NAUFRAGE DU NAVIRE LA S'° CATHERINE
Sur les côtes d'Afrique, en 1785.
La petite famille de M. Durfort, réunie après le déjetüner, pria ce vieux marin de lui raconter encore quelques-unes de ces histoires qui les intéressaient à un si haut degré. Je le veux bien, dit-il et je vais vous parler d’un homme quia été mon camarade d'armes.
Au mois de juin 1785, M. de Brisson, oflicier de l'administration des colonies , recut l’ordre du maréchal de Castries, ministre et secrétaire d'état au. département de la marine, de s'embarquer pour lîle Saint-Louis du Sénégal; il monta à bord
du navire La Sainte-Catherine, commandé par le capitaine Le Turc, et partit pour sa destination. Voici la relation qu'il nous a tracée de son naufrage et de la rude captivité qui en fut la suite :
Après avoir reconnu toutes les terres, depuis les côtes de France jusqu'aux Canaries, nous passämes entre ces îles et celle de Palme, le 10 juillet, vers les trois heures après midi. J'avais eu soin de prévenir le capitaine du danger auquel on est exposé dans ces parages par la violence des courans. En effet, toutes les fois que je m'y étais trouvé, J'avais risqué d’être affalé sur les côtes de Barbaric. Cet avis dicté par l'expérience, aurait dü exciter toute l'attention du commandant; je le lui renouvelai au moment où je m'aperçus que la mer commençait à prendre une teinte plus claire , et lui demandai s’il ne se proposait point de faire jeter la sonde. « Que craignez-vous me répondit-il,nous sommes à plus de quatre-vingts lieues de terre. » Le
lieutenant Baudré me fit à peu près la même réponse. Hélas ! ils ne tardèrent guère à reconnaître combien mes craintes étaient fondées !
À minuit, je fus réveillé par la force des élans du navire; je montai aussitôt sur le pont. Quelle fut ma surprise lorsque j’aperçus une espèce d’anse formée par des rochers. Tout l'équipage était cependant plongé dans le sommeil. d’éveillai promptement tout le monde en criant : nous touchons terre ! Le capitaine arrive tout alarmé ; il commande de gouverner vers l’écueil. Le bâtiment ainsi dirigé, et entraîné d’ailleurs par la force des courans, frappe trois fois contre le sable, et reste enfin immobile.
Tout-à-coup un bruit épouvantable se fait entendre ; la mâture est ébranlée ; les voiles, agitéesavec violence, sedéchirent en lambeaux; la terreur devient générale; les cris des matelots se mêlent au bruit hor-
rible d’une mer mugissante, qui semble s'irriter de Yoir sa course arrêtée entre les rochers et le vaisseau qu'elle est au moment d’entr'ouvrir. La consternation est si grande que personne ne pense à se sauver. O ma femme! 6 mes enfans! s’écrient les uns et les autres en levant les mains vers le ciel. Cependant, à coups de hache, on abat la mâture pour tâcher de relever:
le navire : soins superflus ! la chambre est déjà pleine d’eau. Dans son trouble extrême, le capitaine ne savait prendre aucun parti; nous étions perdus sans ressource, si le sieur Yvan, second lieute- | nant, M. Davoise, passager, frère du consul de Tripoli et quelques matelots, animés par mon exemple, ne m'eussent aidé à mettre la chaloupe à la mer, et à empécher ensuite qu’elle ne füt ou brisée contre le bâtiment ou submergée. Nous fümes contraints de lutter ainsi pendant toute la nuit contre une mer en furie, dans l’espoir, dès que le jour paraïîtrait, de pou-
voir aborder le rivage, en évitant: les rochers qui l’environnaient.
Toutes ces précautions étant prises, je criai qu’on nous jetât des cordages pour amarrer notre embarcation, afin qu'on püt la retirer vers le bâtiment en cas que nous eussions le bonheur d'arriver à bon port.
