‹ Beaux traits de l'histoire des naufragesChapitre 25 sur 56 · NAUFRAGE DU VAISSEAU LE DEGRAVE · texte numérisé non relu

NAUFRAGE DU VAISSEAU LE DEGRAVE

Sur la côte de Madagascar , en 1701.

La petite famille étant reunie auprès de M. Durfort ,'ce capitaine leur lut la relation qu’un Anglais nommé Robert Drury a tracée du naufrage qu’il fit à l’âge de 16 ans , et des aventures qui lui arrivèrent jusqu'à son retour dans son pays.

Les parens de Robert le destinaient au commerce; mais son penchant l’entrainant à la navigation, il supplie si instamment.

son père et sa mère de lui permettre d’aller rejoindre un oncle au Bengale, qu'i les détermine à se rendre à ses désirs ; on l'équipe convenablement, on lui donne un crédit d'environ cent louis sur des né-

gocians du pays et il partit d'Angleterre le 19 février 1701, à bord du Degrave, vaisseau de la compagnie des Indes, commandé par le capitaine Guillaume Younge.

Arrivé au Bengale, Robert Drury y trouve son oncle ; ce parent meurt peu de jours après, et le jeune homme continue de voyager à bord du Degrave, qui se rendait au cap de Bonne-Éspérance. Le capitaine Guillaume étant décédé au Bengale, son son fils lui avait de suite succédé dans le commandement. En route le bâtiment touche sur un banc de sable; le voilà qui fait eau, et l’on ne parvient à gagner une île qu'en faisant agir continuellement deux pompes. Dans cette île avaient été laissés cinquante prisonniers par un pirate qui les avaient enlevés sur un vaisseau mauresque ; ils étaient de la tribu des Lascars ; on les prit à bord du Degrave, vu le besoin

qu'on avait de bras pour la manœuvre des

pompes, car on n'avait pu réussir à boucher la voie d’eau; il se trouvait donc à

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bord cent soixante-dix hommes d'équipage, et quelques passagers, dont deux femmes; on se remet en route. Le vaisseau portait cinquante deux pièces de canon ; il fallut bientôt en jeter une partie à Ja mer, ainsi que des marchandises, afin de l'alléger.

Au lieu de se diriger sur le cap deBonne- Espérance, l'équipage détermina le capitaine à se porter sur Madagascar. Le vent, était favorable. Nous voguions depuis trois jours, dit Robert Drury, lorsque le cap taine me fit grimper avec un mousse au haut du grand mäût; trois heures ne s’é- -taient pasencore écoulées depuis que j'étais. à ce poste, que je distinguai une falaise, et de la fumée un peu plus loin. Je criai :

terre ! terre!

. C'était le Port-Dauphin de Madagascar; mais nous n'osâämes pas aborder là, parce que l’on croyait que le roi de cette partie nord-est de l’île était l'ennemi de tous les blancs, à cause que quelques : Francais

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n'avaient pas bien agi avec lui, Le fait est qu'il n'en voulait qu'aux hommes de cette nation; nous n'avions donc rien à rédouter de lui, et nous eussions été sauvés en débarquant en cet endroit tandis qu'il fallut une semaine de navigation pour gagner les ports de l’ouest de l’île. En suivant la côte occidentale, nous finimes par nous approcher du rivage; mais la cale était pleine d’eau , et il y avait en cet endroit un banc de sable de deux lieues de longueur. Nous jetâmes tous les canons à la mer afin de pouvoir faire flotter le bätiment et tâcher d'aborder la rive. Nous avions perdu notre péniche et notre grand canot; nous n'avions plus qu’une petite chaloupe. Nous songeâmes donc à construire un radeau qui fut achevé dans la nuit. Le lendemain matin, le maître d’équipage ét quatre matelots entrèrent dans Ja chaloupe, emportant avec eux un cable pour l’amarrer à terre. Maïs le ressac étant très fort le long des rochers qui bordent

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cette côte, le canot fut brisé avant leur arrivée. Les naturels du pays aidèrent à en sauver la partie à laquelle le cable était fixé; de sorte que nous halâmes notre radeau vers le rivage au moyen du cable.

À peine étions-nous arrivés au milieu des brisans, que le radeau chavira; plusieurs hommes périrent, ainsi qu'une des deux femmes qui se trouvaient avec nous ; heureusement que J'avais profité de notre séjour au Bengale pour apprendre à nager.

