‹ Beethoven et ses trois stylesChapitre 9 sur 93 · Combien compte-t-on de livres de viandes pour · texte numérisé non relu

Combien compte-t-on de livres de viandes pour

trois personnes ?

On a jeté à Beethoven le reproche de lasordidité. L'homme se réfugie assez naturellement dans l'intérêt d'argent après le naufrage des autres intérêts. La vie n'était plus rien à Beethoven, elle ne lui avait jamais été grand'chose. Quel intérêt aurait pour lui le commerce du monde ? écrit Bettina à Gœthe, pour lui que le soleil levant trouve à l'œuvre sainte et qui, au soleil couchant, en détourne à peine les regards pour les

jeter autour de lui ? pour lui qui n'oublie même pas la nourriture de son corps, que le torrent de l'inspiration emporte rapide loin des bords plats de la vie ordinaire^

L'argent fut quelque chose pour Beethoven du moment que l'existence de son neveu fut devenue la sienne. Il thésaurisait pour lui, pour le jeune homme qui portait son nom. Ce neveu, le principe hostile de la seconde moitié de la vie de l'artiste cruellement puni pour avoir exagéré les devoirs d'un oncle, désola les dix dernières années de son existence. Beethoven faillit perdre la raison le jour que l'université de Vienne expulsa de son sein, pour cause d'inconduite, ce fils adoptif sur lequel il avait concentré l'impérieux besoin d'aimer qu'il ressentit toute sa vie. Le dernier amour du maître était mort du moment qu'il vit son neveu abandonner la carrière littéraire pour entrer dans l'armée autrichienne (V. op. 131 du Catalogue).

Beethoven passa sa vie dans la haute aristocratie viennoise. Il connut les plaisirs de la danse qui étaient dans les mœurs simples de l'époque où l'on dansait encore au piano, mais, chose incroyable ! il ne parvint pas à danser en mesure (Ries, p. 120). Ses mouvements étaient gauches, il cassait d'ordinaire les choses auxquelles il touchait ; aucun meuble chez lui et moins que tout autre un meuble de prix était à l'abri de ses attaques ; que de fois son encrier tomba dans le piano près duquel il travaillait ! Beethoven fit intégralement partie des maisons des Lichnowski, des Lobkowitz, des Browne, des Brunswick, des Erdôdy, des Thun. Son illustre élève, l'archiduc Rodolphe, donnait l'exemple. Artiste, il traitait le plus grand artiste du temps comme il devait être traité, comme un élu des largesses divines. Beethoven avait fait ses conditions avec le prince ; il désirait être seul avec lui dans sa leçon d'harmonie et de piano. Le prince observa la consigne.

Beethoven ne rencontrait chez lui que l'archiduc Charles, le héros d'Aspern, que l'archiduc Rodolphe savait lui être sympathique. Quelque charme que l'intimité de personnes de cette distinction exerçât sur l'esprit de l'artiste, la seule idée que la leçon approchait suffisait pour le rendremalade.il était cependant impossible qu'on usât de plus de ménagements. L'archiduc signait ses billets à Beethoven : « Votre amical et dévoué élève ». Il le suppliait de ne point se déranger de Baden où Beethoven passait d'ordinaire l'été, si l'état de sa santé pouvait en souffrir (1823). Beethoven resta incorrigible dans ses répugnances. S'il fut excusable en cela, c'est que l'idée qu'on pût enseigner l'harmonie devait paraître invraisemblable à l'auteur de la symphonie pastorale. Jamais Beethoven ne réussit à se faire à la moindre gêne. L'invitiezvous à dîner, il ne vous pardonnait pas d'avoir été tout un jour l'esclave de votre heure. L'heure pour lui — c'était un motif. Il avait encore la singulière idée qu'on mange quand on a faim. Un grand jour cependant arriva où il dnona à dîner chez lui aux dames Sonntag et Unger. Ce dîner cachait la machiavélique pensée de faire trouver plus supportables à ces dames les difficultés de leurs parties dans la symphonie avec chœurs et de leur prouver qu'il était de toute impossibilité d'y changer quelque chose.

