TABLEAU DE M. INGRES
M. Ingres, quand il envoya son tableau de Stratonice à Paris, craignait encore le contact de l'opinion : il se rappelait trop peut-être les jugements divers qui avaient accueilli le Saint Symphorien. Mais heureusement pour tout le monde, le succès de la Stratonice fut immense; et, comme nous Tavions espéré, le contre-coup de ce succès inspira au peintre un courage qui, depuis longues années, paraissait Tavoir abandonné. C'est à cette embellie que nous devons la Vierge, destinée au prince héréditaire de Russie, et qu'on a baptisée du nom de la Vierge à rhosiie. Je ne veux pas trop chicaner sur cette dernière dénomination, qui paraît avoir été généralement adoptée. La formule appliquée au plus grand nombre des Vierges de Raphaël, la Vierge à la chaise^ la Vierge au poissonj, la
Vierge à l'œillet, la Vierge au chardonneret, a quelque chose de familier qui ne déplaît point, quand la désignation porte sur un accessoire indifférent du tableau; mais iîre la Vierge à l'hostie, comme on dit la Vierge au linge ^ c'est s'exprimer d'une manière peu respectueuse et peu intelligible ; en entendant parler d'une Vierge à l'hostie, chacun s'imaginera qu'il s'agit d'une madone avec l'enfant Jésus et l'hostie en accessoire. C'est pourquoi je voudrais détruire toute équivoque en désignant ce tableau par ces mots : la Vierge adorant l' Eucharistie; la tournure est moins leste, mais le sujet au moins est convenablement exprimé.
Arrivant après beaucoup d'autres qui déjà ont fait retentir leur admiration pour le nouvel ouvrage de "M. Ingres, je n'ai plus à élever le public au diapason de ma manière de sentir, je ne connais point un ouvrage de ce peintre, dont le succès ait été moins contesté. Nous ne rencontrons pas cette fois une de ces énigmes qui tourmentent l'imagination du plus grand nombre des spectateurs. Le tableau, exécuté rondement en trois mois, avec tout le souffle :de la confiance, ne laisse dans l'esprit de personne ni ambiguïté, ni regret. On remarquait, dans la Stratonice, des choses délicieusement ajustées, des détails touchés avec un sentiment ineffable; mais l'unité manquait dans quelques parties, et parfois la main pouvait sembler vacillante et timide. Dans la Vierge, l'exécution est d'une sûreté complète, d'une fierté merveilleuse; je dirais presque que ce tableau a été peint avec une extrême facilité, non que je fasse le moindre cas de
la facilité proprement dite, surtout depuis qu'un indigne esprit de spéculation, secondé par l'ignorance des gens du inonde, a élevé sur le pinacle tant de gens qui n'ont que la brosse et la main. Mais dt'^s qu'il s'agit d'un homme dont les études ont été consciencieuses et persévérantes, la facilité, compagne du vrai sentiment, n'est plus que la conséquence de cette vocation première, sans laquelle on n'arrive à rien d'élevé dans les arts; la facilité alors c'est l'union de la vocation et du savoir. Or, sons ce point de vue, M. Ingres est un. peintre éminemment facile, et jamais il n'en a donné une preuve plus éclatante que dans son dernier ouvrage.
On a été jusqu'à dire que M. Ingres s'était, cette fois, montré coloriste : je ne crois pas que M. Ingres accepte cette louange, ni même qu'il s'en soucie. Nous connaissons depuis longtemps de ce peintre des choses admirablement colorées, i^ersonne n'a jamais donné plus franchement leur ton véritable aux étoffes, aux meubles, aux accessoires d'un tableaut U Intérieur de la chapelk Sït- Une est conduit dans un sentiment de couleur très-solide et très-vrai ; jç citerai encore Y Odalisque debout, où Ton trouve une entente delà couleur et du clair-obscur tout à fait digne des Vénitiens. Malgré cela, M. Ingres ne sera jamais classé parmi les coloristes, pas plus que Raphaël, André del Sarto, Fra Bartolomeo, Poussin, Dominiquin ou Lesueur. Ce titre ne lui appartient pas, d'abord parce que la nature ne lui a pas réparti à ua degré supérieur l'appréciation de l'influence récçroque des tons legf uns sur les autres, devin^ç par le Titien et
par Qiprçioji, fédtiitç k l'état ^e (l^moxistç^tio^ sçi^û^ir i^fHfjL^ par M. Çhevraul : em\ji\\^ p^rcç qg.'ua co^jyista M^ ^'9'J}9 PJ'Pcède avÉ^nt tout par la çpyleur, çt ç,ç fait di^ rç$te qu'un accessoire; à c^t égard, Içs colori^tçs pnt do Çrands mystères que M. Ingres a négligés : ç'çst 1^ une gnose dont bien peu de personnes pénètrent les secrets. J'ai coni>u à Rome un grand çoloristç français qui passait son temps à peindre le tapis de sa clvanjbre : il suffisait h l||lchel-Ange de dessiner d'une seule maiiji pouf çpiistater ^ puissauca : notre grajid coloriste artteignait le même but par son étude de tapis.
