TABLEAU DE M. INGRES
11 Mars 1834.
Peut-^tre eût-il été plus prudent de ma part d'attendre que la réflexion eût mûri mon étude du Saint Symphorien, et dans le fait mon intention était de reculer autant que possible le compte que j'ai à rendre de ce tableau. L'ardeur de la discussion qu'il soulève a dû changer mes dispositions; je crains d'ailleurs que quelques-unes des paroles qui me sont échappées à la première vue de l'ouvrage n'aient été mal interprétées; c'est toujours courir un danger que de prétendre déterminer çn peu de mots le caractère d'une œuvre dont les beautés et les défauts se refusent presque à l'analyse.
Si je consultais l'indignation que j'éprouve en voyant souiller d'injures grossières une production aussi élevée que le dernier tableau de M. Ingres, il me serait facile de
céder à une récrimination enthousiaste, et de me dissimuler à moi-même, pour la cacher aux autres, l'impression douteuse ou pénible que me font éprouver quelques détails du Saint Symphorien. Mais autant est honteuse pour une nation éclairée cette disposition au dénigrement et au sarcasme, qui se manifeste chez nous quand apparaît une œuvre d'une pensée abstruse, autant la contagion de l'enthousiasme est dangereuse chez ceux qui se flattent de pénétrer cette écôrce. Parmi les hommes de la génération qui a précédé immédiatement celle à laquelle appartient M. Ingres, nul peut-être n'avait été plus généreusement doué pour la peinture que Girodet. Girodet eut donc, dès ses premiers pas dans la carrière, des partisans passionnés comme en aura tout homme qui s'ouvre une voie neuve. L'ardeur trop souvent inconsidérée des amis de Girodet produisit dans la masse du public une réaction contre ce peintre, et Girodet, qui aima mieux se fier à ses louangeurs que de peser à la balance de la raison les attaques de ses ennemis, Girodet se buta contre la critique et chercha, en haine des ignorants, des chemins non battus, des détours obscurs de l'art, dans lesquels, tout grand peintre qu'il était, il ne tarda pas à s'égarer.
A ce point de la carrière de Girodet, le public se divisa en trois camps, les uns reniant à tout jamais les doctrines bizarres du peintre d'Atala, les autres contenus par les cris obstinés de ses partisans dans un silence supersti-^ tieux, d'autres enfin se complaisant dans leur admiration engouée et s' excitant les uns les autres à se forger des