Le capitaine, le lieutenant , et les trois quarts de l'équipage étaient effrayés de nous voir ainsi nous exposer les premiers pour les sauver. À peine eut-on donné deux coups d’aviron, que le flux et reflux les arrachèrent des mains des rameurs:
la chaloupe fut renversée , les flots nous dispersèrent et nous jetèrent sur une plage, tous , à l'exception de M. Davoise ; je m'élançai à la mer, et je fus assez heureux pour l’arracher à la mort.
Les infortunés restés à bord n'attendaient plus aucun secours de nous : je ne tardai point à faire renaître l'espérance dans leurs âmes, en me jetant de nouveau à la mer, accompagné du sieur Yvan, dont
le zèle m'a toujours secondé. Il sut engager les autres naufragés à se joindre à nous pour tâcher de remettre la chaloupe à flot.
Nous ÿ parvinmes avec beaucoup de peine, et non sans péril; mais combien nous nous en trouvâmes récompensés, quand nous
eûmes mis à terre le reste de l'équipage !
Le capitaine ne put nous dire à quelle distance il se trouvait du Sénégal. J’engageai
. mes compagnons à monter sur les rochers, pour découvrir sur quelles terres la Providence nous avait jetés. Parvenus au sommet, nous apercûmes une plaine immense couverte d’un sable blanc , et dans le lointain, des côteaux qui, étant couverts d’une
‘espèce de fougère sauvage, ressemblaient à une vaste forêt.
En marchant vers ces côteaux, je trouvai sous mes pieds du fumier de chameau, et bientôt j'en découvris plusieurs qui paissaient çà et là. Il n’y avait donc pas à douter que cette contrée nefüt habitée ; en
- effet, à quelque distance j’apercus des en-
Ul
DE LA S"-CATHERINE. 225 fans qui s’empressaient de rassembler des troupeaux de chèvres pour les chasser devant eux. J’en conclus que nous avions été découverts, et que notre présence avait causé quelque frayeur. Les cris de ces enfans portèrent l’alarme dans les camps les plus voisins, et bientôt les naturels vinrent à notre rencontre ; dès qu'ils nous eurent tant soit peu examinés, ils se séparerent ,
Wse mirent à sauter et à bondir sur le sable; ils se couvrirent le visage avec les mains, poussèrent des cris épouvantables, des hur-. : lemens affreux:il n’en fallut pas davantage pour nousfaire penser que cette peuplade était peu familiarisée avec les figures européennes. Leurs gestes etla manœuvre qu'ils firent pour nous Investir ne nous présagérent rien de bon. Jedis done à mes cama- .
rades d’infortune de ne point se diviser, et de marcher en ordre jusqu’à ce que je is à portée de me faire entendre: a
Dans mes précédens voyages au 2 gal, j'avais appris quelques mots d’'A-»
Pile :
fabe, dont j'espérais tirer un bon parti dans cette occasion. Je commençai par mettre, en forme de pavillon, un mouchoir blanc autour d’un bâton, pensant'qu’à ce signal ils pourraient nous reconnaître pour des Français malheureux, qu’un naufrage avait jetés sur cette rive.
Quand nous fümes près de ces sauvages, le premier et le second lieutenans eurent l'imprudence d'aller à eux; ils furent aus | sitôt saisis et entraînés par ces gens, qui | étaient armés de coutelas et de massues.
La frayeurs'emparant de mes compagnons d'infortune, ils poussèrent unanimement | des cris de désespoir et se débandèrent ; les Arabes fondirent sur eux avec férocité..…… Au milieu de cetaffreux massacre, j'apercus un Arabe sans armes. À son costume | je le pris pour un de ceux qui avaient accompagné le prince Allicoury, dans une visite qu'il m'avait autrefois rendue à File | Saint-Louis, et je courus aussitôt me jeter fr dans ses bras. Avec le secours du peu de
DE LA S‘-CATHERINE. 225 mots arabes que je savais, et de mes gestes, je parvins à lui faire entendre que je réclamais sa protection; j'ajoutai que j'avais sur moi de quoi le récompenser de ses peines:
il entrelaça ses doigts dans les miens pour m’annoncer que de ce moment nous devenions étroitement liés, et sur-le-champ il
me dit de lui remettre ce que je possédais. ‘4 Ê ui donnai donc deux très belles mon- . tres, dont une à répétition, avec leurs chaines et une boucle de col en or, deux paires de boucles d'argent , AE RE enrichie de brillans, un gobelet et un couvert d’argent, etenfin deux cent vingt livres en écus.