Cela ne veut pas dire qu'on ne fasse pas bien d'être colçri^ljé ^uand la nature l'a vouly. Soyez alp^s Vanpyck ou Rubens, Gérard Dow, Tenicrs pu Miéris, vous composerez dans le premier cas uçe espèce de musiqvie ei) peinturç, dans le genre di,i Clavier (f^s cmleurs d\jL P. Castel; dans le second vpus tiendrez un milieu fort honorable entre le peintre et le bijoutier. Mais pour être vraiipent un grand peijotre, tro^s cpnditions émipenJte^ sont nécessaires, lesquelles par leur rçjginion cpnstitueulj l'art du dessin, savoir : l'expression, la composition., la forme. La couleur et le clair-obscur, dans cette hiérarchie, ne sont que des ministres des trois puissances souveraines : le peintre les appelle à son aide toujours soumises, et subordonnées, quand, elles doivent conçpi;i,i;ir h l'expression de sa pensée, (^a couleur et le çlair-pbsçur ont travaillé à la Prison d/e saint Pierre du Vatican, à la Mess^ de Bqlsèney à la, Moft de sajint Bruno, ço^^iç les Hçbreux qui copstruisaiient les pyramidçs, en e^a^vç^
Vous plaît-il de mettre des piles d'or sur un tableau hollandais, la finesse du pinceau, la délicatesse de la touche et du coloris, figureront dans l'estimation en première ligne : mais quand il s'agit de la peinture de Raphaël, on ne paye pas, on ne taxe pas ; on admire, on se met h genoux.
Si donc vous voulez vous faire une Jjuste idée de la nouvelle Vierge de M. Ingres, ne vous attendez pas à une merveille de coloris; rie vous préoccupez pas non plus à un certain point du mérite de la nouveauté. On ne fait plus rien de vraiment nouveau dans les arts, quand a fini la courte période de leur apogée. En Grèce on monta depuis Dédale jusqu'à Phidias, on se soutint de Phidias à Praxitèle; depuis Praxitèle jusqu'aux Antonins on admira et on imita. 11 en est de même des temps modernes : un souffle de l'Antique a dévelo;^pé cette seconde fleur qui commence au Giotto, qui s'épanouit à Raphaël, et qui, depuis, n'a laissé que de vagues parfums. La maladie des temps modernes, c'est d'avoir poursuivi le fantôme de l'originalité à tout prix ; c'est d'avoir crié à toute imitation respectueuse et intelligente :
0 imitatores, servum pecus!
Ne pourrait-on pas répondre avec bien plus de raison : O novateurs! troupeau d'esclaves insensés! qui vous a fait croire que le beau, dans les arts d'imitation, se produisît d'une manière spontanée? Raphaël, cet homme doué d'une organisation presque divine, a été porté vers
lA VtERGE ADORANT L'ElîGftARfStlE* 340
le sommet dans les bras du Pérugin : Pérugin lui-même devait presque tout ce qu'il était à Masaccio et aux autres maîtres des anciennes écoles. Sondez, s'il se peut, toute nature supérieure, vous en trouverez au moins une moitié qui appartiendra à la tradition ; seulement, il n'en est pas des temps où il reste un progrès à faire comme de ceux qui viennent après que l'extrême limite accordée à l'humanité a été atteinte. Dès lors le culte des plus
grands maîtres est la première condition de succès pour
ceux qui veulent renouveler quelque chose de leurs prodiges. Dominiquin, Poussin, Lesueur, croyaient en Raphaël comme M. Ingres^ croit aujourd'hui; je dirai plus, M. Ingres y croit davantage; soit que le temps écoulé ait agrandi à ses yeux la figure du maître souverain, soit que, par une espèce de métempsycose, la nature ait infusé, dans le peintre français, quelques parcelles de cette organisation qui fut unique dans les temps modernes. M. Ingres a voulu se faire et s'est fait soldat de Raphaël. 11 trouve en lui la solution de toutes les difficultés de la peinture : il s'enveloppe dans les ouvrages de Raphaël comme dans un sanctuaire qui le dérobe à ce que notre époque a de desséchant pour l'âme, d'étriqué, de mesquin et de vulgaire quant à la forme. On pourrait presque dire que M. Ingres préfère Raphaël à la nature, tant il s'est fait une loi sévère de n'interpréter la nature qu'à l'aide de Raphaël ; ou plutôt, M. Ingres croit que Raphaël n'est que la nature dans sa plus haute, dans sa plus ravissante expression.
Le talent de Raphaël fut le produit d'une des combi-
rtî^îsons les plus étonnantes dans Tordre de la nature. C'était une âme angélique dans un corps passionné et même sensuel. Il ne parvient, dans ses Vierges^ à rendre la religion qu'à l'aide de l'amour. La collection des Iftaiones qu'il a peintes pendant les seize dernières années de sa vie peut se diviser en trois ou quatre séries dont chacune a été inspirée par uiie femme que Rophaël avait élue comme le type d'une beauté particulière. Je ne croîs faire aucun tort à la ménîoire de Raphaël en croyant qu'il a aimé ces quatre femmes à la fois. Lisez avec attention les biographies contemporaines; rappelez-vous le milieu dé corruption élégante '
dans lequel s'était ouverte cette fleur d'une pureté ce-
leste, et vous trouverez ma supposition toute naturelle. Voilà bien des blasphèmes aux yeux des rigoristes; j'en ajouterai un dernier, en disant que, sans la réunion de ces conditions contradictoires, Raphaël n'aurait point été Raphaël.
