casimir Delavigne ; mais, si l'on cesse de se servir de • ce parallèle pour faire entendre que le peintre de Jane Graxj n'avait que des qualités moyennes, j'accepte l'analogie qui permet d^exprimer la position intermédiaire prise par cet artiste, entre la routine de la vieille école et l'exagération des novateurs, et, me souvenant qu'alors le trône de la poésie se partageait entre Lamartine, Victor Hugo et l'auteur des Vêpres siciliennes, je n'hésite pas à signaler des traits de ressemblance entre ces trois écrivains et les trois peintres dont la gloire nouvelle occupait en même temps la renommée. En effet, Eugène Dcr lacroix rappelle encore plus directement Victor Hugo que Paul Delaroche ne répond à Casimir Delavigne, et le sentiment de Lamartine dans les Méditations trouve, à beaucoup d'égards, son équivalent dans le don d'expression

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qu'Àry Scheffer possédait à un degré si extraordinaire.

Cependant les rapprochements de ce genre pèchent toujours par quelque côté considérable. Dès le début, le succès de Lamartine comme poète avait été immense. Tout le monde s'accordait à lui reconnaître les plus éminentes qualités, le nombre, l'harmonie, la pureté, le goût, tandis qu'Ary Scheffer était jugé sévèrement par les peintres. 11 n'apportait, disait-on, dans ses ouvrages, que le fruit d'une organisation défectueuse et d'une éducation incomplète. Les applaudissements qu'il recueillait dans le public n'étaient, aux yeux des gens du métier, que des succès de surprise. On l'aurait ^alors défié de s'élever légitimement à la grande peinture.

Sans doute, en présence de ses tableaux, l'émotion était involontaire; mais on remarquait qu'il n'en produisait jamais une plus vive et plus forte qu'à l'aide d'une petite toile, sur laquelle étaient jetés quelques personnages à peine indiqués. Tout en y portant les prérogatives d'une nature franchement hollandaise, il s'aidait souvent de la passion du jour pour accroître son succès. Les Enfants abandonnés, les Orphelins, Y Incendie de la Ferme, parlaient par eux-mêmes et directement à l'âme ; mais les souvenirs de l'occupation étrangère aidaient à l'émotion jue produisaient la Veuve du Soldat ou bien Une Scène l'invasion en 1814. Il s'en fallait de peu alors qu'on ne )rît Ary Scheffer pour une doublure d'Horace Vernet, et ^ux qui l'accusaient de sensiblerie n'auraient pas lemandé mieux que de confondre sa popularité naissante

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avec celle que Vigneron avait conquise, à si peu de frais, par son Convoi du Pauvre.

Ainsi ce qui suffisait pour donner dès lors au jeune artiste l'aisance et presque la richesse ne contribuait qu'imparfaitement à lui préparer une renommée durable. Toutefois, dès 1827, les critiques les plus prévenus durent suspendre leur jugement. Les Femmes Souliotes maxqvieïii un progrès notable dans la carrière d'Ary Scheffer. On était alors — et on avait bien raison — dans tout le feu de l'enthousiasme pour la cause grecque. Ary emprunta à la suite du pèlerinage de Childe-Harold — tant il est vrai qu'une affinité d'organisation l'entraînait à la suite de M. de Lamartine — .le récit poétique d'un événement qui, on simple prose, et dans toute la nudité de l'exactitude historique, peut être considéré comme le plus sublime sacrifice du patriotisme et de la pudeur. L'arrangement d'une scène aussi extraordinaire, où des femmes se groupent au-dessus de l'abîme, dans lequel elles vont se précipiter pour échapper à l'outrage et à la servitude, exigeait une rare faculté de composition. Si l'on voulait produire une émotion proportionnée à la grandeur du fait en lui-même, il fallait s'élever à toute la gravité de l'histoire; c'est ce que Scheffer sut accomplir, moins par le caractère du dessin et la force du relief que par l'austérité du paysage, la grâce chaste des mouvements el la magie de l'effet. Quelques années plus tard, il exposa Eberhard le Larmoyeur, d'après la ballade de Schiller. Personne n'a oublié ce vieux guerrier, dont les larmes tombent sur le cadavre de son fils, navré de blessares

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mortelles. Cette rude nature tout à coup vaincue par la douleur, le contraste entre la jeunesse envahie par la pâleur bleuâtre de la mort, et la vie, surabondante encore dans une verte vieillesse, qui s'écoule rapidement en un torrent de pleurs, au lieu d'offiîr à l'artiste un problème insoluble, ne lui avaient servi qu'à mieux produire tous les trésors de son génie. Dès lors il possédait un domaine dans lequel personne ne pourrait songer sans témérité à le suivre. Si haut qu'on remontât dans l'histoire des peintres, on ne pouvait trouver rien de comparable à ce Larmoyeur. Ary Scheffer avait conquis ce qu'il y a dans les arts de plus rare et de plus enviable : l'originalité ; et cette conquête n'avait été achetée au prix d aucune affectation. L'artiste méritait d'être proclamé le peintre de l'expression par excellence, non-seulement parce qu'il atteignait le but, mais encore parce qu'il ne le dépassait point ; il avait à la fois la force et la mesure. Les moyens d'exécution qu'il s'était créés, quoique imparfaits encore, étaient suffisants pour supporter le faix de sa pensée.

C'est alors que les événements changèrent la position d'Ary Scheffer et firent de lui un personnage considérable. Le Palais-Royal passait aux Tuileries : les jeunes princes, avec lesquels l'artiste avait lié des relations presque intimes, étaient dès lors destinés à exercer une influence marquée sur la prospérité des arts. Dans cette tâche difficile, le roi Charles X avait admirablement réussi, précisément parce qu'il n'avait pas de préférences personnelles. Se bien renseigner sur ce qu'il convenait de faire, et agir loyalement en conséquence, telle avait été

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la règle que ce prince s'était proposée, et, en l'appliquant avec constance, il avait enfanté des merveilles. Tout autre était la ligne qu'on allait suivre : la volonté qui devait désormais prévaloir prétendait ne s'en rapporter à personne pour ses goûts et ses antipathies; l'amateur remplaçait le souverain. Ary Schefler, qui voyait de près ^ les choses et qui en gémissait, devait s'attacher à contre--^ miner respectueusement les inconvénients de l'influence personnelle. Sous sa direction , il se forma bientôt, a château même, une jeune opposition où se distingua l'aîné des princes, par les tendances élevées de sa protec:^ tion, et sa jeune sœur, par une organisation vraime^^^ inspirée. On a prétendu que l'action d'Âry SchefCer allait plus loin, et que la princesse Marie n'était qu'un prête-nom pour les tentatives du peintre dans l'art de la sculpture. Cette rumeur sans aucun fondement avait son origine dans un phénomène toujours difficile à expliquer, lorsque par hasard il se produit. La princesse, admira- Dlement douée, travaillait avec la persévérance d'un artiste qui gagne sa vie, et la participation d'Ary Scheffer à ses ouvrages se bornait à des conseils.