Beethoven réussit à se persuader qu'il avait envie du mariage (1810) ; il n'était pas mariable et ne se maria point. C'est dans sa vie incolore mais sobre de cabaret qu'il préférait à la table de ses nobles amis ; c'est en ne pas désemparant des salons de la haute noblesse de Vienne qu'il put expérimenter la vérité des vers du Dante :

Tu proverai siconie sa di sale Lo pane altrui e corne duro cale Lo scender e'i subir per altrui scale

On n'est pas impunément génie ; mais n'est-il pas heureux qu'il y ait des riches, des personnes placées dans des positions exceptionnelles, quand avec les 75 centimes par tête des communistes le plus petit trio deviendrait impossible ?

Beethoven connut Goethe ; Farchiduc le présenta aux grands personnages du congrès de Vienne ; le comte Rasoumowski, ambassadeur de Russie près la cour de Vienne, à l'empereur Alexandre et à l'impératrice Elisabeth. Beethoven avait déjà dédié une belle œuvre à l'empereur Alexandre (V. op. 30), il composa pour l'impératrice Elisabeth une polonaise (op. 89; comparez op. 97). On voit que Beethoven connut ce que le pouvoir, la richesse, l'esprit et la beauté produisent de plus complet. Son oeuvre est la reconstruction de ce cosmos.

Les maîtres achetèrent cher le privilège d'être posthumément pour nous une source de plaisirs. Il n'y eut sorte de déboires que Mozart n'éprouvât à la suite de ses opéras. Il fallut un ordre de l'empereur Joseph pour mettre à la raison les chanteurs récalcitrants, inspirés en cela par l'intrigant Salieri lors de la première représentation des Noces de Figaro (Niessen, p. 492). Ces mesquines intrigues, ces misérables tracasseries, Fidêlio les renouvela pour Beethoven. Il n'est peut-être pas de persécution plus sensible que celle obstinémnet exercée dans les petites choses. Beethoven avait recomposé son opéra et en avait changé le nom d'Eléonore en Fidélio (V. op. 72) que le jour de la nouvelle représentation les affiches annoncèrent Elêonore. Beethoven ne sut jamais d'où était parti ce coup qui laissa le théâtre désert. Quand il fut sûr de l'imprimeur d'affiches, le moment favorable avait passé. On proposa à Beethoven de composer un opéra pour mademoiselle Sontag (Mélusine, texte de Grillparzer, 1823), on pensa pour lui à la bal-

lade de Schiller : « die Burgschaft ». Le baron Biedenfeld fut chargé par l'entrepreneur de l'opéra italien de Vienne, Barbaja, d'arranger la ballade en libretto d'opéra en trois actes sur les textes des poésies fugitives de Schiller. Beethoven goûta fort l'idée, mais il voulut que Weigl composât le second acte, la fête de noce du sujet. Il dit pour s'excuser : « Cette bienheureuse gaieté me plait ». (Bienenfeld, opéra comique, page 216). Barbaja avait formé le plan de relever l'opéra allemand et d'en monter un tous les ans concurremment avec les opéras italiens. Un pasticcio de ce genre ne pouvait être son affaire. Beethoven abandonna de son côté tout projet d'écrire un opéra en se souvenant de Fidélio.

Nous avons dit que Beethoven ne quitta pas Vienne. Un voyage de courte durée à Berlin excepté, sa vie fut circonscrite entre Vienne et la banlieue. Quelle différence avec l'existence des artistes du jour, qui prétendent que chaque heure soit pour eux un triomphe ou un roman. Nous avons des chemins de fer en toutes choses ; en sentiment, nous allons plus vite que nos pères ; allons-nous plus loin ?