Mais, par la toute-puissance de Tart et du génie, toute trace de cet alliage est effacé des œuvres de Raphaël. Ses Vierges n'ont inspiré, n'inspireront jamais que respect et amour divin : l'infernale séduction que Lewis a racontée dans le Moine ne peut se compriendré qu'en faisant intervenir une de ces prétendues Vierges commfe on en a peint après Raphaël : il existe une harmonie parfaite entre les productions du plus grand des peintres et la j^ensée de la plus chaste des jeunes filles. C'est à cette hauteur, c'est dans cette transformation que M; Ingres a cherché Part de Raphaël. Parmi les types divinisés par
LA VtERGÉ ADOftANT L'EUChARISTIË. 36<
Raphaël, il en a adopté un qu'il reprodyit, autant qu'il est en lui, avec une religieuse fidélité. Les Vierges de M. Ingi-es sont de la famille de la Vierge aux Candélabres : elles en ont le port et la fierté. Les Grecs adorent la Mère de Dieu sous une forrtie traditionnelle, qui, dans son austérité, leur paraît rendre toutes les perfections du modèle. M. Ingres est un peintre grec à l'égard de la Vierge atix Candélabres^ de ses propres Vierges-, de celle du Vœu de Louis Xllly de celle de M. de Pastoret; seulement il est un Grec, non de Byzance, mais de l'époque d'Auguste ou d'Adrien. Alors, des sculpteurs encore merveilleux par comparaison avec ce que les temps modernçs ont enfanté, reproduisant un type de Praxitèle -ou de Polyclète, donnaient néanmoins à leur ouvrage un cachet d'originalité. M. Ingres sait aussi, dans sa constance envers le type qu'il a choisi, varier son imitation et se varier lui-même. Ce doit donc être le sujet, non d'une vaine et grossière critique, mais d'une étude pleine d'attrait et d'instruction, que de suivre cette série de créations-sœurs depuis la Vierge aux Candélabres jusqu'k la Vierge adorant l'Eucharistie.
Cette voie étant indiquée, on sait déjà quel est le caractère, la pose, l'aspect de la nouvelle Vierge de Raphaël : cette nature romaine, souverainement béllfe dans la plénitude et la gravité, cet ovale presque insensible qui fait songer au compliment habituel que IfeS Arabes adressent au visage de leurs maîtresses, ce cou si droit avec ce regard baissé, les mêmes voiles, le mêine manteau, le même mouvement du corps et des bras; tout
cela identique en ^ros et pour l'observateur superficiel, niais adorablenîejît modifié, approprié au. sentiment de la nouvelle composition; qui, elle, est une création originale et sublime.
Le mystère le plus auguste de la religion catholique vient de s'accomplir. Le pain consacré est devenu le corps de Jésus-Christ ; le vin que renferme le calice est désormais son sang ; lé prêtre s'est prosterné devant la mission qu'il vient d'accomplir; au miracle suprême qui s'est opéré dans le sacrifice le peintre en ajoute un autre, qui est comme une tradition de la peinture, et que la Messe de Bolsène a consacré ; l'hostie vivante est debout sur le calice et paraît comme rayonnante aux yeux des fidèles. A ce spectacle, tout front mortel s'est courbé dtins la poussière, mais d'augustes spectateurs vont renïplacer et le prêtre et la foule assemblée. Dcfrrière Tautel les saints protecteurs de l'église où la messe est célébrée sont descendus pour s'associer, comme intercesseurs, aux prières des assistants. La pensée païenne représentait les Dieux se penchant sur l'autel pour respirer le parfum des sacrifices ; la pensée chrétienne place au même lieu des membres de l'Église triomphante, qui forment la chaîne entre Dieu et la créature qui combat sur la terre. On voit combien la composition de M. Ingres, quelque nouveauté qu'elle présente, reste néanmoins circonscrite dans la rigueur du dogme et l'esprit de la religion.
Une telle conception toutefois présentait d,e nombreux obstacles. La Vierge Marie, entre saint Nicolas et saint
Alexandre, les deux patrons de la Russie, devait se montrer à la fois adorant la divine Eucharistie, adorée par le peuple qui se presse dans l'église. Le peintre avait une apparition à représenter, et pourtant, afin de rester dans les données de la pure et sévère école qu'il représente, il devait éviter toute fantasmagorie de lumière ; la Vierge descendant du ciel , quittant pour ainsi dire les genoux de son fils pour le retrouver sur l'autel, devait paraître, par sa beauté , sa majesté , sa forme seule , la Vierge assumée (assunta) , la Vierge-Déesse , comme osent l'appeler Pétrarque et Tasse dans leur enthousiasme italien. M. Ingres a résolu ces deux problèmes. Le contraste que j'indiquais précédemment, celui du cou fièrement dressé et des paupières abaissées, ce contraste qui, dès Raphaël, a su exprimer à la fois l'humble femme de Rethléem et la Mère de Dieu triomphante, est ici approprié avec une convenance parfaite à la donnée que le peintre a choisie. La double situation de la Vierge est très- clairement écrite, l'une passive, la Vierge recevant les hommages du peuple assemblé; l'autre active, la Vierge s'humiliant à son tour devant la grandeur du mystère eucharistique. Il y a dans la Vierge un parfum de béatitude et en même temps cette nuance d'émotion et d'orgueil que notre faiblesse prcte aux bienheureux.
