DE BEETHOVEN
On rencontrait chaque jour dans les rues de Budapest, entre les années i 85 o et 1860, une étrange petite vieille toute bossue et contrefaite, vêtue d’un ample manteau de coupe surannée, mais gardant un certain air de distinction native sous la trop évidente pauvreté de sa mise. Parfois elle entrait s’agenouiller un moment dans une église ou une chapelle catholique, parfois on la voyait frapper à la porte de l’un des palais de l’aristocratie hongroise, dont les maîtres semblaient, d’ailleurs, assez peu empressés à la recevoir; mais, le plus souvent, ses visites s’adressaient à des écoles enfantines, où professeurs et élèves ne se faisaient pas faute de sourire des admonitions pédagogiques qu’elle leur prodiguait inexorablement. Ou bien encore c e-
1. Beethoven's Unsterbliche Geliebte. — Das Geheimniss der Grœfin Brunsvick und ihre Mtmoiren , par La Mara, un vol. in-8°, Leipzig', Breitkopf et Hœrtel, 1909.
THÉRÈSE BRUNSVICK (à gauche) ET SA SOEUR JOSÉPHINE
Portrait conservé au château de Palfalva (Hongrie).
(Reproduction extraite d'un volume publié à la Librairie Champion en 1910 : Petites amies de Beethoven , et très gracieusement communiquée par M. de Gerando).
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taient les employés du ministère de l’Instruction Publique qui avaient à subir les doléances de la vieille demoiselle, leur reprochant le retard apporté à l'inauguration d'un asile d'enfants, ou l'excès de hâte avec lequel ils avaient choisi, pour telle école, tel professeur au lieu de tel autre : tout cela accompagné de verbeux commentaires où reparaissaient sans cesse des citations d'écrits ou d’entretiens privés du vénérable et fastidieux Pestalozzi. Après quoi, la petite vieille, du même pas rapide et affairé, reprenait le chemin de son logement; et là, tout de suite, assise devant une table où s'entassaient en désordre les objets les plus disparates, elle se mettait à écrire de nouvelles pages de ses Mémoires y pendant que, peut-être, un gros chat, son unique ami, mêlait son ronron au bruit monotone de la plume d’oie grattant le papier.
La créature qui achevait ainsi sa longue existence dans la solitude et le dénuement avait été honorée, jadis, d’un privilège merveilleux, et tel qu’il n’y a, certes, pas une femme qui ne doive le lui envier très profondément. Elle avait eu le bonheur et la gloire d’être fiancée, pendant quatre ans, à l’un des plus grands hommes de l'histoire du monde ; et c'est à elle que l’auteur de Fidelio et de la Symphonie avec chœurs avait envoyé cette lettre fameuse « à l’immor-
telle bien-aimée, » ce brûlant et pathétique poème d’un amour presque surhumain, qui depuis longtemps a pris place, dans tous les cœurs, à côté de ses plus sublimes expansions musicales. La lettre a été traduite bien souvent ; mais je ne résiste pas au désir de la citer une fois de plus, avant de raconter brièvement la curieuse querelle historique qui s’est élevée à son sujet, et que vient enfin de trancher, semble-t-il, la découverte des Mémoires originaux de 1 ’ « immortelle bien-aimée» du maître allemand :
« Ce 6 juillet, au matin.
« Mon ange,mon tout, mon moi,quelques mots seulement aujourd’hui, et avec un crayon (avec le tien) ! Ce n’est que demain.que mon logement se trouvera assuré; quelle misérable perte de temps, dans tout cela! — Mais pourquoi ce profond désespoir, lorsque la nécessité parle ? Estce que notre amour pourrait exister autrement que par des sacrifices, par l’obligation de ne pas tout exiger ? Peux-tu rien changer à cette situation qui veut que tu ne sois pas toute à moi, ni moi tout à toi ? — Au nom du ciel, regarde la belle nature, et tranquillise ton âme sur ce qui doit être! C’est l’amour qui veut tout cela, et à juste titre : ainsi il en est pour moi avec toi , pour toi avec moi . Mais tu oublies trop
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facilement que j'ai désormais à vivre pour toi comme pour moi : oh! si nous étions tout à fait réunis, ces choses pénibles te seraient aussi légères qu'à moi ! — Mon voyage a été affreux ; je ne suis arrivé ici qu'hier matin à quatre heures. Faute d'assez de chevaux, la poste a choisi un autre itinéraire: mais quelle terrible route ! A l'avant-dernier relais, on m'a déconseillé de voyager la nuit, en m'effrayant d’une forêt à traverser : cela n’a fait que m'exciter davantage, et combien j'ai eu tort 1 Car la voiture a failli se briser, sur cette odieuse route ; et sûrement je serais resté à moitié chemin, sans les bons postillons que j'avais.
« Esterhazy a eu, sur l’autre route, la même mésaventure, avec huit chevaux, que moi avec quatre ; et je dois ajouter que j'ai éprouvé aussi une part de plaisir, comme toujours lorsque je surmonte heureusement un obstacle. Mais maintenant, bien vite, je reviens des choses extérieures à celles du dedans! Bientôt nous nous reverrons ; pour aujourd’hui, je ne puis pas te communiquer les réflexions que j'ai faites sur ma vie, durant ces quelques jours : si nos deux cœurs étaient toujours bien serrés l'un contre l'autre, je n'aurais plus le loisir de faire de telles réflexions. Ah! ma poitrine est trop pleine pour que je puisse t'en dire beaucoup! — Il y a des
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moments où je trouve que le langage parlé n’est rien, ne peut rien dire! — Mais toi, reprends ta gaîté, — et reste toujours mon unique fidèle trésor, mon tout, comme moi pour toi ! Quant au reste, les dieux décideront ce qui doit être, et qui sera, pour nous. — Ton fidèle Louis.
« Ce lundi 6 juillet dans la soirée. — Tu souffres, ma créature infiniment chère, — je viens seulement d’apprendre que les lettres doivent être expédiées les lundi et jeudi matin, les seuls jours où la poste aille d’ici à K. — Tu souffres, mon trésor ! Ah ! là où je suis, tu y es avec moi; et je saurai bien faire en sorte que nous puissions vivre ensemble! Quelle vie ! Tandis que maintenant, sans toi, poursuivi ici et là par cette bonté des hommes que j’entends désirer aussi peu que je la mérite... L’humilité de l’homme devant l’homme m’est intolérable. Lorsque je me considère dans l’ensemble du monde, que suis-je ? et qu’est mêmeceluique l’on nomme le plus grand?.. Et cependant,il y a toujours là l’élément divin de l’homme... —Je pleure quand je pense que ce ne sera vraisemblablement que samedi que tu recevras la première nouvelle de moi ! — Si fort que tu m’aimes, plus fortement encore je t’aime ! Mais ne te cache jamais de moi ! — Bonne nuit : en ma qualité de baigneur, il faut que je me couche tôt ! Ah ! mon Dieu, si près, et