‹ Beethoven et WagnerChapitre 14 sur 40 · L IMMORTELLE BIEN-AIMEE DE BEETHOVEN · texte numérisé non relu

L IMMORTELLE BIEN-AIMEE DE BEETHOVEN

siennes ; et, de même qu’elle semble bien avoir détruit jusqu’au moindre des souvenirs de son roman d’amour, il est probable aussi que Beethoven, de son côté, a jeté au feula nombreuse série de ses propres lettres, — à l’exception d’une seule, qui lui aura paru trop imprégnée du plus pur sang de son cœur pour qu'il pût se résigner à l’anéantir. Toujours est-il que c’est chez lui, au lendemain de sa mort,que ces feuillets jaunis et froissés ont été découverts, pieusement cachés au fond d’un tiroir secret, en compagnie d’une petite liasse d’obligations et de titres de rente qui constituaient l’unique chose un peu précieuse qu’il possédât au monde.

La lettre ne portait point d’adresse, ni aucune indication du nom de la ville d’eaux d’où elle était écrite, non plus que de l’année de ce « lundi 6 juillet » qui se lisait en tête du second morceau : autant de mystères qu’on ne pouvait manquer de vouloir éclaircir. Mais aussi bien, le plus ancien des biographes de Beethoven, Schindler, qui avait été son confident le plus familier durant les dernières années de sa vie, se prétendait-il, tout de suite, en état de tout expliquer. La destinataire de la lettre, d’après lui, était celte belle Giulietta Guicciardi, devenue plus tard la comtesse Gailenberg, à qui le maître avait dédié sa rêveuse et poétique sonate du

■Clair de Lune. Souvent Beethoven avait parlé à son compagnon de Tardent amour qu’il avait autrefois ressenti pour cette jeune élève, venue d’Italie à Vienne vers Tannée 1800, ainsi que du coup terrible qu’avait été pour lui, en i 8 o 3 , la nouvelle du mariage de Giulielta avec 1 imprésario et compositeur de ballets Robert de Gallenberg; récits que confirmait encore une lettre du musicien à un ami d’enfance,écrite le 16 novembre 1801, — c’est-à-dire à la veille de la composition du Clair de Lune , et dans un temps où Beethoven, momentanément guéri de la longue crise de misanthropie que lui avait value la constatation définitive de sa surdité, passait toutes ses soirées chez les Guicciardi :

« Ma vie, — annonçait-il à Wegeler, — est redevenue un peu plus agréable depuis que je me suis mêlé de nouveau a la société des hommes... Ce changement a été causé par une chère et ensorcelante jeune fille, qui m’aime et que j’aime. Pour la première fois depuis deux ans, j ai recommencé à connaître des momens heureux, et c’est la première fois, aussi, que j’en suis arrivé à sentir que le mariage pouvait donner du bonheur. Mais, hélas ! la jeune fille est d’une condition trop supérieure à la mienne, et puis, d’ailleurs, comment pourrais-je songer à me marier, dans l’état où je suis? Non, il faut que

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je m’accommode bravement de ma solitude 1 »

Il est vrai que la comtesse Gallenberg, interrogée sur ses rapports avec son glorieux professeur, répondait invariablement qu’elle n’avait jamais éprouvé pour lui le plus léger penchant. « Il était affreusement laid, déclarait-elle,et s’habillait souvent de la façon la plus misérable : avec cela, fort bien élevé et plein des sentiments les plus délicats. » Mais le fragment de lettre susdit démontrait, tout au moins, que l’attitude de la jeune fille à l’égard de Beethoven avait,un instant, permis à celui-ci l’illusion d’être aimé; et comme le 6 juillet de l’année 1801 se trouvait, précisément, avoir été un lundi, longtemps les historiens de la musique se sont accordés à admettre, avec Schindler,que c’était bien ce jourlà que l’auteur de la sonate du Clair de Lune avait écrit, à son élève Giulietta Guicciardi, la lettre fameuse où, pour tous les siècles à venir, il la proclamait son « immortelle bien-aimée ».