Quant à l'emploi de la lumière, il est tout ce qu'on pouvait attendre d'un disciple de la grande école italienne. En passant, il y a quelques jours, à Autun, où j'ai revu la grande page du saint Symphorien, je fus désagréablement affecté par la disposition' d'une chapelle de la
Vierge, qui dépare la sévérité du monument. On a voulu, dans cette circonstance, renouveler les combinaisons de lumière, tant de fois et si justement condamnées, du Calvaire de Saint-Rocli et de la chapelle de la Vierge à Saint-Su Ipice. La statue de la Mère de Dieu est placée comme dans un puits; un rayon lumineux descend par l'orifice et vient tomber d'aplomb sur la têfe. L'emploi d'un tel moyen est peu digne de la religion ; il produitle même effet que l'orchestration théâtrale dans la musique d'église. J'ignore si cette chapelle de la Vierge a été ainsi décorée avant ou après l'arrivée du saint Symphorien : mais le voisinage d'un tableau de M. Ingres, tout mal exposé qu'il est, rend plus choquant l'effet fantasmagorique qu'on a voulu produire. Que serait-ce si le? Autunois avaient sous les yeux la Vierge adorant ïEucharistie ?
Je n'ai que peu de chose à dire sur les deux figure? de saint Nicolas et de saint Alexandre. Le peintre les a réduites au rôle d'accessoires, et elles se sont subordonnées docilement à sa pensée. La tête du saint Nicolas, sa pose, les ornements, rappellent sans aucune affectation, sans le moindre sacrifice à la manie de l'archaïsme, le? personnages si graves des assemblées de saints dans le? vieux maîtres de l'Italie : dans le saint Alexandre, M. Ingres a réalisé le type slave avec la justesse dont il a fait preuve en peignant des personnages du règne de Louis XIV dans son Maréchal de Benmck, de vieux prêtres italiens dans la Chapelle Sixtine, des Français du xv* siècle dan? Y Entrée de Charles VII à Paris. C'est une chose cha^
mante que la couleur locale, quand l'firtiste possède tant d'autres qualités avant celle-là.
Dans l'exécution de la figure de la Vierge, je trouve trois choses particulièrement belles. La face légèrement inclinée en arrière présentait une grande difficulté ; je ne nae souviens pas si précédemment M. Ingres s'est tiré de ce problème avec autant de bonheur ; tout ce que je puis dire, c'est que la partie supérieure du masque m'a paru admirablement modelée en pleine lumière; les mains sont à la fois d'une force et d'une délicatesse exquises : c'est à cela qu'on reconnaît le grand maître. Dernièrement un artiste justement apprécié au Salon, M. Maréchal, de Metz, a exposé dans le local du Cercle des arts un grand vitrail composé de trois figures. L'élégance du dessin, la beauté-de l'expression, recommandaient cet ouvrage ; mais les mains, les pieds, n'avaient ni vie, ni correction, ni souplesse. Le sentiment, l'inspiration, peuvent dicter une belle tête; mais l'homme de savoir et d'expérience peut seul arriver à la perfection des extrémités. C'est ce qu'on peut dire encore des draperies, dans lesquelles les plus habiles, Dominiquin à leur tête, ont échoué : il ne faut pas tomber dans le mannequin antique comme Poussin, ni que les draperies dispensent des corps, comme il arrive à Lesueur. La draperie était encore gothique et mesquine dans les plus anciens ouvrages de Léonard de Vinci : Raphaël, à l'exemple de son maître le Pérugin, peignait d'abord des draperies de convention : c'est André del .Sarto, c'est Fra Bartolommeo surtout, qui ont trouvé le secret de la draperie, sans roideur comme sans
vulgarité, ample, souple, prenant doucement la lumière, et s'ajustant avec aisance aux mouvements du corps. Fra Bartolommeo enseigna, dit-on, l'art de la draperie à Raphaël, qui dans ses sibylles et dans quelques-uns des cartons de Hampton-Court atteignit le point culminant de la perfection. Maintenant, quand je nie rappelle la Stratonice, le saint Symphorien, le Virgile, en présence de la Vierge adorant V Eucharistie, je ne crains pas de dire que depuis Raphaël personne, non,'personne n'a peint la draperie mieux que M. Ingres.
