CHERUBINI ET M. LE DUC DORLÉANS
à la fois dans l'atelier de Raphaël la Vierge à la chaise, le portrait du duc d'Urbin et le musicien du palais Sciarra. La comparaison des portraits exécutés par Raphaël avec les tableaux d'histoire, est sans contredit ce qui jette le plus grand jour sur les mystères de la peinture ; la même observation s'applique aux trois derniers ouvrages de M. Ingres, qui font parcourir à la pensée tout le clavier de l'art, depuis la pure réalité jusqu'à l'extrême idéal. L'unité du talent et ce qu'on appelle aujourd'hui V individualité de l'artiste, ressort de l'examen simultané des trois tableaux ; c'est évidemment la même lyre; mais l'artiste l'a adaptée tour à tour aux modes les plus opposés.
J'ai fait voir précédemment avec quelle respectueuse fidélité M. Ingres, dans sa Vierge^ avait suivi la trace de Raphaël; la composition vraiment extraordinaire, que je voudrais appeler V Apothéose de Cherubini^ transportait l'artiste dans un monde tout autre, et lui imposait l'obligation de se montrer exclusivement lui-même. Les prodiges de la musique qui sont de tous les temps, n'ont pas toujours dépendu du mérite du compositeur ; le Dante a consacré le souvenir des émotions délicieuses que le chant de son ami Casella lui avait causées ; le musicien inconnu, peint par Raphaël avec tant de charme, avait sans doute à son. tour ravi cette âme angélique, et la reconnaissance doit avoir guidé la main du peintre. Mais une belle mélodie rendue par une belle ^voix suffit pour produire un effet de ce genre, et la musique encore dans l'enfance, rencontrait des organes moins rebelles à son action. Si
nous pouvons juger sainement d'un art dont les effets d'ancienne date sont difficiles à reproduire aujourd'hui, la musique, qui s'est développée après les autres arts, n'a cessé jusqu'à nous d'étendre son domaine et ses richesses. Il semble qu'à présent le point culminant ait été atteint et même dépassé; la lassitude et l'affectation sont les signes presque certains d'un commencement de décadence. .Mais hier encore, il n'en était point ainsi, et Cherubîni, par exemple, n'a été inférieur à aucun de ses devanciers; c'a été un maître véritablement classique, non pour s'être traîné, avec plus ou moins de bonheur, dans un sentier battu, mais parce qu'il a imprimé à ses grandes compositions ce cachet d'une perfection calme, réservé à ceuxqui ne craignent pas d'être mis en comparaison avec leurs devanciers. Dans la musique sacrée surtout, Cherubini a étendu les bornes de l'art ; nul n'a joint un style plus châtié à des formes plus grandes et à une plus étonnante fécondité de développement. M. Ingres, excellent musicien lui-même, a senti mieux que nous et peut-être envié ce privilège de création qui appartenait encore à l'art musical entre les mains de Cherubini. Il a voulu que la peinture, asservie comme elle l'est à un passé glorieux, consacrât les conquêtes que la musique venait de faire dans un domaine moins exploré, et peut-être au moyen du contact a-t-il espéré de rajeunir la peinture elle-même.
Cependant un sentiment profond de tiûstesse est empreint dans cette apothéose anticipée d'«n grand génie. Le chantre des Deux journées a presque atteint le
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terme de sa laborieuse carrière : nous le voyons, tel qu'il était encore il y a si peu de jours, épuisé, pâle, affaissé, mélancolique, et près de s'abandonner à un de ces mouvements d'inquiétude boudeuse, qui d'ordinaire dérobaient, comme sous un nuage, l'intime sérénité de son âme. Le tracas des affaires ei le mouvement prosaïque de l'existence l'ont jeté dans l'oubli de son propre génie ; il s'est assis mécontent, fatigué sous un portique. Mais la muse, trop souvent repoussée, n'a point renoncé à ses mystérieuses visites; la voici qui descend, à l'insu de l'artiste, et visible seulement à la foi de ses admirateurs ; dans sa main vibre une lyre d'or, et l'autre main, étendue sur le front, réceptacle de tant de grandes pensées, y fait comme pleuvoir des idées nouvelles. Telle est, en peu de mots, Y Apothéose de Chembini^ composition que la parole peut indiquer et non décrire. Tant qu'on n'en aura pas le trait sous les yeux, ii sera impossible qu'on se fasse une idée même approximative de cette alliance hardie du positif et de l'idéal dans la figure de Cherubini. M. Ingres n'a dissimulé ni l'âge ni la faiblesse, le costume est d'une sirpplicité qui va jusqu'à la vérité naïve; immédiatement auprès de ce personnage, de ces habits si réels, est la déesse douronnée et vêtue comme l'Apollon musagète. Mais à défout de la distance, comment M. Ingres a-t-il ménagé la transition ? a-t il placé sa muse dans une lumière différente? a-t-il donné à l'effet quelque chose de frappant et de fantastique? La muse est placée dans le même jour, dans la même atmosphère que le vieillard, et pourtant l'œil n'est point choqué par le contraste, et l'esprit l'accepte immédiatement.
J'ai cherché à m'expliquer comment M. Ingres avait résolu le problème, et sauvé ce que devait présenter de choquant le rapprochement d'objets aussi disparates, et sans me flatter d'avoir pénétré le secret de Tartiste, je donne mes conjectures pour ce qu'elles sont. Ainsi il me semble que dans cette circonstance, M. Ingres a admirablement usé des contrastes naturels. L'éclat et la finesse de la carnation d'une jeune fille, la pureté de ses formes, la surabondance de vie qu'elle possède, semblent appartenir h un autre monde que la pâleur, les rides et l'affaissement du vieillard. La régularité des traits de Cherubini, et les beaux yeux qui illuminaient encore sa physionomie, le soutenaient pourtant dans le parallèle, tandis qu'une certaine irrégularité, une nuance de caprice dans le visage de la jeune fille, tempèrent la splendeur de sa beauté. Ainsi l'harmonie s'introduit dans l'opposition même : les draperies de la muse, qui plus riches choqueraient à côté des vêtement du vieillard, doivent quelque chose d'aérien à leur blancheur ; enfin le geste de la muse est dominateur et presque divin, et l'eifet de cette puissance est comme répercuté sur le front de Cherubini par l'empreinte de la pensée, par cette contraction calme des sourcils, à l'aspect de laquelle chacun devine qu'un monde d'harmonie s'agite dans cette âme, et qu'avec le silence extérieur des sens, l'attention se concentre et se replie tout entière dans le mystère de l'audition interne; ajoutez à tout cela, qu'en imprimant à l'architecture du tableau un caractère exclusivement antique, le peintre a préparé d'avance et presque justifié l'apparition de la muse. Au reste, dans