‹ Beaux traits de l'histoire des naufragesChapitre 27 sur 56 · NAUFRAGÉ DE M" GODIN DES ODONAIS · texte numérisé non relu

NAUFRAGÉ DE M" GODIN DES ODONAIS

Sur le fleuve des Amazoncs, en 1769.

Monsieur Godin des Odonais a retracé les aventures tragiques de sa femme, dans une lettre à M. de la Condamine, lettre pleine d'intérêt, qui a reçu, et qui méritait en effet les honneurs de la publication,

Vous me demandez lui dit-il, une relation du voyage de mon épouse sur le fleuve des Amazones; les bruits confus qui vous sont parvenus des dangers auxquels elle s’est vue exposée, et dont elle seule, de huit personnes, est échappée, augmentent votre curiosité, J'avais résolu de n’en parler jamais, tant le souvenir

| 164 NAUFRAGE m'en est douloureux ; mais la part que vous prenez à ce qui nous regarde, et les marques d'amitié que vous me donnez ne me permettent pas de refuser de vous satisfaire.

© Mon épouse désirait beaucoup de venir en France. Sur la fin de 1748, je reçus des nouvelles de la mort de mon père, et voyant qu'il m'était indispensable de mettre ordre à des affaires: de famille, je résolus de partir d’abord seul du Pérou où nous habitions Riobamba , ville de la province de Quito, pour me rendre à Cayenne, en descendant le fleuve des Amazones , et de tout disposer pour faire prendre commodément la même route à ma femme. Je partis en mars 1749, et j'arrivai à Cayenne en avril 1750.

Ici, M. Godin raconte qu’il écrivit aussitôt au ministre de la marine, à l'effet d’obtenir d’une part des passeports pour la France, et de l’autre part des recommandations de la cour de Portugal pour re-

monter le fleuve des Amazones, sur lequel on ne naviguait point sans permission.

Ses lettres sont perdues ou interceptées ; il les renouvelle d'année en année, et ce n’est qu’au bout de quinze ans qu'il obtient ce qu'il désire. Il s'écoule cinq autres années avant que sa femme puisse avoir des nouvelles positives et se mettre en route.

Enfin, le 1° octobre 1769, la voilà qui s’achemine, en compagnie de ses deux frères, d’un enfant de dix ans appartenant ®, l’un d'eux, d’un médecin français, d’un domestique nègre et de trois servantes mulâtres. Une trentaine d’Indiens portaient les bagages. Au moment où cette petite caravane arriva à Canélos, lieu de l’embarquement, il y régnait une épidémie , de sorte que tous les naturels avaient déserté le pays ; les porteurs du bagage désertent aussi, et l'on ne trouve dans cet endroit que deux Indiens qui promettent aux voyageurs de les conduire dans un canot: à Andoas, distant de-là d’environ

cent cinquante lieues. Le troisième jour de la navigation, ces deux Indiens disparaissent, laissant nos voyageurs sans guide.

Le lendemain, ils rencontrent un autre Indien qui consent d'aller avec eux et de tenir le gouvernail; mais au bout de deux jours ce malheureux tombe à l’eau et se noye. Le canot conduit par des mains inhabiles à ce travail est bientôt inondé; et pour éviter d’être submergé, on se voit obligé de descendre à terre, où l’on se fai une cabane de feuillage. Le médecin offre d'aller à Andoas, afin d'amener un canot et des indiens; il part; mais cet homme sans loyauté trompe la confiance de ses compagons de voyage, en ne s’occupant point de leur procurer les secours promis.

Alors les frères de madame Godin construisent un radeau sur lequel tout le monde se place; nouveau malheur, ce radeau chavire, voilà tous les effets perdus, et madame des Odonais doit à sa présence

d'esprit et au courage de ses frères de ne pas être cengloutie dans les eaux.

Dans cette triste situation, les voyageurs sont forcés de continuer leur route à pied. Ils veulent traverser un bois, et s’y perdent."Au bout de quelques jours, ces malheureux se trouvent épuisés de fatigue , leurs vivres sont finis, il n’ont d'autre ressource que des fruits sauvages, La faim la soif, la lassitude les accablent à un tel point, qu'ils ne peuvent plus marcher, ils n’ont que la mort en perspective, elle arrive plus ou moins lentement pour chacun deux, et en quatre ou cinq jours ils expirent l’un après l’autre...

— Qu'il est cruel d’avoir à voyager dans de telles contrées! s’écrie Hortense. La pauvre dame des Odonais périt-elle donc là comme Éléonore a péri chez les Caffres.

— Non reprit M. Durfort; le ciel voulait la conserver comme une preuve du courage Inoui que peut avoir une femme au sein de la plus terrible adversité.

Cette femme, étendue à demi-morte à côté de ses frères et des autres cadavres, resta deux fois vingt-quatre heures comme anéantie. Enfin, le tourment d'une soif dévorante la fait revenir à elle-même. Sa voix presque éteinte appele ses frères, elle n’ose d'abord fixer sur eux ses regards inquiets; puis sa main défaillante va se placer sur leur cœur... Hélas il a cessé de battre! Personne n'existe plus autour d'elle, linfortunée en acquiert l’affreuse conviction. Grand dieu! S’écrie-t-elle, quel sort m'est-il réservé? Nul mortel ne viendra-t-il à mon secours ?

