‹ Beaux traits de l'histoire des naufragesChapitre 28 sur 56 · VOYAGE PÉRILLEUX DU SLOOP LA FÉLICITÉ · texte numérisé non relu

VOYAGE PÉRILLEUX DU SLOOP LA FÉLICITÉ

Plusieurs amis du capitaine Durfort vinrent lui rendre visite; c’étaient tous ha- Ditans de divers ports de mer. C’est inimaginable, dirent-ils , combien le tems a été épouvantable, depuis le mois de septembre 1833: des coups de vent, comme on n'en a point vus de mémoire d'homme, tourmentent nos côtes presque sans interruption; Es navigation est entièrement troublée. |

< deux, qui arrivait de Dunkerque, raconta qu'il avait été témoin du naufrage de la goëlette /e Cousiot. Ce bâtiment de soixante-onze tonneaux, dit-il, capitaine

Roux, venant de Sunderland, en Angleterre, avec une cargaison de charbon, s’est échoué sur la plage de l’est, à environ dix brasses de l’estacade. L’équipage composé de six hommes, était exposé aux plus grands dangers et demandait des secours.

Les marins français des canots lamaneurs se dirigèrent sur l’estacade. L’impétuosité du vent rendant la mer affreuse, il était impossible de se risquer dans une embarcation. Le seul moyen de sauvetage était donc d'établir, à l’aide des cables des canots, un va et vient poux haler successivement les hommes du Cousiot près de l’estacade, et de les hisser dessus. Ce moyen obtint un succès complet, grâce à la promptitude de l'exécution. À peine les deux derniers hommes, amarrés au cable de correspondance, s’élaient-1ls précipités à la mer, que la goëlett

8e brisa, et que

l'on vit flotter au loin ses tone débris.

À ce récit succéda celui d'un marin

du port d'Ostende, qui apprit une catas-

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DU COUZIOT, ETC. 197 trophe bien faite pour plonger cette ville dans la consternation. Un petit navire appartenant à un ancien capitaine de marine (M. Spillaert), venait de faire naufrage à l'entrée du port, etn'inspirait d’abord aucune crainte pour le salut de l'équipage ; on croyait même pouvoir sauver ce bâttment et toute sa cargaison. Seize habitans de la ville, dont plusieurs pères de famille, s'étaient rendus à bord pour travailler toute la nuit à le remettre à flot. Un càble, amarré au pont ainsi qu'au musoir, devait, en le traînant, faciliter son entrée dans le port. Une lanterne placée au faite du mât devait, en s'éteignant, donner le signal. des manœuvres. Malheureusement. ù vers ‘une ‘heure du matin, la mer étant toujours fort-agitée, une lame, ‘passant au-dessus du navire, éteignit Ja lumière. Les individus postés au musoir, pensant que c'était le signal convenu, se nurent à tirer violemment le cable du navire, qui.

Hibourant encore, résistait à tous leurs ef- ”

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forts; mais doublant de force , le pont se brisa, le mât fut emporté, et le navire, se séparant de lui-même, dispersa les infortunés au milieu des vagues. L’obscurité de Ja nuit et l’agitation de la mer ne permirent pas de leur porter le moindre secours.

Des lamentations vinrent frapper nos

oreilles (car j'étais au nombre des individus postés au musoir); mais bientôt ces eris affreux furent étouflfés sous les flots, l'équipage était englouti, et les généreux habitans d'Ostende, victimes de leur dévoüment, disparurent sans retour!!!

— Voilà un événement bien cruel, dit un des amis de M. Durfort, et il demanda la permission de faire connaître comment lui, bourgeois pacifique absolument étranger à la navigation, avait cependant essuyé toutes les tribulations d’un matin, en très peu de tems et dans un très court trajet. |

En septembre 1833, dit-il, ayant voulu me rendre du Hâvre à Caen avec trois

DU GOUZIOT , ETC. 79

compatriotes, nous nous embarquâmes sur le Sloop {a Félicité : ce nom est bien joli, mais je vous assure que je ne puis pas éprouver de plus tristes jours que ceux que j'ai passés à bord de la Félicité, car dans cette petite traversée que nous avions eu le projet de faire, nous avons essuyé tout ce qu'il peut y avoir de dangereux dans les plus longs voyages de mer. Nous étions sous la conduite d’un brave marin, le capitaine Daniel. À peine sorti de nos jetées, le Sloop se trouva tout-à-coup le jouet de la tempête; et dès la première bourasque, lecapitaine voyant le bâtiment démâté de son beaupré et de son grand mât, il chercha à se réfugier et à mouiller sur la côte vers laquelle la lame et des courans l'avaient affalé. Une petite ancre tint d’abord le Sloop en assez bonne disposition pendant quelques heures; mais le vent ayant encore augmenté, notre capitaine crut devoir mouiller ses deux aneres, Cette précaution serait devenu inutile

160 NAUFRAGES si la chaîne, qui était étalinguée sur une des ancres , n’eüt pas tenu, car peu de

\ems après avoir été jetée au fond, le

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grand cable vint à se rompre. Pendant deux jours le Sloop resta dans cette situation, démâté comme un ponton, submergé de l'avant à l'arrière par chaque lame, et n'ayant plus pour l'empécher de faire côte, qu'une chaïîne qui, à tous les coups de tangage , menaçait de se briser.

Enfin, après Go heures de craintes et de souffrances, nous fûmes assez heureux pour faire-apercevoir, au bout d’une gaffe, des signaux de détresse à un bâtiment qui passait à quelque distance. C'était le navire le Charles, capitaine Groult , qui parvint, non sans peine, à prendre à la remorque la malheureuse félicité, qu'ilréussit à haler jusqu’au bas de la riviere de Caen. Nous devions être infailliblement engloutis .dans des’ flots, sans la présence d'esprit et les bonnes manœuvres du capitaine Daniel, et surtout sans l'humanité

DU COUZIOT, ETC. 161 du brave capitaine Groult, qui n’hésita pas à courir quelques risques pour venir à notre secours. s

— En effet, dit à son ami le capitaine Durfort, voilà ce qui s'appelle faire connaissance avec la mer d’une rude facon. Que voulez-vous ? c’est une chance que courent tous les voyageurs, et cela n'empêchera point les hommes de voyaser. Je vais vous faire connaître la relation d'un double naufrage essuyé coup sur coup par un brave homme qui a couru des dangers bien plus multipliés que ceux dont il vient d'être question.

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