Les premiers assauts vraiment sérieux qu’ait eu à soutenir l’opinion ainsi établie lui ont été infligés,en 1872 et 1879, par Alexandre Thayer, dans les tomes II et 111 de sa grande biographie de Beethoven. Je regrette de ne pouvoir pas, à ce propos, esquisser ici un portrait de ce nouveau biographe du maître, tout de même que celui de son devancier Schindler : car le hasard

a voulu que la commémoration du plus « excentrique » des hommes de génie échût aux mains de deux personnages qui, absolument dépourvus avec cela du moindre génie, lui fussent presque égaux en singularité. Ignorant la langue allemande,et n’ayant que des connaissances musicales assez rudimentaires, l'Américain Thayer n’en avait pas moins résolu de mettre à profit les loisirs que lui laissaient ses fonctions de consul des Etats-Unis à Trieste pour offrir au monde un monument biographique comparable aux célèbres Vies d a Mozart et de Sébastien Bach , écrites avant lui par Otto Jahn et Philippe Spitta. Trois gros volumes avaient paru coup sur coup, encombrés d’un prodigieux déballage de documents hétéroclites; et puis la publication s’était arrêtée, pendant les vingt dernières années de la vie de Thayer, et le bruit avait couru que celui-ci était en train d’oublier jusqu’à l’existence de Beethoven, pour ne plus s’occuper que de solliciter, de recevoir, ou de dépenser les subventions de généreux compatriotes, acharnés à vouloir lui faciliter l’achèvement d’une entreprise qu’il s’obstinait, par ailleurs, à regarder comme « inachevable ».

Mais si la partie proprement « historique »

des trois volumes publiés de son vivant révélait trop ouvertement son incompétence, — nous

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racontant la vie de Beethoven de la même façon qu'on aurait étalé devant nous l’existence d’un négociant ou d’un bureaucrate, sans jamais tâcher à isoler, parmi la masse des menus faits plus ou moins relatifs au maître, ceux qui concernaient plus directement son rôle d’artiste, — on ne pouvait pourtant contester à cet Anglo- Saxon avisé et pratiqueune remarquable adresse pour débrouiller les difficultés d’ordre matériel, et, par exemple, pour déterminer les dates d’une foule de lettres ou de billets, d’après leur écriture, le format de leur papier, ou les diverses allusions qui s’y rencontraient. C’est dire que les problèmes suscités par la lettre « à l’immortelle bien-aimée » avaient chance d’être, enfin, soumis à un examen minutieux ; et le fait est que les trois volumes de Tliayer ne contiennent peut-être pas de chapitres plus intéressans que ceux que le biographe américain a consacrés à l’étude de ces problèmes, ou plutôt de toute la désolante histoire des amours de Beethoven.

Plusieurs conclusions s’en dégagent, dont l’une, la plus nette et la plus formelle, est celle-ci : que la destinataire de la lettre n était pas, ne peut pas avoir été Giulietta Guicciardi !

Un seul argument aurait suffi à le prouver :

pendant aucune des trois années où Beethoven avait aimé Giulictta, les circonstances connues de sa vie ne rendent possible, au début de juillet, le pénible voyage, ni le séjour dans une ville d'eaux, dont nous parle sa lettre. Mais, en plus de cette preuve péremptoire, vingt autres raisons concordent à démentir l'affirmation de Schindler. Jamais Beethoven n'a été admis dans l'intimité de Giulietta au degré qu'attestent les termes de la lettre. 11 a bien cru, un moment, en être aimé; mais on a vu que l'idée d'un mariage avec elle, même alors, lui a paru absolument irréalisable. En fait, il a très vite compris que la jeune fille se moquait de ses regards passionnés; et il en a conçu un ressentiment qui, vingt ans après, continue encore à se refléter dans ses entretiens. Sur l'un de ces navrans « carnets de conversation » où, au-dessous des questions écrites de ses visiteurs, il lui arrivait parfois d’écrire aussi ses réponses,

