DEUX LETTRES DE BEETHOVEN A GŒTHE
Voici deux lettres de Beethoven à Gœthe, écrites l’une en 1811, l’autre en 1823. Elles ont été publiées pour la première fois, dans leur texte allemand, par un éminent érudit viennois, M. Th. Frimmel, auteur de nombreux travaux sur Beethoven : personne ne les a encore, croyons-nous, traduites en français.
Ces deux lettres constituent, à elles seules, toute la correspondance de Beethoven et de Gœthe : car il n’y a pas d’apparence que Beethoven en ait jamais écrit d’autres, et il est sûr que Gœthe n’a jamais répondu à ces deux-là.
On sait que, dès l’enfance, Beethoven avait pour le génie de Gœthe une admiration passionnée ; il considérait le poète de Weimar comme un personnage surnaturel, comme la vivante incarnation de la poésie. C est sur des vers de Gœthe qu’il a composé ses premières grandes
Th. Frimmel, Neue Beethoveniana, Vienne, un vol. in-8.
mélodies,en 1790,à vingt ans; presque tous ses lieds , depuis lors, ont eu pour texte des vers de Gœtlie, jusqu'au dernier, le Baiser , publié cinq ans avant sa mort, en 1822. On sait aussi que Beethoven a composé une musique de scène pour Egmont; on sait qu'il a fait, dans ses dernières années, sur des poèmes de Gœthe, des façons de cantates dont une, le Calme de la mer , est parmi ses chefs-d'œuvre ; on sait, enfin, que le projet d’un Faust l'a toujours hanté.
Toute sa vie, il s'est préoccupé de l'opinion que pouvait avoir de sa musique ce Gœthe, qui faisait profession de se connaître en musique comme en toutes choses, et qui était pour lui un véritable dieu. Et pourtant jamais il n'a connu l'opinion de Gœthe; et c'est un bonheur qu’il ne l'ait pas connue, car Gœthe avait pour ses œuvres, et pour lui-même, un profond mépris. Il jugeait sa musique grossière, brutale, trop éloignée de la sérénité olympienne, que ce bourgeois de Francfort s’imaginait sans doute avoir été le trait dominant de la musique grecque. Et, pour ce qui est de l'homme, en Beethoven, il le jugeait mal élevé, insouciant de sa tenue, en un mot infréquentable. Après de longs et cruels efforts, Beethoven avaitenfin obtenu, en 1812, l'honneur d'approcher de Gœthe : la rencontre eut lieu à Tœplitz, en Bohême. Beethoven dut reconnaître
DEUX LETTRES DE BEETHOVEN A GŒTÏIE I2l
que son dieu se préoccupait un peu trop de faire la cour aux personnages de marque : Goethe, de son côté, fut à jamais dégoûté du musicien. Il faut ajouter que Beethoven était déjà très sourd à cette époque: la société d’un sourd n’était pas pour plaire à un homme tel que Goethe.
Ces sommaires explications aideront peut-être à sentir ce qu’il y a de touchant dans les deux lettres ci-dessous. Toutes deux sont restées sans réponse. Goethe s’est contenté d’inscrire sur la première : L. Van Beethoven , musicien, et de la classer dans sa collection d’autographes; je doute qu’il ait même lu la seconde, tant elle est d’un griffonnage incorrect et hâtif, écrite en vérité sur un beau papier de luxe, mais de la façon la plus sale que l’on puisse imaginer.