A MONSIEUR DE GŒTHE, EXCELLENCE, A WEIMAR
Vienne, le 12 avril 1811.
Excellence,
Une petite minute, c’est tout ce que me laisse l’occasion pressante; car un ami à moi, un grand admirateur de votre génie (comme moi aussi), va me quitter tout de suite; et je veux, par son entremise, vous remercier pour le long temps depuis lequel je vous connais (car depuis tout à fait mon enfance je vous connais). C’est
si peu en comparaison de si beaucoup! Bettine Brentano m’a assuré que vous me feriez un accueil bienveillant, et même amical. Mais comment puis-je songer à un tel accueil, alors que je ne peux vous offrir, en m’approchant de vous, rien que les plus respectueux hommages, avec un sentiment d’une profondeur inexprimable pour vos princières créations! Vous recevrez bientôt par Breitkopf et Hœrtel, de Leipzig, la musique d ’Egmont, ce noble Egmont que j’ai lu si passionnément que je l’ai repensé avec vous, ressenti avec vous pour le mettre en musique. Je désirerais bien fort avoir votre jugement sur ce travail : le blâme aussi sera tout à fait précieux pour moi et pour mon art, et sera reçu aussi volontiers que le plus grand éloge.
De votre Excellence le respectueux admirateur,
Ludwig van Beethoven.
Au moment où Beethoven écrivait cette première lettre, en 1811, il était dans toute la fleur de sa renommée; non pas que personne, à Vienne ni au dehors, s’avisât de le considérer comme un compositeur de génie, mais on le savait bon musicien, avec des idées originales et une grande faculté de développement; on l’estimait à l’égal d’une dizaine de ses confrères qui jouissaient