Avec un caractère comme celui d'Ary, il aurait suffi de cette responsabilité multiple et délicate pour l'exciter â perfectionner son talent. Mais quelle direction devait-il donner à ses efforts? Lui fallait-il abonder dans son propre sens, et tâcher de joindre la solidité à la finesse de la couleur? ou bien aurait-il à entreprendre une réforme radicale, en recommençant, avec des cheveux déjà grisonnants et une réputation faite, Téducation de dessina-

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teur qu'il avait refusée de lamain de Pierre Guérin ? Les tableaux qu'Ary Scheffer commença à peindre peu après la révolution de 1830 témoignent de l'impression profonde qu'avaient produite sur lui les ouvrages de IW. Ingres. Comme tous ceux qui tenaient à ce que l'art lie fût pas remplacé par la marchandise, — comme nous 1:ous, — il secondait de bonne foi l'exagération du succès en faveur d'un talent injustement oublié pendant un quart de siècle ; et le reste de ses préventions contre l'école à la démolition de laquelle il avait contribué dans le feu de sa jeunesse, l'aidait à se faire illusion sur ce qui manquait au peintre du Vam de Louis XIII et du Martyre de ^aint Sympharien, pour remplir à la fois toutes les conditions essentielles de l'art, c'est-à-dire, avec le dessin, !a composition, l'expression, la couleur et le clair-obscur. Peut-être même Ary se forma-t-il un idéal audacieux de la combinaison de ses qualités personnelles avec celles du grand et original dessinateur sous le char duquel un engouement sans limites semblait prêt à écraser non-seulement tout le présent, mais encore tout le passé de notre école.

Quoi qu'il en soit, le moment que je viens d'indiquer a quelque chose de solennel dans la carrière d'Ary . Scheffer; il faudra le suivre dans cette lutte persévérante où il a grandi jusqu'au dernier moment. Achevons d'abord ce qui concerne sa carrière publique. Ary Scheffer n'aurait pu se borner aux travaux de l'atelier ; il vivait puissamment de la vie extérieure. Tout l'intéressait, tout l'émouvait. 11 n'était pas disposé à grouper

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autour de lui un grand nombre de personnes : Tidée ne t lui serait jamais venue d'ouvrir un salon comme celui de « Gérard ; il serait rentré sous terre plutôt que d'aborder le rôle d'un premier peintre. La bonté de 9on cœur lui j faisait un besoin impérieux d'affections intimes, et il s'y ^ bornait, en laissant passer dans son atelier, non sans un ^-^ sourire d'ironie, quelquefois injuste, le flot du monde qu'y attirait la nature sympathique de son talent.

Mais la politique, les affaires, la dignité des princes^ qu'il aimait, leur action, et la prépondérance du libéra — lisme auquel il tenait, avec la propension d'idées propres à son ancien parti, toutes ces préoccupations passionnée: ^^.s lui avaient fait une vie militante où il portait la décisior ^n ' d'un caractère énergique et le dévouement d'un homm^cne

de cœur. Ary Scheffer occupe une place considérable dai is

l'histoire de la garde nationale : il y était devenu ucz^a excellent officier d'état-major; il en avait montré av^i^c distinction l'uniforme au siège d'Anvers; on était certa A de le rencontrer partout où il y avait un danger à courî r. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'en 1848, et quand les liens qui l'unissaient aux princes d'Orléans eurent été brisés par une nouvelle révolution, les amis de Tordre, en se ralliant, lui aient conféré comme par acclamation, dans la seconde légion, si compacte et si ferme aux jours d'émeute et de combat, le grade de chef de bataillon.

Il n'est plus de mode de dire du bien de la garde nationale ; on ne se souvient que de ses fautes, et les services qu'elle a rendus sont tombés dan» l'oubli. Pour moi, qui ne puis partager cette ingratitude, j'ai toujours

devfi^Rt les ym^, sgit au 16 ^yfil, sojt m 15 m^î^ §pît peçidant le^ jpurQéeei (le juin, la pâle et nobl^ figuriB âe mon chef (Je b^taillpp, Ary Scheffer, et je ne serai démenti p^r ^iiGun c}^ me^ anciens cam^ra^es, quand je rappellerai ses manières simples et dignep, spfi bprreyr dp toute ostentation^ et le sang-froid dans Ip péril qu'auraient pu lui epvier les hpnf^mes les plus remarquables parmi les militaires de profession. Les défendeurs des Ipis avaient mis en lui toijte leur confiapce, ej;, quand arrivçi le dénoûment, -r- ppiir la garde nationale çQjunje pour le reçje, — j'ai pQine à m^^yrer rinflgience qu'il eût pu e^prcer, si Dieu n'eût jugé tout différenimpnt notre cause.

Ary Sc)iel]fer est un des artistes qui se pont de bopne h^uriS dégoijtés d^s expositions, J^e dernier Salon où l'on ait vw plusieurs de sesf ouvrages est celui de 1846, et encore Jvii ayait-rop réservé u? espace à part, où ses tableaux se protégeaient, en quelque sprte, les ups les autwç. Çptte abstention qçt regrettajjle ; mais la faute en ei^t, j'en guis convaincu, bien nioins aux susceptibilités de l'artiste qu'à la conduite des autres peintres et aux mauvais procédés de la critique. Le charlatanisme des procédés a tpiit envahi : les hommes qui mettent leur espéranpp dçins la surpris^ de l'effet ne soignent pas moins leijrs prflflieurg que Je restp, et, çonjïpe rien n'offusque ceux qi4 ont entrepris la captation du public epmme la constepce de l'opiniop en fgiveqr dps talept^ qui savent

Î92 BKAUX-ARTS.

parler à Tàme, il n'est pas de critiques dont on n'accueille toute œuvre où ce genre de supériorité se manifeste. Que faire contre ces attaques? Ou l'artiste qui s'y voit en butte n'a pour lui que la stérile approbation des vrais connaisseurs, et alors il affronte par nécessité la seule voie qui s'ouvre au placement de ses ouvrages; ou la faveur des étrangers le dédommage des conjurations ourdies dans la presse de son pays, et dans ce cas, à moins d'être admis dans le sanctuaire de l'atelier, on ne sait plus au dehors ce que le travail des dernières années a produit de transformations heureuses chez les hommes dont la supériorité aurait pu se reposer sur elle-même. A peine si, de temps en temps, la gravure révèle quelquesuns de ces progrès; et, à moins qu'après la mort du maître, comme on l'a fait dernièrement pour Paul Delaroche, on ne rassemble ses œuvres dans une exposition dédiée à sa mémoire, le pays qui a nourri ces beaux talents, pour n'avoir pas fait justice de quelques plumes malveillantes, perd le droit d'admirer les œuvres qui feront sa gloire dans l'avenir.

Rendra-t-on à Âry Scheffer l'honneur dont Paul Delaroche a été l'objet? Ses amis sont bien dispersés, et il a survécu aux plus influents parmi les plus fidèles. Quel intérêt pourtant n'aurait pas offert une révision des efforts qui, contre toute vraisemblance, avaient amené cette nature hollandaise, greffée sur notre école, à se ranger dans la famille de Lesueur et à s'élever jusqu'aux peintres des siècles religieux de l'Italie! Dans des pages écrites en 1 831 , à la louange d'Ary Scheffer — Veau-forte qu'il fit

ARÏ SCHEFFEK. i93

^lors pour moi de la Marguerite à la messe prouve qu'il n'avait pas été mécontent de ma critique, — je retrouve l'empreinte de l'inquiétude qu'il donnait à ses admirateurs. N'aurait-il pas mieux fait, disais-je, de s'attacher à la trace de Terburg que de courir la chance périlleuse de la peinture d'histoire? — D'autres lui conseillaient d'insister sur ses propres défauts, en cherchant l'effet dans une manière lâchée et diffuse. Le voyait-on serrer le contour de ses figures et tenter un modelé solide : « Quel dommage ! s'écriait-on ; il se perd, il ne sera bientôt plus luimême. » On ne savait alors à quelles conquêtes il aspirait réellement, et peut-être que lui-même il l'ignorait encore.

