ESQUISSE BIOGRAPHIQUE
Es ist so schœn das Leben tausend Mal leben.
Louis van Beethoven naquit en 1770, à Bonn, sur le Rhin, d'une famille de pauvres musiciens dont il était destiné à inscrire le nom obscur au rang des plus illustres que l'histoire de l'esprit humain connaisse. Son père était chanteur à la chapelle de l'électeur Maximilien Frédéric, intelligent amateur de musique comme tous les enfants de Marie-Thérèse, comme son frère l'empereur Joseph, le magnanime protecteur de Mozart. Le père de Beethoven décida d'en faire un musicien dès l'âge de sept ans. Cet acte d'autorité paternelle rencontra juste. L'enfant s'y prêta de la meilleure grâce. Le futur auteur de l'ouverture de € ortolan se vit avec plaisir installé aux combles de l'habitation paternelle où il eut à travailler son violon, entouré de paperasses de musique, avec une grosse araignée pour toute compagnie. L'araignée glissait le long de ses fils pour se poser sur le violon du petit musicien toutes les fois qu'il en jouait. La mère de
Louis, ne connaissant point la passion de l'insecte pour son fils, l'écrasa. Ce fut fait du premier amour de Louis. (Aranéologie de Quatremère Disjonval.) Beethoven niait habituellement le fait ; il disait que son raclage eût bien plutôt mis en fuite toute l'histoire naturelle. L'enfant trouva dans la famille des de Breuning de Bonn ces premières poétiques impressions de la vie qui décident en nous de tant de choses, ces mirages de l'imagination qui sont le bonheur du jeune âge. Ce temps dut être pour Beethoven ce que le limpide larghetto de sa seconde symphonie est devenu depuis pour le monde. Le petit Louis trouvait dans la famille patricienne des de Breuning ce qu'il ne voyait point sous le toit paternel, une position relativement élevée, une vie aisée, choses instinctivement sympathiques à l'enfance. Il fut bientôt l'enfant gâté de la maison : il y passait la plus grande partie du jour,quelquefois la nuit , ce qui, au point de vue des mœurs allemandes, équivaut à une adoption en dehors du Code. Dieu veillait sur l'âme à laquelle il avait confié de conter un jour aux hommes la symphonie pastorale. Ce fut dans cette excellente maison dont l'urbanité et la culture étaient faites pour décider d'une vocation, dont les écrits de Schiller et de Gœthe étaient les pénates, que l'enfant entrevit comme des lueurs de sa glorieuse destinée; déjà Beethoven croyait dans son génie. Cette croyance ne le quitta plus. Il dit en 1810 : « Je suis de nature électrique, c'est pourquoi ma musique est si admirable. » (Bettina, page 157).
L'homme fort de la famille des Beethoven, pluriel invraisemblable aujourd'hui, était le grand-père paternel de Louis. Chanteur, il avait obtenu des succès au théâtre dans YAmore artigiano, dans le Déserteur. Ce grand-père, d'origine hollandaise, était le parrain de Louis qui lui marquait une grande déférence. Quand la mère de l'enfant, dont le nom de demoiselle était
Marie -Madeleine Kewerich, voulait faire fête à son fils, elle lui contait quelque chose de son grand-père. Ce brave homme était loin de penser que le petit ferait un jour mieux que VAmore artigiano et le Déserteur. Le compositeur de Fidélio re eut les premières notions en musique de son père, qui le traitait avec rigueur et dont la conduite paraît n'avoir pas été très régulière, puis de Pfeiffer, hautboïste et directeur de musique inconnu. Van der Eder lui apprit à toucher de Forgue. On ne connaît pas ses maîtres de piano dont Beethoven devint une des illustrations du temps. A quinze ans Beethoven fut organiste de la chapelle électorale de Bonn, concurremment avec Neefe. Ce service ne lui pesait pas, l'orgue était des plus petits, les fidèles ne l'apercevaient seulement pas : il se cachait modestement dans un coin de l'église qui n'était pas beaucoup plus grande ; le jeune organiste entrait même assez rarement dans