Les trois dernières années de sa vie, Beethoven vécut isolé. Sa surdité, complète alors, fut la cause première de cet éloignement. Rossini, d'un autre côté, était devenu l'idole du jour. Vingt-neuf habitants de Vienne (pas seulement trente), noblesse et mezzo cetto, se réunirent alors tardivement (1824) dans une adresse pour prier Beethoven de faire entendre dans un concert la symphonie avec chœurs et la messe en ré. Quoique touché de la démonstration, l'artiste, blessé par l'oubli dont il avait été si longtemps l'objet, hésita ; enfin il accepta. Autant l'adresse avait été pompeuse, autant les questions de local et d'arrangement, laissées à la charge de l'artiste, l'excédèrent ; autant le résultat du concert fut honteux pour l'adresse. Il

resta 420 florins (1050 francs) pour Beethoven de la recette. La répétition du concert valut 800 florins de perte à l'administration du théâtre, 500 florins bon argent (1250 francs) à Beethoven, et cela parce que cette somme lui avait été garantie. On eut de la peine à la lui faire accepter. Le premier concert avait cependant donné lieu à une scène qui avait de quoi faire augurer mieux du second. La symphonie avec chœurs dirigée par Umlauf venait de finir. Beethoven tournait en ce moment le dos au public ; il n'entendait pas plus les applaudissements de Fauditoire qu'il n'avait entendu la musique. Mademoiselle Unger, toute sous l'impression du moment, tourna alors vivement Beethoven du côté du public et lui montra du doigt ses transports. On eût dit d'une étincelle électrique. L'enthousiasme ne connut pas de bornes. Ce concert, dont le résultat mesquin fut une source de profonds chagrins pour Beethoven, fournit une preuve de l'irritabilité de son caractère. Le comte Lichnowski (V. op. 90), le violoniste Schupanzigh et Schindler s'étaient donné le mot de se rencontrer chez Beethoven, d'arrêter les conditions du concert par écrit et de les lui faire signer pour triompher de ses indécisions. Ce plan réussit, mais l'instant après, Beethoven, interprétant l'innocent complot au plus mal, écrivit les trois billets suivants :

« Au comte Lichnowski.

« Je méprise les faussetés. Ne venez plus me voir ; le concert n'apas lieu (Falschheiten verachte ich.Besuchen Sie mich nicht mehr. Akademie hat nichtstatt).»

« A Mr. Schupanzigh.

« Ne venez plus chez moi. Je ne donne pas concert (Besuche er mich nicht — ich gobe keine Akademie). »

Le cumul de la seconde et troisième personne dans besuche er est on ne peut plus injurieux et ne s'emploie en allemand que de maître à domestique, et encore. »

i< A Mr. Schindler.

« Vous ne viendrez me voir que quand je vous ferai chercher. Pas de concert ( Besuchen Sie mich nicht mehr bis ich Sie rufen lasse. Keine Akademie). »

L'extrême irritabilité de Beethoven provenait en grande partie de ses souffrances physiques. Dès 1797 il sentit un affaiblissement des organes de l'ouïe. On lit dans une lettre adressée à son ami, le docteur Wegeler (juin 1800) : « Mon ouïe s'affaiblit de plus en plus depuis trois ans. Au théâtre, je suis obligé de m'appuyer contre l'orchestre pour comprendre l'acteur. Je n'entends pas les sons élevés des instruments et des voix, lorsque je suis un peu éloigné. J'ai souvent maudit mon existence. Plutarque m'a enseigné la résignation. Je veux braver ma destinée, quoiqu'il y ait des moments où je suis la créature de Dieu la plus malheureuse ».

D'autres souffrances compliquèrent sur la fin de sa vie l'état de siège dans lequel sa surdité le tenait visà-vis du monde. Beethoven n'eut point la consolation de voir veiller l'amour au chevet de sa couche. Les faits suivants peindront l'isolement auquel il se voyait abandonné. Rentré malade à Vienne (décembre 1826), Beethoven envoya chercher les médecins Braunhofer et Staudenheim. L'un fit répondre que Beethoven logeait trop loin pour qu'il pût aller le voir, l'autre se fit inutilement attendre. Il fallait que le garçon d'un café tombât malade pour que Beethoven, obtînt un médecin. Voici comment. Le neveu de Beethoven se souciait peu de son bienfaiteur, qui avait encore été le