L'ère des Faust et des Mignon forme, dans l'histoire de ses travaux, une époque intermédiaire, où la proximité du but lui fut d'un puissant secours pour opérer la transformation qu'il avait dans l'âme. La littérature romantique n'est, en grande partie, que la littérature romanesque. Les types qu'y crée la fantaisie s'emparent plus aisément de l'artiste, et le public éprouve moins de difficulté à les comprendre. Avant de s'être rendu, par la méditation, digne de reproduire la pureté et la douleur des Saintes Femmes, un peintre qui venait d'aussi loin qu'Ary Scheffer pour s'élever à ces types célestes, a dû trouver .un exercice salutaire, en retraçant l'innocence ou l'expiation de Marguerite.

Ces études d'expression, toutes empreintes d'une originalité profonde, pouvaient d'ailleurs, plus que d'autres, se passer de réalité. Au lieu d'avoir à craindre de rester au-dessous de la création littéraire, l'artiste donnait un

in BEAUX-ARTS.

cDl'ps â de vëgues appâténceis, sans qu'oft exigeât plus qu*il n*était en lui de produire, datis leis tâtôhnettienW b(i l'entraînait alors le changement de sa matiière. Après l'avoir aihsi aidé à franchir les principaux obstacles, les Faust et les Mignon restèrent pour lé peintre une mine commode et un délassement, au milieu de travaux pîuô sérieux. Qui siait même si, pour bieti des iitiaginèitiohs, ces œuvres cosmopolites ne parleront pas plus haut en faveur de l'artiste que les gi*ands travaux de ses dernièreë années? Les ^éhérations qui passent laissent successivement flotter à leuf surface les rêverifes légères et les passiôlis sans portée. L'aliment que les arts fournissent à ces impressions changeantes doit participer de leur nature éphémère. C'est encore un mérite pour l'aftislé qui répond à ces besoins de Timagination, que d*échappef à la frivolité de la mode, tout en conservant la faculté d'émouvoir à la surface.

De l'école de Goethe, Ary Scheffer passa dans celle du Dante. Il était dans sa nature de lutter pendant toute sa vie, et dé grahdir Isans cesse dans ces luttes inégales. L'an passé, je voyais dans son atelier l'ébauche d'un tableau qu'il n'a ëans doUte pas achevé : c'était te mystérieux combat de Jacob contre l'Ange qu'il avait voulu rendre. Je m'efiVayais pour lui de là témérité d'une telle entre^ prise. Comment, me disais-je à moi même, un pinceau qui ne possède aucuil des secrets d'une imitation énergique aborderâ-t-il la robuste musculature du patriarche en éohtftistè avèé la Vigueur diVitiè de l'êti^è desèendu du éiel 1 Là ftiôrt a emporté le secret de 6è d^riiiér effort,

AHY SCHEFFEH. 295

peut-être de cette dernière victoire. Cependant, Scheffer avait le don de pénétrer dans la pensée de ceux qui regardaient ses ouvrages : a Vous vous souvenez, me dit -il, qu'après la lutte, Jacob resta boiteux d'une hanche; c'est cette étreinte violente de l'Ange que je voudrais reproduire. » Il se consolait lui-même de se sentir boiteux, pourvu qu'il eût combattu avec l'Ange.

Le Dante était un bien rude jouteur pour lui : il suffit de voir comment il a rendu la tête puissante du Florentin ; cette grande forme du génie tourne, sous son crayon, à la vieillesse efféminée. Mais il comprend Béatrice; il sait aussi répandre un souffle d'amour et d'ineffable tristesse sur le tourbillon infernal dans lequel Françoise de Rimini passe avec son amant. Ce dernier ouvrage, une de ses compositions les plus remarquables*, a étonnamment gagné dans la répétition qu'il en avait faite et qu'on doit voir encore dans son atelier. Le mouvement des figures est le même, l'expression n'a rien perdu de sa douceur pénétrante, et les corps qui roulent dans l'ombre ont acquis une réalité qui ajoute à l'effet de la scène : pour la première fois peut-être, c'est de la chair qui palpite sous ce pinceau, presque toujours interprète exclusif de la pensée.

• Les sujets bibliques marquent un degré de plus dans les progrès du peintre; il n'en à traité qu'un petit nombre, mais il y a singulièrement réussi. Jamais il n'a trouvé une expression plus douce, plus affectueuse, plus touchante que celle qui anime la physionomie de Ruth, quand elle dit à Noérti: «Ton peuple sera mon peuple, et Ion

Dieu sera mon Dieu. » Jamais la chasteté des saintes amours n'a brillé d'un éclat plus serein que dans les traits de Rachel, lorsque son front reçoit le premier baiser de Jacob. L'art contemporain enregistre de telles conquêtes avec la conviction qu'on chercherait vainement, même dans les plus grands maîtres, quelque chose d'équivalent. Nous y trouvons une fleur de délicatesse qui ajoute, s'il est possible, du charme à la vertu.

Dans ces appréciations, je m'attache moins à suivre l'ordre des temps qu'à retrouver les traces d'un développement qui ne s'est pas arrêté, jusqu'aujnoment oùlamort a glacé cette main créatrice. Il importe peu, en effet, que le tableau de Sam^w^rw^/m et de sainte Monicfue Siiiéié

peint dès 1846. La date de cet ouvrage n'aurait d'importance que si le peintre eût reculé après y avoir mis la dernière main. Peut-être, à une époque plus récente, l'aurait-il exécuté avec un peu plus de souplesse et de franchise; mais, tel qu'il est, il a une avance marquée sur les autres tableaux du même temps, et, si Scheffer a mieux fait plus tard, c'est que les sujets qu'il abordait alors étaient d'une nature encore plus relevée.

L'initiation s'était accomplie en sa faveur par une voie familière aux catholiques, mais peu connue des protestants. Le futur évêque d'Hippone et sa mère, enveloppés dans la tradition, illuminés par elle, sont des personnages peu accessibles à ceux qui n'admettent pas le développement régulier et continu du christianisme dans l'Église. Et pourtant, jamais la littérature des Pères a-t-elle mieux inspiré un peintre catholique que Scheffer

ne l'a été par la lecture des Confessions'/ «Monique, un pied déjà dans la tombe, transfigurée presque comme les élus, semble prête à s'éteindre dans une fervente action de grâces. Augustin abrite sa force virile sous l'aile maternelle : par cet humble retour aux jours d'une enfance innocente, il se retrempe aux combats de la vie. Le ciel 3st pur, mais triste ; les derniers rayons du soleil plongent 3ans cette mer aux bords de laquelle une tradition, conservée par le moyen âge, plaçait l'entrée de la route des 3lus, » Tel, en 1846, nous apparaissait le tableau de Scheffer, et, depuis lors, un succès d'émotion contemplative n'a cessé d'accroître la renommée de cet ouvrage. Ce succès a changé l'expression par laquelle on désignait Vartiste. Jusque-là Scheffer avait été le peintre de Marguerite et de Mignon; depuis lors, on ne l'a plus appelé que le peintre de Saint Augustin.

