‹ Beaux traits de l'histoire des naufragesChapitre 49 sur 56 · NAUFRAGE DU VAISSEAU LE SUPERBE · texte numérisé non relu

NAUFRAGE DU VAISSEAU LE SUPERBE

Sur la côte de l'ile de Paros, le 15 décembre 1833.

Un des passagers pen parle récit qu'il

venait d'entendre, prit à son tour la pa- :

role : Mademoiselle, dit-il à la jeune Hortense, il ne faut pas vous étonner que des personnes de votre sexe aient pris plaisir à voyager sur mer; car Cest un spectacle majestueux que celui de ce terrible élément, même lorsqu'il entre en fureur; et J'ai vu des voyageurs désirer ne pas terminer une traversée, sans connaître ce que c'est qu'une tempête. J'étais bien jeune lorsque, pour la première fois, je vis l'onde se soulever autour de moi; je me trouvais

dans les parages du Cap Vert, si bien appelé le cap des tempêtes. Cet océan s’élevant autour de vous en hautes montagnes, et vous faisant entrevoir de profonds abimes au milieu desquels il semble que vous allez vous perdre infailliblement ; ces vagues qui s'entre-choquent et paraissent vouloir fondre sur votre vaisseau pour l’'engloutir; et ce vaisseau voguant néanmoins sous l'égide de la science qui a su trouver le moyen de maïtriser la fureur des flots ; cela étonne l'imagination , la frappe d’admiration comme tenant du prodige. Grâce à Dieu , la mer n’ést pas un tombeau perpétuel; et, dans ses plus cruels momens, elle ménage encore le plus souvent la majeure partie de éeux qui lui ont confié leurs destinées. Comme Owen de /’Amphyrite, je suis un des marins qu’elle semble protéger, et je viens d’en avoir tout récemment une preuve à bord du Superbe.

C’est un rare exemple que la perte d’un vaisseau de guerre; mais aussi il y a peu

d'exemples de tempêtes semblables à celle du 15 décembre, jour où le Superbe, vaisseau de 7/4 canons, commandé par le capitaine d’Oysonville, est venu faire naufrage danse port de Parekia de l’île de Paros. Ce bâtiment faisant partie de l’escadre du Levant, sous les ordres du contreamiral FU à dans le golfe de Smyrne, ayait recu l’ordre d’appareiller dans la matinée du 14, ainsi que la frégate /a Galathée, commandée par M. Harmand.

Ii avait été recommandé aux deux capitaines de mouiller sur les bancs des salines, si les apparences de mauvais tems que l’on remarquait déjà dans la rade de Smyrne eontinuaient à être observées dans le golfe; ils devaient d’ailleurs se rendre à Nauplie, soit pour y att endre le contre-amiral, soit pour $e rallier à lui.

Séduits par les probabilités d’une courte traversée, que leur présageait une belle brise d’est qui les poussait avec vitesse vers le cap Carabourneu, MM. d'Oysonville et

Harmand se décidèrent à sortir du golfe.

Ils ne furent pas long-tems sans avoir à regretter cette résolution. En peu d'heures le tems devint furieux, et un des plus violens ouragans qu’on ait vu dans ces mers se déclara pendant la nuit. Après avoir perdu son grand mât de hune, après avoir vu toutes ses voiles arrachées de dessus les vergues , quoiqu'elles fussent ferlées, c'està-dire pliées et fortement retenues par les rabans, cordages dont les tours multipliés les y tenaient serrées, la Galathée donna miraculeusement dans le passage du cap Doro, le 15 à midi, et alla se réfugier dans la baie de Cervi, pour y attendre la fin de la tempête : alors elle put regagner le port de Nauplie, oùelle mouilla le 22. Lorsqu'ils furent assaillis par les plus épouvantables coups de vent, les deux bâtimens se séparérent. : |

: ès Superbe ayant aussi perdu sc son grand mât de hune et une partie de ses voiles, fut poussé dans le canal entre Tyne et My-

coni, et se dirigea sur le port de Nausse pour y relâcher. L’obscurité de la nuit ne lui ayant pérmis d'en distinguer l'entrée que lorsqu'il l'avait déjà dépassée à l’ouest, il fut entrainé à laisser arriver, et à mouiller dans le petit port de Parekia. Dans ce port très resserré, la violence du vent ne permit pas au capitaine d'établir assèz promptement le nombre d’amarres nécessaires pour se maintenir dans Ja position qu'il avait prise en jetant l'ancre; de sorte qu'en pivotant autour de cette-anere , le vaisseau toucha-sur un plateau de récifs, et fut bientôt défoncé; le 15, à deux heures de l'après-midi, c'en était fait du malheureux bâtiment. is :

Dans cette cruelle catastrophe, j'ai i perdu neuf de mes braves camarades : Gabriel Dodu, Jean-Toussaint Leost, Nicolas Chalamet , Jean Nicolaï et Jean Fritz, tous cinq matelots comme moi; Jean-Joseph Jouglas, maître calfat ; deux quartiers-maitres canonniers , Marius-Louis Castellan et

5628)" NAUFRAGE Jean Gras, et un mousse nommé Joseph Gentil. Les uns furent écrasés par la chute de la mâture ; les autres, s'étant jetés à la mer pour gagner le rivage, ont été engloutis par les lames. Nous avons passé trois jours entre la vie et la mort. Aussitôt que le contre-amiral Hugon apprit ce désas- . treux événement , il expédia le vaisseau /« ville de Marseille -pour nous recueillir, et l'arrivée de ce bâtiment fut pour nous l'heure du salut. : |

Il y a trente-cinq ans, ajouta ce marin, que je me trouvais à bord sur /e Banel, autre vaisseau de guerre qui alla se briser sur’ les côtes d'Afrique, où l'équipage fut impitoyablement massacré ; par les Bédouins; j'étais.alors un petit mousse comme Joseph Gentil, etje fus épargné grâce à mon jeune âge. Le Banel était un vieux vaisseau , tandis que le Superbe, nouvellement construit, méritait le beau nom qu'il portait. Le capitaine d’Oÿsonville a été traduit devant un conseil de guerre à Toulon;

qui la honorablement acquitté, parcequ’il n’est pas de marins qui ne sachent de combien d’écueils est semé l’Archipel, et qui ne puissent concevoir l’affreuse position d’un vaisseau surpris la nuit au milieu d’une mer aussi périlleuse par une tempête des plus violentes. Ledanger croissait pour nous en proportion dela grandeur du bâtiment , qui nous laissait ouverts moins

de refuges. Un vaisseau de ligne, qui tire

de 22 à 295 pieds d'eau, trouve peu. de

ports pour le recevoir, et cependant le ca-

\pitaine du Superbe était parvenu à en atteindre un ; il n’a pas dépendu de lui d’éviter le naufrage ; dans cette cruelle circonstance, il a su maintenir l’ordre et la discipline parmi 800 hommes qui formaient son équipage. Quant à moi, il pa-

raît dans ma destinée de me trouver à de …

semblables catastrophes, et d’en réchapper; car en1016, je naviguais avec le.capitaine Kergrist, lorsque cet officier de notre brave marine se signala par un cou-

Sa Fr DE ÉNEE

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