Dès que cet arabe eut caché soigneusement son trésor, il appela quelques-uns des siens pour leur dire de le suivre. A la manière dont ils l’abordèrent, je reconnus que mon protecteur avait de la prépondérance : en effet, c'était leur prêtre qu'ils: nomment T'albe. M: Davoise ét uné douzaine d’autres qui ne m'avaient point quitté, furent emmenés ainsi que moi dans
une cabane éloignée de plus d’une lieue de la mer; et le premier soin de notre patron fut de visiter s’il trouverait sur nous quelque chose. Mes camarades ne possédaient rien, de sorte qu'il leur enleva jusqu’à leur chemise; en leur faisant entendre que s’il ne le faisait pas lui-même, d’autres le feraient. [1 voulut en venir avec moi aux mêmes extrémités , mais je lui fis observer que je lui avais assez donné, et il me laissa tranquille. J'appris de lui qu’ilse nommait Sidy-Mahammet; qu'il était de la tribu de Labdesseba, voisine de celle des Ouadelims avec laquelle la sienne ne vivait pas en bonne intelligence.
Après avoir enterré dans le sable le petit trésor dont je venais de l’enrichir, Sidy Mahammet retourna sur le bord de la mer, afin d’avoir sa part du pillage du navire, Pendant son absence, une troupe d'Ouadelims vint assiéger notre retraite pour y dérober ce qui s’y trouvait. Ils me dépouillèrent de tous mes vêtemens ; ayant d’a-
DE LA S°-CATHERINE. 229 bord voulu résister, je pensai expirer sous . leurs coups ; ils me garrottèrent et je ne savais que penser de ce qu’ils allaient faire . de moi, lorsqu'un envoyé de Mahammet parut : « Arrêtez, s’écrie-t-il dans son langage, vous avez commis des atrocités dans la cabane de notre T'atbe; indigné de votre conduite, il a demandé que les vieillards des deux tribus s’assemblassent. Croyezmoi, ne lui enlevez pas cet esclave, ou redoutez sa colère. »
Cette harangue produisit un bon effet, je fus délivré des mains des Ouadelims qui me remirent de suite à l’envoyé. Celui-ci se nommait Nouegem ; il me conduisit devant le conseil, et dit : « Voici l’esclave de Sidi Mahammet, je l'ai retiré des mains de ceux qui voulaient l'enlever; je demande pour prix de mes soins qu’il me soit donné en partage. Son maître peut bien se contenter des effets précieux qu'il a reçus de lui. — Ce chrétien m'appartient , répondit Mahammet, il est venu de lui-même se
Hi
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jeter dans mes bras, je lui ai promis de le protéger et de le conduire au prince Allicoury. — Puisque tu le prétends ainsi, reprit Nouegem, ton esclave ne pouvant être à moi, il va périr de ma main. » En achevant ces paroles, l’Arabe tire son poignard pourm'en frapper.Je me crus àmon dernier moment sous le fer de ce barbare,
mais Mahammet s’'empressa de jeter sur
moi une espèce de chapelet d’un volume énorme; puis prenant un petit livre qui pendait à sa ceinture, il allait prononcer quelques mots, lorsque les femmes présentes à cette scène se précipitant vers moi, m'arrachèrent des mains de Nouegem pour me remettre entre celles du prêtre courroucé , tant elles redoutaient qu’il ne lancât un anathême contre son adversaire. Le conseil approuva l'acte d'autorité du Talbe,
ét je restai en sa possession.