bienfaiteur de son père en secourant ce dernier de dix mille francs pour lui rendre la vie plus douce, disait-il. Ce jeune homme n'avait pas voulu se déranger pour aller chercher un médecin, il en avait donné commission au marqueur du café où il avait l'habitude de jouer au billard. Le marqueur n'en avait rien fait, une indisposition l'ayant conduit à l'hôpital. Là il s'en souvint et parla de Beethoven au professeur de clinique Wawruch. Wawruch accourut aussitôt chez Beethoven. Il le trouva seul, sans médecin. Beethoven avait cependant un frère dans une position relativement aisée, le fameux apothicaire qu'on vit à Vienne promener sa stupide apathie dans un landau à quatre chevaux. L'artiste avait fondé la pharmacie qui avait tant profité à Jean Beethoven. Ce frère ne voulut seulement pas donner un peu de foin à Beethoven quand les médecins lui recommandaient des bains de foin. Se connaissant en herbes, il dit que le foin de sa propriété à lui n'était point assez bon. Logeant un temps à côté même de Louis dont il avait dit qu'il n'irait jamais aussi loin que lui, Jean ne Je voyait seulement pas, il se contentait de lui envoyer le jour de l'an sa carte : Jean van Beethoven, propriétaire (Gutsbesitzer). Louis écrivit sur le revers : Louis van Beethoven, propriétaire de cervelle (Hirnbesitzer). Il appelait encore ce frère mangeur de cervelle (Hirnfresser; Schindler, p. 160). La nature robuste de Beethoven triompha quelque temps des secousses au physique et au moral. Son neveu aussi le quitta pour rejoindre son régiment. L'amour que lui avait porté Beethoven aurait pu se changer en haine, le compositeur à' Adélaïde en fit son héritier. La maladie de Beethoven avait été une inflammation des poumons, l'hydropisie suivit, quatre ponctions furent faites au malade, qui dit pendant l'opération : « Mieux vaut perdre de l'eau par le ventre que d'en produire par la

plume ». Les soins de Wawruch et du célèbre Malfatti furent impuissants, Beethoven succomba le 26 mars 1827. La sympathie générale s'éveilla alors, un magnifique enterrement fut la reconnaissance de Vienne.

De tous les maîtres, Mendelssohn et Weber furent les musiciens dont l'esprit était le plus cultivé. L'originalité de Haydn fut d'être un simple, dit l'auteur anonyme de la Foi nouvelle cherchée dans V art. Les lettres de Mozart montrent une touchante ignorance de tout ce qui n'est pas son art. Elles sont le fait d'un homme qui est enfant en toutes choses, hormis une seule. L'Italie fut pour Mozart une page de musique à lire. Beethoven fut plus instruit. On a exagéré cependant le degré de son instruction. J'en conclus que le génie peut se passer de culture, mais qu'il est fort dangereux de se trouver soi-même assez de génie pour se passer de culture. Beethoven savait un peu de latin, très peu {Wegeler, p. 9). Il n'écrivit point luimême l'intitulé en latin de la messe en ré (V. op. 123) et eut besoin d'une traduction littérale pour en composer le texte. Il savait très peu l'italien (il ne savait que lire l'italien). Les échantillons de son français sont du créole (voyez le grotesque projet de sa lettre à Cherubini, Schindler, p. 126, 266).

Le style allemand de Beethoven a de l'énergie, il est coloré, poétique dans sa concision, mais non pas toujours exempt des hoquets de la langue de Vienne. On a des lettres de lui qui mériteraient de porter des chiffres d'oeuvre (voyez dans Schindler les letres à Juliette, à son neveu, la lettre à Wegeler, 29 juin 1800, traduite dans le Journal des Débats du 20 mars 1838, les passionnées lettres à Bettina où l'on lit : « Ta dernière est restée posée pendant toute la nuit sur mon cœur et m'a rafraîchi. Les musiciens se permettent tout. Dieu, comme je vous aime ! Ton très-fidèle ami et frère sourd Beethoven (1812). »

La pureté des principes de Beethoven, l'élévation de ses idées se reflètent dans ce passage de son testament fait après une première grande maladie (1802) et qui s'adresse à ses frères : « Recommandez la vertu à vos enfants ; elle seule rend heureux, non l'argent. Je parle d'expérience : c'est la vertu qui m'a soutenu dans la misère. Je lui dois, outre mon talent, de n'avoir pas mis fin à mes jours par un suicide ».

