CHAPITRE 1X
Sur la côte de Surinam, en 1853,
Un Nantais, M. Franconie père, ayant | fait sur la place de grands achats d'huile et de farines, frête une géolette, et expédie:son fils Gustave à Surinam. Le voyage est heureux , les marchandises sont ven- duesau-delà des espérances. Gustave pense douc au retour; il va rendre visite au Gouverneur pour prendre congé delui; celuici lui proposa de transporter à Cayenne trois nègres, marrons depuis long-tems, et arrêtés à Surinam; le jeune Nantais lesrefuse, et va faire ses adieux à son gonsignd taire,
{1 faut expliquer ici qu'on appelle nègre marron , celui qui a fui de l'habitation du maitre auquel il appartient, pour vivre à sa guise, pour disposer de son tems et de sa personne comme cela peut lui convenir.
Dans l'intervalle, entre les adieux de Gustave et son embarquement, le capitaine de la goëlette recoit la proposition du Gouverneur pour le transport des trois nègres, et l’appât de six cents francs de passage la lui fait accepter; ces trois individus sont donc conduits à bord et enchaïînés, mais très faiblement. Gustave arrive et veut d’abord renvoyerles nègres; il eût très bien fait; mais il a la faiblesse de céder. On met à la voile; l'équipage se composait du capitaine, d'un matelot blanc, faisant les fonctions de second, de deux matelots noirs et d’un cuisinier mulätre.
À peine sorti de Surinam, les trois nègres parviennent à briser leurs fers, tuent le capitaine et le matelot blanc ; jettent un nègre à la mer, enferment l'autre dans le
poste, frappent d’un coup de hache le cuisinier, qui parvient cependant à se Jeter dans l’eau et à s’accrocher au gouvernail , et ils se dirigent ensuite vers la chambre de Gustave, pour l'assassiner; ce jeune homme sommeillait.
— Les misérables! interrompit Frédéric; J'aurais voulu être là pour me battre contre eux el secourir notre compatriote.
— Bien, mon fils, dit le capitaine en lembrassant. Et il continua son récit.
Gustave, dit-il, réveillé par le bruit, montait sur le pont pour voir ce qui se passait; apercevant les meurtriers la hache à la main , il devine leur intention à son égard, rentre précipitamment dans sa chambre et s’y barricade. Malheureusement étant sans armes, il se voit dans Ja nécessité de capituler. On lui accorde la yie à condition qu'il se laissera lier pieds et mains, et dans cet état on l’amarre sur le pont. Le mulätre qui s'était accroché au gouvernail, voyant qu'on accordait la vie
au jéune Nantais, la demande aussi et l'obtient aux mêmes conditions. Comme ces scélérats ne connaissaient point la manœuvre, ils avaient épargné un matelot noir pour lui confier le gouvernail; et ils continuerent à naviguer pendant quatre jours, au bout desquels le bâtiment alla échouer sous le vent de Surinam.
Âlors les assassins prennent tout ce qui est à leur convenance, embarquent leurs prisonniérs dans la chaloupe, se rendent à terre avec eux, et les forcent à les suivre dans les bois, après avoir mis le feu à la yoélette pour ne laisser aucune trace de leur crime. Pendant seize jours ils marchent ainsi, tenant toujours leurs prisonniers garottés, et veillant la nuit à tour de rôle, de crainte qu’ils ne leur échappent.
Cette surveillance les gênait beaucoup ; Gustave surtout les mquiétait encore plus que ses compagnons d'infortune; aussi à tous momens l’un dés trois nègres disait-il aux deux autres : « Il faut en finir avec ce
petit blanc là » ; et plusieurs fois la hache fut levée sur la tête du jeunc Nantais.
— Ah! le pauvre jeune homme ! s’écria Ernest, que va-t-il devenir?
En quittant la goëlette, continua M. Durfort, les trois coquins avaient eu soin de se pourvoir des vivres qu'ils faisaient transporter .par leurs prisonniers; mais enfin l'eau leur manqua. Ilsdécidèrent que deux d'entr'eux se détacheraient, et iraient la nuit chercher de l’eau à une rivière distante d’un mille du bivouac où ils se trouvaient. Des pêcheurs revenaient de là portant un fanal. À cétte vue, les assassinscraignent d'être arrêtés, ils croient qu’on est:
à leur poursuite; ils se hâtent de retourner vers leur camarade, lui font part de leur appréhension, et fuient tous trois enordonnant à leurs prisonniers de les suivre:
Mais ils ont délié ces infortunés pour rendre leur course plus facile. Dès lors Gustave n'obéit plus, et ses déux compagnons sesauvent comme Jui du côté despécheurs.
Ils furent bien accueillis de ces bonnes gens qui les conduisirent le lendemain à Surinam, où on leur donna les moyens de revenir à Cayenne ; et c’est de cette ville que le 20 novembre, le jeune Nantais s’'empressa de donner ces détails à son père, inquiet de la prolongation de son absence; détails qui ont été publiés dans la Feuille de Commerce de Nantes, du mois de janvier 1834.
— Il serait bien à désirer qu’il n’y eût plus ni nègres esclaves, ni corsaires pirates, dit avec chaleur madame Blainville.
— Vous avez raison, ma chère sœur , répondit le capitaine. Aussi les gouvernemens civilisés se sont-ils entendus pour labolition de la traite des nègres. L’émancipation de Saint-Domingue a rendu libres les hommes de couleur dans cette colonie, jadis française, laquelle s’est transformée en république, et se trouve maintenant présidée par un.nègre nommé Boyer.
Beaucoup d’affranchissemens - partiels ont Jieu dans les colonies dont nous som-
mes restés possesseurs; depuis la fin de 1850 jusqu’au commencement de la présente année 1834, on en compte six cent-quatorze à la Guyane; quatre mille six cent soixanteonze à la Guadeloupe et onze mille cinq cent sept à la Martinique. Ainsi dans le court espace de trois années, voilà donc dans trois colonies seulement, près de dixsept mille nègres d’affranchis.
Quant aux corsaires barbaresques, nous sommes, il est vrai, placés en maîtres sur la terre des pirates; mais la vérité est aussi que nous y sommes confinés dans un rayon fort modeste, et que nous y sommes fort mal à notre aise, puisque nos soldats qui s'écartent des lignes sont massacrés sans pitié.
De même qu'après avoir fait les plus grands sacrifices pour délivrer la Grèce de la domination des Turcs, ce qui est arrivé au brave Bisson en 1828, ne prouve que trop que la piraterie n'a pas cessé avec l’affranchissement de ce pays. Les progrès
de da civilisation ne marchent pas aussi vite que le désireraient tous les gens de bien. Mais qu'y faire ! Instruisons les peu- ‘ples, célébrons les belles actions, c’est le moyen de parvenir à améliorer l'espèce humaine,
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