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CHAPITRE VI

les répétitions de la symphonie avec chœurs (1824)

Lorsque, aux heures de rêverie, je cherche à me représenter quel fut le plus grand parmi tous les grands hommes, c’est toujours la haute, la puissante, la souveraine figure du musicien Beethoven qui se dresse devant moi, baignée de cette lumière surnaturelle qui flotte autour de la figure des anges et des saints dans les vieux tableaux allemands. Peut-être est-ce que, de tous les grands hommes, Beethoven est celui que j’aime le mieux, celui dont les œuvres me touchent et me charment le plus profondément.

Mais peut-être aussi a-t-il vraiment été plus qu'un homme. Ceux-là même à qui il ne plaît pas éprouvent en sa présence un respect mêlé de quelque frayeur : ils le sentent au-dessus d’eux, et c’est sa grandeur qui les écarte de lui.

Il est si grand, en effet, que toute définition

qu’on tente de son génie reste forcément incomplète. Est-il classique ou romantique ? Est-il de l’ancien temps ou du nouveau ? Je ne crois pas qu’on puisse le rattacher ni à un temps, ni à une école, ni à un pays déterminés. Aucun autre homme n'a eu des gaîtés plus joyeuses ni de plus douloureuses tristesses; aucun n’a senti plus de nuances, ni conçu de plus vastes ensembles. On a pu comparer Mozart à Raphaël; mais de comparer Beethoven à Michel-Ange, comme on l’a fait, c’est en vérité n’avoir assez senti ni l’un ni l'autre de ces deux maîtres admirables. Si Michel-Ange n’a pas toute sa vie dessiné, peint ou sculpté la meme figure, c’est une impression d’unité qui se dégage pourtant de son œuvre, se précisant et s’accusant à mesure qu'on l’étudie de plus près : Beethoven a traduit tour à tour tous les sentiments, et chacune de ses œuvres est un monde à part qui ne ressemble à nul autre. Que l’on compare simplement entre elles ses symphonies : ne dirait-on pas que chacune est l’expression de tout un génie, et le produit de toute une vie? Je doute que l’on trouve ailleurs, dans un même homme, une si prodigieuse variété de tempéraments, ni ce pouvoir de créer tant d’œuvres si absolument différentes.

Un seul trait est commun à toutes les œuvres

de Beethoven : c’est l’extrême simplicité des moyens qu’il a employés ; et par là encore il se révèle supérieur au reste des hommes. Wagner répétait volontiers que l’art et le caractère de Beethoven étaient les seuls qu’il n’avait pu approfondir tout à fait. 11 appelait Beethoven « un mage divin ». Il disait que des siècles se passeraient avant qu’on ait fait le tour de cette œuvre immense et de cette immense pensée ; en quoi d’ailleurs il était bon prophète, car voici que son œuvre et sa pensée à lui nous sont devenues familières, tandis que d’année en année nous découvrons aux compositions de Beethoven des significations nouvelles; leur bruit, au lieu de s’éteindre, retentit sans cesse plus fort dans nos cœurs. Et la marque la plus certaine de ce génie surnaturel qu’il reconnaissait en Beethoven, c’était, suivant Wagner, «sa miraculeuse faculté de créer des mondes avec du néant ». Jamais en effet Beethoven ne s’est consciemment préoccupé de renouveler la forme, les procédés de son art. Il a repris les procédés et les formes que tous les musiciens employaient autour de lui; et il s’est contenté, c’est encore Wagner qui le dit, « de les sanctifier, en les promouvant à un rôle plus haut ». Ses symphonies, scs sonates, ses quatuors, son opéra, il les a écrits sur le modèle des symphonies, des sonates, des quatuors et aes

opéras de ses confrères ; mais ses confrères s’étaient servis de ce langage pour charmer l'oreille, tandis qu’il s’en est servi pour exprimer, dans le détail de leurs nuances les plus subtiles, les plus profonds sentiments qui jamais aient ému une âme toute frémissante de passion et de poésie.

