LE VOYAGE A VIENNE
Beethoven, cependant, continuait à entretenir sa famille. Son père avait vainement cherché à lui faire donner un supplément de pension, mais il avait, grâce à Neefe, trouvé quelques petites leçons ; et lorsque, en 1785, M me van Beethoven mit au monde une fille, ce fut, dans la maison, une joie exempte de soucis.
Pourtant le père se rendait bien compte que l'éducation musicale de son fils n'était pas achevée : il lui manquait la consécration d'une renommée acquise au dehors, celle aussi que confère l'approbation des maîtres glorieux. De là, sans doute, l’idée d’envoyer le jeune homme à Vienne, où il donnerait des concerts et se présenterait au célèbre Mozart. L’électeur, sollicité de prêter son appui à ce projet, se contenta
LA JEUNESSE DE BEETHOVEN
d’accorder un congé, après les fêtes de Pâques, et d’autoriser l’avance d’un trimestre de pension. Mais Louis avait grand désir de voyager : son père y voyait l’espoir d’un bénéfice, et le départ fut décidé (1787).
A Vienne, où il se trouvait sans amis et sans ressources, Beethoven ne semble pas avoir appris grand’chose. II ne lui resta, plus tard, de ce premier séjour que deux souvenirs : celui de 1 empereur Joseph II, qu’il était sans doute allé voir passer dans la rue, et celui de Mozart. Encore Mozart ne fit-il guère attention au jeune pianiste de Bonn. Des enfants prodiges, il en voyait tous les jours arriver de nouveaux, Hummel, Scheidl, maints autres que sa propre destinée avait encouragés à ce talent prématuré. On dit bien qu il fut frappé de l’improvisation de Beethoven sur un thème qu’il lui avait donné, et l’on ajoute qu’il prononça à cette occasion un mot historique, affirmant que « la postérité entendrait parler de ce jeune homme » ; mais tout cela n’est guère certain, et, au surplus, n’a guère d’importance. Mozart, à peine remis du désespoir où l’avait plongé la mort de son père était alors tout entier à la révolution qu’il essayait dans son art : il projetait une musique ensemble voluptueuse et forte, utilisant toutes les réglés de contrepoint pour la production d’une
exquise jouissance sensuelle. Qu’aurait-il falt d’un sauvage de dix-sept ans, qui jouait du Wno beaucoup trop durement, et qui fa.sai
Xe de se croire au-dessus de lui, parce qu 1
5 pvait appris à bien improviser ? il ne daigna aas même jouer devant lui,lui fit quelques observations générales sur l’art de la composition, et retourna à son travail.
Beethoven n’avait plus d’argent ; il repartit.
Il s’arrêta à Augsbourg, où il fit visite à la famille des Stein, célèbres fabricants de pianos, et où l’accueil bienveillant d’un M. de Schaden le consola un peu de son malheureux voyage.
Ç’est grâce à ce M. de Schaden qu’il put continuer son chemin, et revenir à Bonn.