Le lendemain à la pointe du jour, tous ceux qui avaient fait esclaves des naufragés , se mirent en marche pour gagner l'in:
érieur des terres où ils résidaient ; le cajitaine Le Turc et le lieutenant Baudré täient avec nous. Il y avait trois jours que ous marchions, et nous n'avions encore u pour toute nourriture qu’un peu de fainc d'orge d’un goût détestable, parce fu’elle avait été long-tems conservée dans les peaux de bouc ; nous eûmes à soufrir encore davantage de Ja soif, au point que nous avions de la difficulté à mouvoir a langue. Un soir je me trouvai tellement lécouragé par la souffrance , que j'allai n'étendre derrière un büisson, résolu d’y itténdre la mort. À peine y étais-je, qu'un Arabe de notre suite vint me faire lever jour m'envoyer décharger son chameau.
le fus si indigné du ton avec lequel cet homme me commandait, que je lui répondis sans le moindre ménagement; aussitôt il m'arracha de dessus la tête un mauvais chapeau de matelot que l'on m'avait donné à la place du mien, il cracha dessus en signe de mépris, et me saisit vio-
lemment par le bras pour m'’entrainer. Dés!
qu'il me mit la main sur le corps, je n« fus plus maître de moi-même. Je commençai par lui porter un coup de poing!
dans le visage; puis me dégageant pou!
aller saisir un bâton , je l'en aurais frappé. s'il ne se füt dérobé à ma colère par une prombpte fuite. |
Au même instant, j'aperçus mon patron!
qui savançait de mon côté; son dessein m'étant inconnu, je lui criai que si son!
intention était de venger l’Arabe, il mel trouyerait décidé à tout entreprendre | plutôt que de me laisser frapper. Ma résolution et mes menaces le firent rire; il me rassura en me disant que je n'avais rien!
à craindre. Cette aventure servit à me faire! connaître qu'avec de la fermeté, je pour-| rais éviter plus de mauvais traitemens qu'en témoignant de la crainte, et j'ai sou-| vent éprouvé par la suite que cette dés était bien fondée.
Cependant je vis faire des Le ne |
qui m'inquiétèrent beaucoup. On faisait rougir des cailloux dans un brasier ; Je vis soulever une grosse pierre qui était au pied d’un buisson, on creusa la terre ; et les Arabes, en répétant souvent mon nom, poussaient de grands éclats de rire. Enfin, ils m’appelèrent auprès du trou qu'ils venaient de creuser. Celui que j'avais battu me faisait différens signes, entr'autres il se passait les mains sur Le cou, comme s’il s’agissait de le couper à quelqu'un que l'on enterrerait ensuite. Je laisse à penser quelles idées cela devait faire naître en moi ; quelque déterminé que je fusse à me bien défendre , je ne sentais pas moins que contre la force il n’y a pas de résistance.
J’approchainéanmoins comme si je n'eusse dû rien craindre. Quelle fut ma surprise, quand je vis retirer de la fosse une outre pleine d’eau , un sac de cuir contenant de la farine d'orge, et une chèvre nouvellement tuée. La vue de ces provisions me rendit toute ma tranquillité, parce que je
254 NAUFRAGE j
conçus à quoi s’appliquaient les signes de l’Arabe. En effet, il avait voulu me faire entendre que l’on avait égorgé pour nous cette chèvre. Je vis remplir d’eau un grand vase de bois dans lequel on avait versé de la farine d'orge; les cailloux rougis au feu servirent à la faire bouillonner ; on pétrissait ensuite cette espèce de bouillie pour en faire une pâte que l’on mangeait sans la faire autrement cuire. Un Arabe qui marchait en avant, s'était procuré ces provisions dans une bourgade des environs, et les avait ainsi cachées en terre jusqu’à notre arrivée en ce lieu. Tous ces détails m'étaient donnés tant verbalement que par gestes par celui qui m'avait fait les signaux ; et ce qui m'étonnait le plus, c'était de voir sé convertir en acte de complaisance le ressentiment que je lui aurais supposé. | M. Brisson nous dit que leur marche dura plus de quinze jours , par les circuits que les Arabes jugeaient prudent de faire
