CHAPITRE XIL
Le À eu
Sur les côtes orientales d'Afrique , en 1552.
Emmanuel Sousa, gouverneur de la citadelle de Diu, poste important des Portugais sur la côte de Malabar, s'était démis de ce commandement afin de revenir au sein de sa mère-patrie, goûter les douceurs de la vie privée. C'était un riche et puissant seigneur; il avait épousé une femme d’un grand. courage, nommée Éléonore, fille du général de Sa, commandant des Portugais dansles Indes. Au commencement de l’année 1552, ils’embarqua au port Cochin, ayant avec lui sa femme, ses enfans encore en bas âge, son beau-
frère, Pantaléon de Sa et une suite nombreuse de domestiques; l'équipage et les passagers formaient une masse d'environ six cents personnes à bord du vaisseau qui devait le transporter en Portugal.
Le 13 avril, on découvrit la côte des Caffres et l’on vogua assez heureusement jusqu’au cap de Bonne-Espérance; mais alors un vent du nord excita une effroyable tempête; le pilote prévoyant ne pouvoir parvenir à doubler le cap, se déternina à faire voile vers l'Inde. Le vaisseau était tellement maltraité par la fureur des flots, qu'il faisait eau en divers endroits : les pompes devinrent insuflisantes pour parer à ce malheur, et l’on se vit dans la nécessité de jeter à la mer les marchandises qui se trouvaient à bord afin d'aider à la marche du vaisseau.
— Que de richesses les mers engloutissent ainsi, dit Frédéric!
— Oui, mon fils, reprit M. Durfort, et tous les arsenaux du monde ne renferment
D'EMMANUEL SOUSA. Ai
peut-être pas autant de canons qu'il s'en trouve au fond de ces abîmes. |
Les mesures prises pour alléger le vaisseau ne purent le préserver du naufrager:
le 24 juin il échoua sur les côtes orientales d'Afrique. On s’empressa de mettre les chaloupes à la mer et dans divers voyages elles amenèrent à terre environ trois cents personnes; c’est tout ce qu'elles purent sauver, car les embarcations se trouvèrent brisées sur des écueils; et d’ailleurs le vaisseau devenu le jouet de la tempête , acheva de s'ouvrir et disparut avec les malheureux qui n'avaient encore pu le quitter.
Emmanuel Sousa, sa femme, ses enfans, ses beaux-frères , et tout son monde avaient été débarqués; ils avaient aussi parmi eux André Vasez, maître du vaisseau et un certain nombre de matelots.
La plage ou ils se trouvaient relégués ne leur offrait qu'une seule ressource, de eau douce qui leur fut précieuse dans
leur cruelle position; du reste c'était un sable inculte semé de rochers arides. Heureusement que les flots rejetèrent sur cette plage quelque peu des provisions du ‘bâtiment. La riche famille avait sauvé tout ce quelle avait pu de ses trésors : mais dans de telles circonstances un morceau de pain est préférable à l'or et aux diamans.
Quand les naufragés furent un peu remis des fatigues de la mer, il songerent à quitter ce rivage, et l’on se décida à suivre la côte jusqu’à ce qu’oneüt trouvé le fleuve du Saint-Esprit, où les Portugais de Soffala et de Mozambique faisaient un commerce assez considérable. Emanuel exhorta ses compagnons d’infortune à ne point perdre courage : « Nul doute, leur dit-il, » qu'il nous reste encore bien des traverses » à essuyer, bien des obstacles à surmonter.
» Mais qui sait sinous ne verrons pas arri- » ver le terme de tant de peine en restant » unis, en mettant tous nos efforts en Ccom-
» mun! il est de mon devoir de vous de- »mander secours et protection pour une » femme, pour des enfans que le ciel sem- » ble vous dire de ne pas abandonner, puis » qu'il leur aconservée comme à vousl’exi- » stence. Je vous considère tous comme » des amis, et désormais nous ne devons » plus former qu'une seule et même fa- » mille. »
Electrisé par ce discours, chacun lui promet avec sincérité un zèle sans égal, un dévouement sans bornes; chacun jure de le suivre partout, et de lut obéir avec confiance. C’est dans ces protestations solennelles entre des infortunés qui prennent à témoin le Dieu de l'univers, qu'il faut croire à la sainteté du serment!