Beethoven aimait Shakespeare ; il connaissait les classiques grecs et latins, non pas comme ses poches qu'il ne connaissait pas, mais comme ses partitions, et c'est beaucoup dire. Plus d'une fois il s'inspira des idées de l'antiquité (V. op. 97). Le Coriolan de Plutarque donne la main au Coriolan de Beethoven. L'étude des classiques en traduction, comme les lisait Beethoven, dans leur ensemble, est la bonne, celle qui profite au sentiment du beau en nous. L'enseignement devrait aviser à un moyen terme entre l'étude de la langue des classiques et l'étude du beau dont ils sont l'impérissable modèle. La préférence d'un esprit de la trempe de Beethoven pour la littérature ancienne donne à réfléchir. Les latinistes et hellénistes acceptent les classiques comme l'anatomiste accepte le cadavre. L'âme devrait cependant avoir son tour après le corps, la physiologie l'emporter en pareille matière sur l'anatomie. S tat média via ! Beethoven suivait la politique. La gazette d'Ausbourg (Allgemeine Zeitung) dévora une partie considérable de son temps. Ses goûts étaient simples : de l'eau, le vin du pays, un peu devin d'Ofen, de la bière, une pipe de tabac le soir. Le souper était la reprise par bribes du dîner. Ses préoccupations gastronomiques portaient sur un seul point, le café. On ne lui connut pas d'affaire qu'il traitât avec plus d'importance. Il lui fallait soixante grains de café par tasse. Il les comptait un à un, la mesure la plus exacte pouvant faire une erreur de trois ou quatre

grains. Beethoven ne travaillait que jusquà son dîner. Il se couchait à dix heures et se levait avant le jour.

Bettina, ce Louis Lambert féminin, nous a conservé quelques pensées de Beethoven sur son art et la place qu'il y occupait à ses yeux, qui en disent plus que les faits peu importants de sa vie incolore. On lit dans une lettre de Bettina à Gœthe (1810) : « Je ne crois pas me tromper en disant que Beethoven marche en tête de la civilisation humaine. Et qui sait si jamais nous le rejoindrons ? Puisse-t-il seulement vivre jusqu'à ce qu'il ait donné la solution de la sublime énigme de son esprit ! Alors il nous léguera sûrement la clef d'une initiation qui nous permettra de monter d'un degré de plus vers la béatitude. Je crois à un charme divin, élément de la nature spirituelle. Ce charme, Beethoven l'exerce dans son art, tout ce qu'il t'en dira est de la magie pure ; chez lui, tout arrangement procède simplement de l'organisation d'une existence supérieure, et lui-même sent qu'il est le fondateur d'une nouvelle base par laquelle la vie spirituelle se révèle aux sens. Lui-même ne dit-il pas : Dès que j'ouvre les yeux, je me prends à soupirer, car ce que je vois est contre ma religion et je méprise le monde qui ne comprend pas que la musique est une révélation plus sublime que toute sagesse, que toute philosophie ; qu'elle est le vin qui inspire les créations nouvelles ! Moi je suis le Bacchus qui pressure pour les hommes ce nectar délicieux ; c'est moi qui leur donne cette ivresse de l'esprit, et quand elle a cessé, voilà qu'ils ont péché une foule de choses qu'ils rapportent avec eux sur le rivage. Je n'ai pas d'amis, je suis seul avec moi-même ; mais je sais que Dieu est plus proche de moi dans mon art que des autres. J'en agis sans crainte avec lui, parce que j'ai toujours su le reconnaître et le comprendre. Je ne crains rien non plus pour ma musique, elle ne peut avoir de destinée con-

