‹ Beaux traits de l'histoire des naufragesChapitre 37 sur 56 · NAUFRAGE DU BRICK LA NOTRE-DAME DES CARMES · texte numérisé non relu

NAUFRAGE DU BRICK LA NOTRE-DAME DES CARMES

Sur les côtes d'Afrique, en 1833.

Un. amidu capilaine Durfort , arrivé depuis peu d'Alger, et présent à ces entretiens intéressans eut aussi à raconter de terribles aventures arrivées à de malheu- reux Européens, à la suite d'un naufrage dans ces contrées nouvellement conquises.

Le 19 novembre 1835, dit-il, le brick * du commerce sarde , {a Notre-Dame des Carmes , partit de Bougie se dirigeant sur Bonne avec onze passagers, neuf Maltais, deux Napolitains et six hommes d'équipage y compris le capitaine. Ils avaient.

fait tout au plus vingt milles, lorsque le

vent du large s’éleva avec force, et le lendemain, le capitaine ne pouvant plus tenir la mer laissa courir son bâtiment, qui fit côte entre Bougie et Bonne. À peine le brick eut-il touché, qu’on vit descendre de la montagne voisine un millier de Bédouins, hommes, femmes, enfans, tous armés de fusils et de bâtons; ces gens féroces se ruérent avec impétuosité sur les dix-sept naufragés, qui voyant toute résistance inutile , se rendirent prisonniers. On les dépouilla inhumainement , et le bâtiment fut pillé et démoli de telle façon , que deux heures après il n’en restait plus vestige. Ces Bédouins appartenaient à la tribu de Oatezor.

Ils conduisirent leurs prisonniers dans la montagne, à environ cinq lieues de la côte. Là, tous les mauvais traitemens les attendaient. On les laissa absolument nus,

à peine leur donnait-on de quoi se nour-

rir, quoiqu'on les employät à porter des pierres pour la construction d’une maison

destinée à deux jeunes Oatezors qui allaient se marier. Ces malheureux naufragés seraient sans doute restés long-tems dans cette triste position, si un chef de Ia tribu du Col ne les eût achetés. Lorsqu'ils furent arrivés dans cette autre tribu, le chef, nommé Husseïn, leur permit d’écrire à Bonne à leurs consuls respectifs , pour qu'on traitât de leur rançon qui devait être de 2400 piastres fortes d'Espagne.

environ treize mille francs de notre monnaie.

À la réception des lettres, les consuls se rendirent chez le général en chef de l'armée française, lequel s'empressa d’écrire au chef de la tribu du Col : ce chef répondit qu'il ne rendrait les prisonniers que contre la rançon payée comptant.

Pendant cette négociation, le bey de Constantine fit demander les captifs : un refus de Husseïn pouvait lui occasioner du désagrément , aussi bien que leur remise pouvait lui enlever un lucre. Ce chef prit un

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milieu ; il envoya deux Maltais au bey, et rendit la liberté à deux Sardes et à un Maliais qu'il envoya à Bonne, portant pour dernières paroles aux consuls que, si les prisonniers n'étaient pas rachetés immédiatement, ils seraient livrés au bey de Constantine, Il n’y avait donc plus à hésiter. Aussitôt Île vice-consul Sarde, qui avait recu des instructions de M. Peloze consul à Alger , s’empressa de mettre en mer un bâtiment et de faire porter à bord la somme nécessaire au rachat de ses nationaux. Le vice-consul Anglais se refusa d'y contribuer, sous le prétexte, au moins spécieux , qu'il n'avait pas d'ordre du consul d'Alger; comme s'il importait peu à ces deux fonctionnaires que leurs nationaux (les Maltais ) fussent livrés à un éternel esclavage, et peut-être à une destinée plus cruelle encore. Le consul Sarde donna le commandement du bâtiment nolisé au père du capitaine du brick Notre-Dame des Carmes : cette mission était périlleuse,

et l'égoisme des deux consuls anglais faillit être la cause d’un évènement tragique.

À son arrivée à la tribu du Col, le commandant du bâtiment fit connaître à Hussein qu'il pouvait venir toucher la rancon des Sardes. Ce chef exigea 5000 fr. par avance , sans autre garantie que sa parole; et quelle garantie que la parole d’un At gérien qui trafique sur les malheureux Européens tombés en son pouvoir! Il avait placé tous ses prisonniers sur une hauteur. Sitôt qu'il eut palpé les 5000 fr., il délivra les Maltais, se refusant à rendre les Sardes sans la rançon complète des 2400 piastres. On conçoit l'embarras du pauvre commandant qui n'avait point recu d'argent du consul anglais, et qui voyait retenir ceux dont il venait de payer le rachat ! On jugera de sa peine extrême, en songeant que son fils est du nombre des retenus , qu'il est exposé là à sa vue, et que pour arracher largent promis, Hussein saisit ce fils par les cheveux, lui applique

un pistolet sur la poitrine , et menaée de le tuer aux yeux de son père... Celui-ci, le cœur navyré de douleur, rentre dans le bâtiment qui était à l'ancre, afin d’y chercher tout ce qui pouvait avoir quelque valeur, pour tâcher de satisfaire la sordidité de l’Algérien, C’est en tremblant pour des jours qui lui sont chers, que ce commandant vient apporter cette dernière ressource. Heureusement que Hussein, convaincu qu'il possédait tout ce dont ce bon père avait pu disposer, consentit alors à remettre entre ses mains ce fils qu'il venait de menacer si cruellement , ainsi que les autres captifs qui, jusque là, avaient eu à redouter une fin déplorable.