Le trajet qu’on allait parcourir était de près de deux cents lieues; on fut quatre mois à faire cette route, et d'autant plus péniblement, queles provisions n'ayant pas tardé à être épuisées, on se trouva réduit à
manger les fruits sauvages ainsi que les herbes que l’on put rencontrer.
Enfin les naufragés arrivent à ce fleuve tant désiré, c’est-à-dire à un premier bras du fleuve, car il y en a trois séparés par de grands territoires gouvernés chacun par des chefs différens ; les trois bras du fleuve se réunissaient avant de se jeter dans la mer, il s'agissait donc d'atteindre le point de la jonction. Un grand inconvénient se présentait : le roi qui gouvernait en cette première partie du fleuve était un homme humain qui accueillit les naufragés avec tous les égards que l’on doit au malheur.
Mais ce roi les prévint qu'ils auraient tout à redouter de l’avidité et de la barbarie de ses voisins. Cependant le désir de se rapprocher de l'embouchure du fleuve, détermina nos voyageurs à passer outre; ils avaient une certaine quantité d'armes dont ils s'étaient munis en se sauvant dans les embarcations, cela leur donnait du courage. Ç
Îls n’eurent pas plus tôt passé le second bras du fleuve, qu'ils aperçurent plusieurs centaines de Caffres venir droit à eux. Ils se mirent en ligne pour les recevoir militairement; mais les voyant s'approcher d’un air pacifique, ils changerent leur contenance martiale contre celle de voyageurs disposés à vivre en bonne intelligence. Certes, c'était bien aussi leur véritable intention. Les naturels les engagerent à se rendre à l'habitation de leur rot les assurant qu'ils en seraient bien reeus.
t'était un moyen de pouvoir troquer de l'or contre des vivres, et l’on aurait cru avoir des reproches à se faire sil’onse fut comporté différement. On se rendit done à cette habitation ou l'on trouva effectivement la facilité d'obtenir à prix d'argent, quelques alimens grossiers.
Emmanuel Sousa demanda au roi de cette peuplade la permission de construire [à quelques cabanes pour;s’abriter Jui et tout son monde, en attendant qu'il
arrive quelque vaisseau qui puisse les ramener dans leur patrie. Ce roi artificieux lui fit répondre qu'il y consentirait à la condition qu'ils lui remissent leurs armes parce qu'elles inquiétaient les hommes du pays. Là-dessus on tint conseil : cette proposition ne convenait pas à Éléonore, qu n’oubliait point les justes défiances qu
leur avait conseillées le roi voisin. Gependant ne devait-on pas craindre aussi de se nuire par un excès de prudence? Tout bien délibéré, on jugea à propos d’avoir confiance aux démonstrations amicales du chef de’ cette contrée. Mais à peine les armes furent-elles livrées, que les caffres vinrent s'emparer de ceque possédaient lesnaufragés, qu'ils dépouillèrent de leurs vêtemens Jusqu'à les laisser nus, sans même en excepter.les femmes et les enfans : tous ceux qui firent la moindre résistance fu-
rent impitoyablement massacrés.
— Quelle déloyauté! quelle affreuse conduite! s’ecria Ernest.
Madame Blainville, Hortense et les autres auditeurs frémissaient de ce qu'ils venaient d'entendre, et n’osaient demander la suite d’une si cruelle aventure. Cependant le narrateur continua son récit.
Vous pouvez, dit-il, concevoir l’exaspération de tous les esprits; vous devez surtout juger des terribles impressions qui agitaient l'âme de la sensible Éléonore :
se voir exposée nue à la vue de ces infàmes spoliateurs..….. Se voir dans un honteux état en présence de ceux à qui elle avait toujours imposé tant de respect...
Elle ne put tenir à cet excès d’humiliation.
