‹ Beethoven et WagnerChapitre 15 sur 40 · BEETHOVEN ET THÉRÈSE MALFATTI · texte numérisé non relu

BEETHOVEN ET THÉRÈSE MALFATTI

3 mars 1912.

L ne dame allemande, qui a coutume de publier ses écrits sous le pseudonyme de La Mara, nous a révélé, il y a quelques années, les Mémoires inédits de cette comtesse Thérèse Brunswick, qui passe communément pour avoir été la destinataire de la fameuse lettre de Beethoven à son immortelle bien-aimée. Il est vrai que les Mémoires susdits ne faisaient pas mention de cette lettre : mais Thérèse Brunswick y parlait de son amitié avec Beethoven; et M rae La Mara, d'autre part,nous apportait une dizaine de témoignages de parents ou amis de la comtesse Brunswick, ou encore de leurs descendants, qui s'accordaient à affirmer que cette jeune femme — malgré le désavantage incontestable d'une légère gibbosité, — avait été l'amie de l'auteur de Fide ho . Aussi me suis-je empressé de signaler, dans Létude qu'on vient de lire, cette mémorable

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découverte biographique, qui me semblait pouvoir intéresser les admirateurs de Beethoven. Sur quoi, de tous les coins de l’Europe, des protestations imprévues se sont élevées contre moi. Jamais à coup sûr, depuis plus d’un quart de siècle que j’écris ainsi sur toute sorte de sujets, jamais aucune de mes assertions ne m a valu autant de reproches, publics ou privés. Et le plus curieux est qu’in variablement ces démentis qui pleuvaienl sur moi, - au lieu de s’adresser, comme il aurait été plus équitable, à 1 érudite et consciencieuse M me La Mara, s appuyaient tous sur le témoignage de neveux ou de nièces de Thérèse Brunswick, appartenant à une autre branche de la famille que celle qui avait renseigné l’éditrice des Mémoires de l’amie de Beethoven. C’est au point que je me suis demandé par instants,je m’en souviens, si le fait de se fiancer avec l’un des plus grands musiciens du monde n’était pas, au fond, quelque chose comme l’une de ces « taches » que l’on n’aime pas à voir s’étaler sur l’écusson d’une famille respectable.

Mais le fait est que, devant une telle ardeur de dénégation, j’ai naturellement renoncé désormais à considérer Thérèse Brunswick comme ayant été, d’une manière certaine et décisive, la fiancée à qui Beethoven avait adressé sa

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fameuse lettre; et déjà même j’étais tout prêt à oublier que l’illustre maître eût jamais entretenu des projets de mariage, lorsque, ces temps derniers,j’ai vu surgir dans la presse allemande un nouveau nom de jeune fille dont on assurait maintenant que c’était elle qui avait été la véritable fiancée de Beethoven. Voici, résumé en deux mots, de quoi il s’agit:

Tout d’abord, on a vu que Beethoven, à un moment de sa vie, a eu positivement l’idée de se marier. Le 2 mai 1810, il a prié son compatriote Wegeler de lui envoyer au plus vite, de Bonn, son certificat de baptême; et un ami commun a écrit à Wegeler, trois mois plus tard, que, si le musicien ne l’avait pas remercié de l’envoi du certificat, la cause en était à « la rupture de son projet de mariage ». Or, il est désormais certain que ce '< projet » ne se rapportait pas à la belle Juliette Guicciardi, puisque celle-ci ne s’est même jamais doutée de la passion qu’elle avait inspirée à son bruyant (et un peu débraillé) professeur de piano. Que Beethoven se soit fiancé avec Thérèse Brunswick, j’ai dit tout à l’heure ce qui m’interdisait dorénavant de m’arrêter péremptoirement à cette hypothèse — la plus « probable » de toutes, cependant, à beaucoup près, si l’on se place au double point de vue des circonstances historiques et du caractère particu-

lier des personnages. Mais alors, où chercher la jeune fille à propos de laquelle Beethoven sollicitait de Wegeler renvoi de son certificat de baptême?

A en croire le savant musicographe Hugo Riemann et plusieurs autres biographes récents du maître, cette jeune fille aurait été une certaine Thérèse Malfatti, fille d’un riche propriétaire viennois, et nièce de ce docteur Malfatti qui, pendant de longues années, a vainement tâché à guérir le pauvre Beethoven de sa surdité. Ce médecin avait,en effet, deux charmantes nièces, Thérèse et Nanette, qui, en 1810, étaient âgées l’une de dix-sept ans, la seconde de seize. Et Beethoven les connaissait toutes deux, leur donnait quelques leçons de piano, avait incontestablement beaucoup d’amitié pour elles. Une fille de Nanette Malfatti, — car celle-ci allait épouser bientôt un ami de Beethoven, le baron de Gleichenstein,— a même affirmé que sa tante avait été demandée en mariage par le musicien. D’autre part, un autre ami non moins intime de Beethoven et des Malfatti nous assure qu’il n’a jamais été question d’aucune liaison intime entre les deux demoiselles Malfatti et l’auteur de Fidelio; et c’est aussi ce que nous déclarent les confidents les plus autorisés des dernières années de la vie du maître. Entre ces témoigna-

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ges et celui de la nièce de Thérèse Malfatti, il y a une égalité de poids à peu près complète : cinq chances que Beethoven ait voulu épouser la jeune fille, cinq chances qu’il n’y ait jamais songé. Comment nous décider, dans de telles conditions, à choisir entre les deux hypothèses contraires?

