CHAPITRE XVIIL
ii Q-——
NAUFRAGE DE BONTEKOË ,
Aux Indes Orientales, en 1619.
ee
Le capitaine hollandais Bontekoé partit du Texel le 28 décembre 1618, à bord du vaisseau de Niew Hoorn, monté par deux cent six hommes d'équipage; ce bâtiment de commerce de la Compagnie des Indes avait pour subrécargue, c'est-à-dire pour commis chargé de la vente des marchandises, un nommé Hein-Rol ; il faisait route pour les Indes orientales. Après une traversée de onze mois, tantôt plus ou moins périlleuse, Bontekoé se trouvait, le 19 novembre 1619, près le détroit de la Sonde, dans les parages de Bentam, sur la côte de Java, lorsqu'il entendit des hommes de l'équipage crier : au feu ! au feu ! Ce capi-
taine était alors sur le pont, il se hâta de descendre au fond de cale, et n’apercevait aucune flamme : on lui apprit que le munitionnaire ayant laissé tomber une mèche de chandelle allumée dans une tonne d’eau-de-vie, la liqueur avait pris feu. Vous avez pu voir comment ce liquide brüle dans un bol de punch; il eut bientôt fait sauter les deux fonds du tonneau, et formé un ruisseau enflammé qui coula jusqu'au charbon de forge. On jeta de l’eau sur le charbon, jusqu’à ce qu'on ne vit plus aucune apparence de danger ; alors, le capitaine remonta tranquillement sur le pont. On n'attacha pas assez d'importance à cet incident; et faute d’une surveillance attentive, il en résulta l’évènement le plus terrible.
Au bout d’une demi-heure, dit Bontekoëé, quelques matelots crièrent de nouveau : au feu ! Descendant aussitôt, je vis la flamme qui s'élevait du fond de cale :
l'embrâsement était dans le charbon ou
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l'eau-de-vie avait pénétré. Nous recommencâmes à jeter de l’eau à pleins seaux ; mais il survint un nouvel incident qui augmenta le trouble : l'eau tombée sur ke charbon causa une fumée si épaisse et si puante, qu’on étouffait à fond de cale. Je faisais sortir les matelots tour à tour, pour qu'ils respirassent ; déjà plusieurs avaient été suffoqués avant d’avoir pu arriver jusqu'aux écoutilles : moi-même j'allai par intervalles reposer ma tête sur un tonneau, tournant le visage vers l’écoutille pour respirer un moment. Enfin , me trouvant forcé de sortir, je dis à Rol qu'il me paraissait nécessaire de jeter la poudre à la mer , il ne put s’y résoudre. « En prenant ce parti, me répondit-il, il y a toute apparence que nous ne devons plus craindre de périr par le feu; mais que deviendrons-nous, si nous trouvons des ennemis à combattre, et quel moyen de nous excuser ? »
Cependant le feu ne diminuait pas, la
puanteur et l'épaisseur de la fumée ne permettaient plus à personne de demeurer à fond de cale. On prit la hache, et dans l'entre-pont on fit de grands trous, par lesquels on jeta une grande quantité d’eau, sans cesseren même tems d'en jeter par les écoutilles. On avait mis le grand canot à la mer; on y mit aussi la chaloupe. La frayeur était telle qu’on ne peut la représenter. On ne voyait que le feu etl'eau dont on était également menacé, et de l’un desquels il fallait infailliblement être dévoré sans aucune espérance de secours; car on n'avait la vue d’aucune terre, ni d'aucun vaisseau. Les gens de l'équipage se glissaient de tous côtés hors du bord, et nageant vers la chaloupe ou vers le canot, ils y montaient et se cachaient sous les bancs ou sous les voiles , en attendant qu'ils se trouvassent en assez grand nombre pour s’éloigner ensemble. Rol étant allé par hasard dans la galerie, fut étonné de voir tant de gens dans les embarcations, ils lui
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*crièrent qu'ils allaient prendre le large, et l’exhortèrent à descendre avec eux.
Leurs instances et la vue du péril lui firent prendre ce parti. En arrivant au grand canot , il leur dit : « Mes amis, il faut attendre le capitaine. » Mais ses ordres et ses représentations n'étaient plus écoutés. Aussitôt qu'il fut embarqué, ils s'éloignèrent du vaisseau.