Tout le monde à Paris est charmé de la Vierge adorant l'Eucharistie; les Russes, dit-on, ne le sont pas : malgré le soin que M. Ingres a pris de les servir selon leur calendrier, ils trouvent que les rites de l'Église orthodoxe n'ont point été observés, et qu'il y aurait grande irrévérence pour la foi russe à ce que le tableau de M. Ingres fût exposé dans une chapelle de Saint-Pétersbourg. Voilà de beaux scrupules, et je ne demanderais pas mieux que de les admettre, surtout s'ils condamnaient la Vierge adorant l'Eucharistie à rester en France. Mais, malheureusement pour nous, le grand-duc hériditaire commettra une énormité. Il recevra la Vierge française, malgré la réprobation de ses coreligionnaires, et l'école française perdra un des modèles les plus capables de la soutenir dans la voie de la haute peinture. Sans doute, il est bon qu'un chefd'œuvre de notre p,$iàture aille la représenter dignement jusque dans le voisinage du pôle. Mais M. Ingres doit à son pays une répétition de la Vierge adorant l'Eucharistie : il y a dans l'ouvrage qu'un peintre vient d'exécuter, et
dont il peut révéler lui-même les secrets à ses élèves, un principe d'influence et d'attraction que ne possèdent plus les productions les plus achevées des anciennes écoles.
Je relis ce que je viens d'écrire, et en retrouvant partout sous ma plume le mouvement d'une admiration vive et sincère, je m'attends aux reproches qu'on m'adressera. Encore un homme qui suit l'impulsion de la mode : s'il n'était pas convenu qu'on doit à tout prix et en ,toute occasion admirer M. Ingres, on n'en dirait pas la moitié autant. Singulière mode que celle-ci, bien intelligente, bien sérieuse, bien réparatrice, qui va chercher dans le sanctuaire d'une vie d'épreuves et d'efforts, un artiste abreuvé par trente ans de dégoûts, qui lui pose enfin sur la tête une couronne depuis si longtemps méritée. La mode est-elle une de ces choses qui se font ainsi attendre, et qui s'élaborent ainsi dans le silence ! Pourquoi tant de gens néanmoins se révoltent-ils pontre le succès de M. Ingres? C'est qu'il a le grand tort d'avoir atteint M. Ingres vivant. Que dis-je? M. Ingres, plein de force, de fécondité, et je dirais presque d'avenir. Sans doute, s'il s'agissait des premiers pas d'un jeune homme, fût-il un second Raphaël, je redouterais ce tumulte de louanges. Mais l'effet de laStratonice a déjà produit ce que l'approbation publique vivement exprimée pouvait inspirer de plus heureux à M. Ingres, c'est-à-dire, la franchise, la confiance avec laquelle est peinte la Vierge adorant l'Eucharistie. Pourquoi donc n'insisterions-nous pas, pourquoi ne pousserions-nous pas encore davantage le vent dans cette voile si majestueusement enflée? Mais je veux que nos
louanges n'amènent pas le fruît que nous en attendons ; après tout, sera-ce un si grand mal que d'avoir dédommagé avec usure un artiste longtemps méconnu, de tant d'efforts pénibles et de déceptions successives ?
Voilà ce que je répondrais à ceux qui, de bonne foi, me reprocheraient d'avoir été trop loin : je n'ai d'ailleurs rien à dire aux mécontents d'une autre nature, à ceux qui chasseraient encore Aristide, pour l'avoir trop souvent entendu appeler le Juste.
LA STRATONIGE
DE M. liNGRES
J'éprouve un véritable bonheur à parler du tableau de M. Ingres. Quand on a abdiqué le dur métier de critique, il n'y a que l'admiration qui puisse autoriser à le recommencer par intervalles. Je prends donc la plume avec l'intention de passer rapidement sur les reproches, d'insister beaucoup sur les louanges ; j'écris sous l'impression d'une de ces émotions sérieuses qui ne ressemblent plus aux troubles de la première jeunesse, où la raison semble prête à confirmer les sensations, et à en accroître elle-même la vivacité : je jouis pour l'art, pour mon pays, pour l'éternelle jeunesse des facultés humaines, de l'exemple que vient de nous donner de son élévation et de ses ressources le génie d'un grand peintre dans toute la maturité de son talent.
Notre siècle est peut-être celui où le goût des arts est devenu le plus général, et pourtant jamais les productions dignes d'un succès durable ne se sont montrées plus rares. Cela tient, je pense, à deux causes principales. Le passé nous a légué trop de chefs-d'œuvre, et nous sommes devenus trop savants. Nous étouffons sous les maîtres. Les larges doctrines de l'éclectisme nous ont permis de tout sentir et de tout admirer. Quiconque se livre de nos jours à la culture des arts est condamnée subir l'influence de ce passé qui nous accable. On ne voit la peinture qu'à travers la peinture elle-même, et nous-même qui ne connaissons de l'art que les jouissances qu'il peut donner, si quelque talent nouveau surgit, avant de savoir ce qu'il est, nous voulons deviner à qui il ressemble. Toutes les voies semblent parcourues, toutes les inspirations épuisées , et la prétention à l'originalité ne nous semble devoir produire que la bizarrerie.