cette espèce de boîte à petite flûte à l'usage de la symphonie en ut mineur. Beethoven dut cette première et dernière place occupée par lui, au comte Waldstein dont il attacha plus tard le nom à un chef-d'œuvre (V. op. 53). Ami de l'électeur, le plus brillant seigneur de sa petite cour, le comte avait jugé Beethoven, quoiqu'il ne fût point enfant prodige, à la manière de Mozart. Il avait bien, à l'âge de dix ans, produit trois sonates (lettre /, 3e section du Catalogue) ; il avait tenu parole à Heller, chanteur en renom, auquel il avait proposé de le dérouter par un accompagnement de sa façon, quand il chanterait les lamentations de Jérémie qu'on avait l'habitude d'exécuter à la chapelle électorale pendant la semaine sainte ; il avait joué à vue un trio de Pleyel avec le célèbre Bernard Romberg et le père de Ferdinand Ries, sans que personne se fût aperçu qu'il manquait deux mesures dans la partie du piano de l'adagio que Beethoven avait suppléées, mais tout cela ne pouvait faire crier au mi-
racle. Le comte Waldstein ne perdit pas pour attendre. Il est des esprits lents en comparaison d'autres, mais qui ne s'arrêtent plus une fois qu'ils déploient leurs ailes.
Le comte obtint que Beethoven serait envoyé aux frais de l'électeur à Vienne pour être dirigé par Haydn, le plus grand musicien du monde à cette époque. Beethoven arriva âgé de vingt-deux ans à Vienne, en 1792, pour ne plus quitter ce centre du mouvement musical de l'époque. Il y avait entrevu Mozart à un voyage précédent, l'hiver de 1786 à 1787. Cette grande lumière venait de s'éteindre.
La nature limpide et calme de Haydn donnait exclusion au caractère remuant et indompté du singulier élève que le sort lui avait valu dans la personne de Beethoven. Maître et élève ne firent pas longtemps bon ménage. Un jour que Beethoven s'en revenait de chez Haydn son cahier d'études sous le bras, il rencontra Schenk, le compositeur du Dorfbarbier, opéra-comique en vogue alors. Schenk s'enquit des progrès du jeune homme auprès de l'illustre maître et se mit à feuilleter son cahier d'études. A son grand étonnement, il y reconnut des fautes de composition que Haydn n'avait pas corrigées, Beethoven conçut aussitôt les plus violents soupçons. La paix était troublée, son âme inquiète reconnut un crime de lèse-fidélité. Il profita du second voyage de Haydn en Angleterre pour ne plus remettre les pieds chez lui. Haydn le fit cependant pressentir s'il ne voulait pas s'appeler son élève dans l'intitulé de ses premières publications. Beethoven refusa en disant qu'il avait bien pris quelques leçons de Haydn, mais qu'il n'en avait rien appris. La scission devint irréparable à la fameuse soirée du prince Lichnowski (V. op. 1), où Haydn conseilla à Beethoven de ne point publier le trio de piano en ut
mineur, chef-d'œuvre de sa première manière, l'aube d'un jour nouveau dans la musique de chambre.
Beethoven travailla l'harmonie avec Albrechtsberger, un contre-point à face humaine ; Salieri dirigea ses études de musique lyrique ; tous deux disaient de l'élève, qui devait tant surpasser ses maîtres, qu'il lui avait fallu apprendre plus tard et à ses dépens ce qu'il avait si opiniâtrement refusé d'accepter sur parole.
Plus de trente ans s'étaient passés depuis la découverte de Schenk dans le cahier d'études de Beethoven. L'artiste oublie vite, parce qu'il vit dans l'avenir.. Beethoven avait d'ailleurs complètement perdu de vue Schenk, lorsqu'il en fit la rencontre dans la rue, en 1824. Se jeter à son cou, verser des larmes de reconnaissance sur la poitrine du sexagénaire, fut l'affaire d'un instant. Comme sa musique, le caractère de Beethoven avait de ces épisodes de sublime effusion. Il venait peut-être aussi de mesurer, en cet instant, la distance qui séparait le cahier d'études de l'écolier, de l'auteur de la symphonie avec chœurs qu'il venait alors de terminer.