J’ajoute que si, pour être un grand homme, il faut être un homme universel, avec une ardente curiosité de tous les aspects de la nature et de la pensée, il n’y a personne, pas même Goethe, qui ait promené sur le monde un coup d’œil plus large. Sauf quelques éléments de contrepoint, Beethoven n’avait rien appris, et jamais jusqu’à sa mort il n'a pour ainsi dire rien su : mais il a tout compris, comme il a tout senti. Le jugement de cet illettré sur les sujets littéraires frappait tous ceux qui l’approchaient; il aurait frappé Goethe lui-même, si celui-ci avait seulement daigné jeter les yeux sur les lettres que lui écrivait l’humble musicien viennois. Personne n’a aimé plus passionnément la nature, personne n’a plus constamment réfléchi au problème de la destinée. Et son cœur est resté jusqu au bout naïf et pur comme un cœur d’enfant. Ses contemporains disaient de lui qu’il était un géant: il était pourtant de petite taille et de peu de mine; mais il était grandi de tout l’esprit divin qu’il portait en lui.

Et lorsque je cherche à me représenter quel fut, parmi tous les grands hommes, le plus malheureux, c’est encore la tragique figure de Beethoven qui se dresse devant moi. D’autres ont dit combien il fut grand; mais combien il fut malheureux, je crois que ses biographes eux-mêmes ne s’en sont pas rendu compte. Il le fut dès son enfance, et il le fut sans cesse davantage tous les jours qu’il a vécus. Je ne vois pas, durant tout le cours de ses cinquante-sept ans, une seule vraie joie qu’il ait eue.

On a parlé de la malheureuse destinée de Mozart, ou encore de Wagner. Mais, outre qu’il a été donné à Mozart de mourir jeune, si sa destinée fut en effet malheureuse, son aimable et fidèle génie l'a toujours empêché d’en sentir toute la tristesse. Soumis à la tyrannique domination de son père, puis du prince son maître, puis (semble-t-il) de la famille de sa femme, méconnu du public, sans cesse tourmenté par le manque d’argent, il avait avec tout cela une petite âme d’oiseau; et pour échapper à ce vilain monde, bien vite il se réfugiait aux forêts enchantées, qu’il ranimait de ses légères chansons. Et puis, à défaut de la grande gloire, il avait l’admiration de ses pairs : le vieux Haydn l’écoutait bouchebéante, frémissant d’un superstitieux enthousiasme à ces chants si doux et si

purs, qui lui paraissaient descendre directement des cieux. Lorsque Beethoven, à dix-sept ans, put trouver quelques thalers pour sortir de Bonn, c’est auprès de Mozart qu’il se rendit, sans autre intention, croirait-on, que de le voir et d’entendre sa voix. Quant à Wagner, s’il fut de longues années méconnu et hué, la faute en est surtout à lui-même, qui dès le début s était proclamé un révolutionnaire. Mais dès le début il trouva, en revanche, les amitiés les plus chaudes et les plus actives, et il vécut ses dernières années dans une apothéose royale. Aucun homme n’aurait été plus heureux, si celui-là n’avait eu en lui, comme tous les poètes, une source toujours jaillissante d’inquiétude et de mélancolie.

Combien fut autrement désolee la destinée de Beethoven ! Que Ton imagine seulement ce musicien, condamné à ne vivre que de la musique, et qui à trente ans, pauvre, seul au monde, sans amis, sans parents, s’aperçoit qu il devient sourd et que toute musique désormais a cessé pour lui ! Et cependant, ce n’est rien encore. Il faut de plus qu’on se l’imagine dans le milieu ou il a vécu, entouré de gens qui ne s’inquiétaient pas de le comprendre, si absolument seul que personne jamais ne paraît s’être trouvé pour lui dire qu’il était un homme de génie, et que sa

musique était d’une autre sorte que la musique de ses confrères. Tous ceux qui auraient pu l’apprécier, Haydn, Mozart, étaient morts. D’ailleurs pour ceux-là même il serait venu trop tôt : ils ne l’auraient pas compris. Puis, d’année en année, à mesure qu’il s’enfonçait, lui, dans l’étude de l’expression, le goût de ses contemporains s’éloignait des formes classiques : Weber, mais surtout Rossini et les Italiens, accaparaient tous les enthousiasmes. Beethoven n’allait pas, comme Wagner, en avance, mais à rebours de son temps. Ses meilleurs amis eux-mêmes finissaient par douter de son génie. Aucun d’eux en effet ne paraît avoir eu l’impression de ce qu’il y avait dans ce génie de sublime et de surnaturel. Pour le public, Beethoven était un pianiste compositeur, un rival de Clémenti, de Hummel, et de Reichardt, mais inégal, maniaque, et trop enclin aux excentricités. Ce n’est pas seulement dans le silence, c’est dans la nuit que Beethoven a créé son œuvre : il n’a trouvé de soutien qu’en luimême, et jamais un artiste ne s’est autant méfié de soi, n’a connu de si près les découragements et les désespoirs.

