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LE TU MARCELLUS ERIS

Quelques-uns s' ^n souvenaient pourtant, témoin le grand Camuccini qui, chargé de composer le frontispice du Virgile de la duchesse de Devonshire, ne dédaigna pas de dérober au peintre français la pensée de sa composition, tout en dégradant le caractère de cette composition par un style lourd et convenu, et en tâchant de dissimuJer son emprunt sous le luxe des accessoires.

En 1824, M. Ingres, de retour en France, M. Ingres, qui avait déjà fait graver par M. Simon Pradier son tableau de Raphaël et de la Fornarinè, songea à confier son Virgile de la villa Miollis au burin du même artiste. Mais, dans l'intervalle, les idées de M. Ingres avaient subi de notables changements, il ne voulait plus son tableau tel qu'il l'avait exécuté d'abord; que sais-je? peut-être le plagiat de Camuccini lui avait-il profité sous certains rapports; bref, M. Ingres, qui ne pouvait exécuter à distance les changements qu'il avait dans la tête, chargea M. Louis Dupré, résidant alors en Italie, de faire un dessin de son Virgile, et lui indiqua en même temps les moyens qu'il devait employer pour tirer un tableau en hauteur de la toile oblongue qu'il avait sous les yeux. A ces corrections, nous gagnions une statue de Marcellus, dont l'ajustement, il est vrai, était peu approprié aux habitudes de l'art ^t de la religion romaine en pareil cas, mais qui avait le mérite d'expliquer clairement le sujet; nous y gagnions aussi une plus large disposition de la lumière, un goût d'ameublement plus conforme^ aux habitudes du siècle d'Augviste. Peut-être y avait-il quelque inconvénient à augmenter ainsi démesurément le c||iamp de la tpile au-

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dessus des figures : mais, en somme, l'ouvrage restait très-amélioré.

J'ai revu il y a quelque temps le dessin de M. Dupré chez un de nos amateurs les plus distingués, et je puis vous assurer que c'est un très-bel ouvrage, un ouvrage dont on comprend à peine la réussite quand on songe que M. Dupré opérait sur des pentimenti qui lui arrivaient par la poste, confiés à de petits carrés de papier. Ce dessin a servi de base au travail de M. Simon Pradier ; mais je ne saurais vous dire combien la composition et les détails ont encore changé de fois pendant cette longue étude. 11 n'y a pas un trait de cette planche qui n'ait été revu, retourné, refait par M. Ingres lui-même. Il semble que le peintre ait tenu pendant plus de six ans la main du graveur, le forçant de suivre toutes les nuances de son imagination, toutes les incertitudes de sa pensée; en sorte que c'est à peine si, malgré le talent éprouvé de M. Simon Pradier, nous devons ou nous osons parler de lui à l'occasion de sa planche. Il nous serait si difficile de distinguer ce qui lui appartient en propre dans ce beau travail, que c'est à M. Ingres seul qu'on se sent tenté de demander compte des défauts qui peuvent se présenter dans cet ouvrage, comme aussi la louange que réclame l'estampe remonte presque sans intermédiaire jusqu'à * l'auteur du tableau.

Si Ton ne connaissait pas l'historique de la planche de M. Pradier, on aurait peine à comprendre comment un homme serait monté si subitement de la classe des graveurs de mérite au rang des plus habiles maîtres de notre

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époque ; si on ne savait pas que cette planche est comme un dépôt des idées de M.' Ingres depuis 1812 jusqu'à -. 1832, on ne pourrait expliquer la contradiction qui, malgré tous les soins du peintre, existe entre certaines parties de ce bel ouvrage. Ainsi, la figure de Livie, drapée avec roideur, théâtrale de pose et d'expression, aussi peu conforme que possible aux portraits que l'antiquité nous a laissés de cette impératrice, contraste d'une manière bizarre avec les deux têtes de Mécène et d'Agrippa, placés conrime spectateurs dans l'angle du tableau, et dont les traits réalisent avec un rare bonheur le type romain du premier siècle de l'empire. C'est que la Livie est de 1812 : M. Guérin ne l'aurait pas faite autrement, M. Guérin appelé par la nature à commenter en contours élégants la poésie pure de Racine, et non à creuser l'âpre sillon de la peinture vraiment historique. Le Mécène et l'Agrippa sont de l'année dernière ; c'est l'œuvre d'un peintre à qui le mouvement du siècle, ce mouvement qui est plus et mieux que le romantisme, a appris à voir l'antique dans toyte la variété du vrai. Mais ce qui appartient à l'origine de l'ouvrage, ce qui peint M. Ingres tout entier mieux que les défauts de la Livie .ou le mérite du Mécène, c'est la figure du Virgile. Rien n'est simple et heureux comme l'ajustement de cette figure, rien n'est neuf comme sa draperie ; vous trouvez ici un je ne sais quoi de tendre, de doux et de gravement sensible qui semble combiner les qualités de Raphaël avec celles de Lesueur. On se console ainsi de s'apercevoir que le peintre n'arrive pas à rendre la douleur d'Octavie, et que tout en pour-

suivaîït un certain genre d'expression déchirante qui lui échappe, il oublie la correction, condition à laquelle il est du propre des artistes de sa trempe de paraître plus fidèles qu'ils ne le sont en effet.

M. Ingres, graveur, mériterait aussi un examen approfondi : comme en définitive c'est le peintre qui domine en lui, vous remarquez dans sa manière d'opérer peu de goût pour les grands effets du burin : partout le travail, aussi serré que possible, suit avec une timidité persévérante les indications du tableau ; il en résulte, non un défaut d'ensemble (car à cet égard la planche offre une unité remarquable), mais un ton lourd et gris, qui répugne à la nature, dans une scène éclairée par le feu large et vacillant d'une grande lampe.^ 11 ne suffit donc pas que lé peintre dirige le graveur : la science du graveur n'est donc pas inutile; on peut abuser de* ses moyens, on ne doit dans aucun cas s'en passer. Pesne, que les peintres citent toujours comme un exemple de l'abdication du burin, Pesne n'était pas si maladroit qu'il s'en donnait l'air : la science de conduite et le parti d'effet sont tout aussi décidés dans ses planches les plus rudes que dans les plus brillantes études de'Wischer. Si un tel parti se trouvait dans le Virgile Ingres-Pradier ; si, par exemple, la vigueur des ombres répondait à l'éclat de la lumière sur les parois du fond de la salle, nous aurions peut-être ici le chef-d'œuvre de la gravure moderne; mais qu'on se rassure, les DesnoVèrs et les Dupont ne sont pas encore détrônés.

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