Comme j'étais toujours occupé à donner mes ordres et à presser le travail, quelques-uns de ceux qui restaient vinrent me dire avec épouvante : « Capitaine, qu’allons-nous devenir? la chaloupe et le canot sont à la mer. — Si l’on nous quitte, répondis-je, c’est avec le dessein de ne plus revenir. » Et, courant aussitôt sur le pont je vis effectivement la manœuvre des fugttifs. Je dis aux matelots : « Efforcons-nous de les joindre; et, s'ils refusent de nous recevoir, nous ferons passer le navire par dessus eux, pour leur apprendre leur devoir. » Je fus promptement obéi, et nous
approchâmes des fugitifs jusqu’à la distance de trois longueurs du vaisseau; mais ils gagnérent au vent, et s’éloignèrent.. Je dis alors à ceux qui étaient avec moi : »
Amis, vous voyez qu’il ne nous reste plus d'espérance que dans la miséricorde de Dieu et dans nos propres efforts; il faut les redoubler et tâcher d’éteindre le feu.
Courez aux poudres, et jetez-les à la mer avant que le feu puisse y gagner. » J’ordonnajaux charpentiers de faire promptement des trous afin que l’eau püût entrer dans le navire jusqu'à la hauteur d’une brasse et demie; mais les outils ne purent pénétrer les bordages, parce qu’ils étaient garnis de fer.
Cet obstacle répandit une consternation qui ne peut jamais être exprimée.
Peu de tems après, le feu prit aux huiles.
Ce fut alors que nous jugeâmes notre perte inévitable. Plus on jetait d’eau, plus l’incendie paraissait augmenter. Dans cet affreux état, on poussait des cris et des gé-
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missemens si terribles que mes cheveux se hérissaient, et je me sentais tout couvert d’une sueur froide.
Cepaant le travail continuait avec la même ardeur ; on avait déjà jeté soixante barils de poudre, mais il en restait encore trois cents. Le feu y prit, et fit sauter le vaisseau , qui, en un instant, fut brisé en mille pièces. Nous y étions encore au nombre de cent dix-neuf. Je me trouvais alors sur le pont, et j'avais devant les yeux soixante-trois hommes qui puisaient de l'eau. Ils furent emportés avec la vitesse d’un éclair, et disparurent tellement, qu’on n'aurait pu dire ce qu'ils étaient devenus.
Tous les autres eurent le même sort. Pour moi, qui m'attendais à périr comme tous mes compagnons, j'étendis les mains vers le ciel, et je m’écriai : O Seigneur ! faitesmoi miséricorde! » Quoiqu'en me sentant sauter, je crusse que c'était fait de moi, je conservai néanmoins toute la liberté de mon jugement, et je sentis dans mon cœur
une étincelle d'espérance. Du milieu des airs je tombai dans l’eau , entre les débris du navire. Dans cette situation, mon courage se ranima si vivement, qe -{e crus devenir un autre homme. Ed gardant autour de moi, je vis le grand mé à mes côtés et je me mis dessus. Considérant les tristes objets dont j'étais environné, je dis en poussant un profond soupir : « Ce beau navire est donc péri! »
Tandis que je m'abimais dans mes réflexions, un jeune homme sortant du fond des eaux, saisit un débris, et dit en s’y plaçant : « me voici encore au monde ! »
Entendant sa voix, je m'écriai : O Dieu! y at-il ici quelqu’autre que moi qui soit en vie? » Ce jeune homme s'appelait Harman.
Je vis flotter près de lui un petit mât; je lui dis de le pousser vers moi, pour nous y mettre ensemble; il fit ce que je lui ordonnais, sans quoi, brisé comme j'étais de mon saut et de ma chute, le dos fracassé, et blessé à deux endroits de la tête, il m'au-
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lrait été impossible de le joindre. Ces maux
dont je ne m'étais pas encore aperçu commencerent à se faire sentir avec tant de force, qu’il me sembla tout d’un coup que je cessais de voir et d'entendre. Nous étions tous deux l’un près de l’autre, nous tenant cramponnés au mât, et jetant la vue de tous côtés, dans l'espérance de découvrir la chaloupe ou le canot. À Ia fin nous les apercûmes , mais fort loin de nous. Le soleil était au bas de l'horizon. Je dis au compagnon de mon infortune : « Ami, toute espérance est perdue pour nous. II est tard; le canot et la chaloupe étant si loin, il n'est pas possible que nous nous soutenions toute la nuit dans cette situation. Élevons nos cœurs à Dieu, et demandons-lui notre salut avec une résignation entière à sa volonté. »
Nous nous mîmes en prières, et nous fûmes exaucés; car, à peine achevionsnous d'adresser nos vœux au ciel, que levant les yeux, nous vimes la chaloupe et
le canot venir à nous. Quelle joie pour des malheureux qui se croyaient près de périr ! Je criai aussitôt : « Sauve! sauve le capitaine! » Quelques matelots qui m’entendirent se mirent aussi à crier : Le capitaine vit encore! » Ils s'approchèrent des débris ; mais ils n’osaient avancer davantage , dans la crainte d’être heurtés par les grosses pièces. Harman quin’avait été que peu blessé en sautant, se sentit assez de vigueur pour se mettre à la nage, etse rendit dans la chaloupe. Pour moi, je criai :
« si vous voulez me sauver la vie, il faut que vous veniez jusqu'à moi, car j'ai été si maltraité, que je n’ai pas la force de nager. » Un matelot s'étant jeté à la mer avec une ligne de sonde, en apporta un bout jusques entre mes mains. Je la fixai autour de ma ceinture, et ce secours me fit arriver heureusement à bord de la chaloupe où je trouvai Rol.