De cruelles épreuves l’y attendaient. Sa pauvre mère était malade, tout à fait au bout de ses forces. La phtisie, qui depuis longtemps la minait, avait cette fois annoncé qu’elle n’attendrait pas plus longtemps. F.t Beethoven, malade ui-même, eut à voir agoniser cet être qui avait été pour lui tout au monde, sa mère, son constant soutien. H eut à la voir s’épuiser en souffrances terribles, à l’entendre se lamenter sur l’avenir de ceux qu’elle laissait derrière elle. Enfin elle mourut, le 17 juillet 1787- Beethoven cru devenir fou. C’est peu de temps après qu il écrivit à son hôte d’Augsbourg, M. de Scha-
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den, une Iellre qu’il est impossible de ne pas
« Très noble et particulièrement digne ami,
« Ce que vous pensez de moi, je puis sans peme le deviner, et que vous ayez un juste fondement pour me juger à mon désavantage, je ne puis vous le défendre : mais je ne veux pas m excuser avant de vous avoir montré les causes par où j’ose espérer que mes excuses pourront vous sembler acceptables. Je dois donc vous aire savoir que, depuis que je suis parti d’Augswiirg, ma joie, et avec elle ma santé, ont commencé a cesser : plus je me rapprochais de ma patrie, plus je recevais des lettres de mon père de voyager plus vite que d’ordinaire, parce que ma mère n’était pas en bonne santé. Je me suis donc pressé aussi fort que je l’ai pu, car moi aussi j’étais bien impatient. Le désir de voir une fois encore ma mère malade mettait de côté tous les obstacles et m’aidait à surmonter les plus grandes difficultés. J’ai vu ma mère encore vivante, mais dans le plus misérable état de santé; elle était poitrinaire, et enfin elle est morte, il y a à peu près sept semaines, après avoir traversé beaucoup de souffrances de corps
i. Nous avons essayé de rendre, par une traduction littérale 1 incorrecte singularité de ce style. littérale,
et d’âme. Elle a été pour moi une mère si bonne et si aimable, et ma meilleure amie. Oh 1 qui donc était plus heureux que moi, lorsque je pouvais encore dire le doux nom de mèie et qu’il était entendu ; et maintenant, quand puisje le dire? aux images muettes qui lui ressemblent et que reconstitue mon imagination ! Depuis si longtemps que je suis ici, j ai encore trouvé peu d’heures agréables ; tout le temps j’ai été pris par des étouffements et j’ai à craindre qu’il n’en sorte une phtisie. Et là-dessus vient encore la mélancolie, qui est pour moi un mal tout aussi grave que la maladie. Pensez à présent à ma situation, et j’espère obtenir votre pardon pour mon long silence. L’extraordinaire bonté et amitié que vous avez eues de me prêter à Augsbourg trois carolins, je dois vous prier d’avoir encore un peu de patience avec moi :
mon voyage m’a beaucoup coûté et je n’ai ici aucun subside, pas le moindre à espérer. La destinée ici, à Bonn, est pour moi sans pitié.
« Vous excuserez que je vous aie ici retenu si longtemps avec mon bavardage, tout cela était nécessaire pour ma justification.
« Je vous prie de ne pas me refuser dès maintenant votre digne amitié, car je ne désire rien autant que de me rendre seulement digne en quelque chose de votre amitié.
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« Je suis, avec tout respect, votre obéissant serviteur et ami,
« L. van Beethoven,
« Organiste de cour du Prince Électeur de Cologne. »
Il semblait bien, en effet, que la destinée fût g sans pitié » pour le jeune musicien. Son père, désespéré comme lui, épouvanté à l’idée de se trouver seul à soutenir sa famille, rebuté dans ses demandes de secours, n’avait vu d’autre remède que de passer au cabaret ses jours et ses nuits. Beethoven était plus que jamais forcé de diriger la maison : il devait chercher l’argent, s’occuper du ménage, payer et surveiller la servante. Et l’année ne s’acheva pas sans le frapper d’un nouveau malheur. Sa petite sœur Marguerite, la seule qui lui restait, mourut le 25 novembre. C’était elle, sans doute, que sa mère, au lit de mort, lui avait recommandée avec le plus d’instance : c’est sur elle qu’il avait reporté son ardent besoin de tendresse. Désormais, tout était vide à l’entour de lui.
Il est vraisemblable que, dans ces noires journées, l’orgue dut être pour lui un consolateur précieux. C’est alors, peut-être, qu’il composa l’un de ses chefs-d’œuvre, un prélude en /a mineur, d’une facture déjà très serrée, digne, à
ce point de vue, des meilleurs préludes de Sébastien Bach. Mais quel autre que Beethoven aurait su mettre, en quelques lignes d’un contrepoint simple et sans recherche, une aussi poignante expression de mélancolie? Toujours la même phrase se déroule, lente et sombre, et parfois elle s’élève comme une plainte ou un reproche, et la voici qui revient en dessous avec sa lourde tristesse. 11 faut aller jusqu’aux derniers quatuors, notamment au largo du quatuor en fa majeur (op. i 35 ), pour retrouver un pareil accent de désolation.