La lettre de crédit dont j'étais porteur m'avait été escomptée en or; J'avais soigneusement attaché ma bourse sur moi, ainsi qu'une coupe en argent dont mon père m'avait fait cadeau à mon départ.

À peine étions nous à terre, que notre vaisseau fut lancé avec violence vers la côte où il ne tarda pas à être mis en pièces.

Quoique nous eussions jeté à la mer une grande quantité de marchandises, il sé trouvait encore à bord du bâtiment envi-:

ron-trois cents ballots, dont une partie fut

poussée sur le rivage. Notre capitaine n'’avaitsongé à sauver poursoncompte personnel qu'un objet qui l’interressait sensiblement, c'était le cœur de son père : celuici, en mourant, lui avait recommandé de l'emporter en Angleterre, et de l’enterrer à Douvres : cette volonté dernière d’un père expirant était jusqu'alors religieusement éxécutée par notre commandant.

— Voila un trait dit Frédéric, qui prouve l'amour de la patrie chezle brave capitaine qui avait fait une telle recommandation à son fils.

— Et il fait en même tems l'éloge de la piété filiale de celui-ci, ajouta madame Blainville.

M. Dufort continua la relatation de Robert Drury : nous restions, dit ce marin, cent soixante, en comptant les lascars.

Nous eûmes bientôt autour de nous près de trois cents nègres, qui s'oceupèrent à s'emparer de ceque renfermaientles ballots.

L'un d'eux nous amena un bœuf, pour

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notre subsistance. nous restämes dans ce lieu deux jours sans prendre de résolution. Le Port-Dauphin n'était éloigné que de soixante milles; mais nos préventions contre les habitans de ce canton nous empéchèrent d’en prendre la route.

Le troisième jour, nous entendimes un homme nous appeler en anglais : nous :

le reconnûmes pour un de nos compatriotes ; il nous dit être envoyé par le roi du pays pour nous annoncer sa visite.

cet anglais se nommait Sam; il nous apprit qu’en allant aux Indes, son bâtiment était devenu la proie d’un Corsaire qui l'avait amené là; que deux capitaines nommés Drummond et Stewart, venuspour trafiquer avec des insulaires avaient été pris également par des pirates, et ammenés dans ce lieu d’où ils avait cherché à s’échapper; mais qu'ayant été rattrapés, le roi leur ayait dit de ne jamais tenter semblable chose, ou qu'ils auraient à s’enrepentir. Ces paroles de Sam nous causèrent beau-

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coup dechagrin ,car ellesnous faisaient entrevoir notré sort. Nous n'avions pu sauver niarmes, nimunitions, il nenous restait donc que la perspective d’un éternel esclavage. Le lendemain, le roi arriva escorté de deux cents insulaires armés de lances.

ÏJ nous annonça qu’il fallait nous préparer à l'accompagner à sa résidence, où nous ne manquerions de rien de tout ce que le pays produisait. Le capitaine, après l'avoir remercié , lui représenta qu'ayant femme, enfans, famille, il nous serait trop pénible d'en être toujours séparés. Il répondit que nous resterions avec lui jusqu’à ce qu'il se présentât une occasion pour rétourner dans notre patrie. D’après ce que Sam nous avait dit, il était facile de juger que ce n’était qu'un prétexte pour nous retenir. Quand ce roi nous eut quitté notre capitaine nous parla en ces termes :

“Je suis actuellement légal de’ceux qui » m'entourent; ma fortune n'est pas plus

s relevée que la leur, et ma vie n’est pas plus

DU DEGRAVE. 197 » précieuse c’est pourquoi je ne prétends » pas commander ; je ne veux que délibérer »avec vous dans cette extremité. C’est unè » satisfaction pour moi de n'être pas la »cause de nos malheurs, jauraïis voulu » me confier à la Providence en continuant » ma route pour le cap de Bonne-Espé- »rance, plutôt que d'aborder en ce lieu:

» Considérez que nous n’avons ni armes, » ni munitions pour nous défendre , et que » Je roi nous à refusé de traverser son pays » pour gagner un port; pensez à cela et » consultez, le mieux que vous pourrez, » votre sûreté; mais soyez d'accord entre » VOUS : Je suis prêt à me conformer à vos » désirs. Quant à ma vie, je n’y attache » aucune valeur; elle ne mérite pas à pré- » sent que je la conserve.»