traire; celui qui la sentira pleinement sera à tout jamais délivré des misères que les autres traînent après eux. « L'esprit tend à une universalité sans bornes, où tout dans tout forme un lit au sentiment, qui prend sa source dans la pensée musicale simple et qui, sans cette fusion de tout dans toutes choses, s'évanouirait inaperçu. C'est là l'harmonie, c'est là ce que mes symphonies expriment ; la fusion des formes diverses s'y précipite en un seul courant vers le but. Alors on sent que dans tout ce qui est spirituel, il y a quelque chose d'éternel, d'infini, d'insaisissable ; comme un enfant, j'ai une soif inextinguible de recommencer ce qui me semblait terminé par le dernier coup de timbale, ce dernier coup par lequel j'empreins violemment mes jouissances et mes convictions musicales dans l'âme de mes auditeurs. La musique est l'unique introduction incorporelle au monde supérieur du savoir, de ce monde qui embrasse l'homme, mais que celui-ci ne saurait à son tour embrasser. Il faut avoir le rythme de l'esprit pour comprendre l'essence intime de la musique. Elle est le pressentiment, l'inspiration des sciences célestes, et les sensations que l'esprit en éprouve sont la corporification de l'entendement. Quoique les esprits vivent de musique comme on vit d'air, c'est encore une chose à part que de comprendre la musique avec l'intelligence ; mais aussi, plus l'âme y puise sa nourriture, et plus cette intelligence vient à se développer. Peu d'êtres sont appelés à ce degré de félicité. Ainsi qu'il y a des milliers de gens qui se marient par amour et chez lesquels l'amour véritable ne vient jamais à se révéler une seule fois, quoiqu'ils fassent tous le métier de l'amour, ainsi des milliers de gens cultivent la musique et n'en ont pas la révélation. Comme art la musique a pour base le sens moral : La musique est un terrain dans lequel V esprit vit^ pense et invente. La philosophie n'en est qu'un dérivé, qu'une

décharge électrique ; la musique seule apaise le besoin de tout rapporter à un principe primitif, et quoique l'esprit ne parvienne pas à maîtriser ce qu'elle lui fait engendrer, il est heureux dans sa création ; toute véritable production artiste est indépendante ; elle est plus puissante que l'artiste qui l'a créée, elle retourne à sa source, à la divinité, et n'a d'autre rapport avec l'homme que de témoigner de l'intervention divine en lui. La musique enseigne à l'esprit les relations harmoniques. Une pensée détachée porte en elle le caractère de la généralité, de la communauté en esprit, et c'est pourquoi toute pensée musicale fait inséparablement partie de l'harmonie entière, qui est l'unité ».

On a douté de l'authenticité de ces panoles. Il ne faut pas oublier que personne des contemporains n'eût été de force à les penser. Tout dans la lettre de Bettina porte d'ailleurs le cachet de la vérité, jusqu'à cette phrase : « J'ai lu ma lettre à Beethoven. Ai-je vraiment dit tout cela, fit-il ? Alors c'est que j'ai eu une extase. L'expression dann hab' ich einen Raptus gehabt, expression familière en allemand, était habituelle à Beethoven (Wegeler, p. 27, 35). On la rendrait en français par tic, elle ne signifie point extase.

Nous terminerons cette rapide esquisse biographique, dont il faut savoir lire les détails dans l'œuvre du maître, par le portrait de Beethoven. Beethoven était de taille petite plutôt que moyenne, d'une constitution ramassée et robuste. Son énorme tête, ses cheveux épais, du soin desquels il se remettait à la nature, le distinguaient d'entre tous. Il avait le front ouvert et imposant. Ses petits yeux lançaient des éclairs dès qu'une idée s'emparait de lui ou fixaient immobiles le premier objet venu. La vie semblait alors se retirer de son être pour faire place à l'idée, sa taille même en paraissait grandir. Les inspirations le pre-

naient partout, en compagnie, dans la rue. Il se passait dans ce moment quelque chose de si extraordinaire en lui, qu'on s'arrêtait pour le voir passer, bien qu'il ne fît aucun mouvement de la tête ou des mains. Peu de personnes ont vu sourire Beethoven. Le sourire de Beethoven était incomparable, on eût dit d'une douce lumière éclairant les abîmes de la pensée qu'on lisait sur l'ensemble de ses traits endoloris.

Ce qui distinguait l'homme distingue encore son œuvre, l'élément humain, élément d'affections et de souffrances, le fond de la religion chrétienne.

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