C'est ainsi qu'il se rapprochait chaque jour davantage du but suprême de l'art, c'est-à-dire de la peinture religieuse. Personne jusqu'à lui n'y était arrivé par une voie aussi extraordinaire. Je ne saurais dire quelle fut dans ce genre sa preinière tentative : si j'en jugeais par l'apparence, je placerais au début le Christ consolateur. Ce tableau, popularisé par la belle gravure d'Henriquel, tient encore plus de la philosophie que de la religion. C'est un Dieu pâle et vague, un symbole plutôt qu'une réalité. On y trouve moins l'effluve des rayons de la grâce divine que la plainte de la terre qui s'élève vers le Dieu inconnu. Une égale froideur se marque dans le pendant du Christ consolateur : Dieu étendant la main de sa

justice entre les bons et les méchants n'a certes pas la réalité saisissante du Dies irœ. La religiosité incolore de notre siècle énerve ces compositions et leur ôte en partie l'autorité de l'encouragement et de la leçon. Cependant, dans les Saintes Femmes au Tombeau^ la manière s'agrandit, le sentiment s'accentue, on aperçoit l'aurore de la résurrection. Le maître arrive ainsi jusqu'à ses derniers Christ, et l'on s'étonne de l'essor qu'il a su prendre.

Je n'oublierai pas la surprise que me causa un jour son tableau de Jésus pleurant sur Jérusalem. En contemplant cette tête vraiment divine, où le reproche et la compassion se peignent en traits de feu, je voyais tout l'intervalle comblé entre Léonard de Vinci et ce soldat d'aventure de l'armée des peintres chrétiens, qui, à travers toutes les incertitudes de la croyance contemporaine, s'était orienté, sous la conduite de sa propre inspiration, jusqu'à la porte du sanctuaire. Le protestan- . tisme n'a point donné d'autre exemple d'une création aussi proche de l' Homme-Dieu.

11 en est de même, et plus encore, du Christ tenté par le Démon, et surtout de VEcce Homo. A ces ouvrages, qui arrivent au sublime, il ne manque que la sanction de la publicité. Quand la foule sera admise à les voir, je ne doute pas que la gloire d'Ary Scheffer ne s'élève au-dessus de celle de tous les pein*très contemporains. Dans la Tentation, non-seulement la tête , mais la draperie , ont une majesté digne des plus grands maîtres ; dans VEcce Homo, le peintre a rendu plus que la douleur divine, il a peint la chair di-

ARY SCHEFPEK. 199

e du Sauveur des hommes. De Cet ouvrage émône, eh îlque sorte, une saveur eucharistique qui touchera fondement les âmes accoutumées à la nourriture mys- 16 du plus auguste des sacrements. Je n'ai point vu ige annonçant , la résurrection aux saintes Femmes, il achevait lorsque la mort l'a frappé. Mais, si j'en LS l'émotion de ses#proches, disposés à voir dans cette ire comme un signal de l'espérance qui leur arrive de itre côté du tombeau, je dois penser qiie la religion, i triomphante dans l'œuvre des dernières années de sa , à mis, sur ce testament de sa main défaillante, le au d'une éclatante consécration.

5ft même temps, le grand artiste donnait la moitié de

suprême effort à l'amitié. Je tt'ai point parlé d'Ary leffer comme peintre de portrait; il n'entrait pas dans

facultés d'hniter avec assez de précision et de force* ir arriver à la perfection de ce genre. On pourrait 5 qu'il faisait le portrait comme Dibutade, l'inventeur la peinture, uniquement par amour. Quand une émo- I d'attachement, de pitié ou d'admiration l'avait saisi, hiittait la toile, et la personne dont il voulait fixer làgtô revivait avec son âme plus encore qu'avec ses ts. C*est ainsi qu'il a immortalisé le culte que sa mère avait inspiré pendant sa vie, et la douleur sans bornes il reséentit après l'avoir perdue. Il aimait dans Vitet, non^seulement le critique isupérieur, le maître s l'art d'écrire sur les arts, mais encore l'homme de Vr t\ le citoyteiï. tour l'aider à supporter une perte ^a^aWe, il. entreprit de rendre à un époux désolé les

traits de celle qu'il pleurait. Jamais rien n'a mieux caractérisé le talent de Scheffer que ce portrait. La forme y est celle d'une "apparition diaphane : c'est sans doute ainsi que les corps transfigurés brilleront dans le ciel. Tout l'essenlicl s'y trouve, tout ce qu'on aime à garder des personnes aimées : le reste s'en est allé avec les misères de la vie.

J'annonce sans hésitation" des résultats considérables. Comment, s'il est vrai qu'Ary Scheffer se soit élevé si haut, avait-il pu accomplir un tel progrès à l'âge où, d'ordinaire, c'est beaucoup que d'éviter la décadence? Courage et sincérité, voilà son secret. De tous les artistes supérieurs que j'ai fréquentés, aucun ne s'est mieux connu, aucun n'a su joindre comme lui, à une incomparable sagacité, une résolution à toute épreuve. Ce regard pénétrant qu'il jetait sur lui-même ne le décourageait pas; il sentait où était sa force, et la faveur constante d'un public qui embrassait l'Angleterre, l'Allemagne, l'Amérique et les Pays-Bas, l'a empêché d'éprouver la moindre inquiétude sur son sort ; il a vécu largement du seul produit de ses ouvrages. Mais en même temps, ta flatterie glissait sur son âme et n'y laissait aucune impression. La louange banale lui était indifférente, et il devinait les moindres réserves sur les traits de ses amis. Depuis qu'il avait juré de devenir un peintre solide, vrai, et n'empruntant rien au charlatanisme de l'effet, tout son effort tendait à remédier aux défauts de son organisation et à refaire une éducation d'abord volontairement imparfaite. Une maladie de cœur, dont il con-

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:àaîssait la gravité et dont il envisageait avec fermeté ''inévitable dénoûment, avait depuis cinq ou six ans miné complètement ses forces : les symptômes s'aggravaient, es crises se multipliaient et devenaient à chaque fois plus effrayantes. Mais sa pensée et sa main, dominant cette destruction progressive, gagnaient en élévation et en puissance, à mesure que la fin approchait. On n'assistait pas à ce combat sans une émotion profonde et une admiration respectueuse.

Depuis longtemps, Ary Scheffer avait renoncé à tout contact avec le dehors; il l'avait fait par conviction, par régime, et par prévoyance. 11 n'ignorait pas à quel point s'était effacé tout souvenir de ses anciennes luttes contre les traditions de l'école que d'abord il semblait avoir reniée. Tandis que les fils dégénérés de la révolte s'abandonnaient de plus en plus à un matérialisme grossier, les hommes fidèles au culte de l'art qui s'attache à rendre des sentiments élevés par des formes pures et choisies ne perdaient aucune occasion . d'exprimer leur affectueuse sympathie pour le peintre de Saint Augustin. On aurait voulu depuis longtemps qu'il fît une démarche afin de se rapprocher de l'Institut. Mais l'artiste se renfermait dans des motifs de santé pour se refuser aux assurances qu'on lui donnait, à l'Académie des Beaux -Arts, d'un accueil unanime. 11 n'ignorait pas que la moindre émotion pouvait abréger sa vie, et il gardait pour ses derniers efforts de travail et de progrès les moments que Dieu lui laissait encore sur la terre.

Toutefois, cette concentration en lui-même ne mettait

pas obstacle à l'expansion çle sft générosité. Sentant 3on succès personnel affermi sur des fondements d'une spUditë étonnante, — il avait des commandes de tout le monde civilisé pour plus de quinze ans de travaux, — il fusait usage de son influence sur les princes de la finance pour aider les hommes de talent, négligés par les particuliers ou par l'administration. Au besoin, il achetait lui-même des tableaux aux artistes qui luttaient contre i^pe destinée difficile. La France perd en lui non-seulement le peintre le plus noble et le plus pur, mais encore le protecteur le plus zélé et le plus intelligent des beaux-rarts, Je ne parle pas de sa charité : elle était inépuisable. Aprè^ une existence qui aurait pu facilement donppr la richesse, Scheffer a la gloire de mourir sans laisser d'autre fortune que les tableaux en petit nombre qui sont restés dans son atelier.