pour éviter le plus possible d’autres tribus, car ces peuplades sont si avides, qu'amies ou ennemies, elles se redoutent les unes les autres. Chez l’une de ces hordes sauvages où ils restèrent un jour entier, les pauvres naufragés furent accablés d'injures et de mauvais traitemens. M. Brisson, moins endurant que les autres, se plaignit avec tant d’emportement , qu'il excita la curiosité de ces barbares. Voici ce qu'il raconte à cette occasion : « Ils demandèrent à mon maître qui j'étais ? c’est, leur répondit-il, un chrétien qui doit être fort riche, son linge était parfumé d’une odeur très agréable, et il a reçu chezluile prince Allicoury. » L'odeur en question n’était autre chose que de la lavande ; quant à la visite du prince, j'avais dit cela pour me donner de l'importance et sortir le plus tôt possible de l’esclavage. Afin même de bien établir la conviction sur cette visite, J'avais contrefait des bouffons dont s’entoure ce prince:
arabe, et auxquels on donne le nom d'£-
geums. Cette espèce de farce avait telle-
ment plu à mon patron, qu’il me la faisait
répéter toutes les fois qu’il en trouvait l’oc-
casion. Il se servait de ce petit stratagème pour divertir ceux dont il craignait d’être pillé, el pour détourner adroitement leur attention. De mon côté, j'étais charmé de mon talent pour l’imitation des Egeums, par un motif que je dois avouer; c’est que quelques gouttes de lait de chameau étaient | toujours le salaire de cette mauvaise bouf-
fonnerie.
Nous séjournâmes trois jours dans la tribu La Roussye, dont le beau-frère de mon | patron était un des chefs. Je ne sais par, quelle cause j'avais prévenu en ma faveur cet homme, nommé Sidy Sellem. Le se-| cond jour il me dit : « Infortuné chré-| tien ! mon frère est mon débiteur depuis | long-tems, si tu veux l’attacher à moi, je!
prendrai des arrangemens avec lui ». Cette proposition me fit trembler; elle semblait | m'annoncer unelongue captivité, Je croyais |
DE LA S“-CATHERINE. Le
si fermement que la mienne ne devait pas
durer, que je courus bien vite prévenir
m on patron de la proposition qui venait de
m'être faite, en le suppliant de ne consen-
tir à aucun arrangement. Je lui fis entendre qu'il retirerait plus de ma rançon que son frère ne lui donnerait. « Sois tranquille, me répondit-il , tu ne me quitteras que pour aller au Sénégal, et cela ne tardera pas. » Cette assurance porta dans mon cœur une joie inexprimable. Nous fûmes très bien traités dans cette tribu , c’est-à-dire, qu'on nous fit boire du lait de chameau, et qu’on nous donna à manger de la viande d'autruche séchée au soleil et hachée. Nous avions désiré avec impatience notre
arrivée-à la résidence de nos patrons ; nous
ne pouvions imaginer les tourmens qui nous y attendaient. Enfin, nous découvrimes cette espèce de hameau. Des tentes dressées entre des arbres touffus, denombreux troupeaux de chameaux, de chèvres etde brebis qui paissaient sur les côteaux,
auraient fait prendre ce lieu pour l'asile.
du bonheur; mais les arbres dont j'avais admiré de loin le vert feuillage, étaient de vieux gommiers chargés de branches épineuses. Plusieurs esclaves noirs vinrent au-devant de leurs maîtres pour leur baiser les pieds; plus loin, les enfans faisaient retentir l'air de leurs cris de joie, et les femmes se tenaient debout par respect, à l'entrée de leurs tentes. Dès que les Arabes se furent approchés, elles s’avancèrent d’un air soumis, posérent la main droite sur la tête de leur maris, puis la baistrent après s'être prosternées devant eux. Cette cérémonie faite, elles jetèrent sur nous un premier regard de curiosité, et tout aussitôt nous accablèrent d’injures et nous crachèrent au visage. Mon patron entra sous sa tente ; je l'y suivis pour présenter à sa femme deux poignées de girofle que cet Arabe m'avait gardé précieusement pour que je pusse , en luien offrant l'hommage, m'attirer un accueil plus favorable. Je sa-
yais que les mauresses aiment passionné-
ment les odeurs, et celle du girofle par dessus toutes les autres. Elle recut mon présent avec une hauteur insultante, et me chassa de sa tente avec un air de mépris qui m'annonça combien mon sort allait être rigoureux. |