Je me sentais si mal, que je ne croyais pas avoir beaucoup de tems à vivre; j'avais le
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‘dos brisé, et je souffrais mortellement des deux trous que j'avais à la tête. Cependant je dis à Rol : « Je crois que nous ferions bien de demeurer cette nuit proche des débris.
Demain, lorsqu'il sera jour, nouspourrons sauver quelques vivres, et peut-être trouverons-nous une boussole pour nous aider à découvrir les terres. »
Rol, négligeant mon conseil, fit prendre les avirons comme s’il eût été jour. Mais après avoir vogué toute la nuit dans l’espérance de découvrir les terres au lever du soleil, il se vit bien loin de son attente, en reconnaissant qu'il était également éloigné des terres et des débris. «Capitaine, me diton, qu’allons-nous devenir? — Amis, leur répondis-je, il fallait m'en croire hier au soir, lorsque je vous conseillais fortement de ne pas vous éloigner des débris. » Je demandai quels étaient les vivres; on me montra sept ou huit livres de biscuit, « Cessez de ramer,, leur dis-je, vous vous fatiguerez vainement, et vous n'aurez point à man-
ger pour réparer vos forces. Je les exhortai” à se dépouiller de leurs chemises pour en« faire des voiles. La difficulté était de trou-" ver du fil; je leur fis prendre les paquets !
de corde qui étaient de rechange dans la chaloupe : ils en firent une espèce de fil de caret; cet exemple fut suivi dans le canot ; nous eûmes des petites voiles.
On se trouvait au nombre de quarante-
six dans la chaloupe, et de vingt-six dans le canot. Il y avait dans la chaloupe une capote bleue de matelot, et un coussin qui me furent cédés en faveur de ma situation. Le chirurgien était avec nous, mais sans aucun médicament. Il eut recours à du biscuit mâché, qu'il mettait sur mes plaies, et par la protection du ciel ce remède me guérit. J'avais voulu donner aussi ma chemise pour contribuer à faire les voiles, mais toutle monde s’y était opposé; et je dois me louer des attentions qu’on eut pour moi.
Le premier jour, nous nous abandon-
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nâmes au mouvement des flots, tandis qu'on travaillait aux voiles. Elles furent prêtes le soir; on les envergua et on les mit au vent. On était au 20 de novembre. Nous primes pour guide le cours des étoiles, dont nous connaissions fort bien le lever et le coucher. Pendant la nuit on était transi de froid , et la chaleur du jour était insupportable, parce que nous avions le soleil sur nos têtes. Le 21 et les deux jours suivans, nous nous occupämes à construire un quart de cercle pour prendre hauteur.
Le menuisier du vaisseau avait un compas et quelque connaissance de la manière dont il fallait marquer la flèche. En nous aidant mutuellement, nous parvinmes à faire un quart de cercle dont on pouvait se servir. Je gravai une carte de marine sur la planche, et j'y tracai l’île de Sumatra, celle de Java et le détroit de la Sonde, qui est entre ces deux îles. Le jour de notre infortune , ayant pris hauteur sur le midi
j'avais trouvé que nous étions à vingt lieues de terre; tous les jours je fis l’estime.
De sept ou huit livres de biscuit qui faisaient notre unique provision, on en vit bientôt la fin, quoique la mesure pour chacun ne fût chaque jour qu'un petit morceau de la grosseur du doigt. On n'avait rien à boire; lorqu’il tombait de la pluie, on amenait les voiles qu’on étendait pour rassembler l’eau, et la faire couler dans deux petits tonneaux, les seuls qu'on eût emportés ; on la tenait en réserve pour les jours qui se passaient sans pluie.