Ce que la famille des de Breuning avait été pour Beethoven à Bonn, le prince Lichnowski, qui logea l'artiste dans sa maison, le fut à Vienne. Ce n'est pas cependant que Beethoven oubliât jamais ses amis de Bonn. Il écrivit dans l'album de Lenz de Breuning, en 1797 : « Je n'oublie point ici les jours de Bonn. » Wegler, Nachtrag, 1845, p. 26.
La princesse Lichnowski fut une seconde mère pour Beethoven qui disait qu'elle eût voulu le mettre sous verre, pour que personne n'y touchât. « On a voulu m'y élever avec une sollicitude de grand'mère, » disaitil encore. Mais on ne faisait point facilement ménage avec Beethoven. Il s'exprima un jour ainsi : « Comment rentrer à trois heures et demie ? m'habiller un peu mieux (mich etwas besser anziehen, m'habiller beau-
coup mieux eût sans doute été plus juste), me raser, mais je n'y tiendrais pas. » Wegeler, p. 33. Un jour, Beethoven entendit le prince ordonner à son valet de chambre de servir Beethoven le premier si le prince et lui venaient à le sonner à la fois. Loin d'être touché de cette attention, Beethoven se donna à l'instant un domestique à lui seul. Chez le prince Lichnowski s'essayaient les productions nouvelles de Beethoven qui avait la haute main sur le quatuor appelé plus tard le quatuor Rasoumowski, composé de Schupanzig, de Sina, de Weiss (alto) et de Kraft (violoncelle) ; Beethoven touchait du prince 600 florins par an, quand le roi de Westphalie, Jérôme Bonaparte, lui fit faire l'offre d'une place de maître de chapelle aux appointements de 600 ducats (1809). L'archiduc Rodolphe, le prince Kinski et le prince Lobkowitz résolurent alors de conserver Beethoven à l'Autriche, en lui constituant une rente annuelle de 4,000 florins, tant qu'il n'obtiendrait pas un emploi d'un traitement équivalent, à la seule charge que Beethoven ne quitterait pas les Etats d'Autriche. Beethoven accepta. Dans cette généreuse entreprise, l'archiduc était pour 1,500, le prince Kinski pour 1,800 (V. op. 86), le prince Lobkowitz pour 700 florins. On se rappelle qu'à la suite des guerres contre Napoléon, le papier-monnaie de l'Autriche subit une dépréciation extrême. La rente de Beethoven ne conserva, depuis la patente financière du gouvernement autrichien (1811) qu'un cinquième de sa valeur. Les amis de l'art qui la lui avaient constituée en dédommagement d'une place qu'il refusa pour cette raison, ne relevèrent plus à sa première valeur. La mort du prince Kinski, dont les héritiers étaient loin d'être animés des mêmes sentiments, et la banqueroute du prince Lobkowitz forcèrent Beethoven à un procès à la suite duquel il conserva 300 florins du seul prince Kinski, lesquels, ajoutés à 600 florins
que lui consentit de nouveau l'archiduc, portèrent sa rente à 900 florins (600 thalers) qu'il garda jusqu'à sa mort, Mozart ne parvint à 300 florins de pension que trois ans avant sa mort, encore cette somme étaitelle le fait de la munificence de l'empereur Joseph et non point une rétribution (traitement d'attente sur la cassette). La rente de Beethoven se payait tous les quatre mois. A chaque terme il fallait à l'artiste une attestation de vie signée par l'autorité ecclésiastique, preuve que les chefs-d'œuvre qu'il produisais fournissaient pour le moins aussi bien. Il chargeait d'ordinaire de cette formalité quelque ami. Un jour il adressa à Schindler ces quelques mots en lui laissant deviner ce dont il s'agissait : « Certificat de vie, le poisson vit, vidi, curé Romuald. » La plus profonde perturbation de la vie de Beethoven fut son procès avec la veuve de son frère Charles, caissier à la banque d'Autriche. Ce frère lui avait légué par testament la tutelle de son fils mineur,que la mère ne voulut