Mais son pire malheur, c’est que dès son enfance il éprouva le besoin passionné d’aimer et d’être aimé, et que jamais il ne trouva personne qui l’aimât ni qu’il pût aimer. J’ai eu beau inter-

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roger tous les documents qui nous restent sur lui : je n’ai pu découvrir personne qui lui ait donné, seulement quelques heures, l’entière sensation d’être aimé. Et lui, toute sa vie il a essayé d’aimer : son âme avait soif d’amour; pour un moment de véritable amour il aurait tout sacrifié. On sait de combien de belles et cruelles jeunes femmes il a tour à tour imploré l’affection : Giulietta Guicciardi, Thérèse Malfatti, Amélie de Sébald, et cette comtesse Brunswick, cette immortelle bien-aimée, à qui il écrivait la lettre amoureuse la plus admirable qu’on ait écrite jamais.

Je crains seulement que celte lettre ne soit intraduisible; c’est un chant plutôt qu’une lettre, un chant d’amour fiévreux et saccadé, comme tel finale des derniers quatuors. Et je ne puis la lire sans ressentir encore toute l’amertume de la destinée de Beethoven : car ni la comtesse Brunswick ni aucune autre femme n’a daigné recueillir les trésors d’amour de ce pauvre cœur amoureux. Et à chaque page, dans les lettres de Beethoven, dans les notes de son carnet, je retrouve l’écho de sa plainte tragique : « Mille compliments à votre femme, écrit-il à son élève Ries: moi, hélas 1 je n’ai point de femme! Je n’en ai jamais trouvé qu’une que j’aurais voulu avoir, et jamais je ne l’aurai. » « Résignation! dit

dans une autre lettre, quel misérable refuge 1 et il ne m’en reste point d’autre I Oh ! comme la vie est belle! mais pour moi elle est empoisonnée à jamais ! Seule l’espérance me nourrit : sans elle que serais-je devenu? » Aux dernières années de sa vie, il écrit dans son carnet : « Désormais il faut que tu cesses d’être un homme, que tu cesses de vivre pour toi-mème, et que tu vives seulement pour les autres : pour toi il n’y a plus de bonheur possible. Dieu, donne-moi la force de me vaincre!... Seigneur, jette un regard sur le malheureux Beethoven ; ne permets pas qu’il souffre plus longtemps ainsi... Seul l’amour peut donner une vie heureuse ! Dieu, laisse-moi le trouver enfin ! Laisse-moi trouver enfin celle qui me fortifiera dans le bien, et qui sera toute à moi! » Puis il reprend : « Hélas ! c’est seulement dans le monde idéal que je trouverai de la joie. L’amour et l’amitié n’ont rien fait que de me meurtrir! »

Oui, l’amour et l’amitié n’ont rien fait que de meurtrir ce cœur magnifique, ce pauvre cœur assoiffé de tendresse. Ces femmes auxquelles tour à tour Beethoven avait voulu l’offrir, à peine si les plus indulgentes ont daigné s’en amuser en passant. Le malheureux était gauche, mal vêtuil jouait du piano avec trop de rudesse, et son doigté, d’année en année, s’était alourdi. Mais

par-dessus tout il était bizarre : j’imagine que les belles Viennoises avaient peur de son amour.

Toujours est-il qu’aucune femme n a daigné l aimer; et aujourd’hui encore, aujourd’hui qu'ori est unanime à le considérer comme le plus grand des maîtres, je ne crois pas qu’une seule femme ait la compassion de lui donner tout son cœur. Mozart, Chopin, Schumann, ont gardé des amantes, sans parler de Wagner, cet incomparable séducteur des âmes féminines. Mais, au¬

jourd’hui comme de son vivant, Beethoven ne trouve point de femme pour l’aimer : à moins que ce ne fussent des mains de femme qui dépo¬

saient sur la pierre de son tombeau, dans le petit cimetière de Wæhring, ces touchantes couronnes de fleurs vives que toutes les fois j’y ai vues 1