À la suite de ce discours attendrissant ; ont tint conseil et l'on décida qu’il n’y avait pas d'autre parti à prendre que de se rendre de bonne grâce au désir que l’on nous témoignait, parte que si nous resis-

tions, on saurait bien nous contraindre à obéir. Ce ne fut pas sans de vifs regrets que nous quittämes le rivage, et nous tournämes en arrière nos regards vers la mer, aussi long-tems que nous pûmes la distinguer. Le voyage dura trois jours. La résidence royale était située dans un bois, et défendue par des rangées d’arbres plantés si près les uns des autres, qu’un petit chien n’eût pas pu passer entre eux ; il n’y avait qu'une issue par laquelle deux hommes seulement pouvaient entrer de front:s0} à

Nous fimes halte en approchant de ce lieu. Le roi ne tarda pas à nous faire introduire ; il était assis devant la porte de son habitation, un fusil appuyé sur l'épaule, et armé d’une paire de pistolets. Il fit venir les capitaines Drummond et Stewart, et les présenta à notre capitaine. C'était une consolation pour nous de retrouver là des compatriotes ; mais dans quelle position !

Ce roi avait à l’occident un ennemi dont

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les forces étaient supérieures aux siennes, il voulait employer notre secours contre ce rival. En attendant, son intention était de nous disséminer dans les villes et bourgs de son territoire. Ce qu’on appelle villes ou bourgs parmi ces peuplades sauvages, sont tout simplement des réunions en plus ou moins grand nombre de huttes ou cabanes auprès desquelles nos moindres chaumières pourraient être considérées comme de de vrais palais.

L'idée de notre séparation fut pour nous un coup de foudre. Les trois capitaines tinrent conseil, et décidérent qu'on s'emparerait de la personne du roi. En effet, cela fut exécuté pendant la nuit, et l'on s'estima heureux de pouvoir saisir en même tems dans son habitation une trentaine de fusils et quelques lances.

Les naturels se rassemblèrent aussitôt et firent feu nous. Le capitaine Younge menaça de tuer le roi si l’on continuait l’attaque; cet, sur le champ, ses gens cessèrent

detirer. Nous emmenâmes le roi, en déclarant qu'aussitôt que nous serions arrivés auxconfins du territoire du Port-Dauphin, nous le meitrions en liberté. Une troupe d'environ quatre mille insulaires nous suivait et épiait nos mouvemens. Sur la proposition de cette masse imposante, nous consentimes en route à rendre la liberté au roi, à la condition que les insulairess’en retourneraient tous ävec lui. Nous acquiesçcâmes d'autant plus volontiers à cette proposition, qu'ils tuaient sans pitié ceux des nôtres qui ne pouvaient suivre assez vite. Ainsi périt la femme qui s'était sauvée du naufrage , la fatigue lui ayant fait retarder sa marche, elle fut d’abord renversée d'un coup de fusil puis criblée de coup de lances.

— Quelle triste destinée! s’écria madame Blainville; et sa fille :frémissait comme elle à ce récit.

— Oui, reprit M. Durfort, il y a de la cruauté dans des faits de cette nature.

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Malheureusement il n’y a point que chez des hordes sauvages qu'il se commet de telles atrocités. Chez ces êtres sans aucune instruction , il se trouva des hommes qui vinrent s'offrir en otage pour la délivrance de leur roi... Ge trait est beau : il est glorieux pour nousautres Français, que notre propre histoire contemporaine nous en offre un semblable; car de tels exemples de dévouement sont rares. Prêtez attention à ce que je vais dire, et vous conviendrez que l'attachement de ces sauvages pour celui qui règne sur eux, pourrait servir de lecon à bien des hommes des pays les plus civilisés. Robert Drury rapporte qu'à son retour parmi les siens, le roi de ces hordes fut accueilli non seulement par les plus vives acclamations de toute la peuplade, mais que. dans ieur ravissement , ceux qui l’'approchaient de plus près lui témoignèrent leur joie en embrassant ses genoux, en lui baisant même les pieds!

Après nous être arrêtés pour contempler cette scène touchante, continua Robert Drury, nous avançämes. Bientôt nous reconnûmes que nous avions eu tort de nous déssaisir du roi; car au lieu de s’en retourner , les insulaires attaquèrent notre troupe, et il s’en suivit un tel carnage, que tout notre monde fut massacré. Quatre d’entre nous furent seuls épargnés ; nous le fûmes, hélas! grâce à notre jeunesse :

le plus âgé n'avait pas seize ans. On nous fit esclaves, et nous retournâmes dans l'intérieur du pays. J'avais lieu de penser qu’on ne nous conservait la vie momentanément que pour nous faire subir un peu plus tard une mort plus lente, plus ignominieuse ; de sorte que durant tout le jour cette affreuse pensée ne me quittait pas, et chaque nuil j'étais agité par des songes épouvantables.