En même temps, nous avons fait les plus remarquables progrès dans la connaissance du passé. Les débris de tous les temps nous sont connus : nous savons les coordonner, leur assigner leur type et leur destination. Aucun anachronisme ne nous échappe, et nous n'en passons à personne. Mademoiselle Rachel se montra-t-elle cent fois plus digne et plus touchante dans le rôle de Monime, nous ne lui pardonnerions pas d'avoir ignoré la forme et la simplicité du bandeau royal que Monime rend à Mithridate. Où est le temps où Raphaël pouvait impunément mettre un archet dans la main d'Apollon? Les peintres puisaient alors dans l'aspect des monuments
antiques une inspiration générale et plus sympathique que raisonnée. Tout homme qui désormais voudra traiter un sujet de l'antiquité devra passer par les voies arides de rérudition. Autrefois, le peintre lisait les poètes; aujourd'hui^ il lui faudra traduire les scoliastes.
S'il est entre ces deux funestes directions un sentier encore praticable au génie, on devine d'avance en quoi consistera cette dernière preuve d'originalité. Marcher dans la route des maîtres et ne point les copier, obéir à la manie d'érudition que possède le siècle, sans cesser d'être artiste, tel est le problème que M. Ingres, peut-être, était seul capable de résoudre, et qu'il a incontestablement résolu. Le tableau de Stratonice réunit les qualités les plus éminentes qu'on admire dans ce qui nous reste de l'antiquité et dans les chefs-d'œuvre du xvi* siècle ; en même temps, c'est une production essentiellement neuve dans toutes ses parties. On ne saurait pousser plus loin la recherche et l'exactitude minutieuse dans les détails d'un tableau. Si je voulais seulement énumérer ici tout ce que la toile de M. Ingres contient de particularités de décoration et d'ameublement, et faire comprendre ensuite à qui n'a pas vu le tableau, que tout cela tient sans confusion, sans encombrement, avec un goût et un agencement admirables, dans un tableau de chevalet dont les figures principales n'ont pas un pied de haut, j'entreprendrais une tâche impossible, et pourtant je ne ferais, par cet effort, que rendre hommage à la plus rigoureuse vérité.
Toutefois, ces quaUtés sont connues chez M. Ingres :
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on sait que jusqu'ici personne n'a su mieux se pénétrer du vrai caractère de tous les siècles; sa Françoise de Rimmiy comme son Charles VII ^ son Maréchal de Berwick comme son ApotMose d* Homère^ ont montré dans M. Ingres cette étonnante réunion de souplesse et de profondeur. On serait en général disposé à lui refuser des qualités d'une autre nature , en observant que dans ses meilleurs ouvrages, dans ceux que je viens de citer surtout, et en y joignant la Chapelle Sixtine^ la nature des sujets a demandé plus de symétrie que de mouvement; quelquesuns des admirateurs les plus sincères et les plus éclairés de M. Ingres ont pu craindre que la plus haute peut-être des qualités de la peinture, l'expression, ne lui ait pas été départie aussi généreusement par la nature que l'élé- vation du goût et l'originalité du dessin. On avait remar- que, il est vrai, plus de passion, plus d'émotion surtout, , dans le Martyre de saint Symphorien. Mais quelques^ détails de cet ouvrage rendirent le public sévère, probablement injuste, et quelques-uns parurent craindre qu'( se donnant des qualités qu'il n'avait pas, M. Ingres n'eût: laissé s'obscurcir celles qui lui avaient assuré un rang s/ élevé dans la peinture.
La Stratonice rassurera à cet égard les critiques les plus exigeants. Jamais M. Ingres ji'a mieux uni le goût à l'expression : et ce qui nous semble merveilleux, plus les personnages ont d'importance et touchent pour ainsi dire au cœur de la composition, plus se montre, vrai et profond, le sentiment qui les anime ; la figure du jeune Antiochus est à la fois le centre et le diamant du tableau.
Je n'ai pas besoin de rappeler les circonstances du sujet choisi par M. Ingres ; on le sait par le collège , on Ta rappris par T Opéra-Comique : il n'est personne qui puisse ignorer la passion du jeune Antiochus pour sa belle-, mère, la ruse du médecin Érasistrate, enfin la générosité de Séleucus , générosité qui d'ailleurs serait peu prati- ^âWe sous l'empire du code civil. L'historiette paraît luthen tique : Plutarque l'a bien racontée, Lucien encore nieux , à ce qu'il me semble. On dirait au moins que M. Ingres s'est proposé de réaliser ces circonstances du :^cit de Lucien : « C'est cette Stratonice, aimée par son K beau-fils, dont le médecin découvrit si habilement la a passion. Antiochus, rougissant de son mal, se laissait « consumer en silence. Il n'éprouvait aucune douleur, et « pourtant sa couleur était toute changée, et son corps se « desséchait de jour en jour. Le médecin, ne découvrant « aucune cause manifeste à ce mal, vit bien qu'il prove- « nait de l'amour. Il y avait là beaucoup de signes d'un « amour caché : les yeux languissants, la voix éteinte, la « pâleur, les larmes. Sachant donc àr quoi s'en tenir sur €( ce point, il plaça sa main sur le cœur du jeune homme, tt Pui&, faisant appeler tour à tour ceux qui habitaient le « palais, il observe chez le malade le plus grand calme « à l'aspect de tous, excepté* une seule : c'était sa belle- « mère. A peine a-t-elle paru, qu'une pâleur mortelle (c le i&aisit, la sueur l'inonde, il tremble, le cœur lui bon- K <Kt dans la poitrine. Le médecin vit bien que e'étiaient u là tous les signeis de l'amour. »
N'adrairez-vous pas ce tableau? ne trouvez-vous pas
magnifique le sujet ainsi présenté, et n'est-ce pas merveille qu'aucun des grands maîtres jusqu'à M. Ingres n'ait encore réalisé ce récit? A vrai dire, c'a été là chez notre illustre contemporain une idée favorite. Les personnes admises dans Tatelier de M. Ingres ont pu y voir un tableau de Stratonice déjà fort avancé, et commencé peut-être il y a plus de vingt ans. Le fond de la com- . position était le même, les accessoires essentiellement différents : rien ne donnait l'idée de cette combinaison d'un goût achevé et d'une richesse infinie, qui ne s'est sans doute rencontrée que dans les palais des premiers successeurs d'Alexandre. M. Ingres, en transportant sa composition sur une toile plus étroite, lui a donné ce dernier cachet. 11 me semble que le pathétique de la scène y gagne quelque chose : ce jeune homme mourant au milieu des délices de la richesse et de la puissance a, sans aucun doute, plus de prise sur l'imagination, et en même temps une certaine coquetterie dans les détails ne messied pas à un sujet que Corneille, à cause du dénoùment heureux, aurait classé parmi les tragicomédies.