point abandonner à son beau-frère. Cet épisode de la vie de l'artiste rentre dans les proportions microscopiques de l'existence allemande dont nous avons effleuré les petites misères poignantes dans notre chapitre de Mendelssohn. Ainsi, on prenait assez communément à Vienne la particule hollandaise van dans le nom de Beethoven, pour la particule nobiliaire allemande von7 surtout en écrivant par abréviation : L. v. Beethoven. Beethoven porta son affaire devant le tribunal connaissant d'affaires entre nobles. Le tribunal exigea la production de ses titres de noblesse. Beethoven porta la main au cœur et à ta tête. On pensa bien que cette preuve ne put prévaloir en matière de juridiction. L'affaire fut renvoyée par devant le magistrat de Vienne. Le croirait-on ? ce renvoi, qui n'avait rien que de très naturel, blessa profondément Beethoven. Il prétendit qu'un tribunal exceptionnel eût à con-
naître des affaires du génie, idée oubliée parle Digeste. Nous avons déjà rapporté le mot qu'il dit à ce sujet : « L'homme supérieur ne devrait point être confondu avec le bourgeois. »
Les procès sont une matière à soucis dont Fartiste doit bien se garder, parce que les procès découvrent trop les côtés nus de la vie. Mozart ne but point à cette coupe amère. Le procès de Beethoven empoisonna son existence. Il ne connut plus que consultations, incertitudes et déboires, auxquels sa nature nerveuse et irritable n'était que trop sensible. Il est des personnes qui imaginent que le tribunal saisi de leur affaire n'en a plus d'autres, et qui croient poser aux yeux de l'univers quand elles plaident en première instance. Beethoven crut son honneur engagé. Enfin il l'emporta par voie d'appel après trois arrêts qui, à ses yeux, durent avoir l'importance de trois symphonies. Que n'eût-il composé au prix de triompher plus tôt ! De symphoniste, Beethoven s'était improvisé avocat: il se faisait très fort en matière de tutelle, il écrivait lui-même ses pièces. C'était une chose qui le caractérisait que de mettre toute son âme dans tout ce qu'il faisait. Beethoven fut tout entier au procès. Dans son recours d'appel (7 janvier 1820), on lit ce passage dont le mérite de la pensée est aussi grand que le mérite du style : « Je ne connais pas de devoir plus sacré que la surveillance à exercer sur l'éducation de l'enfance. Les devoirs d'un tuteur ne peuvent consister qu'à choisir ce qui est bon et à ordonner ce qui convient. »
Ulpien n'eût pas pensé plus juste. Il semblerait que la Providence elle-même eût choisi l'avocat de Beethoven dans la personne du vénérable Bach, doyen de la faculté de droit de l'Université de Vienne. Cet esprit distingué sut faire la part de l'artiste dans son client. Il le laissa faire, il le laissa surtout libeller les pièces du procès. Tout autre procédé eût pu rendre
Beethoven fou. Bach s'exprima ainsi à ce sujet : « Aucun trait de cette grande âme ne doit être perdu, parce qu'il prouva qu'à une imagination inépuisable on peut joindre un noble cœur. » Le procès dura quatre mortelles années. Il pourra avoir valu au monde la perte d'une symphonie ou de quelque autre ouvrage aussi important. Les gloires tiennent à cela. — 0 curae hominum ! —
Il est triste de penser qu'un événement infime comme le procès d'une tutelle ait pu arrêter dans son cours ce vaisseau de haut bord. Voulant loger chez lui son neveu, Beethoven se crut de force à organiser un ménage ! La timide lettre qu'il écrivait à ce sujet à un sien voisin dont l'histoire a eu l'ingratitude d'oublier le nom, est une des plus curieuses consultations culinaires qu'on ait faites depuis l'invention du feu de cuisine. On lit dans cette pièce magistralement divisée en points :