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LE MARTYRE DE SAINT SYMPHORIEN

voix d'un ami aussi vérace que le confesseur du pape, et qui, l'encourageant dans les voies qui sont le salut de l'art, lui rappellerait quelquefois que le feu du génie a ses cendres, et le vol le plus vigoureux ses écarts et ses chutes.

Au reste, je n'aurais pas besoin de me souvenir des disgrâces illustres du talent pour aborder^avec une disposition sévère la critique du tableau de M. Ingres. 11 est des qualités tellement frappantes, des volontés tellement décidées dans certains ouvrages, qu'on se sent malgré soi provoqué à Texamen, et que l'observation s'aiguise de toute la force d'admij'ation à laquelle on se sent entraîné. L'indulgence, les concessions sont bonnes à qui ne peut supporter lé poids de l'analyse ; mais un solide champion tel que M. Ingres veut, dans celui qui l'attaque, un jugement aussi sévère qu'éclairé. Quand une œuvre vous a saisi par l'unité, que le but de l'artiste se révèle en traits ardents à votre intelligence, tout ce qui ne concourt pas à ce but, tout ce qui semble entraver ou déparer la pensée de l'œuvre, 'saute aux yeux, tourmente l'esprit, provoque la franchise de l'écrivain : un défaut grave, découvert dans une peinture de Raphaël, est une lumière pour rintelligence; une aberration signalée dans un tableau de M. Ingres est un fanal qu'on allume sur une route obscure et semée d'écueils. Qu'on ne s'attende pas toutefois à retrouver ici tout ce que j'ai dit précédemment sur le matériel de la peinture de M. Ingres. J'ai suffisamment démontré, je crois, en parlant du portrait de 1807 et du portrait de M. Berlin, exposés au salon dernier, cbm-

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ment la peinture de M. Ingres, dominée d'abord parles leçons de David, s'était ensuite éclaircie à la vue des chefs-d'œuvre des écoles florentine et romaine ; comment M. Ingres s'était employé à restituer la peinture par glacis et frottis de ces écoles, et comment plus tard, et surtout après son retour en France, il avait recommencé à empâter, renoncé à refléter, adopté enfin cette gamme sourde et grise qui projette au devant de ses dernières peintures comme un nuage de poussière.

J'ai attribué ce dépérissement de la lumière, chez M. Ingres, à l'eflet involontaire qu'avait produit sur ce peintre l'aspect triste et décoloré de nos climats; fai regretté cette linîpidité de ses œuvres italiennes, qui le rattachait bien plus directement que ce qu'il fait aujourd'hui à la grande famille des peintres qui ont précédé la fatale école des Carraches. Je n'ai point trouvé dans la largeur et la hardiesse de manière que M. Ingres avait acquises, une compensation suffisante à ce que sa peinture avait perdu comme lumière, charme et pureté. Le tableau de cette année ne change rien aux réflexions que j'ai précédemment développées; la pente même me semble plus sensible que l'an passé, peut-être seulement à cause de l'importance de l'œuvre, et des conditions plus rigoureuses d'exécution qu'elle impose. Quand je recueille mes souvenirs, et que je me représente le Christ remettant les clefs à saint Pierre^ de la Trinité-du-Mont, il m'est irréfragablement démontré que le peintre d'alors était matériellement meilleur que le peintre d'aujourd'hui. Je ne voudrais pas toutefois qu'on tirât de mes paroles

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Une conclusion absolue, ni qu'on me crût complice de ces critiques banales qui opposent l'Ingres d'autrefois à ringres d'aujourd'hui, qui renvoient l'auteur du Saint Symphorien à l'auteur de l'Apothéose d'Homère. Nous savons, grâce à Dieu, la valeur de ces récriminations ; nous nous rappelons surtout ce qui fut dit à l'apparition des plus importants ouvrages de M. Ingres. Les sarcasmes de haine ou les hélas de compassion qui s'élèvent aujourd'hui de toutes parts, ne sont que la répétition des scènes passées. Ceux qui se prennent si tard d'admiration pour TApothéose d'Homère regrettaient, quand cet ouvrage parut, que M. Ingres n'en fût pas resté au Vœu de Louis XIII ; bonnes gens, qui ne s'aperçoivent pas d'avoir cédé à l'opinion d'un nombre restreint, mais ardent et éclairé d'amateurs et d'artistes, et qui prennent pour leur propre opinio» l'écho d'une opinion repoussée par eux d'abord avec colère et dédain !