Les témoins de la lutte douloureuse qui achevait de miner sa vie espéraient encore le conserver quelque temps ; il avait résisté, l'année dernière, à un pccèg de goutte que compliquait son affection constitutionnelle; il travaillait avec force et sérénité. Un matin, il apprend par le journal la mort de M"* la duchesse d'Orléans : « Nous partirons dans (ieux heures, » dit-il à 3a fille, M"*' René Marjolin, objet pour lui de la plus tendre affection. Elle comprit aussitôt que ce voyage était pour mourir. Elle accompagna son père; son mari, qui a recueilli l'héritage d'un nom illustre dans la médecine, le rejoignit pour lui donner des soins. A i^ndre^, on crut un moment qu'il allait e^i^pirer; mais il tenait obsti-

ARY SGHEFFKR. 303

némçnt k mourir ^n France, pour qu'on le portât directement auprès de sa mère, et la force dp la volonté triompha encore une fois de la nature. On le ramena au milieu de défaillances continuelles. De retour à Argenteuil, où il s'était établi pour la belle saison, il reprit une dernière lueur d'existence ; mais bientôt les symptômes avant'Coureurs de la fin se montrèrent av.ec une inexorable certitude. Il disait alors à son gendre : « René, laissezmoi peindre : je m'arrangerai un chevalet sur mon lit. » Ce furent presque ses dernières paroles.

JaUlet 1859.

Le ypBu que nous exprimions avec la crainte qu'il ne demeurât stérile s'est pourtant accompli : on a pu réunir, dans une dernière exposition publique, les principaux ouvrages d'Ary Scheffer, et depuis deux mois la foule se presse dans les salles où cette exposition a lieu. En essayant une appréciation du talent de Scheffer, peu de teipps après sa mort, nous étions forcé de nous appuyer sur des souvenirs, parmi lesquels il devait s'en trouver d'inexacts. La circonstance présente nous a permis de repasser, en quelque sorte, toute la vie de l'artiste, et d'ailleurs, le genre d'attraction que ses ouvrages exercent sur le public offre trop d'intérêt, poiu* qu'on ne se sente *pi)A t^nté (d'en rechercher les causes.

Les ordonnateurs de l'Exposition ont eux-mêmes pris soîfî de nous faire connaître ce qui manque à cette revue

de l'œuvre d'un grand peintre. Dans une première sai^ lie, au-dessus du beau buste de Scheffer, par M. Caveliier, se dressent trois grandes tables qui contiennent (a. ^ec quelques fautes) la liste par années de toutes les to-iles qu'il a produites, défalcation faite des portraits, dont; le nombre ne laisse pas d'être considérable. Cette liste, ^ui commence en 18.10 pour finir en 1858, ne renferme pss moins de deux cents tableaux, et l'exposition actue//e compte cent numéros, sous lesquels sont compris une vingtaine de portraits et trois ouvrages de sculpture. Le déficit porte principalement sur les premières années. A quinze ans, Scheffer, à peine admis dans l'atelier de Prud'hon, qu'il quitta bientôt pour celui de Pierre Guérin, avait déjà. fait des tableaux, et il ,lui fallut onze ans de tentatives de ce genre pour attirer enfin l'attention publique. Cette époque de tâtonnements n'est représentée que par deux portraits dont il aurait été difficile de tirer l'horoscope de l'artiste. La Vetive du soldat est la première petite toile dans laquelle se révèle la qualité dominante de Scheffer; elle est indiquée dans la notice comme peinte en 1822, mais le tableau lui-même porte la date de 1821. A partir de ce moment, la carrière du peintre se trouve marquée par des ouvrages saillants dans tous les genres ; on en regrette pourtant un certain nombre, dont l'absence constitue de véritables lacunes.

Nous signalerons particulièrement la Mort de Gaston de Foix (182i}, tableau qui fut compté parmi les premières victoires de l'école romantique ; le Christ consolateur (1837) et le Christ rémunérateur (1846), popu-

tarisés tous deux par le burin d'Henriquel, point de départ des progrès du peintre dans le style religieux ; Faust au Jardin et Faust au Sabbat, deux scènes nécessaires pour compléter cette inféodation au génie de Gœthe qui forme un des traits dominants du talent de Scheffer, Dante et Béatrix (1846), un des principaux échelons par lesquels l'artiste s'est élevé jusqu'à l'expression sublime, le Christ pleurant sur Jérusalem (1848), ouvrage par lequel il est entré dans le divin. Une comparaison trèsinstructive eût été aussi celle des deux Larmoyeurs et des deux Françoise de Rimini. Nous n'avons au boulevard des Italiens que le premier Larmoyeur (1831) et la dernière Françoise {iS55) . Ces deux sujets, reproduits par le même peintre, chacun à vingt ans de distance et dans des manières très-différentes, auraient aidé à juger le procès qu'on instruit encore aujourd'hui contre la mémoire de Scheffer, et sur lequel nous ne tarderons pas à revenir.

La dispersion des ouvrages de Scheffer dans les pays étrangers, résultat de la popularité de l'artiste, suffirait pour expliquer les obstacles qui ont empêché l'Exposition de son œuvre d'être complète. Une raison particulière est venue accroître ces difficultés. Quelques amateurs de la Hollande se sont choqués de notre prétention à ranger Ary Scheffer dans l'école française : ils ont prétendu que l'hommage rendu à sa mémoire aurait dû avoir pour théâtre le pays de sa naissance; ils n'ont pas voulu laisser revenir à Paris les ouvrages qu'ils possèdent, et ce refus a contribué principalement à diminuer l'Exposition

306 BEALX-ARTS,

actuelle. C'est là une ciroonstance qu'il ne faut pas négliger dans Tappréciation du taleyt de Scheffer : il était devenu, cela ne fait pas l'objet d'un doute, un peintre français; il était resté, à quelques égards, un peintre hollandais.

En exprimant le regret que le public n'eût pu connaître les derniers ouvrages de Scheffer, je ne craignais pas d'annoncer que, si la fmile était admise à les voir, la gloire d'Ary Scheffer s'élèverait au-dessus de tous les peintres contemporains. J'avais jeté le gant, et il semble qu'on ait voulu ie relever. On lit en effet, à la fin d'un article remarquable, inséré au Moniteur du 5 juin dernier : « Quoiqu'il soit inférieur, comme exécution, à la a plupart des maîtres contemporains, Ary Scheffer sera « pour l'avenir le poêle de la peinturé. » L«^ rencontre des expressions est au moins singulière, et avec le secoui*s de l'effet produit par l'Exposition actuelle, je ne crains pas d'accepter le combat.