Le sujet de Stratonice est incontestablement fort beau, mais il offre à l'exécution quelques graves difficultés. 11 n'est guère possible que la composition présente cette unité, cette cohésion presque indispensable dans les œuvres de l'art. Antiochus doit laisser deviner son amour à la première apparition de Stratonice; qu'elle ignore la passion de son beau- fils ou qu'elle la soupçonne, (M. Ingre» a préféré la dernière hypothèse), la convenance ou la prudence l'éloignent du lit d' Antiochus.
LA STRATONÎCE. 365
M. Ingres a sagement subi cet inconvénient de son sujet. Stratonice qui s'avance incertaine et émue, Antiochus surveillé par le médecin, pleuré déjà par son père, constituent deux parties distinctes de la composition , entre lesquelles il ne paraît exister qu'un lien purement intellectuel. Pour éviter la division de l'intérêt, M. Ingres a demandé à l'effet de son tableau ce que la nature de la composition semblait lui interdire. Stratonice est peinte en pleine lumière ; c'est la réalisation de la toute-puissance de la beauté; c'est Vénus elle-même. Tout le drame, au contraire, s'agite dans la demi-teinte : Antiochus fuit le soleil, il voudrait se dérober à lui-même; le médecin l'observe dans l'ombre ; le père, abîmé dans la douleur, doit aussi trouver importun cet éclat du jour qui ne plaît qu'aux heureux. J'ai vu beaucoup admirer l'attitude de Séleucus prosterné au pied du lit' de son fils r je crois pourtant que j'aime encore mieux de cette figure son exécution, la largeur et la finesse de la draperie, la beauté des mains et des bras, que sa disposition. Je crois que l'expression de la tête de Séleucus manque au tableau : Timanthe avait, il est vrai, voilé la face d'Agamemnon, mais Séleucus n'est point condamné par l'oracle à sacrifier son fils. J'ai déjà dit que, selon M. Ingres, Stratonice savait déjà, par une intuition toute féminine, la pensée d' Antiochus : Stratonice est donc coquette, elle l'est d'une façon qui tient le milieu entre la Galatée de Virgile et la Vénus d'Homère ; elle est charmante de tout point; elle n'a, comme on peut s'y attendre, ni la grandeur de Junon, ni la simplicité d'Iphigénie.
Le médecin joue un grand rôle, trop grand peut-être, dans l'ombre du tableau ; il a dans son pressentiment, dans son habileté, dans son influence sur le dénoûmeot, quelque chose de divin; on dirait plutôt un génie sauveur, un Esculape. Esculape était fils d'Apollon et petit-fils de Jupiter. Érasistrate avec tout son talent n'avait pas sans doute une si noble généalogie, et il me semble que j'aimerais à retrouver dans ses traits quelque chose des types beaucoup plus humains que l'antiquité nous a légués, soit l'Hippocrate, soit le médecin grec de la bibliothèque. La draperie du docteur est aussi peut-être trop ample et trop solennelle.
Quant au jeune Antiochus, je l'ai déjà dit précédemment, il est parfait. C'est une idée de génie, que ni Lucien ni personne n'a fournie à M. Ingres, que l'effort du malade pour empêcher le médecin de pénétrer la cause de son mal. La pose qui en résulte, très-risquée dans son principe, est rendue avec un extrême bonheur. Le corps répandu en quelque sorte sur le lit, recouvert d'une draperie de couleur orange, est dessiné avec une hardiesse et une précision dont rien ne peut donner l'idée. La nature délicate et fiévreuse du jeune homme est admirablement saisie ; le ton des chairs, l'expression de la bouche et des yeux, sont dans une harmonie parfaite; je sais gré, pour mon compte, à M. Ingres, d'avoir conservé dans cette tête si passionnée la vérité historique des traits d'Antiochus. Tout cela est relevé par une exécution à la fois sévère et émue, digne de Raphaël et du Corrége.