Lui, cependant, aux femmes qu’il a aimées il a donné l’immortalité. Leurs noms, inscrits en tête de ses sonates, traversent les siècles. J’ai vu leurs portraits soigneusement recueillis et exposés à l’entour du sien dans ce petit musée qu’on a naguère inauguré à Bonn, sur le lieu même où il est né. J’y ai vu notamment la froide et méprisante image de \'immortelle bien-aimée peinte par quelque mauvais peintre italien sous la figure d’une Muse, — à moins pourtant que ce prétendu portrait de Thérèse Drunsvick soit simple-

ment une étude anonyme offerte en cadeau par la jeune élève viennoise à son galant professeur?

J’ai trouvé, en revanche, dans ce même musée, d’autres portraits qui m’ont ravi : ce sont ceux des grandes dames qui ont daigné protéger les débuis de Beethoven, et aussi de ses principales interprètes, pianistes, cantatrices. Celleslà du moins ont été douces pour lui : sans chercher à l’aimer, elles ont mis dans sa vie quelques rayons de printemps. Le malheureux avait un si fort besoin de tendresse, et il en était si privé, que le sourire d’une femme suffisait à réchauffer son cœur. Et il y avait deux femmes, surtout, dont je ne me fatiguais pas de regarder l’image: Caroline Unger et Henriette Sontag, les jeunes actrices qui, en mai r824, avaient tenu les parties de soprano et d alto solo dans la Symphonie avec chœurs et la Messe en ré. Toutes deux étaient charmantes : la première, avec des bandeaux sur les tempes, des yeux rêveurs, un sourire immobile, une bonne petite allemande de facile abord ; l’autre, Henriette Sontag, plus fine, plus piquante, resserrant ses lèvre en un sourire plein de malice : mais, tout de même, une bonne petite allemande, elle aussi, je le devinais à la naïveté de ses grands yeux trop ouverts. Je me plaisais à les imaginer étudiant leurs parties sous la direction du vieux maître, et bavardant

entre elles, et essayant de bavarder avec lui. Mais il était trop sourd, elles y renonçaient; et il me semblait voir un peu d’indulgente pitié se mêler à leur sourire.

Et voici précisément que j’ai trouvé, quelques mois après, dans une revue allemande, une biographie détaillée de ces deux aimables femmes, et même, — bonheur inespéré 1 — une histoire détaillée de leurs relations avec Beethoven.

C’est en 1822 que Beethoven les a rencontrées pour la première fois : « J’ai aujourd hui, écrit il le 8 septembre à son frère Jean, reçu la visite de deux cantatrices, et comme elles demandaient absolument à me baiser les mains, et comme elles étaient très jolies, je leur ai offert de préférence ma bouche à baiser. »

Caroline Unger avait alors vingt-deux ans; son amie Henriette Sontag en avait à peine dixsept. Caroline avait étudié le chant avec le fameux Milanais Ronconi; elle venait de débuter, sans grand éclat, en 1821, à l’Opéra de Vienne, clans le rôle de Chérubin. Henriette Sontag était une enfant prodige : elle avait débuté à six ans; à quinze ans c’était déjà une des étoiles de l’Opéra viennois. En 1822 elles étaient amies intimes, et comme toutes deux auraient volontiers créé des rôles écrits pour elles, elles

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eurent l'idée d'aller en demander à Beethoven,

qui, aussi bien, ne pouvait manquer d'avoir un

opéra en train, depuis le succès de la reprise de

FiJelio.

Beethoven n'avait pas alors d’opéra en train; mais il était tout à sa neuvième symphonie. Ce glorieux travail lui avait rendu, pour quelques mois, une gaîté et un entrain de jeune homme. Schindler, son élève, qui vivait avec lui, nous raconte que jamais, avant ni après, il ne l'a vu si heureux. 11 est vrai que ce fut son dernier moment de bonheur, car dès l’année suivante il se plaignait à Rœchlitz d'avoir à jamais perdu tout courage au travail : « Je reste là assis, et je songe, et je songe, disait-il ; mais ce que j'ai dans la tête ne veut pas sortir pour se mettre sur le papier, et je crois que je ne me déciderai plus à rien entreprendre d'important. »

La société des deux jeunes amies paraît du moins l'avoir toujours diverti. De 1822 à 1824, il a entretenu avec elles de fréquentes relations; et le rédacteur de la revue allemande a pris le soin d'extraire, des carnets de conversation du vieux maître, tout ce qui a trait à elles. On sait ce que sont ces carnets, pour la plupart inédits. Beethoven était sourd; ses visiteurs écrivaient leurs questions, et il y répondait de vive voix.