— oubliant qu'à défaut du pouvoir d’entendre il conservait au moins celui de parler, — nous lisons, à ladate de février 1823,que la comtesse Gallenberg s’est autrefois jouée de lui, sauf à s'en repentir quelques années plus tard. « Revenue à Vienne , —raconte-t-il dans un français à peine plus barbare que son allemand ordinaire,

— elle cherchait moi pleurant : mais je la

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méprisais . » De telles relations ne se concilient ni avec le ton, ni avec le contenu de la lettre; et il n’y a pas un mot de celle-ci qui puisse convenir au caractère de la jeune fille infiniment hautaine et frivole qu’a été, suivant le témoignage unanime des contemporains, la future comtesse Gallenberg. Enfin alléguera-t-on, à l’appui de l’hypothèse de Schindler, la dédicace de la sonate du Clair de Lune? Thayer aura beau jeu de répondre que ce n’est que par hasard que ce morceau a été dédié à Giulietta : car Beethoven, d’abord, avait simplement fait hommage à sa belle élève d’un innocent Rondo de piano en sol , et il n’a ensuite transporté sa dédicace sur la sonate que parce qu'une autre dame avait sollicité I’honneurdelireson nom sur Xeàilrondo .Sans compter que l’admirable sonate, de l’aveu exprès de son auteur, lui a été inspirée par une petite ballade du poète Seumer, — on sait que nombre des principales œuvres de Beethoven sont nées,ainsi, du désir d’« illustrer » en musique des poèmes ou des drames, — et ne saurait donc nullement avoir, pour nous, la valeur autobiographique d’une confidence amoureuse.

Encore Thayer ne s’en est-il pas tenu à celte première conclusion, toute négative. A grand renfort de citations et de raisonnements, il a établi que la lettre à « l’immortelle bien-aimée» doit

avoir eu pour destinataire une jeune femme que Beethoven a aimée après le mariage de Giulietta, aimée d’une affection plus probablement payée de retour. Depuis 1806. en effet, plusieurs lettres du musicien portent l’empreinte d’une étrange exaltation romanesque mêlée de mystère,avec de discrètes allusions à des projets, des espoirs, des occupations d’une extrême importance. Cet état d’esprit se prolonge pendant quatre années, jusqu’à une lettre du 2 mai 1810 où Beethoven prie son ami Wegeler de lui envoyer, de Bonn, au plus vite, son certificat de baptême. Et puis les allusions cessent, la correspondance du maître reprend son ancien accent de tristesse bourrue, et le beau-frère de Wegeler écrit de Vienne à celui-ci que, « selon toute apparence, la grande affaire du mariage de leur ami s’est décidément effondrée ». Désormais, le second roman amoureux de Beethoven disparaît, pour toujours, de l'horizon de sa vie : à moins qu on en veuille encore reconnaître un dernier écho dansla plainte tragique qui,vers le même temps, s’est exhalée du cœur du poète-musicien sous la forme du plus déchirant, à la fois, et du plus mélodieux de ses lieds , — celui qui a pour texte les vers de Gœthe : « Ne séchez point, larmes d’un amour éternel ! » Ces larmes, que renouvellera d’âge en âge, au long des siècles.

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la simple et tragique cantilène du maître, comment ne pas supposer quon en doit la source à l’immortelle bien-aimée ? »

Quant au nom de celle-ci,Thayer,dans sa biographie, se déclarait incapable de le déterminer avec certitude. Tout au plus pouvait-il, à son tour, proposer une hypothèse,en se fondant sur les faits connus de la vie mondaine du compositeur pendant les années 1806-1810. Parmi les nombreuses jeunes femmes de la société viennoise que Beethoven, pendant ces années, avait fréquentées le plus assidûment,la seule qui semblât avoir occupé une certaine place dans ses pensées était une comtesse Thérèse Brunsvick, sœur d’un violoncelliste avec qui il avait toujours été lié d'une très étroite et fidèle amité. Cette jeune fille était également la cousine de Giulielta Guicciardi, et avait, d’abord, reçu avec elle des leçons de Beethoven; mais bientôt ses rapports avec celui-ci étaient devenus assez familiers pour qu'il lui dédiât une sonate,— celle,précisément, qu’il devait toujours ensuite préférer à toutes les autres,—et composât pour elle un lied, Je pense à toi! ainsi qu'une série de Variations à quatre mains surce même petit chant,publiées plus tard avec une nouvelle dédicace à Thérèse et à sa sœur cadette. Plusieurs fois il avait séjourné dans les châteaux hongrois des Brunsvick, â Marton-

