JUSQU'A
LA VIE
A Bonn, c'était fête ce soir là au numéro 934 de la petite rue qu'on appelle Rlieingasse (rue du Rhin). Au log"is des Beethoven, on célébrait la Sainte-Madeleine en l'honneur de la maîtresse de la maison, née 3Iadeleine Kewerich, et bon nombre de musiciens de la chapelle électorale s'étaient donné rendez-vous chez le ténor de la Cour, leur camarade Johann van Beethoven, pour l'aider à rég^aler ses invités d'un peu de musique entremêlée de saucisses grillées, de rafraîchissements et de gais propos.
Dans la chambre d'honneur on a disposé un clavecin et des pupitres. Sous le baldaquin garni de feuillages 011 ^a prendre place .^I'"" van Beethoven apparaît dans un cadre doré h- [)oiliait du Capelhneisterhuàwl^ van Beethoven, le dira laïf (le la maison, riinmme illu.stre de la famille'.
' C"est par lui que les Beetlioven se rattaclient à cette patrie néerlandaise d'où les a tirés la fantaisie d'un Mécène ecclésiastique, Clément- Auguste, prince électeur de Cologne. Le Capellmcister Ludwig, né à Anvers en 1712. était le descendant d"une lignée d'artistes panai lesquels on comptait des peintres et des sculpteurs.
10 LUDWIG VAX BEEïHOVE>s
Radoux, le porlraitiste de la Cour, l'a représenté de grandeur naturelle, vêtu de fourrure avec un pardessus à brandebourgs, assis dans un fauteuil, un bonnet de velours à gland d'or sur la tête, un rouleau de musique à la main, sous laspect d'un petit liomme au front large, aux veux vifs, au teint basané.
Au clavecin, voici un aulre Ludwig. C'est Taîné de ses petits enfants, un Ijanibin de huit ans à peine (il est né le 16 décembre 1770) qui s'apprête à jouer une sonate de Mozart ou de Ph. -Emmanuel Bacb sous les yeux bienveillants des musiciens de sa corporation, les Reicha, les Ries, les Romberg, les Simrock, l'acteur Lux, etc. Son corps cbétif, ses courtes jambes semblent supporter avec peine une énorme UHg qu'on dirait descendue du portrait rajeuni. Lui aussi a les clieveux noirs et le teint basané {\m lui vaudront le sobriquet de l'espagnol. Ses précoces dispositions promettent déjà un nouvel anneau à la cliaîne ininterrompue des Cayelbneister.
A côté, le regardant avec tendresse, voici M"'*" van Beethoven, jeune et belle encore malgré ses traits fatigués. Issue d'honorable souche bourgeoise, fille d'un premier maitre-queux, fonctionnaire de la maison du Prince-électeur, cette excellente ménagère, qui est en même temps une femme distinguée, « sait parler comme il sied aux plus humbles et aux plus grands personnages ». Elle est ridol6v4es trois petits garçons, Louis, Charles et Jean, et, bien que son mari ait hérité du côté maternel un goût exagéré pour le jus de ses vignes rhénanes, aucune dispute n'a troublé l'harmonie du ménage. Plus tard, quand elle mourra phtisique, le père tombera, désemparé, et dans une lettre célèbre, le
i.rnwir; van iîi:L:'ni()vi:x n
jeune Louis (''|iaiiclu'ia la première allliction Je son coeur, de ce « rieur oîi lout résonne ' ».
Dans un coin de la chambre, un moine porte la plus grande attention au concert de famille. C'est un organiste, le Père llanznuinn, qui ne manque jamais d"y assister. Lui et le frère franciscain Willibald Ivocli se partageront l'honneur d'avoir été les premiers maîtres d'orgue de Beethoven.
Enlin, par derrière, un grand hel homme au visage allongé, au regard un peu sévère, une perruque poudrée sur la tète. C'est le père.
Voilà le tableau que nous a laissé le bonhomme Fischer-, boulanger de la famille et fournisseur de la corporation des musiciens, qui, en cette qualité, était parfois invité à se joindre aux amis. Tableau bien diii'érent, on l'avouera, de celui que nous ont présenté des romantiques un peu trop atteints de la passion du malheur. Au lieu d'un Beethoven rudoyé, battu, toujours en larmes, on voit un enfant énergiquement poussé au travail par son jtère qui reconnaissait ses grandes facultés et qui, par un orgueil bien pardonnable, le produisait dans un concert en le rajeunissant.
C'était, à la vérité, un enfant rêveur; les voisins qui venaient l'écouter sous la fenêtre avaient pu le voir souvent, perdu dans la contemplation du grand Rhin et des Sept-Montagnes. Mais, à part cela, il avait le loisir et le goût des jeux de son âge, décrochant les
' Tous les passages contenus entre guilleniels sont des eitations authentiques de paroles ou d'écrits de Beethoven, saut indication d'une autre provenance.
■ Yoy. le manuscritde Fischer, au Beethovenhaus de Bonn, et Thayer- Deiters, t. I, 2= éd.. p. 117-12.3, et Sup., Vil, p. 413-448.
volets de son propriétaire pour les faire grincer, maraudant les œufs de la mère Fischer, — (« Je ne suis qu'un « croque-notes, » lui répondait-il en riant, lorsqu'elle l'accusait d'être un croque -œufs) — courant, pendant les vacances, dans sa chère campagne et attrapant, deci, delà, quelques pâtés de grives dont les curés du voisinage le régalaient en récompense d'une improvisation sur l'orgue.
Ses premiers professeurs furent : son cousin, le pieux Rovantini, la douceur même, Pfeiffer, dont les prétendus mauvais traitements ne laissèrent pas d'aigreur dans l'âme de son élève puisque celui-ci n'hésitait pas, quelques années plus tard, à secourir son vieux maître tomhé dans la misère, enfin Neefe, l'organiste de la Cour, qui avait fait du petit virtuose, du jeune amateur âgé de douze ans, son suppléant à la chapelle électorale. Grâce à ce dernier, Beethoven sera hientôt titulaire d'un emploi de loO florins. Quelle fierté alors pour le père, de conduire le dimanche, à travers les rues de Bonn, ce petit honhomme en costume de gala : frac vert d'eau, veste de soie brodée aux grandes poches galonnées d'or, jabot qui l'engonce et perruque bien lissée sous laquelle sa chevelure rebelle a tant de peine à se tenir tranquille.
Quelle satisfaction d'entendre Ludwig improviser audacieusement sur le thème du Credo et s'amuser parfois à faire détonner un célèbre chanteur dans les lamentations de Jérémie, à la grande joie de ses camarades!
Aussi le jeune homme restera-t-il toujours reconnaissant à son véritable initiateur dans l'art musical, ce Neefe, esprit cultivé, philosophe à ses heures, mais surtout clairvoyant pédagogue. « Si jamais je deviens