Il nous a ainsi laissé d'étranges et émouyants

dialogues, où manquent les paroles de 1 interlocuteur principal. D’après ce qu’on lui demandait, d’après ce qu’on lui répondait, il faut deviner ce qu’il a dit. Essayons donc, dans ces conditions, de nous représenter ses entretiens avec ces deux jolies créatures, auxquelles il avait, en guise de présentation, offert sa bouche à baiser.

Dès les premiers mois de 1823, Beethoven paraît décidé à leur faire la cour. « Eh bien ! lui demande Schindler, quand allons-nous rendre visite à M lle Unger? » Quelques jours plus tard, son ami le journaliste Bernard lui dit : « Je crains bien que nous n’ayons un rival auprès de la petite Unger : c’est Nell, le poète; mais pour ce qui est de moi, je ne le crains pas. Il lui a donné deux sonnets. »

Puis des mois se passent. En août, les jeunes femmes invitent Beethoven à une partie de campagne : « Hélas ! répond le maître, impossible d’accepter cette gracieuse invitation : j’ai mal aux yeux et suis fort occupé; mais je compte bien aller moi-mème remercier bientôt les deux beautés. »

Les deux beautés, cependant, pensaient toujours à ces rôles qu’elles auraient voulu avoir de lui. En octobre 1823, Caroline Unger vient le

voir, et, tout de suite : « Ne vous fâchez pas, mais je n’ai pu résister au désir de vous demander si vous ne m’aviez pas oubliée. Avez-vous déjà commencé à vous occuper de Mëlusine? Le ténor Forti a lu le poème, il en est ravi. Je crois (ju d ferait très bien dans le rôle du chevalier. » Mais Beethoven, lieias! n avait pas commencé encore, jamais il ne devait commencer à s’occuper de Mélusine. Le poème de Grillparzer était en effet très beau. Souvent il m’arrive de songer avec mélancolie à tout ce qu’en aurait fait, s’il l’avait eu seulement quelques années plus tôt, l’auteur d eFidelio. Maintenant, c’étaittrop tard. Et pour consoler l’aimable jeune femme, Beethoven, par une attention charmante, lui propose, en attendant son opéra, d’entreprendre avec elle une tournée de concerts. « Ah! s’écrie Caroline Unger, si je venais en semblable compagnie, partout je serais reçue à bras ouverts! » Elle ne prend pas, cependant, la proposition plus au sérieux qu’il ne convient; et, après avoir encore rappelé MclusinCy elle s’en va, promettant de revenir bientôt.

Peut-être serait-elle vraiment revenue; mais nous apprenons aux pages suivantes du carnet, par l’entremise de Schindler, que cette pauvre Caroline Unger avait le défaut de boire et de manger plus que de raison, ce qui l’obligeait

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ensuite des jours entiers à garder le lit.

En novembre 1823, c’est Sontag qui passe au premier plan. La direction de 1 Opéra a décidé de lui confier le rôle de Fidelio, et Beethoven, ne pouvant par lui-même se rendre compte de ses talents, interroge sur elle tous ses visiteurs. Tous lui font l’éloge de sa voix et de sa méthode; Schindler ajoute même qu’elle est « un modèle de moralité ». Mais elle est si timide « qu’elle n’ose point venir seule chez Beethoven,

« et si elle y va en compagnie de son amie Un- « ger, elle a peur de rester inaperçue ». Enfin elle se résigne à ce dernier parti : Schindler annonce à son maître que la Sontag viendra le voir vers trois heures avec Caroline Unger.

