DOUBLE NAUFRAGE DE GUILLAUME JOHNSON
Sur les côtes de Norwège, en 1648.
Guillaume Johnson dont je veux vous entretenir, était le chapelain de Charles IT, roi d'Angleterre. Cet ecclésiastique, homme de mérite et qui avait beaucoup voyagé , se trouvait alors chargé par son souverain d’une mission relative aux affaires de l’Église : c'est la plus ancienne relation denaufrage que jeconnaisse. Dèsles premiers jours du voyage, les navigateurs furent assaillis par une tempête qui les poussa si violemment sur un banc de sable, que la cale du bâtiment s’entr'ouvrit. Je vais laisser parler Guillaume Johnson, qui raconte en
ces termes tout ce qu'il éprouva dans cette traversée : |
Le 29 septembre 1648, je m'embarquai sur le navire William et John, commandé par le capitaine Daniel Morgan. Le navire était solide, le vent favorable, le pilote!
habile : je ne pouvais donc ni prévoir, ni supposer aucun danger. Mais le mal de mer me fit cruellement souffrir; de sorte!
qu'à peine embarqué, je fus obligé de me mettre au lit.
Ün jour, vers quatre heures après midi, le capitaine entra dans la chambre, d’un air plus pressé que de coutume; en effet ,| il était animé par le sentiment d’un danger.
imminent qu'il cherchait à me cacher. Je | lui demandai avec inquiétude si tout allait bien? Oui, tout va bien , répondit-il en pâlissant, et il sortit à la hâte. Effrayé, je. me levai et me trainai sur le pont. Là, je!
fus témoin d’un spectacle bien doulou-| reux': le navire faisait eau et était prêt à. couler à fond, La terreur avait tellement
décomposé tous les visages, quenous nous reconnaissions à peine les uns les autres.
L'un priait , l’autre se tordait les mains, un troisième pleurait. Get accès calmé, chacun se mit à travailler pour sauver sa vie, mais sans beaucoup s'entendresur les moyens à prendre pour y parvenir.
Le second maître et un autre homme, qui étaient descendus pour découvrir par où le bâtiment faisait eau, revinrent le visage pâle, défait, et d’une voix tremblante, ils nous annoncèrent qu'il était impossible d'y remédier: nous devons, dirent-ils , nous attendre à périr dans quelques momens. On mit le grand canot à la mer, et l'on tira quelques coups de canon en signal de détressé, pour avertir lé capitaine d'un navire qui naviguait de conserve avec nous, et qui.était un peu en avant. Nous espérions qu'il viendrait à notre secours, et nous sautâmes dans le canot. Je m'y pris mal, de sorte que je tombai dans la mer, d'où je fus retiré avec beaucoup de
peine. Il restait encore à bord un homme
qui poussait des cris lamentables, parce.
que le canot s'était un peu éloigné; quoi-
que l'on courüt le risque d’être englouti :
en approchant du navire, on n’hésita pas à aller à lui, et l’on parvint à le sauver.
Quand nous vimes que le capitaine de l'autre bâtiment ne venait pas à notre secours, nous l’accusâämes d’indifférence et de dureté. Hélas ! il avait éprouvé le même accident que nous, et il fut plus malheureux encore, Car en moins d’une heure, il fut, ainsi que tout son FANSES la proie des flots.
Nos espérances de salut étaient bien faibles; les mers du nord sont rarement tranquilles: les vagues ne discontinuaient pas de s’agiter prodigieusement. Comment croire que l’on pourrait échapper à leur fureur dans une petite chaloupe, quand un grand navire n'avait pu leur résister ?
Nous étions éloignés de terre de plusieurs
lieues, sans boussole, sans vivres, et la
nuit approchait ; nous ne possédions ‘qu’une petite chaudière qui servait à vider l’eau, et trois sacs d'argent que nous | regardions maintenant comme chose bien ‘inutile pour nous. Nous nous mîmes en prières , et Dieu eut compassion de nous, | car nous aperçümes un navire qui venait de notre côté. Comme nous n’avions que deux avirons, nous ne pouvions pas faire aller le canot bien vite, les lames étant trèsfortes; nous les recevions à dos pour les empêcher de submerger notre petit esquif; mais elles y pénétraient cependant en telle abondance, que nous avions Deaucoup ac peine à vider l’eau avec la chaudiere.