Cetteextrémité n’empêchait pointqu'on ne me pressât de prendre ce qui m'était nécessaire; j'étais bien aise de ces sentimens, mais je ne voulais rien prendre de plus que les autres. Le canot s’efforçait de nous suivre; cependant, comme nous faisions meilleure route, et qu’il n'avait personne qui entendit la navigation, lorsqu'il s’'approchait de nous, et que quel-
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qu'un trouvait moyen de passer à notre bord, tous les autres nous priaient instamment de les recevoir, parce qu’ils appréhendaient de s’écarter ou d’être séparés de la chaloupe par quelque accident de mer. Nos gens s’y opposaient fortement, et me représentaient que ce $erait nous RÉRUE* à périr tous.
Nous arrivâmes bientôt au comble de notre misère :le biscuit nous manqua toutà-fait, et nous ne découvrions point les terres. J’employai tous mes efforts pour persuader aux plus impatiens que nous n'en pouvions être loin; mais je ne pus les soutenir long-tems dans cette espérance :
ils commencèrent à murmurer contre moimême, qui me trompais, disaient-ils, dans l'estime de la route, et qui portais le cap à la mer au lieu de courir sur les terres.
La faim devenait fort pressante, lorsque le ciel permit qu'une troupe de mouettes vint voltiger sur la chaloupe, avec tant de
lenteur, qu'elles paraissaient chercher à se
faire prendre. Elles se baissaient à la portée de nos mains, et chacun en prit aisément quelques-unes : on les pluma aussitôt pour les manger crues. Cette chair nous parut délicieuse, et j'avoue que je n'ai jamais trouvé tant de douceur au miel même. Cependant un si faible repas ne pouvait nous conserver long-tems la vie.
Nous passâmes encore le reste du jour sans avoir la vue d'aucune terre. Nos gens étaient si consternés, que le canot s'étant approché de nous, et ceux qui s’y trouvaient nous conjurant encore de les prendre, on conclut que, puisque la mort était inévitable , il fallait mourir tous ensemble. On les recut donc, et l’on tira du canot tous les avirons et les voiles.
Il y eut alors dans la chaloupe trente avirons, que nous rangeâmes sur les bancs en forme de pont : un homme pouvait se tenir assis sous le couvert des rames, de partageai ma troupe en deux parties, dont l’une se tenait sous le couvert, tan-
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dis que l’autre était dessus, et l'on se relevait tour-à-tour.. Nous étions soixantedouze, qui jetions uns sur les autres des regards tristes et désolés, tels qu'on peut se le figurer entre des gens qui mouraient de faim et de soif, et qui ne voyaient plus venir de mouettes ni de pluie.
Lorsque le désespoir commençait à succéder à la tristesse, on vit sortir de la mer un assez grand nombre de poissons volans , de la grosseur des plus gros merlans, qui volèrent même dans la chaloupe. Chacun s'étant jeté dessus, ils furent distribués et mangés crus. Ce secours était léger : cependant il n’y avait personne de malade; ce qui paraissait d'autant plus étonnant que, malgré mes conseils, quelques-uns avaient commencé à boire de l'eau de la mer. « Amis, leur dis-je, gardez-vous de boire de l’eau salée; elle n’apaisera point votre soif, et elle vous causera un flux de ventre auquel vous ne résisterez pas. » Quelques-uns buvaient leur
268 NAUFRAÂGE propre urine; je bus aussi la mienne; mais n'en rendant que de corrompue, il fallut renoncer à cette misérable ressource.
Aïnsi, le mal croissant d’heure en heure, je vis arriver le tems du désespoir. On commençait à se regarder les uns et les autres d'un air farouche, comme prêts à s’entredévorer et à se repaître chacun de la chair de son voisin. Quelques-uns parlèrent même d'en venir à cette cruelle extrémité, et de commencer par les jeunes gens. Une proposition aussi atroce me remplit d’horreur; mon courage en fut abattu. Je m'’adressai au ciel, pour le conjurer de ne pas permettre qu'on exercät cette barbarie, et que nous fussions tentés au-dessus de nos forces, dont il connaissait les bornes. J’entreprendrais vainement d'exprimer dans quel état je me trouvai, lorsque je vis quelques matelots disposés à commencer l'exécution, et résolus de se saisir des jeunes gens. J’intercédai pour eux dans Les termes les plus touchans. « Amis, m'é-
DE BONTEKOË. 269 criai-je, qu'allez-vous faire? Quoi! vous ne sentez pas l'horreur d’une action si barbare? Ayez recours au ciel, il regardera votre misère avec compassion. Je vous assure -que nous ne pouvons pas être loin de terre. »
Ils me répondirent que je les trompais, ou que je me trompais moi-même. Cependant ils m’accordèrent trois jours, au bout desquels ils protestèrent que rien ne serait capable de les arrêter. Cette affreuse résolution me pénétra jusqu’au fond du cœur; je redoublai mes prières pour obtenir que nos mains ne fussent pas souillées par le plus abominable des crimes.