Elle rassemble ses forces afin de s’éloigner de ce lieu de douleur. Elle se trouve sans chaussure et le corps à demi- nu, tout ce quelle portait a été mis en lambeaux par les ronces et les épines. Elle a le triste courage d'enlever les souliers de ses frères, pour en attacher les semelles à ses pieds, et la voilà qui erre comme un spectre échappé au ‘trépas. L’affreux spectacle

dont elle avait été témoin, Phorreur de la solitude et de la nuit, dans un désert, la frayeur de Ia mort toujours présente à ces yeux, frayeur que chaque Instant devaitredoubler, firent surelle une telle impression, que ses cheveux blanchirent tout-à-coup.

Le deuxième jour de sa marche, qui ne pouvait pas être considérable , elle trouva de l'eau, quelques fruits sauvages et quelques œufs verts. À peine elle pouvait avaler, tant l’œsophage s'était rétréci par la privation des alimens : ceux que les hasards lui faisait rencontrer suffirént pour sustenter son squeletie. IT était tems que le secours qui lui était résérvé parüt.

Si vous lisiez dans un roman qu’une femme délicate, accoutumée à jouir de toutes les commodités de la vie, précipitée dans un fleuve, à demi-noyée, s'enfonce dans un bois, ellehuitième, sans route pour se guider, et y marche plusieurs semai nes, se perd, souffre la faim, la soif, la fatigue jusqu à l'épuisement; voit expirer ses

deuxfrères, beaucoup plusrobustesqu'’elle, un neveu à peine sorti de l'enfance, trois jeunes femmes ses domestiques, et un nègre accoutumé à la peine; qu’elle survit à cette catastrophe ; que, restée seule deux jours et deux nuits entre ces cadavres, dans des cantons où abondent les tigres et beaucoup de serpens très-dangereux, sans avoir rencontré jamais un seul de ces animaux ; elle se relève, se remet en chemin couverte de lambeaux, errante dans un bois jusqu'au huitième jour, qu’elle se trouve secourue : vous accuseriez l'auteur du roman de manquer à la vraissemblance, et pourtant. c'est ici l’exacte et simple vérité. | Ce huitième jour, après avoir quitté le lieu funeste où la mort l'avait seule épargnée, elle se trouva sur les bords du Bobonasa. À la pointe du jour, elle entend »* du bruit dans le lointain; par un premier ‘mouvement, elle se renfonce dans le bois; lmais faisant réflexion que rien ne peut

lui arriver de pire que son état actuel, elle revient sur ses pas, et voit deux Indiens qui poussent à l'eau une barque. À sa vue ces hommes jettent un cri de surprise. : elle, se prosterne à genoux pour qu'ils n'aient point d’effroi; elle leur tend des mains suppliantes; ils approchent.

Alors, elle les conjure de la conduire à Andoas. Îls la reçoivent avec des marques d'affection, prennent soin d'elle, et au bout de quelques jours elle atteint enfin le lieu qui devient pour elle le port du salut.

Elle se souvient qu’elle a au cou. deux chaînes d’or ; elle en donne une à chacun de ses libérateurs, en leur témoignant sa vive reconnaissance du service Inap pr te ble qu’ils lui ont rendu.

Madame des Odonais arrive enfin à la Laguna, où elle est recue avec toute l’affabilité possible parle supérieur des missions, dont les, bons ‘traitemens pendant un séjour de.six semaines, contribucrent beaucoup à rétablir sa santé altérée, et à Ja dis-

traire de ses malheurs: Quoiqu’elle eût déjà fait'plus de quatre cents lieues, il lui en restait à faire cinq fois autant jusqu’à Cayenne. Le missionnaire crut devoir lui proposer de la faire reconduire en toute sûreté à Riobamba. «Non répondit-elle, je dois continuer mon voyage pour me rendre auprès de mon époux: je croirais contrarier les vues de la providence en rendant inutiles la f'rotection divine qu'elle m'a accordée d’une manière si visible dans mes périls. »

Tant de courage et de persévérance furent récompensés par un voyage qui ne rencontra plus d'obstacles, et au mois dé juillet 1775, par conséquent quatre années après son départ du Pérou, madame Godin des Odonais fut enfin réunie à celui qu’elle avait tant de fois désespéré de jamais revoir:

Tout ce qu’elle avait réalisé en quittant Riobamba, était: perdusaps retour. Mais ilest un objet que.cette dame se-plût à con-

DE M°° DÉS ODONAIS. 173 server avec un soin religieux

—Je le devine, interrompit madame Blainville; ce ne peut être que les sandales qu'elle hérita de ses malheureux frères?

— Oui reprit M. Durfort; elle voulut les conserver précleusement, comme un souvenir éternel de la grâce que Dieu lui avait faite, en l’arrachant à un trépas pour

ainsi dire inévitable.

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