Le navire était au vent, et il voguait beaucoup trop vite pour que nous puissions l'atteindre. Bientôt l'obscurité de la nuit nous le fit perdre de vue: fort heu-
-reusement, son capitaine hissa une lanterne qui nous servit de phare; cette attention bienveillante redoubla notre énergie; puis, dans Ja crainte qu'il ne nous crût perdus,
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l'obscurité l’empêchant de nous voir, nous poussions de grands cris ‘toutes les toi que
les vagues nous élevaient à la surface dela |
mer. Enfin, par l’aide de Dieu , nous nous | trouvâmes près du bâtiment. Trôp de pré- | cipltation à vouloir y monter pouvait nous | mettre {ous en péril : il avait été décidé | que nous sortirions du canot tour à tour !
et dans l’ordre où nous nous y trouvions
assis; mais à peine fûmes-nous le long du |
navire, qu'aussitôt chacun s'efforçca d'y | grimper; les matelots habitués à cette ma- |
nœuvre furent en haut en un clin d'œil.
se resiai seui dans le canot, et j'y serafs
demeuré, parce que mes mäins étaient S
coudes par le froid, que je me sentais |
incapable de me hisser le long d’une corde, quoique mon existence en dépendit. Tout ce que je pus faire, fut d'en empoigner une assez fortement pour empêcher le canot de s'éloigner. Trois fois les vagues le firent frapper contré le côté du navire, et chaque fois je fus renversé au. fond de cette
| petiteembarcation qui était à moitié pleine | d'eau. Deux matelots descendirent pour | m'aider à grimper comme avaient fait les | ‘autres; mais ils renoncérent à me sortir de | cette manière , tant ma faiblesse ne me per-
mettait pas de les aider dans ce travail. On
| se décida à me jeter une corde avec un
nœud. coulant; je me la passai autour du corps, et-on m'enleva de la sorte du canot qui s’éloignait, de manière que je fus trempé dans la mer, et tellement heurté contre le navire, que l'on m'amena sans connaissance. Lorsque je revins à moi, je me trouvai seul et couché dans la chambre du capitaine. Quoique tout fracassé, je me levai pour aller voir mes compagnons d'infortune: je les trouvai consternés, chacun d'eux déplorant la perte essuyée dans ce naufrage; pour mon propre compte, ce que jeregrettaile plus, c'était des cahicrs de notes, fruits de plusieurs années d'étude et d'observations, travail que J'avais fait en parcourant les pays étrangers.
Le lendemain, le vent fut bon pour aller | en Norwège, où se rendait le navire. Vers :
midi, nous apercümes la côte, dangereuse par les rochers qui la borde. Comme on.
prévoyait ne pouvoir pas y arriver de jour, : on prit le parti de louvoyer jusqu’au len-:
demain, puis nous nous mimes à table:
je n'avais pas mangé depuis cinq jours; je.
fis un bon repas. » | Le soir, après la prière et lorsgw’on eut | posé le quart, nous nous étions couchés!
avec satisfaction, et déjà nous goutions les douceurs du repos, lorsque le navire‘alla frapper à pleines voiles contre un rocher:
Le choc fut violent, il éveilla tous ceux qui dormaient. Je ne savais ce que signi-l fiait cette secousse, mais les matelots, au fait du danger, s’écrièrent : nous sommes :
perdus ! À ce cris, je courus sur le pont où arrivait également le capitaine Morgan. :
Il me pria, les larmes aux yeux, de prier pour tous, persuadé que nous allions périr immavquablement, Je me jetai à ge-
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noux comme le patient quel'on va exécuter, et je priai Dicu avec toute la ferveur d’un homme résigné à la mort. Surpris de ce que les vagues ne nous engloutissaient pas, je reconnus que le navire était entré tellement de force entre deux rochers, avec son ‘avant sur un autre, qu'il y était tenu comprimé par le roc même. J'ôtai sur-le-champ mon habit, avec la résolution de gagner la terre à la nage ; mais la hauteur des vagues qui venaient se briser contre les rochers m'effraya. é | Le même matelot qui m'avait hissé à bord , ayantamarré une corde au mât, s’en | servit pour déscendre sur le roc, où illa tint ferme à son extrémité, pour aider aux autres à quitter ainsi le navire. Tout notre équipage et vingt-huit Danois étaient déjà descendus, je fus le dernier qui se sauva de cette manière. En ce moment, cédant à la violence des vagues , le bâtiment fut brisé et fpélouts Quatre matelots etleca-, | Pitaine qui s’y trouvaient encore, périrent
sans qu'il nous fût possible de venir à leur secours. Ce fut pour moi une peine iuexprimable de voir ce brave homme perdre l'existence au milieu des flots, lorsqu'il venait de nous sauver la vie. Ce souvenir douloureux ne s’effacera jamaïs de ma mémoire. |
Nous eùmes le bonheur de trouver une caverne qui nous mit à l'abri du vent. Quelle nuit longue ct affreuse nous passâmes, étant en proie à tous les besoins et dévorés pai l'inquiétude. J'étais bien peu vêtu, ayant vu mon habit emporté au loin, lorsque je le quittais dans lintention de me jeter à la nage; je n'avais pas!
non plus de souliers, et mes pieds se trouvaient déchirés par le chemin que j'avais fait sur les pointes aigües des rochers, en cherchant un lieu commode pour nous, abriter. Au lever du soleil, nous distin-!
guâmes dansle lointain la côte de Norwège;!
cela nous fit espérer d’être aperçus par quelques bâtimens passagers. Lorsque Je!