vasar et à Korompa. Écrivant au comte François Brunsvick, il le chargeait « d’embrasser sa sœur Thérèse ». Et jusqu’au terme de sa vie il avait gardé dans sa chambre, et soigneusement transporté avec lui de l’une à l’autre des innombrables maisons qu’il avait habitées, un portrait peint de Thérèse Brunsvick, donné jadis par elle avec cette inscription de sa main : « Au rare génie, — au grand artiste, à l’homme excellent. — De T. B. ». »

Tout cela, évidemment, n’avait pas de quoi constituer une preuve absolue : mais aussi Thayer n’entendait-il pas nous obliger à admettre la conjecture qu’il nous proposait. Il se contentait d’affirmer que, «assez vraisemblablement,» c’était à Thérèse Brunsvick que Beethoven, le lundi 6 juillet 1807, avait adressé sa lettre, d’une petite ville de Hongrie appelée Pystian, dont les eaux passaient pour être des plus efficaces dans le traitement de la surdité. Le K.men-

1. Ce tableau se voit aujourd’hui à Bonn, où il est une des pièces les plus précieuses du petit musée installé dans la maison natale de Beethoven. Plusieurs des personnes qui ont connu Thérèse Brunsvick dans sa vieillesse affirment cependant n’y avoir retrouvé aucun de ses traits,—ce qui prouverait tout au plus que l’amie de Beethoven avait beaucoup changé, en vieillissant. Mais, d'autre part, je ne serais pas éloigné de penser que le tableau, œuvre excellente du peintre Lampi,n’a jamais prétendu être un portrait, et que Thérèse Brunsvick a simplement donné à son fiancé l’image d’une Afuxe, avec cette dédicace autographe qui devait lui rendre le tableau infiniment cher.

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tionné dans la lettre pouvait fort bien signifier Korompa, où demeuraient alors les Brunsvick, et où, peut-être, le musicien se proposait d’aller « bientôt », après l’achèvement de sa cure.

Ce qui n’était ainsi, pour le biographe américain, qu’une supposition « vraisemblable «faillit se changer en une solution définitive du problème lorsque, vers 1890, une dame écrivant sous le pseudonyme de Mariam Tenger publia une brochure intitulée : L’Immortelle Dienaimée de Beethoven. Mariam Tenger y révélait, sur la foi de « communications personnelles » de la comtesse Thérèse Brunsvick, que c’était décidément à celle-ci qu’avait été adressée la lettre d’amour. En tâchant à consoler Beethoven du désespoir où l’avait plongé le mariage de sa cousine, la jeune fille avait laissé voir à son professeur que sa compassion envers lui et la respectueuse admiration dont elle était remplie pour son génie musical se renforçaient, dans son coeur, d'un sentiment plus tendre, et les

deux amoureux s’était secrètement fiancés, en mai

1806,pendant unevisite de Beethoven au château de Martonvasar.Ils s’étaient promis de se marier aussitôt que la situation financière, et surtout mondaine, du musicien lui permettrait de présenter sa demande à la vieille comtesse Bruns-

vick : mais Thérèse avait dû reconnaître que jamais l'orgueil aristocratique de sa mère ne consentirait à tolérer une mésalliance aussi scandaleuse ; et bien que la jeune fille jurât qu'elle était prête à se passer de ce consentement, son fiancé, — par un scrupule généreux qui n'est point pour surprendre dans l'âme de héros que lui avait faite, dès lors, l'habitude de la douleur, — avait refusé d'accepter le sacrifice qu’elle lui offrait. Vers le milieu de l'année 1810, les fiançailles avaient été définitivement rompues, et Beethoven,» depuis ce moment, n'avait plus revu son « immortelle bien-aimée ».