M. Brisson nous a tracé le portrait des femmes parmi lesquelles il se trouvait.
Une mauresse, dit-il, qui veut prétendre à la beauté, doit avoir les dents longues et sortant de la bouche; la chair, depuis l'épaule jusqu'au coude , pendante et flottante ; les seins volumineux ; les jambes,
| les cuisses et lecorps prodigieusement gros; de sorte que sa marche est toujours pesante. Pour donner de l'éclat à ses yeux,
elle en peint le tour avec une forte aiguille en cuivre, qu’elle frotte sur une pierre bleue ; elle se rougit les ongles des pieds et des mains, et elle porte aux bras et aux jambes des bracelets semblables aux colliers des chiens danois. Toutes les femmes
240 NAUFRAGE graissent leurs cheveux avec du beurre ; sans ce vernis, elles croiraient qu’il manque
quelque chose à leur toilette; elles en for- \ ment avec beaucoup de soin des tresses, .
dont quelques-unes flottent sur leur poi-
trine, et elles y attachent tout ce qu'elles peuvent trouver, comme des coquillages,
des clés de coffres et de cadenats, des an- … neaux de parapluie, et des boutons de
culottes qu’elles prennent aux marins naufragés. Les hommes sont grands, bien faits , forts et vigoureux; ils ont en général
griftes.
M. Brisson resta plus d’un an parmi | cette tribu de Labdesséba; il était donc | esclave du Talbe , et avait pour compagnon :
d'infortune le lieutenant Baudré et M. De-..
voise ; ils étaient chargés de garder les | troupeaux, de faire les provisions de bois | et tous les gros ouvrages, lorsqu'on était, à
les cheveux hérissés, la barbe longue, le |
regard furieux, de grandes oreilles pen- | dantes , et les ongles aussi longs que des,
campé quelque part, comme aussi de conduire les bagages, d'enlever et de redresser les tentes à chaque changement de camp , ce qui arrivait quelquefois de quinzaine en quinzaine, vu qu'on cherchait constamment les terres nouvellement arrosées par la pluie; car l’eau est si rare dans ces contrées, que trop souvent, hélas !
ces malheureux naufragés se trouvérent réduits à boire leur urine pour étancher la soif qui les dévorait, de même qu'ils mangeaient de la fougère et des limaçons pour assouvir leur faim. Les bestiaux ne fournissaient pas toujours du lait suffisamment à leurs maîtres, et pendant son esclavage, M. Brisson vit plus d’une foisles troupeaux à la veille de périr, faute de pâturage.
Quoiqu'il soit question de tentes, il ne faut pas croire qu'elles fussent à l'usage des naufragés ; en leur qualité d'esclaves , ils passaient la nuit comme le jour à l’intempérie de ce cruel climat, couchant tantôt sur une terre encore brülante de l’ar-
deur du soleil, tantôt sur une terre humide au point que la seule pression du corps faisait jaillir l'eau autour d'eux; car un esclave chrétien ne doit ni boire, ni manger, ni encore moins dormir auprès de son maître. Le pauvre Davoise ne put résister à un tel sort; un matin il dit à Brisson : « Toute illusion cesse; jusqu’à ce moment, je m'étais toujours flatté de revoir ma patrie; mais je sens que mes forces m'abandonnent. Ce soir, mon ami, vous ne trouverez plus ici qu'un corps glacé par la mort. Fuyez cet abominable séjour ; tentez tous les moyens imaginables pour vous échapper. Si le ciel exauce mes vœux, il vous rendra à une épouse et à une famille désolées. Écrivez à mon père, qu'il sache que mes dernières paroles sont pour lui, et que je meurs avec les sentimens d’un bon chrétien. Adieu ! ma dernière heure est plus proche que je ne le croyais; je sens que j'expire....» En eflet, sa voix éteinte put à peine prononcer ces dernières
paroles , et il rendit l'âme en ce moment.