J'ai pour moi, on ne me le conteste pas, le suffrage public. L'impression causée par les ouvrages d' Ary Scheffer surpasse encore celle que les tableaux de Paul Delaroche avaient fait naître. Naguère, quand, par acquit de conscience, on avait parcouru pendant quelques heures les salles du Palais de l'Industrie, et subi le poids de ces œuvres matérielles où l'âme ne se sent, pour ainsi dire, jamais intéressée, c'était un soulagement ineffable que de s'asseoir dans les trois salons du boulevard des Italiens, et, après avoir échappé aux bœufs, aux chiens de grandeur naturelle et aux hommes plus brutaux encore, dans

l â manière dont on les ^epré8ente) que les bœufs et que les diîens, de «e voir entouré de ces têtes, dont chacune ^^roiis dit sa douleur ou sa passion, comme si on l'avait <5hargée de poursuivre tous les bons sentiments, la pitié, la sympathie ou la religion, au fond de votre cœur. Ary ScheflTer est là tout entier, qui proteste avec l'énergie de ses convictions et la puissance de sa sensibilité — mot vieilli, mais que lui seul était capable de rajeunir — contre l'affreux panthéisme de la nouvelle école. Si l'on pouvait dégager le langage secret de toutes les consciences ainsi subjuguées, il n'en faudrait pas davantage pour faire rentrer dans le néant les prétentions hautaines des manipulateurs qui se donnent aujourd'hui pour des artistes.

On convient que cette conquête est générale; mais, comme le penchant des femmes y a sa bonne part, on ne serait pas fâché de faire entendre que la virilité manque à cette faculté de remuer les cœurs; la partialité de l'autre sexe 'n'est plus alors qu'un entraînement fondé sur une affmité d'organisation, et pour démontrer que le talent d'Ary Scheffer était tombé en quenouille, on va jusqu'à faire remarquer, d'après le livret, que la plupart des tableaux de cet artiste appartiennent à des femmes. Je n'éprouve pas le besoin d'affaiblir la force de l'argument : on aurait peine, en effet, à prouver pourquoi, en cette circonstance, les femmes n'auraient pas plus raison que nous ; mais, en vérité, c'est tirer parti, pour le plus grand nombre A^s cas, d'une coïncidence fortuite. On sait à quel titre M™* René Marjolift-Scheffer figure dans cette liste. Si M"' la duchesse d'Ayen possède les Deux

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Mignon, c'est qu'elle les tient de son aïeul, M. Mole, auquel M. le duc d'Orléans les avait légués. On n'a pas besoin d'expliquer pourquoi les noms de M"* Schickler, de M"* Paturle, de M™* Pescator, de M~' Benoît Fould, figurent au livret : une marque de deuil est attachée à toutes ces mentions. Si l'on reh^anche les noms qui viennent d'être cités, la liste n'offro^ rien de plus extraordinaire, sous le rapport indiqué, que toute nomenclature du même genre.

Mais ceci n'est qu'une fausse attaque, comme les ha

biles savent en faire; on croit avoir porté un coup plus^j^j^^ rude et plus sûr, avec ce mot, répété partout et sur tous^.«:j]s les tons, àe poète de la peinture. Les gens simples et clas — .^^siques pourraient, il est vrai, y répondre par le viei S: ^A adage : ut pictura poesis; si le peintre, avec son pinceau, produit le même effet que le poëte avec ses vers, n'a-t-il pas remporté le prix de son art? Mais telle n'es' pas l'opinion du critique distingué que nous croyons devoir combattre : « Ary Scheffer n'a pas compris, dit-il « que la pensée pittoresque n'avait rien de commun ave— ^ « la pensée poétique. Un effet d'ombre ou de claif^ « une ligne d'un tour rare,^ une attitude nouvelle , ui7 « type frappant par sa beauté ou sa bizarrerie, un con- « traste heureux, voilà des pensées comme en trouvent « dans le spectacle des choses les peintres de tempéra- « ment, les peintres-nés. C'est une vérité démontrée au « delà de l'évidence par les grands maîtres d'Italie, de « Flandre et d'Espagne, mais que les Français, peu plas- « tiques naturellement, ont beaucoup de peine à corn-

ARV SCHEFt'KK. H09

« prendre. » Si nous «vîons le goût des arguments ad ho- '^ninem, nous aurions beau jeu à la réplique. Il suffirait de rappeler que des hommes d'un grand talent ont aussi mis la pensée poétique dans une facture habile, un arrangement pittoresque, d'heureuses rencontres de rimes, en un mot dans des secrets et des aptitudes de métier, et que, si ces hommes, un peu confus de voir le public méconnaître leur incontestable supériorité comme poètes, ont pris le sage parti de parler des autres afin d'habituer à ce . qu'on parlât d'eux, c'est qu'ils avaient négligé, dans la poésie elle-mêmç, les conditions d'âme dont elle ne saurait se passer pour conquérir tous les sufl'rages.

Il y a pourtant, il faut en convenir, une différence réelle entre les deux arts : l'œil s'intéresse plus facilement à de pures images que l'oreille à des sons, ou plutôt le plaisir des sons appartient surtout à la musique, et la poésie, imparfaitement douée à cet égard, est dans l'heureuse nécessité de satisfaire préférablement la pensée. Mais, si la peinture a, dans l'intérêt desyeiçc, une tâche plus étendue à remplir, si elle doit plaire par des images bien rendues, avant de captiver par l'expression, la question du but n'en domine pas moins toutes les autres, et le peintre qui touche, même si l'image qu'il a produite laisse quelque chose à désirer, doit être placé au-dessus de celui qui rend parfaitement l'image sans s'ouvrir le chemin du cœur. Soutenir le contraire, c'est rabaisser l'art qu'on voudrait exalter; c'est céder inutilement aux lettres, en le rangeant bien au-dessous de la poésie.

Nous n'en serions pas làsi, par l'influence de plusieurs

causes, inutiles à rappeler ici, l'atelier n'eût, de nos jours, passé dans le salon. Comme il arrive constamment, surtout aux Français, on est tombé d'un excès dans un autre. Autrefois, la pratique de l'art était un arcane, et le public, étranger à ces secrets, se laissait aller à ses impressions naturelles. Aussi, des talents incontestables, pour n'avoir pas marché dans le sens de l'émotion du jour, restaient-ils souvent méconnus; en cherchant à les venger d'inie injuste indifférence, on a appris tant bien que mal, ou public, une langue nouvelle, on Ta accoutumé à raisonner à tort et à travers sur les questions de métier ; et c'est à l'aide de ces prétentions confuses que le charlatanisme de la brosse et de l'ébauchoir s'est emparé des grandes positions de l'école.

J'assistais un jour à la représentation du Gendre de M. Poirier, jolie comédie qui a contribué à faire un académicien. Dans une des scènes de cette pièce, on apporte un petit tableau, et les personnages qui le regardent, présentés eux-mêmes comme l'élite de la société élégante, se mettent à raisonner sur cet ouvrage. C'est un assaut de remarques empruntées à la pure pratique; le jargon technique de la dame le dispute à celui des hommes, et cet étalage prétentieux ne décèle pas, chez l'auteur qui l'a introduit dans son dialogue, la moindre nuance d'ironie. J'écoutais ce malheureux verbiage, et, seul de tous les spectateurs sans doute, je me sentais le cœur serré : « Voilà, me disais-je, une image fidèle de ce que les vrais artistes ont maintenant à souffrir. Que faire? comment lutter contre une telle sottise douée d'une telle

assurance? Avec cette promiscuité d'impressions matérielles, Fart ne peut plus être qu'une captation, comme le métier des couturières et des marchandes de modes. »

