‹ Beaux-arts et voyagesChapitre 32 sur 49 · LE MARTYRE DE SAINT SYMPHORIEN · texte numérisé non relu

LE MARTYRE DE SAINT SYMPHORIEN

frait à lui d'exprimer les natures fortes et vulgaires, et cela avec la noble insouciance du talent, sans s'inquiéter si son organisation ne posait pas des bornes absolues à sa volonté, et s'il lui était permis de se vouloir impunément anatomiste et michelangesque, comme il est naturellement l'émanation d'André del Sarte et du jeune Raphaël. M. lïigresy pour son malheur, a affaire à des juges qui d'une main montrent l'excès de l'audace comme le but de l'art, et de l'autre repoussent dédaigneusement toute audace qui du premier coup n'atteint pas ce terme. En avant de son tableau, il a jeté ses deux licteurs, épreuves incomplètes d'une pensée puissante, véritables pierres d'achoppement auxquelles se bute l'intelligence de la foule, et qui' tourmentent par je ne sais quelle bizarrerie les esprits droits, mais simples, que la poésie du tableau de M. Ingres devrait naturellement impressionner.

Mon but, à moi," n'a donc pas été de justifier l'exagération, ni l'incorrection des licteurs de M. Ingres; je ne me suis pas cljargé de prouver que celui de droite portât sur ses jambes, ni que la saillie de l'omoplate de celui de gauche ne déplissât pas toutes les possibilités humaines. Seulement il est bon de remarquer combien plus aisément les hommes de nos jours s'accommodent, en fait de vérité, du vide que de l'excès. Je suppose que M. Ingres n'eût pas voulu exprimer d'une part l'âpre pesanteur des races barbares, de l'autre le ravage singulier qu'exerce aux époqueg de raffinement social, et dans les hommes des classes inférieures, l'influence sur les muscles des travaux corporels- combinée avec l'affaissement que produit la

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débauche ; si M. Ingres s'était prudemment abstenu vouloir tant prouver à la fois, et nous eût raisonnabF ment et même finement copié deux modèles à la douzaii M. Ingres ne serait-il pas absous d'avance? ^ue dis-i j, Ne lui préparerait-on pas des couronnes au lieu ^^ pierres? Oh! bonnes gens, bonnes gens, que le gve^d eliemin vous plait, et que le talent est simple à tâcri^er de couper des montagnes pour vos menus plaisirs !

Au lieu de vous acharner à ces figures de licteurs que j'iflterprète, au moins, si je ne les approuve pas, coiisj. dérez l'ensemble de l'ouvrage, pénétrez-vous de l'Unilé du tableau, et vous comprendrez que depuis Lesueur, eo France, personne n'a plus hautement conçu une scène dramatique. Dans tous les tableaux de martyrs qu'on conduit au supplice, à partir du Jésm emmené de la Passion du Poussin, les peintres ont présenté, qbliquemcfit les scènes de ce genre, ce qui impose aux principaux personnages l'obligation de se retourner, afin de montrer teurs traits aux spectateurs, d'où résultent, à moins d'un prodige de génie, des poses théâtrales et de l'exagération dans les gestes et les mouvements. N'est-ce pas une grande idée de la part de M. Ingres d'avoir fait s'ouvrir parallèlement la foule et se présenter en face ie groupe |nrincipal, de façon que les personnages secondaires soient naturellement de profil, les acteurs du drame, par leuif »mple mouvement, se détachant de la foule dont le rôle D'€8t que passif? Les amateurs connaissent un^ admirable esquisse de M. Gérard, qui représente la rentrée de Mariue dans Rome et les pâles sénateun» qui se pre»^

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^ût ett tremblant à la rencontre da prescripteur populaire; cette composition est peut-être là seule qui disputé Si m. Ingres là pleine originalité de son invention. Le' rttômeïît choisi par le peintre est celui où, venant de f6tj*éi' aux J)ieds leè offrandes qii'on Voulait l'obliger de faire aux Dieux, Symphorien s'achemine sous la conduite du proconsul Hérâclius au supplice commandé par l'étfft de Dioclétien. C'est alors que sa mère, chrétienne comme lui, paraissant aii sommet des murailleâ, l'entourage à supporter le martyre en vue des récompenses qui l'attendent dans le ciel.

Ici M. Ingres, désireux de rapprocher de l'œil ce p&tsonnage de la- mère et d'eninieux faire sentir l'importâwe*, s'est permis sciemment une violation des lois de la perspective, non-seulement aérienne, mais linéaire; H résulte dé ce rapprochement des figures rassemblées sur la muràîlte; un tourment pftur le regard, tourment si vif que des éîifants mêmes s'y montrent sensibles. Je sais bien ce que M. Ingres me répondra : Je l'ai voulu! Mais celia, certes, ne me suffit pas. J'admeté, et je doiâ admettre dànè Fart des violations presque nécessaires aux lois de lÀ perspective : dernièrement M. Constantin, notre habile peintre de porcelaine, m'en faisait remarquer une très^ singulière dèins l'architecture dé l'école d'Athènes; mûià cette' faute, volontaire comme celle de M. Ingres; est insensible; c'est par tempérament que Raphaël l'a ihtro^ dùite dans son ouvrage, et pour qu'on s'en aperçoive il fout, comme M. Gottstdntin, avoir pour tâche de reproduire l'œuvre originale dlans une copie rigoureusemérit

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fidèle. Chez M. Ingres, la faute est brusque, elle sauté à l'œil; l'œil refuserait de l'admettre quand même la raison l'approuverait. Quoi que je fasse, il m'est impossible de me figurer où peut tenir le corps de cette tête et de ces bras qui dépassent la muraille. Je me rappelle toujours le fabliau d'Aristote, dans lequel le grave précepteur d'Alexandre est représenté suspendu dans un panier, à moitié de la tour qui renferme sa maîtresse.

Le reste du tableau me semble, comme arrangement et disposition, tout à fait irréprochable. Je ne comprends rien, je l'avoue, à ceux qui trouvent de la confusion dans une foule, un manque d'air et d'espace parmi des hommes qui se ruent sur le passage d'un •supplicié. Il me semble également étrange qu'on reproche au peintre d'avoir profité de tous les intervalles que laissent les figures entre elles pour y placer des têtes de l'expression la plus variée : autant vaudrait brûler tpus les exemples que les maîtres nous ont légués, autant condamner cette composition condensée qui est la première condition d'effet dans la peinture historique ; autant substituer aux licences de l'art une nécessité absolue de vraisemblance au bout de laquelle il n'existera plus ni art ni poésie. En agissant comme il l'a fait, M. Ingres n'a point servilement imité les maîtres, il a pratiqué le bon sens de l'art, bon sens dont l'espèce humaine a observé les lois avec simplicité de cœur tant que l'art a été son attribut familier, et qui n'est devenu une affectation, une monstruosité, un épouvantai!, que depuis que l'art a cru marcher en abjurant l'un après l'autre tous les caractères de la poésie.

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