Le lieutenant Baudré et moi nous luirendimes les derniers devoirs, en creusant une fosse pour recevoir sa dépouille mortelle. Ce pauvre lieutenant termina aussi ses jours d’une maniere plus triste encore, car il succomba dans une lutte contre un serpent monstrueux.
Un jour que M. Brisson avait conduit ses troupeaux près d’un campement voisin, un douloureux spectacle vint frapper sa vue : il aperçut le corps inanimé du capitaine Le Turc, gisant étendu sur le sable, et dans un état de maigreur qui prouvait assez que le défaut de nourriture avait été Ja cause de la mort de ce malheureux officier. Fuyant de ce lieu la tristesse dans l'âme, il revient en versant un torrent de larmes. Son maître venait d'acheter un nouvel esclave; c'était le boulanger du navire : ce nouveau venu fut chargé de mener paître les troupeaux. Un soir, M, Brisson voit revenir les chameaux et les brebis
sous la conduite de son patron. Le boulanger ne reparaissant pas de la nuit, il s’en informe le lendemain à un jeune pâtre arabe : celui-ci lui apprend que Mahammet soupçonnant ce gardien de tetter le lait des chameaux, il s'était avisé de l’épier, et que l'ayant pris sur le fait, 1l l'avait saisi à la gorge et étranglé de ses propres mains. « La conduite des troupeaux va te revenir, « ajouta le jeune pâtre , prends garde à « toi ; un chrétien qui touche aux ma- « melles de nos bestiaux les profane ; tout « Arabe a le droit de punir de mort eelui « qu'il trouve en faute. » Ce trait d'mhumanité était fait pour révolter l’âme et pousser au désespoir. Heureusement , M. Brisson fait la rencontre d’un nommé Denoux, matelot de son équipage, qui lui annonce que six de ses camarades tombés au pouvoir de Moulem-Adaram, fils du roi de Maroc, étaient repassés en France.
Cela ranima notre pauvre esclave : « Le » ministre, dit-il au matelot, sachant que
DE LA S° CATHERINE. 245 » notre équipage a été dispersé par ici, » nous fera rechercher, et je ne doute pas » que nous ne voyions bientôt la fin de nos » misères. » En effet, le maréchal de Castries, ministre de-la marine, avait envoyé des ordres positifs à ce sujet; et siges naufragés souffrirent si long-tems, si plusieurs expirèrent au milieu des tourmens de leur captivité, ce fut par la faute du consul dans ces parages, qui, dans son coupable égoïsme, ne s'inquiétait pas des malheureux. On voit qu'en tout tems il y a eu des misérables bien peu dignes des emplois qu'ils doivent à l'intrigue plutôt qu'à leur mérite.
M. Brisson prend la résolution de fuir.
et il commence par s'emparer des objets qu'il avait remis à Mahammet. Mais celui-ci s'en aperçoit, et, pour ravoir son butin, il jure de remplir la promesse qu’il a faite de rendre à la liberté celui qui lui avait si bien payé sa rançon. Toute la générosité du Talbe consiste à vendre son
esclave à Sidy Sellem, ce beau-frère de Ia tribu La Roussye, qui le lui avait demandé dans le tems: celui-ci l’acheta moyennant cinq chameaux; bien certain d'obtenir une bonne somme en le conduisant à Mogador. « Je remplis ma promesse, lui dit » Mahammet, tu vas revoir ta patrie. Je » souhaite qu’il ne L’arrive rien de fâcheux, » et que ton voyage par mer soit plus heu- » reux que le dernier. N'oublie pas d’en- » voyer du drap écarlate à ma femme. »
Il faut connaître le prix de la liberté, dit M. Brisson, pour se faire une idée de ce que J'éprouvai, lorsqu'on m'apprit que mes fers allaient être brisés. On jugera de tout ce que j'avais souffert, quand on saura que depuis que j'avais été dépouillé de mes vêtemens le jour du naufrage, je n'avais absolument qu’une serpillière autour des reins; déjà deux fois toute la peau de mon corps s'était renouvelée, et aux douleurs que j'éprouvais en ce moment, je supposais que cette fois mes membres allaient
se couvrir d’une peau écailleuse comme celle des Arabes. : Mais j’oubliai tous mes malheurs , puisque j'en entrevoyais le terme.