Il est un autre point de vue sous lequel on aurait plus de profit à envisager la peinture actuelle de M. Ingres. Avec un peu de bonne volonté, mais sans ironie surtout, ce dont je tiens à me défendre, on pourrait comparer les trois manières de M. Ingres aux trois manières de Raphaël. Raphaël aussi avait senti, bien jeune encore, s'appesantir sa main et se maniérer son contour : Raphaël ne se faisait pas plus faute que M. Ingres d'écouter aux portes, et le fantôme de Michel-Ange troublait son sommeil, comme trouble peut-être celui de M. Ingi'es la prétention exclusive au vrai de certains chefs de notre école moderne. Puis, il est sans doute dans notre nature une

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loi absolue qui grave au front des ouvrages Page de leurs auteurs, qui transfornie l'inspiration en habitude et l'expérience en pratique : loi aux effets de laquelle n'ont pas échappé certains génies délicats, mais faibles, et dont ne se rachètent d'autres génies plus vigoureux que par un rajeunissement imprévu d'idées, une sève d'août telle que Titien l'a montrée en peinture, Gluck en musique. Racine en poésie. La mort a laissé la question indécise à l'égard de Raphaël ; à peine entré dans ce maniérisme encore sublime qui caractérise les cartons d'IIamptoncourt, Raphaël vit se briser le pinceau dans ses mains, et la postérité ignorera toujours si, après cet écart, le peintre de la Dispute du Saint Sacrement aurait recouvré plus tard la virginité de ses pensées. Cette pente à l'affectation et à l'abus de la force que n'a pas évité le plus beau génie de a peinture moderne, M. Ingres se prend unpey plus tard à la suivre. S'apercevra- t-il à temps de cet écueil , ou n'est-ce qu'une illusion qui nous frappe , illusion causée par la nature Apre du sujet que M. Ingres a dû traiter? En attendant, il existe une différence fondamentale entre la troisième manière de Raphaël' et la troisième manière de M. Ingres, toute comparaison des personnes cessante : c'est que Raphaël n'avait pasperdu sa lumière. A mesure qu'il avançait, sa peinture devenait plus cuite et plus ferme ; celle dp M. Ingres ne cesse de graviter au gris : l'un exagérait la solidité des carnations, l'autre s'enveloppe dans le brouillard comme un poëte d'Ecosse. A l'Italie, le mérite d'avoir conservé intacte la gamme lumineuse de Raphaël ; à la France, le reproche d'avoir attristé la palette de M. Ingres,

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Quoi qu'il en soit, il ne se pouvait offrir en peinture un sujet qui admît, plus naturellement que le martyre de saint Symphorien, cette décroissance de lumière à laquelle M. Ingres n'a point su se dérober. Transplantés sous le ciel de la Saule septentrionale, les arts et la civilisation de la Grèce s'étaient assombris comme ce ciel. Les dieux auxquels l'édit de Dioclétien obligeait les chrétiens de sacrifier, ces dieux ne reconnaissaient plus les étoiles sous lesquelles s'élevaient leurs sanctuaires : ils souffraient de la pluie et de la gelée. Ainsi, nous nous rsTppelons d'avoir vu l'Apollon du Belvédère et la Vénus de Médicis pleurer leur ciel d'Italie sous les voûtes humides du Louvre. Un sujet de moeurs et de costumes antiques représenté dans une atmosphère pareille à celle que nous respirons, n'estce pas l'emblème le plus naturel de la révolution forcée qu'a subie le talent de M. Ingres? Lui aussi n'est-il pas captif et souffrant sous notre ciel, et ne peut-il pas demander compte du dépérissement dç ses teintes au pays même qui lui reproche de manquer de couleur et d'éclat? Pour mon compte, si je retrouvais dans le Martyre de saint Symphorien le prestige de la couleur vénitienne, si j'apercevais aux portes de la colonie d'Augustodunum autre chose que ce brouillard matinal qui, chez nous, décolore les objets, rapproche et confond les distances, je n'éprouverais pas la moitié de l'impression austère et douloureuse que me cause le tableau de M. Ingres. Ce premier point admis, je me plais à suivre le peintre dans les réflexions qui ont dû s'emparer de lui à la vue de son sujet. Je le surprends rassemblant dans sa pensée toutes

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les circonstances qui font du martyre d'un chrétien en Gaule, au second siècle, l'un des spectacles les plus graves et les plus poétiquen)ent tristes de ce monde, cet appareil nomade de la puissance impériale, cette population indigène, âpre comme la glèbe à laquelle elle était attachée, ces barbares, étranges de formes, horribles d'aspect, que les fluctuations du monde lançaient au milieu des villes et des armées romaines, ces barbares, transformés en licteurs, et qui, en servant les caprices sanguinaires du despotisme, s'exerçaient à fonder leurs propres conquêtes ; puis, au milieu de ces éléments antipathiques et discordants, la famille calme, pure, des néochrétiens, cette famille qui rachetait le monde à l'exemple de son Dieu, et dont le sang régénérait, comme unerosée, l'espècfî humaine.

Considéré sous ce point de vue, le Martyre de saint Symphoricn offre à la peinture une vaste carrière, trop vaste peut-être, trop fécoride en contrastes, pour un peintre qui s'est jusqu'à présent préservé, comme d'un écueil, de la ressource offerte par le choc des passions et le développement de l'expression. M. Ingres a fait abonder dans son cadre toutes les oppositions que fournit la philosophie de l'histoire, et, par cela même, il s'est imposé la tâche presque inabordable de réaliser matériellement une foule de détails qui ne sont clairs et présents qu'à la pensée du philosophe. Curieux de prouver que l'énergie des mouvements et la science anatomique ne lui sont pas plus étrangers que la pureté, la grâce, la chasteté des têtes et de l'ajustement, il a saisi vivement l'occasion qui s'of-

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