Ce qui fait, à nos yeux, la supériorité d'Ary Scheffer, c'est d'avoir, avec des moyens incomplets, liitté victorieusement contre la prétention de faire l'artiste, aujourd'hui commune aux Turcarets de toutes les classes; et son triomphe est d'autant plus remarquable que la trempe de ses amies était moins parfaite. Dans nos précédentes réflexions, nous avons insisté sur l'influence de son origine hollandaise, sur l'imperfection de son éducation comme peintre, sur sa révolte contre Pierre Guérin, son maître, sur l'inutilité des efforts héroïques qu'il fit plus tard pour remédier entièrement aux conséquences d'un aveuglement passager.' N'exagérons rien pourtant dans ces aveux. Le domaine de l'art est si vaste, et la variété des moyens d'exécution si grande, qu'une indigence évidente à certahis égards n'implique pas, ce qu'on voudrait vainement établir au désavantage d'Ary Scheffer, une impuissance générale. Dites qu'il est faible dans l'imitation, monotone çt sans variété dans le contour, inhabile dans le modelé, sans force dans la couleur: nous répondrons qu'il possède à un degré supérieur une qualité capable de compenser à elle seule tous ces inconvénients. 11 a l'entente de l'ensemble, il sait conduire un ouvrage, en subordonner les détails à la pensée dominante; il est complet, harmonieux, sans disparate, dans ce qu'il peut et même dans ce qu'il veut faire. Je n'ai jamais été plus frappé qu'en parcourant l'Exposition actuelle de ce genre

Je supériorité chez Ary Scheffer. On ia trouve dans ses pre — : miers et dans ses plus imparfaits ouvrages, de même que^> dans ses chefs-d'œuvre. C'est là ce qui fait, indépendamment du don de l'expression que personne ne lui conteste,^ le cachet de son talent.

A ce sujet, je veux citer une anecdote que je tiens d'un des -e^ j^ anciens camarades d'atelier d'Ary Scheffer, et sur rexac-.:r> ac titude de laquelle je ne puis avoir aucun doute. Le jeun» ^wm. peintre venait d'achever la Veuve du soldat, et il apportais .j^jt cet ouvrage à son maître ; Guérin se récrie : « Ah I Sche*- -sf. fer, lui dit-il, comment est-il possible que vous abandoi»^:»^ niez ainsi la grande peinture? Renoncez-vous d'avance :{\ tous les succès que je vous avais prédits? — Monsieur, 1^ ui répond le futur auteur de Saint Augustin^ j'aime vr — )a mère et j'ai besoin d'argent : j'en' ai besoin pour elle -^t pour moi. Ne vous affligez pas, si je m'engage à prése=^i dans une autre route : quand ma réputation sera faite ^^l ma position assurée, je reviendrai sur mes pas, et peu têtre alors ferai-je plus d'honneur à mon maître qu'il ik^'a l'air de l'espérer maintenant. »

Si l'on considère avec attention les derniers chefsd'œuvre de Scheffer, on s'étonne de l'analogie qu'ils présentent avec les exemples laissés par Pierre Guérin, Ce dernier n'était point élève de David. Tout en subissant rinfluence alors irrésistible de ce grand maître, il ne s'était jamais façonné à cette imitation énergique qui faisait le fond de l'enseignement du peintre des Horaces, mais il compensait ce désavantage par une admirable intelligence de l'effet général.

Dernièrement encore, dans les galeries de Versailles, ;ie comparais entre eux les ouvrages inspirés par la campagne d'Egypte à Girodet, à Gros et à Guérin, ouvrages dont la réunion semble comme Tcpopée des derniers souvenirs des Croisades. Comparé à ses émules, Guérin, dans son tableau du Pardon accordé aux révoltés du Caire, a l'avantage de l'entente, de l'expression juste et de l'harmonie. La faiblesse du modelé, l'imperfection du dessin, sont amplement rachetés par les qualités d'ensemble. En est-il autrement d'Ary Scheffer, et le genre de supériorité que je viens de constater chez ce dernier artiste, supériorité qu'il portait en germe, et qui ne s'est pas affaiblie dans ses tentatives les plus hardies, ne doitil pas être considéré comme l'accomplissement de la promesse qu'il avait faite à son maître?

La carrière d'Ary Scheffer se divise naturellement en trois époques comme en trois genres de peinture. A sa jeunesse appartient la peinture familière, véritable certificat de naissance néerlandaise; son âge mûr excelle dans la peinture romanesque ; il n'arrive à l'histoire, dans la noble et haute acception du mot, que par les efforts qui signalèrent une vieillesse prématurée.

Ce n'est pas que, dès l'origine, il n'ait eu l'ambition d'atteindre ce but. A quinze ans, ne peignait-il pas déjà Annibal jurant de venger la mort de son père? Il aurait été curieux de voir cette tentative d enfant. Mais autre chose est vouloir, autre chose est réussir. En suivant Tordre chronologique du livret, je trouve d'abord la Veuve du Soldat, la Veuve du Marin^ le Baptême, la

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Mère commlescente^ la Tempête, l'Episode de la retraite d'Alsace, la Soeur de Charité : ces ouvrages auraient pu suffire à l'ambition d'un peintre. Les moyens y sont faibles, les résultats considérables. 11 semble que la ballade écossaise et allemande, dans sa douceur mélancolique et dans sa sobriété digne des Grecs, soit descendue sur cette jeune imagination pour l'embaumer de l'inspiration la plus délicate. Une touche légère, souvent même un frottis timide, suffisent déjà pour faire vibrer dans le spectateur toutes les cordes de l'âme. Une vérité toujours distinguée, point de manière, encore moins d'exagération, telles sont les qualités de maître qui recommandent ces heureux essais.

La peinture romanesque a été le second degré du génie de Scheffer. Je le disais plus haut, le romantique n'est souvent que le romanesque. J'ajoute ici que le caractère du romanesque, c'est de substituer l'imagination à la vérité. Cette seconde carrière commence sérieusement^ pour Ary Scheffer, à la première scène de IJnore (n" 22 de l'Exposition); on sent déjà, dans cet ouvrage, le soufïle du poète. L'expression des différents épisodes, heureusement diversifiée, n'est pas dépourvue de grandeur : partout se montre l'empreinte de l'antique chevalerie. Marthe et Marguerite (n** 23) , qui inaugure la série des sujets empruntés à Faust, a de la mièvrerie, et l'expression donnée à la vieille entremetteuse est d'un genre que l'artiste n'a heureusement plus cherché. Mais on s'élève avec le premier Larmoyeur (n** 26), et l'on touche à la perfection relative dont cette application de la pein-

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ure est susceptible, par le Faust dans son cabinet^ et par a Marguerite au rouet (n" 27 et 28). C'est là que s'arrê- ^nt obstinément les personnes qui accusent Ary Scheffer l'avoir dévié plus tard de sa vocation, et nous compre- :ions cette manière de sentir. En contemplant un beau Rembrandt, un délicieux Gérard Dow, on ne pense pas ^ Raphaël. Mais est-ce à dire qu'Ary Scheffer n'ait eu dans Pâme que la force souvent artificielle de Rembrandt, ou que la sensibilité tempérée de Gérard Dow? Si l'aspiration qui l'entraînait au delà d'un but déjà si complètement atteint ne fut pas d'abord sans imprudence, le succès définitif a, selon nous, complètement absous sa téniérité.

Il ne faut pas même, pour la période romanesque du talent d'Ary Scheffer, s'en tenir aux tableaux que nous venons de citer en dernier lieu. La nouvelle manière de peindre, qui se montre déjà dans la Marguerite à l'église (n° 30) , n'est pas étrangère au Giaour (n° 32) , touche le but dans la Marguerite sortant de l'église (ïf 38), — ouvrage dont je m'étonne que l'habile critique du Moniteur n'ait pas senti la supériorité, — et on la retrouve encore, quoique modifiée avec un certain désavantage, dans le Faust à la coupé (n°90) et dans la Marguerite à la fontaine (n'*92), elle montre que l'artiste avait bien fait de chasser les. ténèbres protectrices d'une peinture enfumée à l'aide du bitume, et d'aspirer à une limpidité sans laquelle on ne se distingue pas du nombre des habiles escamoteurs.