Après cela, faut -il parler des figures accessoires qui peuplent le tableau et complètent l'ensemble, de celte nourrice désolée, de cette jeune fille qui répand l'encens sur le trépied avec tant de naïveté et de grâce, de la suivante de Stratonice, inquiète, hors de la chambre et peut-être aussi (qui sait?) quelque peu dans la confidence? On n'a la force de rien louer après l'Antîochus.
Maintenant, si je me restreins à l'exécution du tableau, après avoir signalé une légère disparate entre la sécheresse de quelques parties du fond et la manière à la fois fine et grasse dont les figures sont rendues, je résumerai toute mon admiration en deux mots, la perfection des draperies et la virginité du ton; qu'on se figure bien que toutes les draperies du tableau de Stratonice sont à la hauteur de la seule figure de Virgile dans le Tu Marcellus eris. Quant à ce que j'entends par la virginité du ton, cette expression a besoin , je crois , de quelques mots d'explication. M. Ingres, traitant un sujet de l'antiquité, a eu certainement devant les yeux l'inimitable pureté de tracé qui distingue les peintures des vases grecs. Comment transporter sur une toile terminée avec la dernière recherche cette impression si profonde et dont la donnée est si fugitive? Il faut redouter alors l'emploi des ressources ordinaires de la peinture à l'huile, sans affecter une fausse naïveté, et en se montrant avec toute sa science, ce qui est le devoir de tout artiste sincère, on doit retrouver dans le ton et dans l'effet la pureté et la simplicité des modèles; il faut la clarté des tons de la fresque et de
l'aquarelle. M. Ingres, dans la Stratonice, est le seul qui me paraît avoir résolu ce problème.
J'en pourrais dire encore beaucoup, mais il me semble qu'une œuvre appelée à un succès aussi durable demande quelque chasteté dans la louange. M. Ingres a fait cette fois ce qu'on doit attendre d'un homme qui réunit à l'expérience de l'âge toute la vivacité des impressions de la jeunesse. Il y a deux moments suprêmes dans la vie d'un artiste : le jour où le génie se manifeste dans la première fleur, et celui où l'homme qui touche aux limites delà vieillesse, se repliant sur lui-même, semble recommencer une nouvelle vie ; c'est , après le charme enivrant de la première verdure, le charme non moins grand et plus profond peut-être des jours de l'automne; c'est Gluck écrivant à soixante ans l'Alceste et l'Iphigénie en Tauride, c'est ïalma jouant Joad et Auguste ; c'est Baillot dans la grâce sévère des années qui viennent de s'écouler; c'est Racine écrivant Athalie; c'est Titien peignant la si naïve et si pure Présentation de la Vierge^ après tant de peintures si puissantes et si hardies.
Cette persévérance du génie est un des plus beaux spectacles que notre nature puisse offrir : c'est une protestation de l'esprit, jeune comme Dieu lui-même, contre le déclin de la matière. M. Ingres rajeunissant son talent à la façon de Gluck et de Racine, M. Ingres rajeunissant la peinture elle-même, quand de toutes parts elle nous apparaît si usée et si décrépite, a, pour ainsi dire, une nouvelle carrière à parcourir. Que Tapplaudissement unanime qui vient d'accueillir la Stra-
tonice l'encourage dans cette voie; qu'il nous revienne tout plein de cette ferveur qu'un nouveau baptême de l'art vient de lui rendre; que l'impression de l'Italie, si puissante sur tous les grands artistes, et si manifeste dans i^n dernier tableau, ne soit point négligée par celui que 'unanime opinion de la France place à la tête de notre Jcole, qu'il sache bien que personne ici ne conteste son •ang et ne méconnaît son génie : et qu'oubliant enfin quelques blessures qu'il s'est faussement exagérées, il permette à la France de se glorifier, comme elle en a le iroit, dans l'exposition publique du Louvre, de son dernier tableau.
En attendant que M. Ingres, rassuré par l'unanime applaudissement des artistes, réalise le vœu de tous ceux \m ont été admis à voir la Stratonice^ n'oublions pas l'ami ies arts pour lequel l'Achille de la peinture est enfin sorti ie sa tente, et dont la noble insistance est si bien récompensée. La flatterie de notre temps ne s'adresse pas aux princes. Aussi tout le monde me comprendra-t-il, tout le nonde accueillera-t-il mes paroles avec sympathie, quand e dirai que personne en France n'était plus digne de )osséder la Stratonice que M. le duc d'Orléans. Protéger es arts ne consiste pas seulement à acheter des tableaux : >eaucoup partagent de nos jours ce privilège avec les Drinces ; mais distinguer le vrai mérite, graduer avec ntelligehce les distinctions qu'on lui accorde, n'oublier lucun de ceux qui comptent dans notre école, et, en n'ou- )liant personne, faire à chacun sa véritable part, c'est à le privilège d'un bien petit nombre parmi les privilé-
giés de la naissance et de la fortune. M. le duc d'Orléans doit s'estimer heureux d'avoir la Stratonice : les artistes et les amateurs ne le sont pas moins de savoir que le nouveau chef-d'œuvre de M. Ingres a passé en de si dignes mains.