Cependant le tems s’écoulait, et l’extrémité me paraissait si pressante, que j'avais peine à me défendre moi-même du désespoir que je reprochais aux autres. J’entendais dire autour de moi : « Hélas! si nous étions à terre, nous mangerions de l’herbe comme les bêtes. » Je ne laissais pas de renouvyeler continuellement mes exhorta-
tions. Mais la force commença, le lendemain, à nous manquer autant que le courage ; la plupart n'étaient presque plus capables de se lever du lieu où ils étaient assis, ni de se tenir debout : Rol était si abattu qu'il ne pouvait se remuer. Malgré l'affaiblissement que m'avaient dû causer mes blessures, j'étais encore un des plus robustes, et je me trouvais assez de vigueur pour aller d’un bout de la chaloupe à l'autre.
Nous étions au second jour de décembre, par conséquent le troisième depuis notre naufrage. L'air se chargea; il tomba de la pluie qui nous apporta un peu de soulagement ; elle fut accompagnée d’un calme qui permit de détacher les vergues et de les étendre sur le bâtiment ; on se traîna par dessous; chacun but de l’eau de la pluie à son aise, et les deux petits tonneaux restèrent remplis. d’étais alors au timon; et, suivant j'estime, je jugeai que nous ne devions pas être loin de terre.
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Cependant l'épaisseur de la brume et la pluie qui ne diminuait pas, me firent éprouver un froid si vif, que n'ayant plus le pouvoir d'y résister, j'appelai un des quartiers-maîires pour lui faire prendre ma place. Il vint, et j’allai me mêler entre les autres, ou je repris un peu de chaieur.
À peine le quartier-maître eut-il passé une heure à la barre du gouvernail, que le tems ayant changé, il découvrit une côte. Le premier mouvement de joie lui fit crier : terre l terre ! Tout le monde'trouva des forces pour se lever, et chacun voulut être assuré par ses yeux d’un si favorable événement. On fit servir aussitôt toutes les voiles, on courut droit sur la côte, et chacun se hâta de sauter sur le rivage.
L’ardeur fut extrême pour se répandre dans les bois et dans les lieux où l’on espérait trouver quelque chose qui püût servir d’aliment. Pour moi je n’eus pas plus tôt touché la terre, que m'étant jeté
272 NAUFRAGE à genoux, Je la baisai de joie, et rendis grâce au ciel de la faveur qu’il nous accordait. Ce jour était le dernier des trois à la fin desquels on devait manger les mousses. L'ile où nous étions offrait uniquement des cocos; la liqueur que contient ce fruit nous parut un agréable breuvage, gomme l’amande un excellent manger ; mais au lieu d'en user avec modération, tout le monde en ayant fait excès, nous sentimes dès le même jour des tranchées ct des douleurs insupportables, qui nous forcerent de nous ensevelir dans le sable les uns près des autres. Elles ne finirent que par de grandes évacuations qui, le lendemain , rétablirent notre santé. On fit le tour de l’île sans trouver la moindre apparence d'habitations, quoique diverses traces fissent assez connaître qu'il y était venu des hommes.
Après avoir rempli notre chaloupe de cocos, nous levâmes l’ancre vers le soir, et nous gouvernâmes sur l’île de Sumatra,
DE BONTEKOË. 273 dont nous eâmes la vue dès le lendemain ; celle que nous quittions en est à quatorze ou quinze lieues. Nous côtoyämes les terres aussi long-tems qu’il nous resta des provisions. La nécessité noûs forçant alors de descendre, nous rasâmes la côte. En nous approchant , nous apercümes un banc contre lequel la mer brisait avec violence.
Je n'étais pas d'avis qu’on hasardäât le passage; ou du moins je ne voulais m'y déterminer qu’avee le consentement général.