Toute la solution du problème dépend, an dernier ressort, du sens et de la portée qu’il convient d’attacher à l’unique lettre de Beethoven à Thérèse Malfatti que nous possédions, lettre qui, suivant l’habitude de Beethoven, ne porte point de date, mais dont un érudit allemand, M. Albert Leitzmann, vient d’établir qu’elle a été écrite précisément durant cette même année 1810. Voici donc cette lettre, telle que M. Leitzmann a eu la bonne fortune de pouvoir la déchiffrer tout entière, au lieu du texte incomplet et fautif qu’on en connaissait jusqu’ici :

« Je vous envoie ci jointe, très honorée Thérèse, la chose promise 1 ; et si je n’avais pas été empêché par les plus graves obstacles, je vous enverrais encore davantage,afin de vous montrer que je donne toujours plus à mes amis que ce que

i. Beethoven envoyait à Thérèse Malfatti, — en même temps qu’un lied, avec accompagnement de guitare, destiné à sa sœur, — une des chansons qu’il venait de composer pour son « adaptation » musicale de VEgmont de Gœthe.

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je promets. J’espère que vous êtes eu train de vous occuper et de vous divertir parfaitement, — et pourtant pas trop de celte dernière chose, de façon que vous ayez aussi le loisir de penser à nous ! Ce serait trop compter sur vous, ou encore me faire trop valoir, si je vous appliquais la pensée suivante : « Les hommes ne sont pas seulement réunis lorsqu’ils sont ensemble : l’absent, le défuntvit également avec nous *. » Qui donc s’aviserait d’appliquer quelque chose de pareil à la volage Thérèse, traitant tout si légèrement? Mais au moins, pour ce qui est de vos occupations, n’oubliez pas le piano, ou plutôt la musique en général! Vous avez un si beau talent pour la musique ! Pourquoi ne pas le cultiver à fond? Vous qui sentez si vivement tout ce qui est bon et beau, pourquoi ne voulez-vous pas en profiter pour connaître aussi la perfection dans un si bel art, qui ne cesse point de rayonner sur nous?

« Quant à moi, je vis très solitaire et tranquille; et bien que, çà et là, quelques rayons de lumière réussissent à m’éveiller de ma torpeur, je garde l’impression d’un vide impossible à combler depuis que vous tous avez quitté Vienne; et ce vide est si grand que mon art lui-même, toujours si fidèle envers

i. Ce sont deux vers de VEff mont de Goethe.

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moi, n’est pas encore parvenu à en triompher.

« Votre piano est commandé, et vous le recevrez bientôt. Quelque différence que vous découvriez entre le traitement d’un thème trouvé un certain soir et la manière dont je viens de vous le rédiger par écrit, arrangez-vous pour vous expliquer cela vous-même; mais ne recourez pas trop à l’assistance du punch pour vous ouvrir l’esprit 1 1

« Comme vous êtes heureux de pouvoir aller de si bonne heure à la campagne 1 Moi, je n’aurai cette joie que le 8 prochain : je m’en réjouis comme un enfant. Quellegaieté j’éprouve de pouvoir errer dans les bois,parmi les arbres, les fleurs, les rochers ! II est impossible que personne aime la campagne autant que moi. Les bois, les arbres, les rochers nous rendent l’écho dont nous avons besoin. Ayez l’obligeance de donner à votre chère sœur Nanette sa chanson arrangée pour la guitare! Le temps m’a manqué, sans quoi j’aurais écrit aussi les paroles au-dessous des notes. Bieutôt vous recevrez d’autres compositions de moi, dans lesquelles vous ne pourrez pas trop vousplaindre des difficultés de l’exécution.

« Avez-vous le Wilhelm Meister de Gœlhe,

i. Ceci semble prouver que c'est chez les Malfalti, à Vienne, que Beethoven avait eu la première idée du thème du lied qu’il envoyait maintenant à la jeune fille.

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et la traduction de Shakespeare par Schlegel ? À la campagne, on a beaucoup de loisirs : si cela vous est agréable, je puis vous envoyer ces ouvrages. D’ailleurs, il se trouve par hasard que j’ai un ami dans vos environs. Peut-être me verrez-vous, un matin, arriver chez vous pour une demi-heure, et puis m’en aller de nouveau. Vous voyez que je tiens à ne pas vous ennuyer trop longtemps 1 Rappelez-moi au souvenir de vos parents, ainsi que de votre sœur Nanette !

« Adieu, très honorée Thérèse! Je vous souhaite tout ce qu’il y a de bon et de beau dans la vie. Ne m’oubliez pas, et soyez persuadée que personne ne saurait désirer pour vous une existence plus heureuse et plus gaie que moi, et cela si même vous n’aviez aucune sympathie pour votre bien dévoué ami et serviteur

<( N.-B. — Ce serait bien gentil à vous de me dire, en quelques lignes, si je ne pourrais pas vous servir si peu que ce fût, pendant que je suis encore à Vienne. »

Voilà de quelle façon Beethoven, au moment même où l’on veut qu’il se soit fiancé avec Thérèse Malfatti, écrivait à cette « volage » et aimable jeune fille! Reste maintenant à savoir si cette lettre est ou non d’un amoureux, et si

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même il est possible que, rayant écrite, Beetliovenait ensuite formé le projet de prendre pour femme la personne à qui il l’avait adressée. C’est là un petit problème psychologique dont je laisse la solution à l'expérience ou à la sagacité du lecteur, — trop heureux de pouvoir ainsi, pour ma part, m’abstenir de toute affirmation qui risquerait de m’exposer encore à d’amers reproches des neveux ou cousins de 1 hérèse Malfatti ! Libre à chacun de décider si, oui gu non, le maître de la Messe en ré et de la Symphonie avec chœurs a rêvé d’unir sa vie à celle de la gentille petite Viennoise qu’il engageait à « ne pas trop recourir à l’aide du punch » pour se rendre compte des changements apportés à la rédaction d’un thème musical.

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