DE M. INGRES
Je continue de suivre avec un respectueux intérêt ce qu'on peut appeler les progrès d'un homme qui, depuis plus de trente ans, occupe une place éminente dans l'école française. Si quelques critiques, souvent bien vives, ont pu donner au public une certaine confiance dans la sincérité de mes jugements, il m'est doux de mettre cet avantage au service d'une gloire aussi pure et aussi méritée. M. Ingres est aujourd'hui le premier des peintres vivants, non-seulement de la France, mais de V Europe ; je ne parle ici, ni de l'Angleterre qui n'a jamais eu d'école, ni de l'Italie qui n'en a plus. L'Allemagne elle-même, malgré tant de sérieux eiforts, n'a point un homme à opposer à M. Ingres : des pensées, des cartons^, des des^
sins^ ne suffisent point pour faire un peintre accompli, et personne ne supplée à. l'absence de la vrai peinture par l'ambition de la profondeur, ou la quintessence des sentiments.
Après une lutte de vingt ans soutenue avec une inébranlable conviction, M. Ingres est resté le maître du terrain; aux fruits d'une expérience consommée, il joint toute l'énergie d'une nature presque juvénile, animée pat un applaudissement universel. Au milieu de tant de contemporains dont un grain de popularité a fait tourner la tête, la louange a eu pour lui l'eifet de concentrer de plus en plus l'artiste dans l'art qu'il exerce; jamais plus de conscience et de volonté n'a conduit une main plus ferme et plus sûre; c'est là un noble spectacle, un exemple rare, et qu'une âme sincère ne peut contempler sans émotion.
Ce n'est donc point une apologie que je vais entreprendre. Je suppose que tous ceux qui ont été admis à voir les deux derniers ouvrages de M. Ingres sont du même avis que moi ; la tâche que je m'impose est d'aider l'admiration à se rendre un compte exact d'elle-même. On a vu ces jours derniers réunis à la fois dans l'atelier de M. Ingres, la Vierge adorant l'Eucharistie^ dont j'ai déjà entretenu les lecteurs de ce recueil, le portrait de Cherubini^ et celui de M. le duc d'Orléans; trois ouvrages aussi variés que possible, d'intention, de caractère, et d'exécution. C'est le produit du travail Ti'une année, sans contredit une des plus heureusement fécondes de la carrière du peintre. Je me suis rappelé qu'on avait pu voir