Mon nouveau patron m'annonca que nous allions rejoindre un autre de mes compagnons d’infortune. Quelle fut ma surprise, quand jereconnus le boulanger !
« Notre patron m'avait laissé pour mort » sur la place, me dit-il ; je n'étais qu’éva- » noui. Quand j’eus repris connaissance, je » résolus de toutrisquer pour me sauver, » préférant mourir plutôt que de revenir » chez le Talbe. Après avoir marché pen- » dant dix jours sans trouver d'autre nour- » riture que des limacçons, je tombai entre » les mains de deux jeunes Arabes qui du » moins m'ont traité avec humanité, En- » fin, me voilà réuni encore une fois avec » vous, et nous allons donc revoir notre » patrie, si toutefois de nouveaux mai- » heurs ne viennent pas nous accabler.
s — Hélas! mon cher ami, luirépondis-je,
RE TT es PCORIe, Le VS MT
«ne nous flattons pas trop encore, et « prions le ciel de nous être favorable. »
Dans le cours de ce voyage, M. Brisson s'étant un jour écarté de la route , fut sur le point d’être entraîné par des Arabes montagnards qui s'emparèrent un instant de sa personne. Une autre fois, il faillit être tué d’un coup de fusil, au milieu de la tribu Telkœnnes, parce qu'un Arabe le voyant se coucher dans le sable, le prit pour un maraudeur épiant le moment d'enlever les jeunes chevreaux.
Enfin, après soixante-six jours de marche, notre pauvre naufragé voit enfin le pavillon français flotter sur la poupe de différens navires mouillés dans la rade de : Mogador. Sidy Sellem lui demande s’il est content. «Je ne pouvais répondre, dit-il, tant mon émotion est grande; mon cœur palpitait d’aise, mes yeux se remplissaient de larmes de joie, il m'était impossible d’articuler lemoindre son; mais je pressai les mains de celui quime rendait au bon-
heur, et il pouvait juger de mes sentimens de reconnaissance. »
M. Brisson rend un témoignage le plus flatteur de la conduite noble et généreuse de deux commerçans français établis à Mogador, MM. Duprat et Cabannes, animés d'un véritable patriotisme qui leur faisait rechercher tous les naufragés français pour leur prêter secours et assistance.
Ils habillérent de pied en cap le pauvre esclave de Sidy Sellem, et le mirent en état, par conséquent, de paraître avec dignité devant le roi de Maroc, qui semonira jaloux de converser avec lui. Un nouveau consul français venait d'arriver dans ces parages : Sidy Sekem fut satisfait de sa générosité. M. Brisson revit enfin sa patrie ; et dans la relation qu’il a tracée de ses cruelles aventures , il s’écrie : « O Provi- » dence divine ! j'avais en toi une confiance » sans bornes; tu m'as soutenu en m’é- » prouvant, et je te dois ma délivrance. »
— Combien nous sommes satisfaits de
voir ce brave homme surmonter tant de mauvaise fortune , s’écrièrent les jeunes auditeurs. Dans la société, on se plaint
quand on est forcé de quitter ses habitudes
journalières ; on pleure quand on s'éloigne de quelques lieues de ses parens, de ses amis; on est tourmenté parce qu'on a oublié telle ou telle chose utile ou commode... Ah ! il faut avoir entendu ces récits désastreux , si pleins d'intérêt, pour apprendre à ne plus se plaindre de pelits désagrémens qui ne sont que bagatelle en comparaison de souffrances si terribles supportées avec tant de courage et de résignation.
— J'aime de telles réflexions, dit M. Durfort ; etje vais mettre sous vos yeux le tableau d’une infortune non moins grande, et d’un courage non moins admirable.
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