Précédemment, deux négocians marseillais établis à Alger, MM. Lent et Carcenac , avaient fait naufrage en se rendant à Bougie immédiatement après l’occupation de ce port par les troupes françaises; on savait qu'il étaient tombés au pouvoir des naturels, et il restait sur leur existence

une lueur d'espérance que les naufragés du brick /a Notre-Dame des Carmes ont entièrement détruite; car ils ont apporté la nouvelle certaine de la fin tragique de ces deux infortunés.. Par eux on a su que M. Carcenac avait été crucifié, et qu'on lui a ouvert la poitrine pour lui arracher le cœur... M: Lent avait eu le cou scié par un procédé horriblement barbare. .… Tous deux âvaient expiré au milieu de la tribu assemblée pour jouir de leur supplice. ; XL Aux maux physiques qu'eurent à endurer les naufragés du brick /a Notre-Dame- des-Carmes ; se joignait pour ces malheureux captifs la torture morale de voir tous les jours les: vêtemens ensanglantés des deux négocians français, qu'on se plaisait à placer devant eux, en les menaçant de leur faire subir le même sort si l’on ne se hâtait de les racheter. |

— Comment ! s’écria Frédérie, c’est en 1893 ,.et lorsque nous sommes maîtres

d'Alger, que de semblables atrocités se commettent impunément? La France d'aujourd'hui n'est-elle donc plus la France d'autrefois? J'ai lu dans les Ephémérides politiques, littéraires et religieuses, que Louis XIV punit sévérement ces féroces barbaresques qui se permettaient également alors des cruautés sur les Français dont ils parvenaient à s'emparer. Une flotte commandée par Duquesne vint bombarder Alger, qui fut en partie écraséeet consumée,

Alger envoya des députés, demander pardon à Louis XIV, et recevoir la paix.

Ils rendirent tous les esclaves chrétiens, et payèrent encore de l'argent, ce qui est la plus grande punition des pirates.

À cette époque, les Anglais firent un vilain trait, que l’on serait tenté de cacher si le lâche égoïsme des deux consuls dont il vient d'être fait mention ne ranimait pas ce triste souvenir. Lorsque le capitaine de vaisseau Damfreville vint: délivrer dans

Alger tous les esclaves chrétiens, au nom

à de Louis XIV, il se trouva parmi eux beaucoup d’Anglais qui, étant déjà à bord, soutinrent que c'était en considération du roi d'Angleterre qu'ils étaient mis en liberté. Alors le capitaine français fit appeler les Algériens, et remettant les Anglais à terre :« Ces gens, dit-il, préten- » dent n'être délivrés qu'au nom de leur »roi; le mien ne prend pas la liberté de:

»leur offrir sa protection; je vous les

»rends; c'est à vous à montrer ce que » vous devez au roi d'Angleterre ». Tous les Anglais furent remis aux fers.

Mais si ce trait est affligeant pour les âmes sensibles, en voici un autre qu'il faut retracer pour l’honneur de l’humanité. Le bombardement d'Alger, sous Louis XIV, jeta ces pirates dans une telle fureur , qu'ils attachaient les esclaves francais aux bouches de leurs canons, etenvoyaient leurs membres épars à la flotte française : notre consul fut du nombre de

ces infortunées victimes. M. de Choiseul alors leur prisonnier, allait subir le même sort; un Algérien qui avait été pris autrefois par un vaisseau à bord duquel était M. de Choiseul, se ressouvenant du bon traitement que celui-ci lui avait fait, demanda sa grâce, et ne pouvant l'obtenir, il embrassa étroitement ce seigneur, en disant au canonnier : « Tire; puisque je ne » puis le sauver, j'aurai du moins la con- *solation de mourir avec lui. » Le Dey, présent à cette scène, en fut attendri, et fit grâce au prisonnier. Cette circonstance confirme le proverbe : un bienfait n'est jamais perdu. | Frédéric reçut les félicitations de l’auditoire pour sa citation. Mon ami, lui dit son père, Je dois ajouter quelques paroles de Bossuet , qui célébra la répression de la piraterie : «Depuis le levant jusqu'au »couchant, dit cet orateur célèbre, on » voit les mers couvertes de nos flottes vic- » torieuses, et la hardiesse française porte

» partout la terreur avec le nom de Louis.

» Tu cèderas, ou tu tomberas sous ce vain- ‘; queur, Alger, riche des dépouilles de fa » chrétienté; tu disais en ton cœur avare :

» je tiens la mer sous mes lois, et'lés na- » tions sont ma proie... Louis a brisé les » fers dont tu accablais ses sujets, qui sont »nés pour être librés soûs son glorieux » empire. » ns mure

— Ah! mon père, reprit Frédéric, que ne suis-je né dans'ce beau siècle de | Louis XIV, plutôt que dans celui-ci, où d’insolens Bédouins ne se contentent plus d'exiger des rançons, mais décapitent, crucifient impunément de malheureux naufragés nos compatriotes, et cela sous les yeux d’une armée française!!!

— Mon ami, répliqua le capitaine Durfort , depuis un demi-siècle, la nation françcaise semble le jouet de quelques hommes dont tous les efforts assez souvent couronnés du succès, lui donnent une certaine ressemblance avec ce peuple qui disait au lé-

gislateur des chrétiens : Je te salue, Roi des Juifs ! et lui crachaient à la figure. Une nation n'est forte et respectable qu’en raison de la force de celui qui la commande et du respect que l’on porte à ce chef. Malheureusement pour les peuples, il n’est pas donné à tous ceux qui les gouvernent d'être des hommes de génie. Louis XIV a été surnommé Louis-le-Grand, et les historiens ont baptisé de.son nom glorieux le siècle ou règnait ce puissant monarque, qui a répandu sur la France tous les genres de splendeur et de gloire.

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