FRONTON DE LA MADELEINE
6 février 1834.
Le Journal de Paris, de pacifique mémoire, comptait au nombre de ses. rédacteurs un flâneur d'office, dont l'emploi consistait à parcourir du matin au soir les rues de la capitale et de la banlieue, avec mission de s'enquérir de tous les accidents mémorables, de compter les voitures versées et les chiens écrasés, d'épier la montée de chaque pierre qu'on posait sur les édifices publics et particuliers. Cette charge de flâneur n'existe plus, que je sache, à aucun journal, et pourtant quelle époque que la nôtre, pour occuper dignement le rédacteur piéton du Journal de Paris ? Quel vaste champ ouvert à l'observation depuis la démolition de l'hôtel d'Elbeuf jusqu'à l'élévation de l'obélisque de LouqsorI Pour mon compte, j'aimerais beaucoup à trouver chaque matin dans un coin
obscur du feuilleton le mouvement archilectonique de la capitale, la statistique des monuments, maisons, boutiques, rues, fontaînes et trottoirs, le bulletin exact et complet du génie à tant le pied carré; et certes, je ressens tellement l'utilité d'un pareil bulletin, que si j'étais resté aussi flâneur que je l'étais il y a dix ans , je me serais dévoué en faveur des lecteurs du Tcmps^ mes maîtres et mes meilleurs amis, à l'accomplissement de cette vétilleuse besogne. Aujourd'hui, l'humeur paresseuse prend le dessus. L'activité brûlante du Bonaparte des travaux publics déconcerte à l'avance tout ce qui me resterait de zèle au fond de Tâme. Je suis, dans mon genre, comme la Victoire, qui sentait faiblir ses ailes à force de suivre l'autre Bonaparte dans son vol. Pour que je me décide à mettre le nez à la fenêtre, pour que j'embouche enfin la trompette, il ne me faut rien moins qu'une occasioa comme celle qui se présente à l'heure qa'il est, pac ce beau soleil digne d'un printemps d'Italie, au moment où l'aigle du fronton de la Madeleine, pour me servir de l'énergique expression: des Grecs inventeurs des frontons, brise se& limges et déploie son envergure toute diaprée des figure^^ de M. Lemaire.
Il est peu de lecteurs de ce journal qui puissent se rap-* peler combien je suis engagé dans la réussite du fronloA de la Madeleine. A l'époque du concours qui eut lieu pouj: la décoration de cette partie du monument, tes avis-n'é-* taient rien moins qu'unanimes sur le mérite des compétiteurs. Beaucoup se laissaient influencer par la grande et L<^;Hinr)e r^utation de M» Pradier. M. Dc^bjoeu^s»,, dQMt b
LE FRONTON D^E LA ÎIADELEINE. MH
coiTïposition, en tant que ba&^relieÉ^ Remportait sur toutes, lies sotires, Bt Desbee^fs^ comptait un assez grand' nombue^ â» partisans. Moi, je portai pour Ni Lemaire ; et aujour^ é*hui^ à la faee ée Paris, de la France et du monde^^ Hl Lemaire me donne pleine raisoa : grand meixi !
La composition dse M. Lemaû'e est bien- ce qu'elle s'é^ tadtatnnoflcée daas F esquisse. La tournure arebitectonique et Fectiligne de ses figures et de ses. groupes pr edtnit une impression grave et tranquille qui satisfait Toril et rejaillit sur l'ensemble du monument : on aime à voir circuler Pair autour des nus et des draperies ; te regard, d'abord saisi par rhannonie générale, se promène ensuite et s'arrête sur tes différentes idées, les cB-vise et les regroupe ; om retrouve ici le genre de composition à la fois m\e et muttipte, que Phidias avait appliqué aux frontons du ten^le de Minerve, et qu'on doit considérer comme te type ée eette espèce de travail. Le Christ debout forme te centre de la composition ; à ses pieds est la Madeleine , sânsi qu'aiu^ repas chez l^mon, dans uaie attitude d'admiration sublime et de tendre repentir. A droite et i gauche simi deux anges, ministres des volontés du Sauveur : Tun, ange de paix, tient déjà la trompette qu'il embout diera au jour du grand jugemen^t; l'autre, l'épée à la BBfim, repousse dans raWœe les vices et les péchés, représentés sow» des formes plus sérieuses qwe repoussantesv tandis^ que les pri-ncipales vertus chrétiennes^ se g^reopent à te droite du Christ, et se font Feco»Qaître a^ âf)eetateor par teur «xpre^ii^ ou leiurs attributs.
Cetieparide droèe deJa erasposîfcioa étail ée. beavcmp
la meilleure dans l'esquisse ; à Texécution elle a gardé la même supériorité ; les figures de 1^ Foi et de la Charilc sont remplies d'une grâce austère qui est la poésie du sujet et de la place ; les draperies sont traitées dans un style large, à l'effet, bien qu'on ne puisse leur reprocher d'être faites dans le sentiment de la décoration. Les têtes ont une expression sentie, sans être forcée; les différents groupes s'emmanchent les uns aux autres sans confusion et sans effort. A gauche du Christ, c'est-à-dire à la droite du spectateur, on trouvera peu de correction, de la pesanteur, et un défaut assez choquant de perspective à fange qui tient fépée; cette figure, qui devrait occuper une assez grande place, puisqu'elle combat tant d'ennemis, est presque entièrement sacrifiée, et manque de mouvement. J'adresserai le même reproche à la Madeleine, si pctito, si privée de relief, qu'on l'aperçoit à peine au premier abord dans* cette composition capitale du temple qui porte son nom. Il y a du désordre, des mouvements forcés, un défaut d'ensemble de certaines parties, de l'obscurité dans les attributs, parmi les péchés capitaux. M. Lemaire a pris le contre-pied de la plupart des artistes, Itîsquels d'ordinaire sont plus heureux à peindre le vice qu'à idéaliser la vertu : c'est qu'ici le vice n'est ni triomphant ni heureux. D'où il suit que la nature humaine n'a pas changé, même en faveur de M. Lemaire.
J'entendais autour de moi des observateurs qui trouvaient une ressemblance frappante entre la tète du Christ et celle du père Enfantin, et je dois convenir que la remarque n'était pas dépourvue de vérité. A coup sûr,