Se précipitant aussitôt dans un fossé qui se trouvait à quelques pas, elle s'enterra le corps dans le sable, et se couvrant la poitrine de ses enfans qu'elle enlaçait dans ses bras, elle dit à André Vasez et aux principaux officiers qui l'entouraient :
«Hé bien! mesamis, voilà les fruits de votre » aveugle confiance! Allez, je n’ai plus be- » soin de rien , il ne me reste qu’à mourir;
» ne songez Maintenant qu'à Vous : si le ciel » Vous permet un jour de revoir notre pa- »trie, rappelez à votre souvenir qu'Éléo- »nore eût voulu vous préserver de cet » abîime de maux, et donnez quelques lar- » mes à sa mémoire ! » Elle semblait vouloir ajouter quelques paroles, mais les sanglots la suffoquaient, et ses larmes abondantes inondaient les innocentes créatures qu’elle pressait sur son sein.
—ÂAh mon frère, arrêtez, s’écria madame Blainville; ce tableau est fait pour déchirer le cœur d’une mère... Laisseznous donner un libre cours à notre émotion...
— Ï] est certain que ce récit est fait pour attendrir, répliqua le vieux capitaine; et j'ai vu plus d’un marin, bien dur au mal pour lui même, sentir la nécessité, en lisant cette histoire, de fermer le livre un imstant pour essuyer sa paupière,
Vous concevez, ajouta-t-il, la conster-
nation d'Emmanuel Sousa, d'André Vasez, et du frère d'Éléonore. Aussitôt après leur horrible expédition, les Caffres s'étaient éloignés du lieu où ils venaient de commettre le pillage et le meurtre; non seulement ces misérables se retiraient chargés du butin qu'ils avaient conquis si traitreusement ; mais dans leur lâcheté, ils ravissaient aux malheureux encore existans même le peu de vivres qui pouvaient les sustanter momentanément!
Le sentiment de la conservation de ce qui lui est cher, ranime les esprits abattus d'Emmanuel; sortant de sa stupeur, il sent renaître son courage, et jetant un regard de tendresse et d'amour sur Éléonore ainsi que sur ses enfans, il s'éloigne à pas précipités pour chercher quelque nourriture qui puisse prolonger leur existence. C’est en vain que ses regards , plongeant de tous côtés, demandent quelques fruits sauvages à ce sol dépouillé par les” barbares, à peine trouva-t-il quelques
brins d'herbes que le soleil brûlant n'ait point désséchés.
Lorsqu'il revint près de sa famille, ce malheureux époux , ce père infortuné vit qu'il n'avait plus de compagne , plus d'enfans ; la faim, la soif et peut-être plus encore la douleur, avaient mis fin à leur déplorable existence!!! Emmanuel-a le cœur trop navré pour répandre des larmes le sombre désespoir semble enavoir tout-àcoup tari la source... Ses mains défaillantesretrouvent néanmoins quelque vigueur, il lui reste un devoir à remplir; il donne la sépulture à ce qu’il avait de plus cher au monde; puis fuyant aussitôt ces lieux de tristesse et d'horreur , il s'enfonce dans ces déserts, sans crainte d’être massacré par les sauvages ou de devenir {a proie des bétes féroces ; maintenant que lui importe la vie?... On ne l’a jamais revu.
— Pauvre Emmanuel! Pauvre Éléonore! répétèrent à la fois tous les auditeurs.
—Mon cheroncle, dit Ernest, apprenez nous ce que devint le reste de ces naufragés?
Des trois cents qui avaient échappé à la fureur des flots, une vingtaine seulement survécurent à tous les malheurs qui les accablèrent successivement. Le frère d'Éléongre fut de ce nombre. Lui et ses compagnons d’infortune tombèrent entre les mains des caffres qui les retinrent en esclavage, jusqu’au moment où un marehand portugais vint en ce pays pour trafiquer :
il racheta ces malheureux moyennant quatre sesterces par tête, et il les ramena à Lisbonne. Les historiens nous ont appris que Pantaléon de Sa vécut jusque dans un âge très-ayancé, et que sa carrière fut subitement terminée par un coup d’apoplexie foudroyante.
Vivement touchée de la destinée d'Eléonore, toute la société du capitaine Durfort promit bien de ne pas perdre le souvenir
de cette trop fière et trop sensible Portugaise.
Ecoutez maintenant, dit-il, les aventures d’une Francaise, que des voyages sur “mer et un naufrage ont séparée pendant vingt-quatre années de son mari.
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