DE GUILLAUME JOHNSON. 199 considérai le lieu où nous étions, je fus frappé d’étonnement à la vue des rochers innombrables dont la mer était couverte autour dé nous. La providence seule nous avait préservés d’une mort certaine; car si notre navire eût touché en tout autre endroit qu'entre les deux rochers qui retardèrent sa perte totale, nous périssions infailliblement à l'instant même. N'ayant rien vu dans tout le cours de la journée, nous commençämes à perdre courage en retournant tristement passela nuit dans la caverne. |
Dans la matinée du lendemain, l’un de nous découvrit un bâtiment qui voguait à pléines voiles : nos cœurs en furent remplis de joie. Grimpant tous avec promptitude au sommet du rocher, nous agitämes nos chapeaux pour nous faire apercevoir.
Soins inutiles ! ce bâtiment passa sans nous envoyer de canot. En le voyant s'éloigner, chacun de nous sentit son cœur défaill car nous devions craindre que quand même”
nous scrions aperçus, il était encore douteux qu'on voulüt bien s’exposer pour nous sauver.
Les matelots, en cherchant avec leurs mains dans la mer, en retirèrent de petites moules. Un mousse m’apporta du cochléaria que je mâchaï, espérant que cela pourrait diminuer Ja fièvre brûlante qui s'était emparée de moi. Pour £tancher ma soif, je bus de l'eau qui se trouvait dans le creux des rochers ; elle était presque aussi salée que celle de la mer,gt je vomis après l’avoir bue. Nous voyant séquestrés du genre humain, nous priâmes la Divinité d’avoir pitié de nous. Ensuite j'adressai une exhortation à mes compagnons d'infortune pour se préparer à paraître devant Dieu , car je pensai que nous devions terminer là notre existence. Le matelot qui, le premier, était descendu sur le rocher, s’écria : «Fai- » sons un radeau, et essayons de nous sauwi er par mer; quant à moi, j'aime mieux
“il noyé que de mourir ici de faim. »
Chacun goûta cet avis, et tout le monde
s'employa pour cette construction, que l’on fit au moyen de quelques débris du navire. Ce radeau , bien petit et bien frêle , fut muni d'un mât et d’une voile ; quatre personnes s’y embarquèrent, deux Danois et deux Anglais. l J’admirai le courage de ces hommes qui couraient les plus grands dangers au milieu des écueils qu’il fallait franchir pour aborder la côte. Nous les suivimes des yeux autant que cela nous fut possible , faisant les vœux les plus ardens Pr leur réussite, puisque notre salut en dépendait. Avant la nuit, l'approche de plusieurs bateaux nous annonça qu'ils étaient arrivés heureusement. On nous apportait des vivres auxquels nous fimes peu d'attention , tant notreimpatience d'aller à terre était grande. Nous étant embarqués par la grâce de Dieu, nous abordâmes à Waller-Eyland petite île de la côte de Norwège. Le pas teur, attendri au récit de nos malheurs nous accueillit avec une bonté évangélique.
Combien, nous nous estimâmes heureux d’avoir du pain de seigle et de la bonne bière forte !
Après quelques jours derepos, nous primes: congé de ce digne homme, qui vou- Jut bien accepter avec nos sincères remercimens, une partie du peu d'argent que nous avions sauvé de nos deux naufrages.
Nous gagnâmes Frédéric- Stadt, en Norwège, où le bourguemestre nous facilita les moyens de nous embarquer à Oester- Sund. Au bout de feux heures de navigation, nous füûmes sur le point de toucher contre une roche cachée sous l’eau ; mais vers le milieu de la journée, nous étions hors des écueils de cette côte. Cinq jours après ,.nous moulllimes dans la rade d'Yarmouth,ounousessuyâmesencoreunetourmente si affreuse, que nous fümes obligés de nous faire haler par un bateau pilote.
Jentrai enfin dans cette ville, suivi d’une le de sens qu'attirait le triste état de
"mes vêtemens et. de ma personne. Je me
réfugiai chez le maître de l'auberge des
armes d’Yarmouth , lequel'en me recevant avec bonté, malgré le dénuement'ouù je me trouvais, me rendit un service important dont j'espère que Dieu le récompensera.
.— Combien je plains l'infortuné capitaine libérateur ! et que de dangers on court sur mer! s’écria madame Blainville.
Mon frère, ajouta-t-elle, j'aurais eu bien de la peine à me déterminer à épouser un homme de marine.
— Ma sœur, répliqua M. Durfort, vous eussiez peut-être fait comme la femme
du capitaine hanovrién Hendrick Martins,
qui suit son mari dans tousses voyages. Les marins , tout comme d’autres, atteignent la vieillesse, car Hendrick Martins approche de quatre-vingts ans, et sa femme en a soixante-dix-huit. En novembre dernier (1833), je me trouvai avec eux à Cette , en Provence, où le navire de ce capitaine était en chargement dans ce port ; il y eut une fête à bord pour célébrer la cinquantième année de leur mariage. Tous les bâtimens
hollandais et hanovriens qui se trouvaient dans le port furent pavoisés, afin de rendre un éclatant hommage au courage, à la persévérance d’une telle épouse, pour honorer un amour conjugal si extraordinaire, et dont il serait diflicile de trouver beaucoup d'exemples dans les annales maritimes.
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