Résumé de cette façon, le récit de Mariam Tenger confirmait, fort à propos, l’hypothèse de Thayer; mais l’auteur de la brochure, apparemment, avait tenu à orner et à « étoffer » les « communications personnelles » de la comtesse Brunsvick, car sa longue narration de ce roman d’amour était toute semée d'erreurs monstrueuses, dénotant l’ignorance la plus complète de la personne, des actes, et même de la signification artistique de Beethoven. Si bien que le mystère, loin d'être éclairci, menaçait de devenir plus obscur que jamais. On découvrait, par exemple, que la prétendue fiancée du musicien était bossue, ce qui ne semblait guère justifier l’enthousiasme passionné de la lettre.On s'aper-

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cevait que Giulietta Guicciardi et 1 hérèse Brunsvick n’étaient pas les seules jeunes femmes que Beethoven eût connues familièrement:

il y avait eu une demoiselle Thérèse Malfatti, une demoiselle Amélie Sebald, dont les beaux yeux l’avaient, un moment, touché.Et tout porte à croire que le doute aurait indéfiniment continué, sur la destinaire delà lettre du « 6 juillet », si une savante et infatigable dépoudleuse d’archives, M me La Mara, n’avait résolu de déchiffrer l’énigme à tout prix, dût-elle parcourir le monde, et dépenser 4 e reste de sa vie à

poursuivre son enquête.

Ce beau zèle méritait sa récompense : il Ta eue, et plus ample que M me La Mara ne pouvait l’espérer. Nous savons à présent, de la manière la plus décisive, que Thayer a eu raison, dans sa conjecture, et que le fond du récit de Maiiam Tenger est strictement vrai, sous les fâcheux ornements dont elle Ta revêtu. 11 m est, naturellement, impossible de songer à reproduire ici l’exposé que nous fait M™ La Mara de ses heureuses recherches, prolongées avec une patience admirable durant un quart de siècle ; mais les résultats qu’elle a obtenus paraissent bien défier désormais toute critique, tout en ajoutant à la biographie de Beethoven un chapitre nouveau, où la connaissance même du génie créateur du

maître trouvera son profit. Non seulement, en efFet, une dame dont la mère était l’amie d’enfance de Thérèse Brunsvick a raconté à sa visiteuse 1 histoire complète des fiançailles de la jeune comtesse avec Beethoven; non seulement M me La Mara a recueilli, à Budapest, des traditions suivant lesquelles Thérèse Brunsvick avait « failli se marier » avec le musicien ; les petites nièces de Y « immortelle bien-aimée », dépositaires de tous ses papiers, ont enfin consenti à se départir d’un silence respectueusement conservé jusqu’ici, d’après le désir de leur arrièretante, et ont pleinement confirmé la justesse des suppositions d’Alexandre Thayer. « Oui, c’est bien la comtesse Thérèse Brunsvick qui a été Y immortelle bien-aimée de Beethoven! » ontelles dit à M rae L<a Mara, en même temps quelles l’autorisaient à publier le manuscrit des Mémoires que leur avait légué la vieille demoiselle.

Et maintenant il faut que j’avoue une chose singulière, qui, sans doute, va causer d’abord au lecteur la déception que j’ai éprouvée moimême en la découvrant : dans ces longs Mémoires, où Thérèse Brunsvick nous entretient abondamment des moindres particularités de sa vie familiale, aucune allusion ne se rencontre à ses rapports amoureux avec Beethoven ! Celui-ci