Ah! combien alors je me reprochais de n'avoir pas suivi les conseils de mes parens qui m’avaient témoigné un si grand

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désir de me conserver près d'eux! Combien je me trouvais coupable d’avoir résisté aux instances de ma bonne mère! Je me rappelais avec quelle tendresse elle me serrait dans ses bras en m'engageant à ne la point quitter ! Je versais des larmes amères, et je considérais ma situation déplorable comme une juste punition du ciel!

Nous ne füûmes point sacrifiés : en cela je trouvai nos vainqueurs assez généreux , et je remerciai Dieu du fond de mon cœur, ne doutant point que je devais à sa bonté toute miséricordieuse, d’avoir pris en pitié mes remords bien sincères.

Je fus livré comme esclave à un nommé . Mcvarrow, chez lequel je passai plusieurs années en captivité; sa femme était fille d'un roi de ces contrées ; il l’avait fait prisonnière dans les guerres que ces peuplades se font entr'elles. Mevarrow me - força de prendre part à ces guerres. Dans uneexpédition je fis prisonnières la femme et la fille du chef : celle-ci âgée de seize

ans était très Jolie. Avec la permission de mon maître, Je la pris pour épouse; cette union adoucit ma captivité. Résolu néanmoins de tout tenter pour recouvrer ma liberté, je me sauvai au milieu d’une nuit, aprés avoir vainement essayé de décider ma compagne à me suivre. dJ’éprouvai une grande peine à la laisser; mais le désir de revoir ma patrie l’'emporta sur tout autre sentiment. Je courus précipitamment à travers les bois et les plaines , et J'arrivai à une bourgade soumise à un chef nommé Afferer, qui me promit de me protéger. II me remit entre les

mains d’un des principaux du canton, et ce fut en vain que Mevarrow vint me ‘réclamer. Là, je fis connaissance d’un jeune anglais, nommé Thornbury, qui avait aussi été jeté en ces lieux par un naufrage. Nous convinmes ensemble que le premier des deux qui réussirait à retourner en Angleterre, donnerait des nouvelles de l’autre à sa famille. Ce compa-

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triote trouva l'occasion de s’embarquer sur un bâtiment qui vint trafiquer sur la côte de Madagascar; il n'oublia point sa promesse, j'en eus la preuve, car un jour il arriva un navire commandé par le capitaine Guillaume Maket, et cet officier m'apportait une lettre de mon père. Le chef chez lequel je me trouvais ne voulut point exiger de rançon; on lui fit présent d’un très-joli fusil, de quelques livres de poudre et d’un baril d’eau de vie.

Robert Drury quitta Madagascar le 20 janvier 1717, pour retourner en ÂAngleterre d’où il était parti il y avait seize années. On peut juger de la joie qu’il dût ressentir de changer de position, quaud on saura que le capitaine qui lui remit la lettre de son père, le trouva absolument nu, à l'exception d’un morceau d’étoffe passé autour des reins ; sa peau était noirâtre et couverte de taches, ses cheveux n'avaient pas été coupés depuis son nau-

frage; on ne connaissait pas non plus ce que c’est que se faire la barbe dans ces parages; de sorte que le pauvre Robert ne ressemblait guère à un Européen quand il fut délivré. |

« J’adressai à Dieu mes actions de grâ- » ces de me voir de retour dans mon pays, » dit-il dans sa relation , après les dangers »imminens auxquels j'avais été exposé, et » les misères que j'avais endurées».

— Îlme semble dit Frédéric, que ce fut une pensée funeste que celle d’avoir voulu s'emparer de ce roi des environs du Port- Dauphin; du moins tout autre parti n’aurait pu amener de plus sinistres résultats.

— Mon ami, répliqua M. Durfort, ta réflexion a été prévue par Robert Drury lui-même. Dans sa relation il dit plus; car il convient que cette entreprise vraiment téméraire, hasardeuse, pourrait bien être considérée, par quelques personnes, comme criminelle, Mais on peut aussi con-

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cevoir facilement combien on se trouve

embarrassé dans de telles circonstances.

Je vais vous parler d’un autre naufrage

où vous verrez que toutes les condescen-

dances des naufragés n’ont abouti qu'à leur perte.

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