Ils s’accordèrent tous à braver le péril, et au moyen de toutes les précautions que je pris, nous traversämes ces furieux brisans. On goûta l’eau, qui fut trouvée douce : ce bonheur nous fit oublier toutes nos peines, Nous abordämes à la rive droïte de la rivière : elle était ecuverte de belles herbes, entre lesquelles nous découvrimes de petites fêves, telles qu’on en voit dans quelques endroits de la Hollande. Notre première occupation fut d'en. manger avidement.
Quelques-uns de nos gens étant allés audelà d’une pointe de terre qui se présentait devant nous, y trouvèrent du tabac et du feu. Nouveau sujet d'une joie extréme, Ces deux signes nous marquaient que nous n'étions pas loin de ceux qui les avaient laissés. Nous avions dans la chaloupe deux haches quinous servirent pour abattre quelques arbres et pour en couper les branches, dont nous fimes de grands feux en plusieurs endroits; tous nos gens s’assirent autour , et se mirent à fumer le tabac qu'ils avaient trouvé.
Vers le soir, nous redoublâmes nos feux, et dans la crainte de quelque surprise, je posai trois sentinelles aux avenues de notre petit camp. La lune était au déclin, nous passâmes la première partie de Ia nuit sans aucun autre mal que de violentes tranchées qui nous venaient d’avoir mangé trop de fèves. Au milieu de nos douleurs, les sentinelles nous apprirent que les naturels s'approchaient en grand
DE BONTEKOË. 275 nombre. Leur dessein, dans les ténèbres, ne pouvait être que de nous attaquer.
Toutes nos armes consistaient dans les deux haches avec une épée fort rouillée, et nous étions tous si faibles, qu'à peine avions-nous la force de nous remuer.
Cépendant cet avis nous ranima, et les plus abattus ne purent se résoudre à périr sans tenter quelque défense. Nous primes dans nos mains des tisons ardens, avec lesquels nous courümes au- devant de nos ennemis. Les étincelles volaient de toutes parts, et rendaient le spectacle terrible.
D'ailleurs , les insulaires ne pouvaient être informés que nous étions sans armes.
Aussi prirent-ils la fuite pour se retirer derrière un bois. Nos gens retournèrent auprès de leur feu, où ils passèrent le reste de la nuit dans des alarmes continuelles. Rol et moi, nous nous crûmes, par prudence, obligés de rentrer dans la chaloupe , pour nous assurer du moins cette ressource en Cas d'événement.
Le lendemain, au lever du soleil, trois insulaires sortirent du bois , ets’avancèrent vers le rivage. Nous leur envoyâmes trois de nos gens, qui ayant déjà fait le voyage des Indes, connaissaient un peu la langue du pays ; ils nous représentèrent comme d'infortunés merchands, dont le vaisseau avait péri par le feu, et qui désiraient obtenir quelques rafraichissemens par des échanges. Ils voulurent savoir si nous avions des armes : on leur répondit que nous étions bien pourvus de mousquets , de poudre et de balles. Ils nous quittèrent alors avec promesse de nous apporter des vivres. Nous fimes environ quatre-vingts réaux que nous leur offrimes pour quelques poules et du riz tout cuit qu'ils nous apporterent. Ils parurent fort satisfaits du prix. Nous nous assimes sur Fherbe, et les trois insulaires durent admirer notre appétit. Nous leur demandämes le nom du pays, sans pouvoir distinguer dans leur réponse si c'était Sumatra. Cependant ,
DE BONTÉKOË. 277 nous en demeurâmes persuadés , lorsqu'ils nous eurent montré de la main que Java était au-dessous , et nous comprimes facilement qu'ils voulaient nommer Jean Cohon , général des Hollandais, qui commandait alors dans cette île. Il nous parut certain que nous étions au vent de Java, et cet éclaircissement nous causa d’autant plus de satisfaction , que n'ayant point de boussole, nous avions hésité jusqu'alors dans toutes nos manœuvres.
Il nenous manquait plus que des vivres pour achever de nous tranquilliser. Je pris la résolution de m'embarquer avec quatre de nos gens dans une petite pirogue qui était sur la rive, et de remonter la rivière jusqu’à un village que nous avions aperçu | dans l'éloignement , pour aller faire autant | de provisions qu’il me serait possible, avec le reste de l'argent que nous avions rassemblé. Métant hâté de partir, J’eus bientôt acheté du riz et des poules que j'en-
voyai à Rolayee la même diligence, en lui
recommandant l'égalité dans ja distribution , pour ne donner aucun sujet de plainte. De mon côté, je fis dans le village un fort bon repas avec mes compagnons, et Je ne trouvai pas la liqueur du pays sans agrément. C’est une sorte de vin qui se tire des arbres, et qui est capable d’enivrer.