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nous y apparaît seulement au début, lorsque* l’auteur décrit sa première visite à "V ienne avec sa mère et sa sœur. Nous voyons les deux jeunes filles gravissant, un rouleau de musique sous le bras, le mauvais escalier qui mène à la chambre de Beethoven ; nous les voyons exécutant leur sonate, et puis obtenant du maître la promesse de venir, chaque jour, leur donner des leçons. Et puis, après cette peinture des origines de l’amitié, plus un seul mot sur le grand homme quia inscrit le nom de Thérèse Bru nsvick en tête de la sonate qu’il aimait le mieux, sur l’homme qui, tous les ans, jusqu’en 1810, a été l’hôte des Brunsvick dans leurs maisons ou châteaux de Hongrie! Au lieu de nous parler de lui, Thérèse nous expose les circonstances déplorables du mariage de sa jeune sœur; elle nous raconte ses voyages en Italie et en Suisse, son séjour auprès du pédagogue Pestalozzi, et de quelle façon, vers 1810, elle a entrepris de se vouer tout entière à la fondation de ces écoles enfantines qui devaient, en effet, l’occuper pendant tout le reste de sa vie. Sans cesse elle s’arrête à nous peindre des figures de voisins de campagne, de voyageurs,d’amis de son frère, ou d’autres comparses aperçus par hasard : et les mois, les années défilent devant nous, sans qu’elle paraisse se souvenir d’avoir revu celui

qui la connaissait assez intimement pour écrire à François Brunsvick : « Embrasse, pour moi, ta sœur Thérèse ! » Enfin nous apprenons qu'un jour, aux environs de i8i 4, un certain Baron C. P., jeune, élégant et riche, s'est pris d’amour pour elle, et lui a demandé de devenir sa femme; elle lui a fait attendre sa réponse neuf ans , toujours lui promettant de « réfléchir » à son offre ; et lorsque ce patient amoureux F a mise en demeure de se décider, une fois de plus elle s’est excusée, en riant, de n’avoir pas trouvé le temps de « réfléchir. » A quoi Thérèse Brunsvick ajoute, en manière de conclusion :

« Les attentions du jeune homme m’avaient laissée froide ; mais c’est que, précédemment, une passion m’avait consumé le cœur. » Voilà, en vérité, Tunique phrase de tous ces Mémoires où, parmi l’insignifiant verbiage de la petite vieille de Budapest, nous entendions la voix, la noble et douloureuse voix de T « immortelle bien-aimée » !

<( Une passion, autrefois, m’avait consumé le cœur. » De quelle lumière cette phrase, se joignant à ce que nous savons par ailleurs de l'objet de la « passion » de Thérèse Brunsvick, éclaire pour nous le silence des Mémoires au sujet de Beethoven! La vieille fille, solitaire et

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misérable dans un inonde où personne ne s’intéresse à elle, a résolu de se distraire en écrivant Phistoire de son passé : déjà elle nous a raconté son enfance, son éducation, la mort prématurée de son père, et les commencements de ce premier séjour à Vienne qui lui apparaît comme le principal événement de sa vie ; elle a représenté Beethoven la recevant chez lui, retournant tous les jours travailler avec elle pendant de longues heures; mais soudain, arrivée à ce point de son récit, elle a revu en pensée la fin du beau roman dont elle venait d’évoquer le début, et la plume est tombée de ses mains tremblantes. Elle s’est rappelé le mystère profond qui avait entouré ses relations avec Beethoven, et comment celui-ci, s’étant résigné à briser, — par égard pour elle, — le lien qui longtemps les avait unis, jusqu’au bout avait enfermé son secret dans le sanctuaire le plus caché de son cœur ; elle s’est rappelé son propre silence, à travers tant d’années, alors que l’Europe entière s’ingéniait à découvrir le nom de la fiancée de celui qui l’avait élue entre toutes les femmes : et une voix impérieuse lui a ordonné de recouvrir d’un mystère immortel l’immortelle figure de la « bienaimée ».

