DEUX LETTRES DE BEETHOVEN A GŒTIIE
alors de la faveur publique. En 1823, au contraire, lorsque Beethoven écrivait la seconde de ses deux lettres à Goethe, il était déjà universellement déconsidéré. Ceux qui n'avaient pas tout à fait oublié son existence le prenaient pour un vieux fou. Il gagnait fort peu d’argent; et il s'était encore chargé de l'éducation d'un jeune gredin, son neveu, qu'il adorait comme jamais un père n'adora son unique enfant. C'est donc tout à fait un pauvre homme, une façon de Cousin Pons , qui a pris sa liberté de déranger le grand Goethe en lui adressant la lettre suivante:
Vienne, le 8 février 1823.
Votre Excellence,
Toujours encore comme depuis mes années d'enfance vivant dans vos œuvres immortelles et qui jamais ne vieillissent,et n'oubliant pas les heureuses heures passées auprès de vous, voici que je suis forcé de me rappeler, moi aussi, une fois à votre mémoire. J'espère que vous aurez reçu la musique que j'ai faite de votre Calme de la mer et de votre Heureuse traversée , musique à vous dédiée. Ces deux poèmes m'ont paru, en raison de leur contraste, très appropriés à la musique et capables d'y amener le meme effet de contraste. Combien il me serait cher de savoir
Vik
si j’ai lié d'une façon convenable mes harmonies avec les vôtres! Aussi une leçon de vous, que tout de suite je tiendrais pour vraie, serait infiniment la bienvenue, car la vérité est ce que j’aime par delà tout, et jamais on ne m’entendra dire: veritas odiam parit. Il est possible que bientôt paraissent, mis en musique par moi, plusieurs de vos poèmes à jamais uniques : parmi eux se trouvera aussi Rastlose Liebe. Combien haut apprécierais-je une observation de vous sur la composition en général, ou sur la mise en musique de vos vers ! Et maintenant j’en viens à une prière pour Votre Excellence. J’ai écrit une grande Messe solennelle ; mais je ne veux pas encore la publier. Je voudrais auparavant la faire parvenir aux plus éminentes cours de l’Europe : le prix est seulement de cinquante florins. Je me suis adressé dans ce but à l’ambassade grand-ducale de Weimar, qui a accueilli ma demande et m’a promis de la transmettre à Sa Grandeur le Grand-Duc lui-même. La messe peut également être exécutée en oratorio ; et qui ne sait que les sociétés musicales se plaignent aujourd’hui de manquer de ce genre de compositions! Ma prière consiste en ceci, que Votre Excellence daigne attirer l’attention du Grand- Duc sur ce point, pour que je reçoive une souscription de sa part. On m’a dit à l’ambassade
DEUX LETTRES DE BEETHOVEN A GCETIÎE T 2*y.
que la chose était tout à fait réalisable, si seulement le Grand-Duc était prévenu d’avance en ma faveur. J’ai tant écrit, mais presque rien inscrit (économisé) ! El maintenant je ne suis plus seul, mais déjà depuis six ans je suis père d’un garçon de feu mon frère, un jeune homme plein d’espérances, âgé de seize ans, appartenant déjà tout entier aux sciences, et tout à fait à l’aise dans les riches productions des Grecs. Mais dans notre pays ces choses-là coûtent très cher, et avec de jeunes étudiants on doit penser non seulement au présent, mais encore à l’avenir. Jusqu’ici, j’ai toujours regardé en haut; mais d’autant plus, maintenant, je dois regarder en bas. Ma situation n’en est pas une. Mon état de maladie m’a empêché depuis plusieurs années de faire des tournées, et en général de m’occuper de ce qui conduit au gain. Si je pouvais espérer ma guérison, alors je crois que je serais en droit de m’attendre encore à un meilleur sort. Mais Votre Excellence ne doit pas penser que c’est à cause de cette demande d’aujourd’hui que je lui ai dédié ma musique de Calme de la mer. Je la lui ai dédiée déjà en mai 1822 ; et il y a seulement quelques semaines que j’ai eu l’idée de bénéficier de ma messe e n cette façon. L’adoration, l’amour et le respect que j’avais déjà dans ma jeunesse pour l’unique, immortel Gœlhe,
elle m’est toujours restée. Mais quelque chose de tel ne se laisse pas mettre en paroles, surtout par un lourdaud comme moi, qui n’ai jamais pensé à me rendre maître que du langage des sons. Mais j’ai toujours un sentiment intérieur qui me pousse à vous en dire tant et tant, et c’est parce que je vis dans vos écrits. Je sais que vous n’en voudrez pas à un artiste qui sent trop le désavantage de manquer de ressources, vous ne lui en voudrez pas de penser une fois à cette question de ressources, dans un moment où la nécessité l’y force, et quand ce n’est pas pour lui-même, mais pour un autre. Ce qui est bon se laisse toujours voir comme tel, et ainsi je sais que Votre Excellence ne repoussera pas ma prière.
Quelques mots de Votre Excellence à moi répandraient en moi un bonheur d’âme infini.
Le dévoué serviteur de Votre Excellence, avec la plus profonde, la plus illimitée vénération,
Non seulement Goethe laissa cette lettre sans réponse, mais il ne parait pas avoir fait la moindre attention à la demande qu’elle contenait. Beethoven continua cependant à vénérer de la même façon ce mauvais homme. Tout à fait à
deux lettres de beetüoven a gœtiie 127
la fin de sa vie, comme quelqu un avait écrit, sur son carnet, que Gœthe se discréditait à vouloir trop produire, il saisit le crayon et, d’une écriture si emportée qu’à peine on peut la déchiffrer, écrivit : « N’empêche que Gœthe sera toujours le plus grand poète de l’Allemagne! »