Pendant que nous mangions, les habitans était assis autour de nous, et conduisaient nos morceaux de leurs regards, en les dévorant des yeux. Après le repas, j'achetai un buflle qui me coûta cinq réaux
et demi ; mais, étant si sauvage que nous ne pouvions ni le prendre, ni l'emmener , nous y employämes beaucoup de tems. Le jour commençait à baisser ; je voulais que nous retournassions à la chaloupe, dans la vue de revenir le lendemain. Mes gens me prièrent de les laisser cette nuit dans je village, sous prétexte qu'il leur serait plus aisé de prendre le buffle à lobscurité. Je n'étais pas de leur avis, et je m'efforcai de
RE
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| les détourner de ce dessein. Cependant, | leurs instances m’ \ firent consentir, et je | les quittai en les abandonnant à leur propre | conduite.
Je retournai sur le bord delarivière, ou je trouvai près de la pirogue un grand nombre d’insulaires qui avaient l’airdese querel- | ler. Ayant cru demêler que les uns voulaient | UP me laissât partir, et que d’autres {s'y opposaient, j'en pris deux par le bras, let je les poussai vers la pirogue d’un air de maître. Leurs regards étaient farouches.
Cependant ils se laissèrent conduire Jusqu’à la barque, et ne firent pas difficulté d'y entrer avec moi; l'un assis à l'arrière, et l’autre à l'avant : enfin, ils se mirent à ramer. J’observai qu'ils avaiént chacun au côté leur cric ou poignard, et par consequent qu'ils étaient maîtres dé ma vie. Après avoir fait un peu de route, celui qui était
à l'arrière vint à moi, au milieu de la pi-
rogue , où je me tenais debout , et me déclara par des signes, qu il voulait de l’ar-
gent. Je tirai de ma poche une petite pièce de monnaie que Je lui offris. Il la recut; et, Fayantregardée quelques momens d’un air incertain , il l’'enveloppa dans le morceau de toile qu'il avait autour de sa ceinture.
Celui qui était à la proue vint à son tour, et me fit les mêmes signes. Je lui donnai une autre pièce qu’il considéra des deux côtés; mais il parut encore plus ineertain s'il la devait prendre ou m'attaquer, ce qui lui aurait été facile, puisque j'étais sans armes. Je sentais la grandeur du péril, et le cœur me battait violemment.
Cependant, nous descendions toujours la rivière, et d'autant plus vite, que nous étions portés par le reflux. Vers la moitié du chemin, mes deux guides commeneèrent à parler entr'eux avec beaucoup de chaleur. Tousleurs mouvemens semblaient annoncer qu'ils avaient dessein de fondre sur moi. J'en fus alarmé jusqu’à trembler.
Ma consternation me fit tourner les yeux vers le ciel, à qui je demandai le secours
DE BONTEKOË. 204 qui m'était nécessaire dans un danger si pressant. Une inspiration secrète me fit prendre le parti de chanter; ressource étrange contre la peur! Je chantai de toute.
ma force, et jusqu’à faire retentir les bois dont les deux rives étaient couvertes. Les deux insulaires se mirent à rire, ouvrant la bouche si large, que je vis jusqu’au milieu de leur gosier. Leurs regards me firent connaître qu'ils ne me croyaient ni crainte, ni défiance. Ainsi, je vérifiai ce que j'avais entendu dire sans le comprendre, qu'une frayeur extrême est capable de faire chanter. Pendant que je continuais cet exercice, la barque allait si rapidement, que je commençai à découvrir notre chaloupe. de fis des signes à nos gens, il les aperçurent, et je les vis accourir vers le bord de la rivière. Alors, me tournant vers mes deux rameurs, je leur fis entendre que, pour aborder, il fallait qu’ils se missent tous deux à la proue, dans l’idée que l’un d'eux ne pourrait du moins m'’attaquer par derriere. [ls
m'obéirent sans résistance, et je descendis tranquillement sur la rive.
Lorsqu'ils me virent en sûreté au milieu de mes compagnons, ils demandèrent où tant de gens passaient la nuit : on leur dit que c'était sous les tentes qu’ils voyaient.
Nous avions dressé effectivement de petites tentes avec des branches et des feuilles d'arbres. Ils demandèrent encore où couchaïent Rol et moi, qui leur avions paru les plus respectés : on leur répondit que nous couchions dans la chaloupe, sous les voiles; après quoi, ils rentrèrent dans leur pirogue pour retourner au village.