Du moins la pauvre femme ne pouvait-elle défendre à son cœur de revivre ces chères

années, dont elle allait emporter le secret dans la tombe. Elle retrouvait devant elle l'image de l'élégante et charmante jeune fille qu’elle avait été avec ses grands yeux sombres, d’une ardente douceur, illuminant un visage aux traits finement accentués, sous le flot parfumé de ses cheveux noirs : infiniment vive et spirituelle, avec cela, passionnée de poésie comme de musique, et surtout pénétrée d’un besoin natif de tendre compassion qu’avait encore développé, en elle,le spectacle du veuvage tragique de sa jeune sœur* Son infirmité, qu’elle nous avoue elle-même sans l’ombre de réserve, ne l’empêchait point de séduire tous ceux qu’elle daignait honorer de son attention ; et peut-être même cette infirmité nous expliquerait-elle bien des choses, dans le roman de Thérèse avec le musicien sourd, si les circonstances de ce roman 11 e nous étaient pas aussi absolument inconnues. En tout cas, il y avait là une faiblesse et une douleur qui ne pouvaient manquer de parler éloquemment à cette grande âme : avec quel généreux enthousiasme l’auteur de la lettre d’amour devait imaginer, appeler l’heure délicieuse où sa souffrance et celle de Thérèse se guériraient « immortellement », associées l’une à l’autre !

Et la fiancée de Beethoven revoyait ses promenades avec celui-ci, dans les forêts sauvages

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de Korompa ou sous les élégants bosquets du Prater viennois. Elle entendait sonner à ses oreilles les accords légers et sensuels de la sonate que son ami avait écrite pour lui plaire. Souvent, depuis lors, elle avait assisté, dans les journaux, à d’aigres querelles au sujet de cette sonate, où les uns s’ingéniaient à apercevoir des mérites cachés, tandis que d’autres s’étonnaient de l’étrange préférence de son auteur pour elle; et, en souriant, elle songeait que cette préférence ne tenait pas aux subtiles qualités musicales que prétendaient découvrir les défenseurs de la sonate, mais seulement à ce que, toujours, le cher poète avait aimé, par-dessus toutes ses autres oeuvres, celle qui portait sur son titre le nom adoré de Thérèse Brunsvick { .

Ainsi celle qui avait été jadis Y « immortelle bien-aimée » se rappelait et rêvait. Oui, un tel amour était, décidément, d’une beauté trop sacrée pour pouvoir être livré en pâture à l’indifférente et frivole curiosité de la foule ! Et la petite vieille renfermait dans un tiroir le portrait

i. Sans compter que, peu de temps avant cette sonate en fa diète majeur , Beethoven en avait écrit une autre, la célèbre Appassionnata, qui, elle, n’était sûrement tout entière qu’un poème d’amour fiévreux et triomphant. Il l’avait dédiée à François Brunsvick, le violoncelliste ; mais comment ne pas supposer que cette œuvre-là encore,sous l’apparente dédicace au frère, s’adressait à la sœur,— véritable et parfait pendant de la lettre « à l'immortelle bien-aimée » ?

où Beethoven, à son intention, s’était fait représenter en « homme du monde », avec des favoris sur les joues et une grosse fleur à la boutonnière ; elle séchait les dernières larmes que cette évocation de son roman d’amour avait fait monter à ses yeux ; et puis, après encore une caresse à son compagnon, endormi sur sa table, elle entamait la copieuse relation de ses entretiens pédagogiques avec Pestalozzi...

p. S.—Je suis malheureusement forcé d’avouer, au terme de cette petite étude, que l'hypothèse sur laquelle je l’ai appuyée est loin d’être aussi certaine que je l’avais pensé. Ainsi que je vais le dire dans les pages suivantes, la publication de mon étude sur Thérèse Brttnsoietc dans la Revue des Deux Mondes m’a valu une foule de réponses, imprimées ou manuscrites, qui toutes affirmaient la fausseté absolue des prétendues.« confidences » recueillies par Mme La Mara. Celle-ci, de son coté, a bien voulu m’écrire qu’elle était plus assurée que jamais de la légitimité de sa thèse, — mais sans m’envoyer d’ailleurs aucun témoignage nouveau, tout de même que les adversaires de la thèse susdite ne fondaient leurs dénégations sur aucune preuve un peu sérieuse. De telle sorte que, tout compte fait, j’ai cru devoir reproduire mon étude, sauf à y joindre seulement ces quelques lignes de post-scriptum , — ou encore d 'erratum, — signalant au lecteur l’incertitude qui persiste à envelopper le problème de 1’ « immortelle bienaiméc t> de Beethoven.

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