Ici, nouvelle comédie. Beethoven et Schindler attendent les deux actrices, et celles-ci ne viennent pas. « Si elles ne viennent pas, écrit Schindler, c’est la jalousie qui en est cause. Caroline Unger m’a dit quelle aimerait mieux venir seule; mais je lui ai répondu que vous ne la recevriez point si elle venait sans la Sontag. » On attend, on attend. Et la séance se termine par cette réflexion mélancolique : « Maintenant il est trop tard : elles ne viendront plus 1 »

Le lendemain, ou l’un des jours suivants, Caroline Unger vient seule. Elle est chargée « de toutes les excuses de son amie Sontag, qui est

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de service au théâtre ». Et puis la voici qui ramène son éternel sujet : « Si seulement le Seigneur Dieu pouvait vous éclairer de sa grâce, de tellesorteque vous écriviez bientôt quelque chose pour moi, je saurais bien vous récompenser de votre peine! Mais il faut vous hâter, car en décembre je pars pour l'Allemagne... Savez-vous une chose? vous devriez-vous marier : cela vous rendrait peut-être un peu plus laborieux. »

Enfin Beethoven a trouvé des rôles pour les deux amies. Elles auront à chanter les soli dans un grand concert qu’il doit donner à ses frais, en mai 1824, et où l’on entendra ses deux compositions nouvelles, une symphonie avec chœurs et une messe solennelle. Aussi ses relations avec elles deviennent-elles quotidiennes. En mars 1824, un matin, elles font savoir par Schindler à Beethoven qu’elles viendront le soir môme s’inviter à dîner chez lui. On discute le menu : « Il est temps encore : si l’on faisait rôtir les perdreaux ? »

Elles arrivent, et, comme toujours, c’est Caroline Unger qui parle seule tout le temps.

« Nous ne sommes pas venues pour bien manger, dit-elle, mais pour causer avec vous. On nous a dit que vous prépariez un concert : est-ce que vous ne pourriez pas nous y donner des rôles?»

Mais Beethoven est surtout préoccupé de son

dîner. Pourvu qu’il soit passable! Schindler s’excuse à plusieurs reprises delui avoir annoncé si tard la visite des deux actrices. Et, de fait, le dîner était déplorable : non point peut-être les perdreaux, mais le vin. Schindler annonce le lendemain à Beethoven que la Sontag est malade, son amie aussi, toutes deux par la faute de cette horrible piquette. « Pour l’amour du ciel, écrit Schindler, la prochaine fois, donnez-leur de meilleur vin ! »

Et voici que les répétitions commencent. Le ton change tout de suite : « Je suis venue vous apporter ma partie de la Messe , dit Caroline Unger : bien sûr il doit y avoir des fautes de copie I » Et depuis lors c’est une chanson qui revient sans cesse : tantôt l’une, tantôt l’autre des deux jeunes femmes se plaint de ce que sa partie soit trop difficile, ou pas assez brillante. « La Sontag, dit Schindler, prétend qu’elle n’a jamais vu quelque chose d’aussi impossible à chanter. Et puis elle est jalouse : elle dit que vous gardez toutes vos faveurs pour Caroline Unger ; celle-ci d’ailleurs s’est vantée par toute la ville de la visite que vous lui avez faite. »

C’est pis encore lorsque, la messe apprise, on arrive à la symphonie. « Vous êtes un tyran de la voix! » écrit Caroline Unger.— « Ces notes si hautes, écrit la Sontag, est-ce que vous ne pour-

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riez pas les changer ? — Et ce passage-ci, reprend son amie, ne croyez-vous pas que c’est trop élevé pour une voix d’alto? » Mais Beethoven ne consent à rien : elles chanteront les parties telles qu’il les a écrites.

Le concert a lieu le 7 mai. La recette couvre à peine les frais, mais le succès est très grand. On applaudit les chanteurs, l’orchestre, on applaudit Beethoven, qui, dans son coin, n’entend ni la musique ni les applaudissements. Et c’est l’excellente Caroline Unger qui a l’ingénieuse idée de lui frapper sur l’épaule pour l’engager à se retourner vers le public.

Quinze jours plus tard, le 23 mai, Beethoven donne un second concert. Mais le succès du premier ne paraît pas avoir été si grand qu’on nous le dit, car nous voyons que, dans le programme du second, le malheureux est foicé d’introduire, à côté de sa symphonie et d’un fragment de sa messe, un trio italien composé depuis longtemps, et même, pour comble d’humiliation,

une cavatine du Tancrède de Rossini ! Et

tout cela pour aboutir à l’échec le plus lamentable : une salle à moitié vide, tous les frais au compte du compositeur! Voilà au juste où il en était devant le public de son temps. Hunnnel, Diabelli, le premier Italien venu aurait fait venir plus de monde 1

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