‹ Beethoven et WagnerChapitre 16 sur 40 · DE BRUXELLES · texte numérisé non relu

DE BRUXELLES

Monsieur,

Vous m’invitez à dire, dans votre journal, ce que je pense de Fidelio, que Je théâtre de la Monnaie vient de représenter d’une si remarquable façon. Je crains, hélas! que sur ce sujet comme sur maints autres ce que je pense ne vous paraisse un peu bien rétrograde ; mais je vais, cependant, essayer de le dire, et si vos lecteurs ne peuvent se résigner à partager mon opinion, j’ose espérer du moins qu’ils ne refuseront pas de me la pardonner.

Voici donc le petit discours que je me tenais à moi-meme, en sortant de la représentation de Fidelio :

te'i dinars ^ essée au directeur de l'Art Moderne, de Bruxelles,

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« Décidément,me disais-je,c’est un bel ouvrage.

Je ne me serais pas attendu à quelque chose

d’aussi intéressant de la part de Beethoven qu

était mieux doué pour la musique instrumentale que pour le théâtre. Assurément le sujet est ridicule, et Beethoven a eu grand tort de s en tenir aussi consciencieusement à la vieille coupe traditionnelle de l’opéra classique. Fideho n est ainsi qu’une suite de mélodies, sans rien qui es relie et en forme un ensemble. Jolis duos, quatuors assez lestement enlevés : deux romances qui valent les plus agréables de Mozart. Mais en somme, s’il n’y a là rien de bien nouveau, il n y a rien non plus qui fatigue ou qui ennuie. .1 ai écouté ces mélodies sans trop sentir l’impression de monotonie qui me saisit, à l’ordinaire, lorsque j’entends un opéra. Et puis il y a des détails charmants: le choeur des prisonniers, par exemple, sansêtred’un contrepoint bien raffiné, ne manque au demeurant ni de couleur ni d’originalité.

Ouel malheur que Beethoven n’aitpasfaitd opéra dans ses dernières années, alors qu’il avait secoué toutes les routines, et s’était mis à imiter la manière de Bach! Ou plutôt, quand on y songe, le malheur n’est peut-être pas si grand Les hardiesses de Beethoven, dans sa musique instrumentale, nous séduisent encore : mais qui sait si ses opéras les plus audacieux ne nous sera-

bleraient pas ternes et vieux jeu autant que Fidelio , à nous qui connaissons désormais une forme d’opéra nouvelle, le grand drame lyrique, avec ses motifs qui reviennent, son instrumentation compliquée, et toutes ces témérités d’harmonie qui dénotent, à la fois, que l’on connaît les règles et que l’on a pour elles un légitime dédain? Ah ! qu’il est donc difficile maintenant de prendre plaisir à ces choses d’autrefois ! Comme cest loin, mon Dieu, loin, loin 1 Mais tout de même c’est fort intéressant : cela vaut toujours mieux que Don Juan ou les Noces de Figaro. »

Voilà, Monsieur, ce que je me disais en sortant de Fidelio: mais je dois ajouter que je me disais cela il y a huit ans, en i88r, après avoir vu la pièce de Beethoven au théâtre de Leipzig. C’était en vérité un temps bien heureux. Mes admirations artistiques étaient fortes et nombreuses, bruyantes aussi. Je sentais que l’art, comme les sciences et l’industrie, que toutes ces choses étaient soumises à la loi du progrès. Et pour aimer une œuvre d’art, il me fallait qu’elle fût vraiment nouvelle, c’est-à-dire au courant des dernières inventions : un peu maladive (j’étais alors plein de santé, et rien n’est tel que de se porter à merveille pour avoir le goût des œuvres maladives) ; il me fallait encore qu’elle fût hardie, dédaigneuse des conventions; et

FIDELIO

môme je l’estimais en raison du nombre de règles qu’elle avait bravées. Ah ! quel fiévreux enthousiasme m’inspiraient, à ce moment, les drames de Wagner! Je parcourais l’Allemagne pour les réentendre. M. Puvis de Chavannes, M. Gustave Moreau, ah ! comme ils m’étaient chers ! et Bach, avec l’étrangeté de ses harmonies ! Car je me figurais ingénument que Bach avait été un révolutionnaire, un novateur conscient et intrépide : et je me rappelle même que je faillis l’admirer moins lorsque j’eus découvert que c’était un brave organiste, et qui eût créé des règles plutôt que de se résoudre à en violer aucune. Mais, en revanche, comme je dédaignais les Rubens, les Raphaël, les Mozart, tous ces gens qu’on admirait dans les livres, et qui avaient fabriqué de l’art d’académie ! Ceux-là, et avec eux Racine, Bossuet, je les voyais, malgré moi, comme des façons de professeurs, préparant leurs produits en vue de l’enseignement qu’on allait en déduire. Seul Beethoven faisait exception : celui-là avait beau être un classique, je ne pouvais m’empêcher de le respecter. Pourquoi ? Sans doute le nom, et puis la tète, qui m’avait paru puissante. Sans doute aussi l’histoire de l’homme sourd, incompris dans son temps.

Les œuvres de la dernière manière ne me touchaient pas beaucoup, à parler franchement :

mais moi non plus je n’osais pas y toucher. Et j’étendais ma respectueuse indulgence aux œuvres des manières précédentes, voire même à Fidelio, comme je viens d’avoir l’honneur de vous le dire.

Et voici maintenant ce que je pensais lundi dernier, n mars 1889, en sortant de la représentation de Fidelio. Je pensais d’abord que ce Fidelio était, non pas seulement un beau drame, mais le seul drame complet qu’il y eût dans la musique. C’est le seul, en effet, où l’essence de la musique, qui est l’expression des sentiments, agisse par elle-même sans aucun secours étranger. El quelle musique, et quels sentiments !

Un sujet idéal, le plus beau qui soit : un cœur de femme, n’ayant à faire que d’être ému, et ayant à l’être de toutes les émotions possibles : l’amour, le regret, la crainte, l’espoir, la haine, la supplication, la feintise, la reconnaissance, la piété, la passion sensuelle triomphante. Voilà quelques-uns des sentiments que le livret de Fidelio a octroyés à Léonore. Voilà pourquoi Beethoven a choisir ce sujet, l’a refait lui-même, trois fois, paroles et musiques : car, que les vers allemands, qui sont mauvais, aient été composés parSonnenleither, Treitschke, ou (quelques-uns) par Beethoven lui-même, cela n’importe guère. C’est Beethoven qui a tout conduit : il indiquait

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