X ' NOTICE
On a vu que M. Lenormant ne voulut pas rester au ministère de rintéricur un jour de plus que M. Guizot; il était de ceux qui savent être fidèles à leurs convictions et à leurs amis. N'ayant jamais eu d'ambition que celle des lettres, il ne lui vint pas à l'esprit de tenter une autre fortune, de chercher une autre carrière. 11 se réfugia dans l'asile paisible des bibliothèques publiques : d'abord à l'Arsenal (1830-1832), puis de 1832 à 1835 au Cabinet des médailles, d'où il passa, par le choix de ses collègues, au département des imprimés, au décès d'un savant et aimable bibliographe, Van Praet^ Enfin, quand Letronne fut appelé, en 1840, aux Archives du royjaume, M. Lenormant rentra, pour n'en plus sortir, au Cabinet des médailles , cette fois avec le titre de conservateur, qu'il devait si dignement porter.
M. Taschereau nous l'a redit, quelle satisfaction n'éprouvait pas le successeuf de Barthélémy, de Millin, de Letronne, quand il ouvrait une série nouvelle dans ces immenses collections numismatiques qui sont comme les archives métalliques de l'humanité I C'était, à ses yeux, une sorte de conquête sur le néant; c'était comme la résurrection d'un peuple qui, pourvu de titres incontestables, naissait à la vie de l'histoire. M. Lenormant avait la sagacité qui ouvre les aperçus nouveaux, comme la mémoire qui les féconde en quelque sorte au moyen des rapprochements et des comparaisons. Sur les sommets de la science, c'est M. Vitct qui parle, c'était un éclaireur, un hardi pionnier. C'était en même temps, dans les menus détails, un classificateur circonspect: De là, pour diriger le Cabinet des médailles, une aptitude singulière, un heureux mélange de prudence et d'ardeur. Si j'insiste sur ces puissantes facultés,
1. Pendant qu'il était au département des imprimés. M. Lenormant eut Theureuse idée de réunir dans une sorte d'exposition les incunables et les plus magnifiques reliures que possède la Bibliothèque, en les rangeant par ordre de dates et de pays. C'était comme un enseignement et un défi présentés à l'industrie moderne. Les progrès de la reliure ont prouvé, dit M. Mérimée, que cette pensée avait porté ses fruits.
SUR M. LENORMANT. xi
c'est qu'elles contribuaient à la supériorité du conservateur; c'est qu'elles eurent une influence décisive sur l'organisation et la prospérité du département confié à ses soins. N'étant resté étranger à aucune des branches de l'archéologie et à aucune des parties de la numismatique, il a développé, comme parallèlement, les différentes séries des collections, parce qu'il n'en est pas une qui ne contmt , à ses yeux , une aspiration ou une expression de la science. La collection des monnaies françaises, celle des cylindres babyloniens, ne lui ont pas été moins redevables que les séries des médailles grecques et gauloises ^
Aussi, M. Lenormant était-il noblement fier de son Cabinet des médailles, et il n'est rien qu'il eût craint autant que de le voir déchoir du rang, le premier dans le monde , où l'avaient placé ses devanciers, et où il a su le maintenir. Jamais de préférences exclusives, point de prédilections capricieuses; une solFicitude égale pour chaque case du médaillier, même envie de tout' compléter et de tout enrichir ; l'œil constanoment ouvert sur les cabinets étrangers, sur leurs progrès , sur leurs lacunes , et toujours à l'affût des moyens d'étendre et d'accroître la supériorité du nôtre. C'est ainsi qu'il parvint à diminuer singulièrement ces* lacunes qu'une sorte de partialité scientifique de la part de ses prédécesseurs avait laissées dans nos collections numismatiques. C'était sa vie, son orgueil que ce trésor; il l'aimait comme un capitaine est amoureux de son vaisseau ; et, n'en déplaise à ses meilleurs amis, je crois, sans hyperbole, qu'après Dieu, sa femme et ses enfants , ce qu'il avait de plus cher en ce monde était le Cabinet des médailles*.
Ce qui est bien certain , c'est que les intérêts de ce Cabinet ont passé toujours avant les siens. Réduit, depuis dix années, à un budget de seize mille francs, il était parvenu, à force de zèle et d'activité, à maintenir ses collections, redisons-le, à la