Je fis à Rol et aux autres le récit de ce qui m'était arrivé dans mon voyage, et je leur donnai l'espérance de revoir, le lendemain , nos quatre hommes avecle bufile.
La nuit se passa dans une parfaite tranquillité; mais, après le lever du soleil, nous fûmes surpris de ne pas voir paraître nos gens , et nous commencâmes à soupconner qu'il leur était arrivé quelque acci-
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dent. Quelques momens après, nous vimes venir deux insulaires qui chassaient une bête devant eux : c'était un buffie. Mais je n’eus pas besoin de le considérer long-.
tems, pour reconnaître que ce n’était pas celui que j'avais acheté. Un de nos gens, . qui parlait un peu la langue du pays, demanda aux deux noirs pourquoi ils n’avaient pas amené le buflle qu'ils m’avaient vendu , et où étaient nos quatre hommes; ils répondirent qu'il avait été impossible d'amener l’autre, et que nos gens qui venaïent après eux, en conduisaient un second. Cette réponse calma notre inquiétude. Je remarquai que le bufile sautait beaucoup, et qu’il n’était pas moins sauvage que.le premier ; je ne balançai point à lui faire couper les pieds avec la hache.
Les deux noirs le voyant tomber, pousserent des cris et des hurlemens épouvantables.
À ce bruit, deux ou trois cents insulaires, qui étaient cachés dans le bois, en
284 NAUFRAGE sortirent brusquement, et coururént d’abord vers la chaloupe, dans le dessein apparemment de nous couper le passage, pour s'assurer la liberté de nous massacrer tous. Trois de nos gens, qui avaient fait un petit feu à quelque distance des tentes, pénétreérent leur projet, et se hätèrent de nous en donner avis. Je sortis du bois; et, m'étant un peu avancé, je vis quarante ou cinquante de nos ennemis qui se précipitaient vers nous, d’un autre côté du même bois. «Tenez ferme, dis-je à nos » gens, le nombre de ces misérables n'est » pas assez grand pour nous causer de l’é- » pouvante.» Mais nous en vimes paraîtr une si grosse troupe, la plupart armés de boucliers et d’une sorte d'épée, que, regardant notre situation d’un autre œil, je m'écriai : «Amis, courons à la chaloupe ; « Car , si le passage nous est coupé, il faut « renoncer à toute espérance. »
Nos ennemis nous poursuivirent jusqu’à bord, Malheureusement pour nous, rien
DE BONTEROË. 285 m'était disposé pour s'éloigner de la rive avec une diligence égale au danger. Les voiles étaient étendues, en forme de tente, : d’un côté de la chaloupe à l'autre ; et, tandis que nous nous empressions d'y entrer , les insulaires, nous suivant de pres, percèrent de leur zagaies plusieurs de nos gens, dont nous vimes les intestins qui leur tombaient du corps. Nous nous défendions néanmoins avec nos deux haches et notre vicille épée. Le boulanger de l’équipage, qui était un grand homme plein de vigueur, s’aidait de l'épée avec succes.
Lorsque la chaloupe fut mise au large, les insulaires tentèrent vainement de nous suivre dans l’eau ; ils perdirent fond, et furent contraints d'abandonner leur proie.
Le ciel fit soufiler aussitôt un vent forcé de terre : jusqu'alors il était venu de la mer. Il nous fut impossible de ne pas reconnaître que c'était un témoignage sensible de la protection divine. Nous mîmes toutes nos voiles, et nous passämes, d'une
seule bordée, et avec une facilité surprenante, le banc et les brisans qui se trouvaient à l'entrée de la rivière. Nos ennemis s’imaginant que nous y ferions naufrage, s'étaient avancés jusqu’à la dernière pointe du cap, pour nous y attendre etnous massacrer ; mais le vent continua à nous être favorable , et l'avant de la chaloupe, qui était fort haut, coupa les lames, sans qu’il entrât une seule goutte d’eau.
À peine étions-nous hors de danger, qu'on s'aperçut que le brave boulanger qui nous avait si bien défendus, avait été blessé d’une arme empoisonnée. Sa blessure était au-dessus du nombril : les chairs étaient déjà d’un noir livide. Je les lui coupai jusqu’au vif, pour arrêter les progrès du venin; mais la douleur que je luicausai fut inutile: il tomba mort à mes pieds, et nous le jetâmes dans les flots. En faisant la revue de nos gens, nous trouvâmes qu'il en manquait seize, dont one avait été tués sur le rivage. Le sort des quatre malheu-