Les trois Mignan^ j'en conviens, ne sont pas conçues

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dans la vérité du modèle, comme les Faust et les }lurfjuente. Marguerite est bien de son pays, et M*"' Miolan- Carvalho Ta hautement prouve, lorsque récemment, dans l'opéra de M. Gounod, avec un art de mime qu'on ne lui avait pas soupçonné, elle a, en se modelant sur un des tableaux de Scheffcr, réalisé le type vivant de la simple fille allemande, tel que le poëte l'avait conçu. La Mignon de Scheffer est trop l'cveuse et trop septentrionale pour une petite bohémienne qui regrette les feux du Midi au milieu desquels elle était née. Mais faut-il en vouloir à l'artiste de nous avoir sauvé quelques-unes des intentions matérielles, et presque honteuses, du roman de Wilhelm Meister?

Dans le commencement de ce travail, j ai décrit la marche qu'Ary Scheffer avait suivie pour arriver à l'austère vérité de l'histoire. Là , les rêves de l'imagination font place à tout le sérieux de la réalité, prise dans son acception la plus haute. Là, comme dans Virgile, c'est le palais voisin qui brûle : Proximns ardel — rcalegon; c'est de nous et de notre destinée qu'il s'agit. Le peintre nous fait entrer dans les douleurs des peuples opprimés, dans les sacrifices des martyrs, dans les mystères de l'intervention divine, dans les espérances du salut.

Je marquerais ainsi les étapes suivies par Ary Scheffer pendant sa dernière carrière : les Femmes Souliotes, — Françoise de Rimini^ — Saint Augustin et sainte Moni^ que, — les Saintes Femmes au tombeau, — Ruth e\ Noémi, — Jacoh et Rachel, — la Tentation du Christ, — le Christ au roseau, en finissant par les tableaux que la mort a interrompus, V Apparition du Christ à la

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Madeleine^ et l'ébauche vraiment sublime de VAnge annonçant la résurrection.

J'intercale dans cette énumération la Françoise de jRiminij quoique romanesque ; et je laisse à part, avec les ouvrages qui manquent à l'Exposition, le fragment de composition destiné à la chapelle de la Vierge de l'église Saînt-Eustache, que l'artiste a intitulé les Douleurs de la terre. Le premier de ces tableaux, en se répétant, est arrivé à la hauteur de l'histoire , et le second, malgré sa première destination, est dans une gamme intermédiaire, que l'art des transitions, depuis le désespoii* jusqu'au sentiment de la béatitude, n'absout pas complètement du reproche de mollesse et d'embarras.

11 faudrait faire aussi une place à part aux portraits, défectueux presque toujours sous le rapport de l'imitation, inspirés jusqu'au sublime lorsque l'artiste y a laissé l'empreinte des sentiments les plus intimes de son âme. Comme il s'est retrouvé Hollandais, dans la meilleure acception du mot, lorsqu'il a voulu peindre sa mère (n" 48)1 Quelle émotion dans l'emploi du clair-obscur! et combien on jouit de la plus haute prérogative qui appartienne aux artistes supérieurs, c'est-à-dire la subordination des moyens d'exécution au but de l'art, quand on voit la même main qui disposait de la magie des effets, aventurer son inexpérience dans le modelé de la terre et le maniement du ciseau (n** 96) pour rendre cette majesté de la mort, que Dieu a laissée aux yeux qui savent voir, comme une garantie de l'immortalité 1 Des deux effigies de M"'* Scheffer la mère, l'une en pein-

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ture, l'autre en marbre, l'une vivante et l'autre couchée sur la tombe, il faut rapprocher le portrait de M"' Guizot, autre chef-d'œuvre de sentiment austère, où l'auteur, pour rendre ce que la vieillesse, le maHieur et la vertu ont de plus vénérable, s'inspirait du souvenir de ses sentiments domestiques.

Ou'ajouterais-je, d'ailleurs, à la simple énuraération des productions historiques d'Ary Scheffer? Où en serait sa gloire, s'il s'en était tenu aux moyens employés à rendre les Femmes Souliotes? C'est ici qu'il faut, en finissant, repousser le reproche qu'on fait à l'artiste d'avoir abjuré sa manière naturelle pour se ranger pamii les imitateurs impuissants de M. Ingres. Nous l'avons dit et nous en conviendrons sans difficulté, il fut un moment où l'exemple de M. Ingres fut souverain aux yeux d'Ary Scheffer. 11 avait lui-même contribué, dans Tentraînement de sa jeunesse, à faire dévier l'école française; on l'avait vu, comme ses compagnons de révolte, renier la voie sacrée de Lesueur et du Poussin. I^orsque l'opinion, ramenée à des idées plus justes et plus hautes, se déclara en faveur de M. Ingres, un rayon de lumière pénétra l'âme de Scheffer. 11 s'agissait pour lui, comme pour tant d'autres, de brûler ce qu'il avait adoré, d'adovef ce qu'il avait brûlé. Au risque d'annuler ses propres succès, le grand et magnanime artiste n'hésita pas à suivre le mouvement de sa conscience. Quoiqu'il eût le sentiment qu'arrivé à un certain âge, on ne remédie qu'imparfaitement aux défauts de son éducation, il recommença courageusement l'étude de la peinture^ et,

ARY SCHEFFKH. 319

comme après tout on ne fait qu'en voyant faire, la palette de M. Ingres ne lui fut pas sans une utilité momentanée.

Mais il ne faut pas non plus exagérer l'influence du peintre du Vœu de Louis XIII sur celui de Saint Augustin. La comparaison de ces deux tableaux suffit pour réduire un tel rapprochement à sa juste valeur. Les critiques, qui ne trouvent absolument plus rien dans le Saint Augustin — ce sont les expressions textuelles du Moniteur — n'en diraient pas autant du Vœu de Louis XIII. Ce dernier ouvrage est en son genre extrêmemeni habile, et, dans celui d'Ary Scheffer, il n'y a rien qui tienne de l'habileté. C'est sans doute un prodige qu'avec une telle

sobriété de moyens, avec un tel dédain des ressources de l'effet, on ait pu s'emparer si absolument de toute âme croyante, et qu'un tableau à peine peint ait le privilège de faire entre tous les autres tableaux, et selon les dispositions du spectateur, rêver, penser ou pleurer. On n'a jamais poussé plus loin le mépris de la matière, mais c'est aussi le triomphe de l'âme.

Voilà ce qui nous autorise à dire qu' Ary Scheffer s'est élevé au-dessus de tous les artistes contemporains. Il a conquis l'avantage le plus rare à notre époque, c'est-àdire la foi. 11 ne touche pas seulement alors, il aide à croire, il excite à la prière ; et c'est pourquoi Dieu fait homme lui a concédé le plus grand de tous les privilèges que puisse ambitionner un artiste chrétien, celui de le peindre. Qui que vous soyez, je vous plains, si dans les têtes du Christ de la Tentation (n"* 84) et de VEcce Homo

3iO BEAUX-AKTS.

(n* 85), VOUS ne distinguez qu'un reflet de poésie. Malgré votre talent et votre intelligence, vous nous laissez un trop grand avantage, — à moins que vous ne consentiez à vous agenouiller avec nous.

TU MARGELLUS ERIS

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